parmi les tas de déblais marquant l'emplacement des anciennes murailles.
--On ne les aperçoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous
montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par
cette route dont les détours suivent la vallée en face de vous.
--Il y a deux sortes de mauvais généraux, dit Saxon, l'homme qui va trop
vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majesté ne
seront jamais accusés du premier de ces défauts, quelques erreurs qu'ils
puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Maréchal Grunberg, avec qui j'ai
fait trente-six mois de campagne en Bohème, avait pour principe de voler
à travers le pays, pêle-mêle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme
s'il avait le diable à ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante
fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me
rappelle un raid que nous fîmes en Silésie. Après deux jours de marche
dans les montagnes, son chef d'état-major lui dit que l'artillerie était
hors d'état de suivre.
«--Qu'on la laisse en arrière! répondit-il.
«On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie
était fourbue.
«--Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.
«--Qu'on les laisse en arrière, dit Grunberg.
«Nous voilà donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'étais
dans son régiment de pandours, après une escarmouche ou deux, tant par
l'état des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux étaient
crevés inertes.
«--Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.
«--Qu'on les laisse en arrière! crie-t-il.
«Et je parie qu'il aurait poussé jusqu'à Prague avec son état-major, si
on l'avait laissé faire. Après cela, nous lui donnâmes comme surnom
«Général Laisse-en-arrière.»
--Un brillant commandant, oh! oui, s'écria Sir Gervas, j'aurais aimé
servir sous lui.
--Oui, et il avait une façon de former ces recrues qui n'aurait guère
été du goût de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me
rappelle qu'après Salzbourg, quand nous eûmes pris le château ou la
forteresse de ce nom, nous fûmes renforcés d'environ quatre mille hommes
d'infanterie qui n'avaient point été dressés. Comme ils approchaient de
nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux
Maréchal «Laisse-en-arrière» déchargea sur eux tous les canons qui se
trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le
reste une grande panique.
«--Il faut que ces coquins apprennent tôt ou tard à tenir bon sous le
feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur éducation.
--C'était un rude maître d'école, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser
à l'ennemi partie de cet enseignement.
--Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'était point homme,
quand une ville avait été prise d'assaut, à regarder de trop près quand
une femme braillait, non plus qu'à écouter tous les bourgeois qui
avaient par hasard trouvé leur coffre plus léger d'une bagatelle. Mais
parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pût
être comparé au Brigadier Baumgarten, qui était aussi de l'armée
impériale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir
s'établir devant une place forte. Il élevait un épaulement ici, là il
creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au
coeur rien qu'à regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un
chat avec une souris, jusqu'au moment où elle allait ouvrir ses portes,
mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le siège et de
se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans
honneur, sans mise à sac, sans pillage, sans profit, excepté une
misérable solde de trois florins par jour, payée en pièces rognées, avec
six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils
agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.
--Je ne puis rien voir, répondis-je, en abritant mes yeux et promenant
mon regard sur la vallée semée d'arbres qui montait en pente douce
jusqu'aux collines couvertes de pâturages de Blackdown.
--Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et désignent
du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'éclair de l'acier
parmi les bois tout là-bas.
--C'est ici, dit Saxon, étendant sa main armée d'un gantelet sur la rive
ouest de la Tone, tout près du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke,
et voyez si vous pouvez le discerner.
--Oui, c'est vrai, m'écriai-je, je vois un reflet brillant qui va et
vient. Et ici, à gauche, à l'endroit où la route passe en courbe par
dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la
tête de la colonne commence à sortir d'entre les arbres.
Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une
buée qui s'étendait sur la vallée.
Elle devenait très épaisse le long du cours sinueux de la rivière, et
flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la région boisée
qui avoisine ses bords.
À travers cette mince couche de vapeur pénétrait de temps en temps un
éclair de vive lumière, quand les rayons du soleil tombaient sur une
cuirasse ou sur un casque.
Par intervalles, la douce brise de l'été apportait à nos oreilles de
soudains éclats d'une musique militaire, où se mêlaient le son aigu des
trompettes et le sourd grondement des tambours.
Puis, nos regards perçurent l'avant-garde de l'armée, qui commençait à
se dérouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur
la route blanche et poussiéreuse.
La longue ligne continua à s'étendre, se tordant sur elle-même, à mesure
qu'elle sortait des bois, pareille à un serpent noir aux écailles
polies.
Enfin, l'armée rebelle tout entière--cavalerie, infanterie,
artillerie--fut visible pour nous.
L'éclat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des
chefs, les colonnes épaisses des hommes en marche, tout cela formait un
tableau qui remuait jusqu'au fond du coeur les citoyens de Taunton.
Ceux-ci, du haut des toits, des éminences croulantes que formaient les
murs démantelés, pouvaient contempler les champions de leur foi.
Si la seule vue d'un régiment qui passe est capable d'exciter un frisson
dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe,
quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon
afin de défendre vos intérêts les plus chers, les plus aimés, et
viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.
Si la main de tous les autres hommes était levée contre nous, du moins
ceux-là étaient de notre côté, et nos coeurs allaient à eux comme à des
amis et à des frères.
De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas
de plus fort qu'un commun danger.
Pour mes yeux inexpérimentés, tout cela apparaissait comme très
guerrier, très imposant, et en contemplant ce long défilé, je me disais
que notre cause était en quelque sorte gagnée.
Mais à ma grande surprise, Saxon postait, jetait à demi-voix des peuh!
dédaigneux.
À la fin, ne pouvant plus maîtriser son impatience, il éclata en paroles
brûlantes de mécontentement.
--Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la
pente, s'écria-t-il. Où est le groupe d'éclaireurs, de _vorreiter_,
comme disent les Allemands? Et où est l'espace qu'il faudrait laisser
entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'épée de Scanderbeg, ils
me rappellent plutôt un troupeau de pèlerins, comme j'en ai vus,
lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sébald, à Nuremberg, avec
leurs bannières et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette
troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel
malheur pour lui de n'avoir point à ses côtés un homme capable de ranger
cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble à un ordre de
campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pièces de canon qui
traînent comme des moutons boiteux derrière le troupeau! _Carajo_, je
voudrais être un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie
légère sur cette crête que voilà! Par ma foi, je fondrais sur ce
croisement de routes, comme un émouchet sur une bande de petits
pluviers. Alors et je taille, et je coupe. À bas ces canonniers qui
rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant
de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de
poussière. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?
--Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une légère rougeur
anima les joues pâles. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!
--Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou être pendus. Mais il
me semble que nos amis sont loin d'être aussi nombreux qu'on le
rapportait. J'estime que la cavalerie se monte à un millier, et que
l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai été
regardé comme un bon appréciateur en fait de nombre en pareilles
occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous
ferait près de huit mille hommes, et ce n'est pas là une armée bien
considérable pour envahir un royaume et disputer une couronne.
--Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous
les comtés d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la façon la plus
équitable d'envisager la situation?
--La popularité de Monmouth est concentrée surtout dans l'Ouest,
répondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a décidé à lever son étendard
dans ces comtés.
--Dites plutôt ses étendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis
leur linge à sécher tout le long de la ligne.
--C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une
armée aussi faible, répondit Saxon, en se dressant sur ses étriers. Il y
en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en
juger, avec le soleil qui les éclaire, sont blancs, avec un mot ou une
devise.
Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait
l'avant-garde de l'armée protestante était parvenu à moins d'un quart de
mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes
le fit s'arrêter.
Ce signal fut répété dans chacun des régiments ou escadrons en sorte que
le son passa rapidement sur toute la longue rangée, jusqu'à ce qu'il
finit par se perdre dans l'éloignement.
À la vue de ce câble humain qui couvrait toute la route, et qui était à
peine agité d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne
oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une
fois à l'esprit.
--Je trouverais que cela ressemble à un grand boa, qui irait entourer la
ville de ses replis.
--Un serpent à sonnettes plutôt, dit Ruben, en montrant les canons à
l'arrière-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.
--Voici sa tête qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait
mieux, je crois, nous placer sur le côté de la porte.
Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se détacha
du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.
À leur tête se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure
svelte et élégante, qui montait avec la grâce d'un écuyer accompli.
Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fierté de
son attitude et la richesse de son harnachement.
Lorsqu'il se fut approché au galop de la porte, une clameur de
bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se
prolongea dans la foule plus éloignée.
Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces
acclamations que le Roi approchait.
V--La Revue des Hommes de l'Ouest.
Monmouth était alors dans sa trente-sixième année.
Il se distinguait par ces grâces superficielles qui plaisent à la
multitude et mettent un homme en état de prendre la direction d'une
cause populaire.
Il était jeune.
Il avait la parole facile et spirituelle.
Il était habile dans tous les exercices qui conviennent à un soldat et à
un homme.
Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jugé au-dessous de
lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les
sports champêtres, et de disputer, chaussé de bottes, la palme de la
course à pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.
Il était d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte
de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette générosité
insouciante qui gagne les coeurs du peuple.
Tant sur le Continent qu'à Bothwell-Bridge, il avait conduit des armées
avec succès.
Sa bonté, sa pitié envers les Covenantaires, après la victoire, lui
avait valu autant d'estime auprès des whigs que Dalzell et Claverhouse
s'étaient attiré de haine.
Au moment où il arrêta son beau cheval noir à la porte de la ville, il
ôta son chapeau _montero_ à plumes devant la foule qui l'acclamait. Il
avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle
d'un chevalier errant de roman, combattant à armes très inégales pour
conquérir une couronne qui lui aurait été dérobée par la ruse d'un
tyran.
On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse
de cet avis.
Sa figure me parut trop allongée, trop pâle pour être agréable; mais ses
traits étaient accentués et nobles, son nez saillant, ses yeux
brillants, pénétrants.
On aurait peut-être pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques
indices de cette faiblesse qui entacha sa réputation, bien que
l'expression en fût douce et aimable.
Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre foncé, avec des
bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'écartant par devant,
laissait voir une brillante cuirasse d'argent.
Son habillement était complété par un costume de velours d'une nuance
plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune
de Cordoue, une rapière à poignée d'or qu'il portait d'un côté, et un
poignard de Parme de l'autre côté, ces deux armes suspendues à une
ceinture en cuir du Maroc.
Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses épaules et de ses
manches sortaient à flots des manchettes de cette même coûteuse
dentelle.
Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa
selle pour répondre au tonnerre des applaudissements.
--Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!
--Vive le Roi Monmouth!
Et à toutes les fenêtres, sur tous les toits, à tous les balcons, les
mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scène joyeuse.
L'avant-garde des rebelles s'enflamma à cette vue et lança un grand cri
au timbre sourd qui fut repris et répété bien des fois par le reste de
l'armée et qui finit par remplir tout le pays.
Pendant ce temps, les anciens de la cité, ayant à leur tête notre ami le
Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie
et de fourrures pour rendre dommage au Roi.
Le Maire mit un genou à terre à côté de l'étrier de Monmouth et baisa la
main que celui-ci lui tendit avec grâce.
--Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte,
c'est à mes ennemis à se prosterner devant moi, et non à mes amis. Je
vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous déployez?
--C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majesté, de
la part de votre loyale ville de Taunton.
--Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en
promenant ses yeux autour de lui. Elle est écrite tout autour de moi en
plus beaux caractères qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis
m'ont prouvé que je suis le bienvenu, sans recourir à l'aide d'un clerc
ou d'un écrivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire,
à ce qu'on m'a appris.
--Oui, Majesté.
--C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le
Roi en tirant son épée, et l'en touchant sur l'épaule, je veux
l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puissé-je
trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et
aussi loyaux, aussi fermes.
Le Maire se retira avec les conseillers au côté gauche de la porte, au
milieu des applaudissements que fit éclater cet honneur conféré à la
ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe à droite.
Sur un signal donné, un trompette sonna une fanfare.
Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'armée des
insurgés, en rangs serrés, bannières déployées, reprit sa marche vers la
ville.
Pendant qu'elle approchait, Saxon nous désignait les différents chefs et
personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs
noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractère.
--Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre
deux âges, du côté gauche du Roi. Il a été mis une fois à la Tour pour
haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley,
soeur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse.
L'homme à sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume
blanche à son bonnet, est le colonel Holmes. J'espère qu'il ne montrera
jamais la plume blanche ailleurs que sur la tête. L'autre, sur le cheval
bai-brun est un homme de loi, mais, à mon sens, un homme qui s'entend
mieux à disposer un bataillon qu'à rédiger une note de frais. C'est le
républicain Wade qui menait l'infanterie à l'engagement de Bridport et
qui l'a tiré de là sans dommage. Le grand, là-bas, avec de gros traits,
qui est coiffé d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le
Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand coeur, ainsi
que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataillé tantôt avec lui,
tantôt contre lui, avant le jour présent.
--Remarquez donc le personnage de haute taille, très maigre qui est
derrière lui, s'écria Ruben. Il a dégainé son épée et la brandit
au-dessus de sa tête. Voilà un moment et un endroit singulièrement
choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.
--Vous n'êtes peut-être pas très loin de la vérité, dit Saxon, et
pourtant par la garde de mon épée, sans cet homme-là, il n'y aurait
point d'armée protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette
route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de
Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y
a pas un de ces hommes qu'il n'ait séduit et attiré dans cette affaire
par tel ou tel appât. Avec Grey, ce fut un Duc, hé, avec Wade le sac de
laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif
personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains
de ce fanatique enragé qui remue ces pantins à sa volonté. Il a comploté
plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.
--Ce doit être le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon père
parler, dis-je.
--Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois à Amsterdam,
mais je le reconnais à sa perruque ébouriffée et à ses épaules
difformes. On dit tout bas que son infatuation démesurée a troublé sa
raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'épaule et lui persuade
de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et
sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau
genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive près
de nous. À vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos épées pour
saluer au passage le drapeau de chaque troupe.
Pendant la conversation de notre compagnon, l'armée protestante tout
entière roulait vers la ville et la tête de l'avant-garde était au
niveau de la porte.
Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachés, mal
montés, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux
ayant pour selles des carrés en toile à sac.
La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.
Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pièces d'armure, des
casques pris à Axminster, et parfois tachés encore du sang de celui qui
les avait portés le dernier.
Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.
Il tenait un grand étendard carré suspendu à une hampe et celle-ci
reposait sur un trou pratiqué sur le côté de la selle.
Sur ce drapeau étaient inscrits en lettres d'or les mots: «_Pio
libertate et religione nostra_.»
Ces cavaliers appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux
et de leurs fils.
Inaccoutumés à la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes,
en leur qualité de volontaires, ce qui les portait à plaisanter et
raisonner à propos de chaque commandement.
Il en résulta que sans être dépourvus de courage naturel, ils rendirent
peu de services pendant la guerre et furent pour l'armée une cause
d'embarras plutôt qu'un secours utile.
Après la cavalerie, venaient les fantassins, rangés sur six de front,
répartis en compagnies d'effectif variable.
Chaque compagnie avait un étendard indiquant la ville ou le village où
elle avait été levée.
On avait adopté cette façon d'ordonner les troupes parce qu'on avait
reconnu l'impossibilité de séparer des hommes unis par des liens de
parenté et des relations de voisinage.
Ils entendaient, disaient-ils, se battre côte à côte, ou bien ne pas se
battre du tout.
Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise idée, car
quand on en vient à jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme,
s'il se sait flanqué à droite et à gauche de vieux amis éprouvés.
J'arrivai dans la suite à connaître un grand nombre de localités par les
propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte
que les noms inscrits sur les bannières avaient pour moi un sens réel.
Homère a consacré, à ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre à
l'énumération de tous les chefs grecs, des localités d'où ils venaient
et du nombre d'hommes qu'ils amenèrent à la revue générale.
Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homère pour conserver les
noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux
accomplit ou endura.
Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans
l'oubli, en tant que cela dépendra de ma faible mémoire.
Le premier régiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe
organisée d'une manière aussi rudimentaire, se composait des gens de
mer, pêcheurs, caboteurs vêtus des justaucorps de grosse étoffe bleue et
du grossier costume de leur classe.
C'étaient des loups de mer bronzés, hâlés, avec des figures dures, de
couleur d'acajou, avec des armes variées, canardières, sabres
d'abordages, pistolets.
Je me figure que ces armes n'étaient pas employées pour la première fois
contre le Roi Jacques, car les côtes de Somerset et de Devon étaient
fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux
allures capricieuses était sans doute amarré dans une crique ou dans une
baie, pendant que son équipage était parti à Taunton pour guerroyer.
Quant à la discipline, ils n'en avaient aucune idée.
Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, échangeant
des cris divers entre eux et avec la foule.
Depuis la Star Point jusqu'à Portlands Roads, les filets allaient rester
inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les
détroits de la mer, qui aurait dû former des piles à Lyme Cobb ou être
étalé en vente au marché de Plymouth.
Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannière.
Celle de Lyme était en tête; puis venaient celles de Topsham, de
Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de
Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la côte ou tout près.
Ils passèrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les
chapeaux posés de travers, la fumée de leur tabac montant au-dessus
d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigué.
Leur nombre devait s'élever à environ quatre cents.
Les paysans de Rockbere, armés de fléaux et de faux, venaient en tête de
la colonne suivante, qui précédait la bannière de Honiton défendue par
deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.
Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient été
retenus entre quatre murs par leur métier, mais ils étaient bien
supérieurs à leurs camarades les paysans par leurs façons alertes, et
leur attitude martiale.
D'ailleurs, à propos de toutes les troupes en général, nous avons
remarqué que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne
volonté, les gens de métier prenaient plus vite l'air et l'esprit des
camps.