--J'ai étudié l'escrime au sabre sous le _signor_ Contarini, de Paris,

dit Lord Grey. Quel a été votre maître?

--Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le _signor_ l'Âpre Nécessité,

d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce

que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un

petit tour qui exige quelque justesse de coup d'oeil. Il consiste à

lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière.

Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans

quelque pratique.

--Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au

regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit

doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut

y compter.

--Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le

petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe.

L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna

contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le

lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et

changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant,

se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée.

--Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce

tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt.

--Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.

Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la

salle et attendait en silence, près du groupe nombreux.

Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée

notre rivalité.

--Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous

nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes

fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre

un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie,

colonel, prêtez-moi votre rapière.

Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en

l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.

--Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais

beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que

signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le

plancher?

--Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté

sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath

dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il

pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.

--Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la

chaise. Et comment se nomme notre champion?

--Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau

l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.

--Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais

comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce

matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les

capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le

tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez

grande pour nous.

--Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au

cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à

remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon

devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

--Je l'ignore, répondis-je.

Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se

mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet.

--Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés,

docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et

la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus

et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de

plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue

avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif,

n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez

à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal

peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli

fermé. «À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous

eussions pris notre titre royal: «Sir Jacob Clancing, jadis de

Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez

la bonne oeuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent

quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques

promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh

bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne

volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante?

L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui

resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous

verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne

me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut

jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre

monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse.

Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux

discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:

--Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir

bientôt.

--Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un

millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances

lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de

quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous

nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille

braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le

pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais

réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter

sur les affaires selon toutes les règles.

--Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade

en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note.

--C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y

jetant un coup d'oeil. Quel sens donnerons-nous à ceci?

_Quand ton étoile sera dans le trine aspect,_

_Entre l'éclat et les ténèbres,_

_Duc Monmouth, Duc Monmouth,_

_Méfie-toi du Rhin._

--Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise

plaisanterie.

--S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la

personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément

versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les

destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes.

--Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans

le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre

planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent

de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent

pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je

ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux

qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première

ménagère venue:

_Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune_

_Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller._

dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori.

--Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi

en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que

le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes

et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si

c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour

notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il

est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses

rives.

--Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.

--Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque

messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne

Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de

nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans

de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre

nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde.

Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les

conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande

table de chêne qui occupait le centre du hall.

La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de

l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse

du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.

Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au

bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis.

Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:

--Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis

aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer

sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés

d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé

partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de

huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être

renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence

de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets

et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il

ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire

en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour

assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande

de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner

notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous

des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous

des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors

qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans

crainte, faites-moi connaître vos pensées.

De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées

de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face

rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et

en perruques blanches.

Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson,

sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand

et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.

--Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique

docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix

intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas

fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de

l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas

été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des

sifflets et du mépris?

--Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi.

La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à

faire.

--Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux

Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de

grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où

venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet

homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre

et n'a pas voulu se laisser apaiser?

--Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui

nous occupe, ou faites place à un autre.

--Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris

qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la

confiance qu'il devait avoir dans les oeuvres du Tout-Puissant, parce

qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter

celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié

païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur,

il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou

la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher

droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici

et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au coeur incertain. Et notre sort

sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si

nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de

Londres, la ville où l'oeuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie

doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.

--En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda

Monmouth.

--Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à

être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller

la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant

un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de

l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter

des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont

commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand

scandale envers Dieu et le peuple.

Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains

les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette

opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'oeil et

avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou

trois fois et demanda un autre avis.

--Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience;

quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?

--Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble

jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme

qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques

Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus.

Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté,

mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury?

Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons

cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans

la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable,

et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela

raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses

troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions

la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous

ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque.

--Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais

combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit

jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept

longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un

des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les

Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron,

pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont

les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont

les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient

instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick

à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces

bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une

trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir.

Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le

désespoir marqué en grands traits sur sa figure.

Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon.

C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé.

--Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour

maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec

Mylord Grey?

--Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du

Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même

que la sienne.

--Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous

avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un

autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait

faire pencher la balance, que décideriez-vous?

Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude

martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient

supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.

Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.

--Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et

Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie,

et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou

trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille

dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre

infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère

capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur,

ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des

grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné

de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur

parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les

suites de notre sottise.

Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre

de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que

cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.

--D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que

nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre

seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans

frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans

leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se

fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne

serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut

les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les

exercer, les faire marcher, les faire manoeuvrer, les faire travailler,

leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela

n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de

mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à

Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des

routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et

dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis

de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui

passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si

l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol--et

j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts--cela nous

donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action

comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher

sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En

attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation

soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.

Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde

et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée,

et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme

par enchantement.

--Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le

jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon

oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune

chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre

terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est,

chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre

la marche sur Londres par la route de Bristol.

--Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à

savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et

Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière,

et plusieurs régiments de dragons.

--Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis

entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences,

croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à

la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de

Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt

milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.

--Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été

bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas

beaucoup de temps pour nos préparatifs.

--Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à

ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol.

--Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de

loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été

cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort

peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La

raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin

se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne

tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux

Ducs sous nos étendards?

--Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un

air de découragement.

--Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De

simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens

n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon

s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation,

d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de

se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute

trahison.

--Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant.

Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation

serait signifiée à ces mêmes délinquants.

--Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi,

est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de

quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux

cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire,

mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on

pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant

mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?

--Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son

souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.

--Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur

l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig.

Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son

orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et

des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous

ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche.

--Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa

Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager

n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de

Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques

Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour

une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions

peine à nous passer en un temps pareil?

--C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait

à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à

regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point

de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant

de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 7 / 14 段