--S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler?

--Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine,

répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre

intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir

du poids.

--Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me

charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni

mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on

peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera

remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose.

--Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon.

Ce jeune homme a du sang-froid et un coeur à toute épreuve.

--Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale,

dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs?

Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée.

--Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance

dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que

vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le

séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous

pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant

le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez

tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le

messager pourra se mettre en route.

--Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade.

--En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à

vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une

seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici,

avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes

soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en

marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de

chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout

ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander

la diligence et la fidélité.

Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui

sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent

autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou

des avis sur la conduite à tenir.

--C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un.

Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous

fera chasser de sa présence à coups de fouet.

--Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui

soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable

qu'il entendra raison.

--Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un

Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.

--Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis

hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de

grêle, voilà qui serait bien joué.

--Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon

sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons,

ami, revenons auprès de nos hommes.

--Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous

faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la

pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby

devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans

trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à

un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas

qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le

messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le

faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les

on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela

peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver

Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis

une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain

à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques

coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par

tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser?

--Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère.

--C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas

Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui

tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant

vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de

dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence

demain au chant du coq.

VII--Nouvelles reçues de Havant.

Après avoir donné mes ordres pour que Covenant fût sellé et harnaché le

lendemain à la pointe du jour, j'étais rentré dans ma chambre, et je me

préparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait

dans la même pièce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tête un

paquet de papiers.

--Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous désireriez le

plus?

--Des lettres de Havant, dis-je vivement.

--Juste! répondit-il en les jetant sur mes genoux. En voilà trois, et

pas une qui soit d'une écriture féminine. Je veux être pendu si je

comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:

_Comment un coeur jeune peut-il renoncer_

_À l'amour de la femme, au vin qui pétille?_

«Mais vous êtes si absorbé par vos nouvelles que vous n'avez pas

remarqué ma transformation.

--Ah! où donc avez-vous trouvé tout cela? demandai-je, fort étonné.

Il était vêtu d'un costume de nuance prune très délicate avec des

boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de

soie et des souliers à l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.

--Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les

mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis

également ravitaillé en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En

plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du

tabac à priser impérial qui se vend à l'enseigne de «l'Homme noir», une

boîte de poudre à cheveux de De Crépigny, mon manchon en peau de renard

et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gêne dans votre

lecture.

--J'en ai vu assez pour être assuré que tout va bien à la maison,

répondis-je en jetant un coup d'oeil sur la lettre de mon père. Mais

comment sont venues toutes ces choses?

--Des cavaliers sont arrivés de Petersfield et les ont apportées. Quant

à ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai à la ville, elle a

été expédiée à Bristol, où on suppose que je me trouve présentement, et

où je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer

votre troupe. La caisse a néanmoins trouvé le moyen d'arriver à

l'Hôtellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me

suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une

règle utile à suivre, Clarke, dans ce pèlerinage terrestre: il faut

toujours embrasser l'hôtelière. C'est peut-être peu de close, mais en

somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes,

je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais

violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne

manque d'embrasser l'hôtelière.

--D'après ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter

garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.

--J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit,

et parcourant un rouleau de papiers. «Votre Araminte au coeur brisé.»

Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruiné. Sans quoi son

coeur serait bientôt raccommodé... Qu'est-ce que cela? Un défi pour

faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester,

enjeu cent guinées. Par ma foi, j'ai trop d'occupation à soutenir

l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite à

une partie de chasse au cerf à Epping... Diantre, si je n'avais pas

gagné au large, je me verrais moi-même aux abois, avec une meute de

mâtins d'huissiers aux talons... Une lettre où mon drapier me réclame

son dû. Il peut supporter cette perte. Je lui ai réglé plus d'une note

bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit

Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas

vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins très

reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De _Mistress_ Butterworth. Pas

d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non,

malédiction, voilà qui est trop fort!

--Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres

lettres.

La figure pâle du baronnet avait pris une légère coloration, et il

arpentait la pièce d'un air furieux, une lettre froissée à la main.

--C'est une honte abominable, Clarke, s'écria-t-il. Par la corde, elle

aura ma montre, qui sort de chez Tompion, à l'enseigne des

Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a coûté toute neuve

cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois...

Pour cela Mortimer aura à se mesurer à l'épée avec moi. J'écrirai le mot

de _vilain_ sur lui avec la pointe de ma rapière.

--Je ne vous ai jamais vu en colère jusqu'à ce jour, dis-je.

--Non, répondit-il en riant. Bien des gens m'ont fréquenté pendant des

années et me donneraient un certificat d'égalité d'humeur. Mais cela est

trop fort. Sir Edward Mortimer est le frère cadet de ma mère, mais il

n'est pas mon aîné de beaucoup. Un jeune homme convenable, tiré à quatre

épingles, à la voix douce, le voilà tel qu'il fut toujours. En

conséquence de quoi, il a réussi dans le monde, et a joint les terres

aux terres, selon le langage de l'Écriture. Au temps jadis, je l'ai aidé

de ma bourse, mais il n'a pas tardé à devenir plus riche que moi, car il

gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je

gagnais... Bah! cela s'est dissipé comme la fumée de la pipe que vous

allumez en ce moment. Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avait plus rien, je

reçus de Mortimer un prêt qui était suffisant pour me permettre de me

rendre dans la Virginie, ainsi que je le désirais, et de faire emplette

d'un cheval et d'un équipement. La chance pouvait tourner de telle

sorte, Clarke, que les domaines des Jérôme lui revinssent, s'il

m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvénient à ce que

je partisse pour le pays des fièvres et des couteaux à scalper. Non, ne

hochez pas la tête, mon cher campagnard, vous êtes peu au fait des

malices du monde.

--Faites-lui crédit, jusqu'à ce que le pire soit prouvé, dis-je en

m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres étalées devant moi.

--Il est prouvé, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit.

Comme je l'ai dit, j'ai rendu à Mortimer quelques services, dont il

aurait bien dû garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de

les lui rappeler. Cette _Mistress_ Butterworth a été ma nourrice, et ma

famille avait l'habitude de pourvoir à son entretien. Je ne pouvais me

faire à l'idée que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux

pauvres guinées par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je

demandai donc à Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne

amitié, c'était de continuer cette aumône. Je lui promis que si je

réussissais, je le rembourserais entièrement. Ce vilain au coeur bas me

serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature

humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misérable somme, lui, un

homme riche, il a manqué à son engagement. Il a abandonné cette pauvre

femme à la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur

l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garçons, je

dérangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'à ce jour... Je me

contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mère

Butterworth. Bénis soient ses amples seins! J'ai goûté de bien des

liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous était le

plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et

des sourires comme un jour d'Avril.

--En voici une de mon père, à laquelle ma mère a ajouté un mot, dis-je.

La seconde est d'un vieil ami à moi, Zacharie Palmer, le charpentier du

village. La troisième est de Salomon Sprent, un marin retiré, pour qui

j'ai de l'affection et du respect.

--Voilà un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais

connaître votre père. D'après ce que vous dites, ce doit être un solide

bloc de chêne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne

connaissiez guère le monde, mais vraiment il peut se faire que dans

votre village on voit l'humanité exempte de tout vernis, et qu'ainsi on

en vienne à mieux voir le bon côté de la nature humaine. Avec ou sans

vernis, le mauvais finit toujours par percer à jour. Or, sans aucun

doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut

connaître, pendant toute la durée d'une existence, mes amis de la cour

sans jamais pénétrer jusqu'à leur nature réelle, et peut-être aussi se

trouverait-on mal récompensé de cette recherche. Peste! voilà que je

deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruiné.

Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden,

et je serai le Diogène de Londres. Je ne demande pas à redevenir riche,

Micah! Que dit donc le vieux couplet:

_Notre argent ne sera pas notre maître,_

_Et ne nous traînera pas à Goldsmith Hall._

_Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,_

_Nous qui ne possédons point de domaines,_

_Qui ne redoutons ni pillages ni impôts,_

_Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes à clef._

_Quand on est à terre, on ne risque plus de tomber._

«Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.

--Vous allez réveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses

gardes, car il chantait à tue-tête.

--Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exerçaient au sabre dans le

hall, lorsque je l'ai traversé. C'est un coup d'oeil qui en vaut la

peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en

l'abaissant. _Mistress_ Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux

tapisseries. Elle est occupée à filer, et lui à lire à haute voix un de

ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis

qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-être en ceci:

que c'est lui qui la convertira de fille en femme mariée. Ainsi donc

vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charmé de

faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je

dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramène

sain et sauf! Où sont ma poudre au jasmin et ma boîte à mouches?

Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intéressant. J'ai cassé

le cou à une bouteille, à l'auberge, en compagnie de notre vaillant

colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intérieur à Havant pour

me faire désirer de le mieux connaître.

--C'est un intérieur un peu sérieux, dis-je.

--Non, j'ai l'esprit tourné aux choses sérieuses. Allez-y, quand même il

y aurait là toute la philosophie platonicienne.

--Celle-ci est du vénérable charpentier qui a été pendant de longues

années mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du

sectaire, philosophe sans être attaché à un parti, affectueux sans

faiblesse.

--Un modèle, vraiment, s'écria Sir Gervas, occupé à manier sa brosse à

sourcils.

--Voici ce qu'il dit, repris-je.

Puis, je me mis à lire la lettre même que je vous transcris maintenant:

«Ayant appris par votre père, mon cher garçon, qu'il y avait quelque

possibilité de vous faire parvenir une lettre, j'ai écrit celle-ci, que

je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester,

qui part maintenant pour l'Ouest.

«J'espère que vous êtes sain et sauf, avec l'armée de Monmouth, et que

vous y avez obtenu un emploi honorable.

«Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain

nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs

et des incroyants.

«Suivez mes conseils, ami, écartez-vous des uns et des autres.

«Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas à défendre la

liberté de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut

encore s'imposer à la conscience d'autrui, et par là tombe dans cette

même erreur contre laquelle il combat.

«D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inférieur à la bête

des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-même et

l'humble résignation...

--Par ma foi, s'écria le baronnet, le vieux gentleman a un côté de la

langue assez rude.

«Prenons la religion par sa base la plus large, car la vérité a plus de

largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.

«La présence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de même

la présence de l'univers prouve celle d'un être qui a fait l'univers,

quelque soit ce nom qu'on lui donne.

«Jusque là vous avez sous les pieds un sol très ferme, sans qu'il y ait

besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.

«Dès lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de

sa nature par son oeuvre.

«Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son étendue infinie,

sa beauté, et l'art divin avec lequel il a été pourvu aux besoins de

toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est

plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.

«Nous somme encore ici, vous le reconnaîtrez, sur un terrain solide,

sans avoir besoin d'appeler à notre aide autre chose que la pure raison.

«Quand nous sommes parvenus à ce point, demandons-nous pour quelle fin

l'univers a été fait et pour quelle fin nous y avons été mis.

«La nature tout entière nous enseigne que ce doit être pour nous

perfectionner, pour tendre plus haut, pour croître en vertu véritable,

en science, en sagesse.

«La Nature est un prédicateur muet qui se fait entendre les jours de la

semaine comme le jour du Sabbat.

«Nous voyons le gland grandir en un chêne, l'oeuf produire l'oiseau, la

chenille devenir papillon.

«Dès lors, douterons-nous que l'âme humaine, de toutes les choses la

plus précieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.

«Et comment l'âme peut-elle faire du progrès, sinon en cultivant la

vertu et l'empire sur elle-même?

«Peut-il exister une autre voie?

«Il n'en est aucune.

«Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placés

ici-bas pour croître en science et en vertu.

«Voilà l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-là, il

n'est pas besoin de foi.

«Cela est aussi vrai et aussi susceptible de démonstration qu'aucun des

exercices d'Euclide que nous avons étudiés ensemble.

«Sur ce terrain commun les hommes ont élevé bien des édifices

différents.

«Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux,

toutes ont une même substance.

«Les diversités se trouvent dans les formes et les détails.

«Tenons-nous en à notre foi chrétienne, la doctrine de l'amour, celle

qui est si belle, qui a été souvent enseignée, et rarement mise en

pratique, mais ne méprisons point nos semblables, car tous nous sommes

les branches issues d'une même racine, la vérité.

«L'homme quitte les ténèbres pour la lumière: il y passe quelque temps,

puis il retourne dans les ténèbres.

«Micah, mon garçon, les jours passent, pour moi comme pour toi.

«Qu'ils ne se passent point en pure perte!

«Leur nombre est bien petit.

«Que dit Pétrarque?: _À celui qui y entre, la vie parait l'infini; à

celui qui la quitte, le néant_.

«Que chaque jour, chaque heure soient employés à seconder les vues du

Créateur, à mettre en oeuvre toutes les puissances du bien qui sont en

vous.

«Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?

«C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le

résultat de l'oeuvre bien faite.

«Il est éternel; il vit et s'accroît de siècle en siècle.

«Ne vous arrêtez pas pour vous reposer.

«Le repos viendra quand sera achevée l'heure du travail.

«Que Dieu vous protège et vous garde!

«Il n'y a pas grand-chose de nouveau.

«La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.

«Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces à

votre père et à d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de

preuves.

«L'Église et les Dissenters se prennent à la gorge, comme toujours.

«Vraiment l'austère Loi de Moïse règne plus longtemps que les douces

paroles du Christ.

«Adieu, mon cher garçon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami à

la tête grisonnante.

«ZACHARIE PALMER»

--Corbleu! s'écria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai

entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais écouté un meilleur

sermon. Celui-là, c'est un évêque déguisé en charpentier. Mais voyons

notre ami le marin. Est-ce un théologien en droit, un docteur en droit

canon parmi les loups de mer?

--Salomon Sprent est un personnage tout différent, bien qu'il soit fort

bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.

--Maître Clarke.

«La dernière fois que nous fûmes de compagnie, j'ai couru sous les

batteries, en service d'enlèvement, pendant que vous restiez au large et

attendiez les signaux.

«M'étant arrêté pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui

s'est trouvée être en bonne condition pour le gréement et la

charpente...

--Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.

--C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phébé Dawson, la soeur du

forgeron. Il est resté pendant plus de quarante ans presque sans mettre

le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime,

tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui

dans le Hampshire.

--Alors, continuez, dit le baronnet.

«Lui ayant lu les règlements de guerre, je lui ai expliqué les

conditions d'après lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le

voyage de la vie, savoir:

«Premièrement: elle obéira aux signaux sans faire de questions, dès

qu'ils seront reçus.

«Deuxièmement: elle gouvernera d'après mon calcul.

«Troisièmement: elle me soutiendra en fidèle navire de conserve, qu'il

fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.

«Quatrièmement: elle se mettra à l'abri sous mes canons, en cas

d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-côtes.

«Cinquièmement: j'aurai à la tenir en bon état, à la mettre en cale

sèche de temps en temps, et pourvoir à ce qu'elle soit bien repeinte,

approvisionné de parois, d'étamine, ainsi qu'il convient pour un coquet

navire d'agrément.

«Sixièmement: je m'interdirai de prendre à la remorque aucun autre

bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarré présentement, je

couperai les aussières.

«Septièmement: je devrai la ravitailler chaque jour.

«Huitièmement: si par hasard elle venait à avoir une voie d'eau, ou à se

trouver échouée et prisonnière dans un banc de sable, j'aurai à la

soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.

«Neuvièmement: arborer le pavillon protestant à la pomme du grand mât

pendant la traversée de la vie, et tracer notre route vers le grand

port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre à jeter

l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront

désarmés pour l'éternité.

«Le huitième coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont

été signés et scellés.

«Ensuite, lorsque j'ai piqué sur vous, je n'ai pas seulement aperçu le

bout de notre hunier.

«Bientôt après, j'ai appris que vous étiez parti pour servir comme

soldat, en compagnie de ce bâtiment efflanqué, dégingandé, aux longs

espars, à la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant

dans le village.

«Je trouve que vous ne vous êtes pas trop bien conduit envers moi, en

partant sans même me saluer de votre pavillon.

«Mais peut-être que la marée était favorable, et que vous ne pouviez pas

attendre.

«Si je n'avais pas été affligé d'un mât de fortune, un de mes espars

coupé, j'aurais eu le plus grand plaisir à ceindre mon sabre d'abordage

et à sentir encore la poudre à canon.

«Et je le ferais encore, malgré ma patte de bois et le reste, sans mon

vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat

et dès lors s'esquiver.

«Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour où nous serons

légalement unis.

«Adieu, matelot!

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 8 / 14 段