Derrière les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les

Puritains de Wellington, avec leur Maire monté sur un cheval blanc, à

côté de leur porte-étendard, et précédés d'une fanfare de vingt

instrumentistes.

Avec leurs figures farouches, c'étaient des hommes réfléchis, posés.

Le plus grand nombre étaient vêtus de gris et coiffés de chapeaux aux

larges bords.

«Pour Dieu et la Foi» telle était la devise d'un étendard qui flottait

au milieu d'eux.

Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le régiment entier

devait compter bien près de six cents hommes.

Le troisième régiment avait en tête cinq cents fantassins fournis par

Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondément pénétrés

de ces grands principes de liberté civile et religieuse qui devaient

trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.

Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salués par un tonnerre

d'applaudissements de leurs concitoyens postés sur les murs et aux

fenêtres.

Leurs rangs réguliers et compacts, leurs larges et honnêtes figures de

bourgeois, me parurent avoir un air marqué de discipline et de besogne

bien faite.

Derrière eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de

Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers,

ce qui portait à mille hommes l'effectif du régiment.

Puis passa au trot un escadron de cavalerie.

Il était suivi de près par le quatrième régiment.

L'avant-garde portait les étendards de Beaminster, de Crewkerne, de

Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comté de

Somerset, qui avaient envoyé leurs hommes frapper un coup pour la

vieille cause.

Des ministres puritains, coiffés du chapeau pointu, et vêtus des robes

genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussière,

marchaient d'un pas ferme à côté de leur troupeau.

Puis venait une forte compagnie de pâtres sauvages, à peine armés,

sortis des grandes plaines qui s'étendent depuis les Blackdowns, dans le

Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.

Je vous réponds que ces gaillards-là n'avaient aucun trait de

ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Maître Waller ou

de Maître Dryden, qui ont dépeint les bergers toujours occupés à verser

des larmes d'amour et à souffler dans un chalumeau plaintif.

Je crains que Chloé, que Phyllis n'eussent trouvé de bien grossiers

amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.

Après eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de

Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les

tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.

Ce quatrième régiment se montait à un peu plus de huit cents hommes,

mais par l'armement et la discipline, il était inférieur à celui qui le

précédait.

Le cinquième régiment avait en tête une compagnie des gens habitant les

contrées marécageuses qui forment la monotone région des environs

d'Athelney.

Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gardé le

même caractère libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la

dernière ressource du bon Roi Alfred et les défenseurs des comtés de

l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais

pénétrer au coeur de leurs forteresses entourées par les eaux.

Deux compagnies de ces hommes, à la chevelure d'étoupe, aux pieds nus,

mais ardents au chant des hymnes et aux prières, étaient venues de leurs

citadelles pour secourir la cause protestante.

Après eux, venaient les bûcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard,

hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les

villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.

Le régiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec

des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.

C'étaient des déserteurs de la Milice du comté de Devon.

Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'étaient

réunis à l'armée de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.

Ceux-là étaient groupés en un seul corps, mais il y avait bon nombre

d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits

jaunes, disséminés parmi les différents corps que j'ai énumérés.

Ce régiment pouvait compter sept cents hommes.

La sixième et dernière colonne d'infanterie avait en tête une troupe de

paysans dont la bannière portait inscrit le nom de Minehead, avec les

trois ballots et le vaisseau aux voiles déployées qui forment les armes

de cette antique cité.

La plupart étaient venus de la sauvage contrée qui s'étend au nord de

Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.

Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.

Ils avaient laissé le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se

mettre à la piste d'un plus noble gibier.

Après eux, c'étaient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des

gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleillées des Quantocks, les

hommes hâlés, farouches, des stériles landes de Dunkerry Beacon, les

hauts et forts éleveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.

Les bannières de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey

passèrent devant nous, avec celles des pêcheurs de Clovelly et des

carriers des Blackdowns.

À l'arrière venaient trois compagnies d'hommes étranges, de taille

gigantesque, bien qu'un peu courbés par le travail, avec de longues

barbes en broussailles, et des cheveux tombant en désordre sur leurs

yeux.

C'étaient les mineurs des collines de Mendip, et des vallées de l'Oare,

de Bagworthy, gens rudes, à demi sauvages, qui roulaient des yeux à la

vue des velours et des brocarts déployés par les citadins, criant à

tue-tête, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une

intensité farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.

La longue ligne se déroula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons

de cavalerie, et quatre petits canons accompagnés de leurs artilleurs,

des Hollandais en vêtements bleus, qui se tenaient aussi raides que

leurs écouvillons.

Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'armée,

furent conduits dans les champs en dehors des murs et installés-là.

Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et

ses chefs entrèrent lentement, à cheval, le Maire marchant à côté de la

monture du Roi.

Au moment où nous les saluâmes, ils nous firent face, et je vis un

rapide éclair de joie passer sur la figure pâle de Monmouth, quand il

remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.

--Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son

état-major, notre digne ami le Maire a dû hériter des dents du dragon de

Cadmus. Où avez-vous fait cette belle récolte, Sir Stephen? Comment

êtes-vous parvenu à les amener à une telle perfection, jusqu'au point

d'avoir des grenadiers poudrés?

--J'ai quinze cents hommes dans la ville, répondit le vieux drapier avec

fierté, bien que tous ne soient pas aussi disciplinés. Ces gens-ci

viennent du comté de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant à

leur bon ordre, le mérite n'en revient point à moi, mais au vieux soldat

le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que

les capitaines qui servent sous ses ordres.

--Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant à Saxon, qui

s'inclina et baissa jusqu'à terre la pointe de son épée, et à vous

aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidélité qui vous a

amenés du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la

même vertu en plus haut lieu. Mais à ce qu'on me dit, Colonel Saxon,

vous avez longtemps servi à l'étranger. Que pensez-vous de l'armée qui

vient de défiler devant vos yeux?

--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Saxon, elle ressemble à une

quantité de laine qui n'a pas encore été cardée, et qui est assez

grossière par elle-même, mais qui peut avec le temps se tisser pour

devenir un beau vêtement.

--Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth.

Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits

à Axminster! Nous espérons vous voir et vous entendre exposer vos vues à

la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas déjà vu la figure de ce

gentleman?

--C'est l'honorable Sir Gervas Jérôme, du comté de Surrey, dit Saxon.

--Votre Majesté a pu me voir à Saint-James, dit le Baronnet en se

découvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup à la Cour

pendant les dernières années du défunt Roi.

--Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'écria

Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant à son

état-major, les gens de la Cour se décident enfin à venir. N'êtes-vous

pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrière Dunkirk

House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite

personnelle?

--S'il plaît à Votre Majesté, répondit Sir Gervas, je crois que je

pourrai rendre plus de services à votre cause royale, en restant à la

tête de mes mousquetaires.

--Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.

Puis, donnant de l'éperon à son cheval, il ôta son chapeau pour répondre

aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une

pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fenêtres sur lui, son

état-major et son escorte.

Nous nous étions joints à sa troupe, ainsi que nous en avions reçu

l'ordre, en sorte que nous eûmes notre part de ce joyeux feu croisé.

Une rose, qui voletait, fut happée au passage par Ruben.

Je le remarquai, il la porta à ses lèvres, puis il la cacha sous sa

cuirasse.

Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille

de notre hôte nous épiant à une fenêtre.

--Quelle adresse, Ruben! dis-je à demi-voix. Au trictrac comme à la

balle au trou, vous avez toujours été notre meilleur joueur.

--Ah! Micah, dit-il, je bénis le jour où j'ai eu l'idée de vous suivre à

la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de

Monmouth.

--Nous en sommes déjà là! m'écriai-je. Quoi, mon garçon, vous avez à

peine ouvert la tranchée, et vous parlez comme si vous aviez emporté la

place.

--Peut-être que je me laisse emporter par l'espoir, s'écria-t-il en

passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est

amoureux, ou qu'il a la fièvre tierce ou quelque autre maladie du corps.

Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...

--N'attachez point votre coeur trop fortement à quelque chose qui pourra

bien être inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il

portera ses regards plus haut.

--Je voudrais qu'il fût pauvre, soupira Ruben, avec tout l'égoïsme de

l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conquérir de l'honneur, un

titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?

--Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est

aiguillonné par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire,

moi qui suis indifférent aux grandes charges et qui n'ai cure de la

figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraîner au combat?

--Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vôtre reste toujours en

vous. L'honneur et le devoir, Micah, voilà les deux étoiles qui ont

toujours guidé vos actions.

--Sur ma foi! _Mistress_ Ruth vous a appris à faire de jolis discours,

dis-je, mais il me semble qu'elle devrait être ici au milieu des jeunes

filles de Taunton.

Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du Marché, que nos

troupes remplissaient à ce moment.

Autour de la croix était rangé un groupe d'une vingtaine de jeunes

filles vêtues de costumes en mousseline blanche, avec des écharpes

bleues autour de la taille.

À l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidité pleine de

grâce, s'avancèrent à sa rencontre, et lui offrirent une bannière

qu'elles avaient brodée pour lui, ainsi qu'une Bible fort élégamment

reliée en or.

Monmouth remit le drapeau à l'un de ses capitaines, mais il leva le

livre au-dessus de sa tête, en criant qu'il était venu défendre les

vérités qui y étaient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur

aux applaudissements et aux acclamations.

On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se

borna à rester là pendant que les hérauts proclamaient ses titres à la

couronne.

Après quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnèrent

les divers lieux de rassemblement où on avait pourvu à leur nourriture.

Le Roi et ses principaux officiers établirent leur quartier-général dans

le château, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois

pourvoyaient au logement des autres.

Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en

subsistance chez les habitants.

Beaucoup d'autres campèrent dans les rues et sur les terrains

environnant le château.

Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laissées dans

les champs en dehors de la ville.

Ils y allumaient de grands feux.

Ils firent rôtir du mouton et couler la bière à flots, avec autant

d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une

marche sur Londres.

VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.

Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et

donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.

Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing

avait confié à ma garde.

Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de

sa chambre.

On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.

C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de

bois sculpté.

Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre

à senestre qu'il avait portée jusqu'alors.

Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des

officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres

personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était

debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre.

Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin.

Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers,

lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait

avec l'accent écossais le plus marqué.

Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient

groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant

une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire

aux éclats.

Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou

bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants,

faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et

discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec

la science du gouvernement.

Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui

n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou

regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui

était formé sur la pelouse du château.

Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute

stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui

tendit la main comme à un vieil ami.

--_Mein Gott!_ s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même

que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien

vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez

encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé

autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté

aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires

ont-elles marché?

--Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus

souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu

pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg,

quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse

cavalerie?

--Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des

affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand

vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui

éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément

qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.

--Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été

fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez

assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous

le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert

les mêmes avantages que vous receviez des autres.

--On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton

âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas

mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce

qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour

toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de

changer son payeur-général. Pourquoi pas?

--C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants

d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se

sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la

bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le

point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois

que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous.

Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude

bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.

Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me

tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit

brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta

vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.

--_Donner wetter!_ s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de

douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la

Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour

cela.

--À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement

et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi

capable.

--Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore

tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas,

quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la

poignée de votre sabre.

En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce

contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette

pression.

Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser

l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.

J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne.

Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant

dans les yeux.

Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.

Je fus alors certain qu'il était vaincu.

La pression diminua lentement.

Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se

serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut

contraint de me demander de le lâcher.

--Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait

goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes

doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger

une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse.

--Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le

Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du

soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à

bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter

dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de

terre.

--Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main

paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la

force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du

coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez,

votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma

lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus

digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un

serrement de main, et le reste?

--C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour

son coup contre le vôtre.

--Quel enjeu? grogna l'Allemand.

--Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance.

--Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour

le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?

--Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir

de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé.

--Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce

fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à

imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol.

Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une

nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette

chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de

sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y

mettre votre marque.

--Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi.

--Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de

soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un

coup de taille.

Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de

nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et

l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.

L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de

chêne.

On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers

l'épaisseur du métal.

--Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs.

--C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable

de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le

casque pour l'examiner.

Puis il le replaça sur la chaise.

--J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre,

dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un

peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un

bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du

bras.

--Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un _beispiel_ ou

exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire,

et non aux leçons de votre père.

--Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père.

Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le

casque de l'Allemand.

La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque

d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de

profondeur dans le parquet de chêne.

--Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la

maison dans les soirées d'hiver.

--Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit

Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de

surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles

trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à

canon eût mis tous les hommes au même niveau!

--Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force,

mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur.

C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou

deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette

pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma

tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques

beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups

assommants comme celui-ci.

--J'ai encore le coup d'oeil juste et la main ferme, bien que le défaut

d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux

de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au

sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon

ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre

le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien

que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur

moi.

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 6 / 14 段