Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commencé à vous

raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les espérances du parti

de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exilés

écossais dans le comté d'Ayr.

On comptait y faire naître ainsi des troubles, tels qu'ils

détourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui

rendrait notre marche sur Londres moins difficile.

On y comptait d'autant plus sûrement que les domaines d'Argyle étaient

situés dans cette région de l'Écosse, où il pouvait lever cinq mille

hommes armés de sabres parmi les gens de son clan.

En outre, il y avait, dans les comtés de l'Ouest, un très grand nombre

de farouches zélotes, tout prêts à soutenir la cause du Covenant, et qui

avaient prouvé, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualités

guerrières.

Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des

Covenantaires, Argyle serait capable de résister, d'autant mieux qu'il

avait emmené avec lui en Écosse le puritain anglais Rumbold, et un grand

nombre d'autres gens de guerre habiles.

La nouvelle inattendue de sa défaite complète était donc un coup

terrible, car il en résultait que nous aurions affaire à toutes les

forces du Gouvernement.

--Tenez-vous cette nouvelle d'une source sûre? demanda Decimus Saxon,

après un long silence.

--C'est une certitude qui n'admet pas de doute, répondit Maître Stephen

Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc était

entouré de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume,

de Polwarth.

--Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.

--Et Richard Rumbold.

--Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il

aurait dû faire en sorte qu'on parlât mieux de lui.

--Puis il y avait le Major Elphinstone.

--Un sot et un fanfaron.

--Et Sir John Cochrane.

--Un traînard captieux, à la langue longue, à l'intelligence courte, dit

le soldat de fortune. Commandée par de tels hommes, l'expédition était

condamnée dès le début. Pourtant je me figure que tout au moins, et en

admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans

la région montagneuse, où ces _caterans_ aux jambes nues auraient pu se

maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous

pris, dites-vous? C'est une leçon, un avertissement pour nous. Je vous

le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'énergie dans ses conseils, s'il

hésite à pousser tout droit vers le coeur, s'il fait des passes, des

feintes d'escrime aux extrémités, nous nous trouverons dans la situation

d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journées gaspillées à

Axminster, en un temps où chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque

fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de

côté, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter «_Te Deum_»

alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest

avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers

hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?

--Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, répondit le Maire, et

j'espère que, quand le Roi arrivera ici, nous réussirons à lui inspirer

une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus à

la guerre, car depuis le départ de Fletcher, il n'a guère autour de lui

de gens qui aient appris le métier des armes.

--Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous

voici face à face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre

chose que nos bonnes épées.

--Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces

nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin

tout son bouquet? Seriez-vous enclins à déserter le drapeau du Seigneur?

--Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dénouement.

--Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout où il ira.

--Quant à moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indifférente,

tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de

fortes émotions.

--En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que

chacun remplisse son rôle propre, et que nous nous tenions prêts pour

l'arrivée du Roi. Jusqu'alors, j'espère que vous me ferez l'honneur

d'agréer mon humble toit.

--Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si

bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lève tôt et me couche

tard. J'établirai donc mon quartier-général à l'auberge, qui n'est pas

très bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut

m'offrir la nourriture simple à laquelle se bornent mes besoins, avec

mon quart de bière noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.

Saxon tenant ferme dans sa décision, le Maire cessa d'insister auprès de

lui, mais mes deux amis s'empressèrent de se joindre à moi pour accepter

l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installâmes pour la

durée de notre séjour sous son toit hospitalier.

IV--Une mêlée nocturne.

Si Decimus Saxon refusa de mettra à profit l'offre du logement et de la

table que lui avait faite Maître Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris

plus tard, pour cette raison que le Maire étant un ferme Presbytérien,

il croyait inopportun de laisser s'établir entre eux une intimité trop

grande, qui lui nuirait auprès des Indépendants et autres zélotes.

À vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commença, dès ce

jour, à régler sa vie et ses actes de façon à se concilier l'amitié des

Sectaires, et de se faire considérer par eux comme leur chef.

En effet, il était fermement convaincu que dans des mouvements violents

comme celui où nous étions engagés, le parti le plus extrême est sûr

d'avoir enfin la haute main.

--Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur

signifie qu'on sera âpre à la besogne, et l'âpreté à la besogne signifie

la puissance.

Tel était le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.

En premier lieu, il s'appliqua à prouver qu'il était un excellent

soldat. Il n'épargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.

Du matin jusqu'à midi, dans l'après-midi jusqu'à la nuit, nous faisions

l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements

lancés à tue-tête, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur

monotonie.

Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire

sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du Marché au même

titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.

Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et même tant de choses

que plus d'un aurait déclaré la tentative inutile.

Ce n'était pas seulement la manoeuvre d'ensemble du régiment; il fallait

de plus que chacun de nous habituât sa compagnie à l'exercice qui lui

était propre.

Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des

hommes.

Mais notre tâche fut rendue plus aisée par la certitude que ce n'était

point du temps perdu, car à chaque rassemblement nos patauds se tenaient

plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextérité.

Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans

les rues d'autres cris que: «Portez armes, préparez armes, reposez vos

armes, apprêtez vos amorces» et tous les autres commandements de

l'ancien exercice de peloton.

À mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait,

car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'élite des

nouveaux-venus.

Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallût la dédoubler.

Il en fut ainsi des autres dans la même proportion.

Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne

centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.

En totalité, nous passâmes de trois cents à quatre cent cinquante, et

notre façon de manoeuvrer se perfectionna au point de nous valoir de

tous côtés des éloges sur l'état de nos hommes.

À une heure avancée de la soirée, je rentrais à cheval, lentement, à la

maison de Maître Timewell, quand Ruben arriva à grand bruit derrière moi

et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister à un spectacle

qui valait la peine d'être vu.

Bien que je ne me sentisse guère disposé à ce genre de plaisirs, je fis

faire demi-tour à Covenant, et nous descendîmes toute la longueur de la

Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.

Mon compagnon s'y arrêta devant un édifice nu, qui avait l'air d'une

grange, et me dit de regarder dans l'intérieur par la fenêtre.

Le dedans se composait d'une seule grande chambre.

C'était le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de

mettre la laine.

Il était éclairé d'un bout à l'autre par des lampes et des chandelles.

Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma

compagnie, ou de celle de mon camarade, étaient couchés des deux côtés,

occupés les uns à fumer, d'autres à prier, d'autres à polir leurs armes.

Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient été rangés bout

à bout, et sur ses bancs étaient assis à cheval tous les cent

mousquetaires du baronnet.

Chacun deux était en train de tresser en forme de queue la chevelure de

l'homme assis devant lui.

Un jeune garçon allait et venait, un pot de graisse à la main, et avec

cet ingrédient et de la ficelle à fouet, la besogne marchait rondement.

Sir Gervas en personne, muni d'une grande boîte pleine de farine, était

assis, perché sur un ballot de laine au bout de la rangée, et aussitôt

qu'une queue était achevée, il l'examinait à travers son monocle, et si

elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste

précieux, en puisant dans sa boîte, et opérait avec autant de soin et de

sérieux que s'il se fut agi d'une cérémonie de l'Église.

Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'eût distribué ses épices avec

autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait à

enfariner les têtes de sa compagnie.

Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures

souriantes à la fenêtre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il

se permit de l'interrompre, et nous finîmes par repartir à cheval sans

lui avoir parlé.

À ce moment, la ville était fort tranquille et silencieuse, car les gens

de cette région étaient habitués à se coucher tôt, à moins que quelque

occasion ne les tînt sur pied.

Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.

Les fers de nos montures résonnaient d'un bruit clair sur le pavé de

galets, et nous tenions de ces propos légers qui sont d'usage entre

jeunes gens.

Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif éclat, répandait une lueur

argentée sur les larges rues, et dessinait en un réseau d'ombres les

pointes et les clochetons des églises.

Arrivé dans la cour de Maître Timewell, je mis pied à terre, mais Ruben,

charmé par le calme et la beauté de la scène, continua sa promenade à

cheval, dans l'intention de pousser jusqu'à la porte de la ville.

J'étais encore occupé à défaire les boucles de la sangle, et à enlever

mon harnais, quand tout à coup arriva d'une des rues voisines, un grand

cri, un bruit de lutte, de choc d'épées en même temps que la voix de mon

camarade appelant à l'aide.

Je tirai mon épée et sortis en courant.

À une faible distance de là, se trouvait un assez large espace, tout

blanc de clarté lunaire, et au centre j'aperçus la silhouette trapue de

mon ami.

Il faisait des bonds avec une agilité dont je ne l'avais jamais cru

capable, et échangeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes

qui le serraient de près.

Sur le sol gisait une figure sombre.

Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait

comme si elle comprenait le danger que courait son maître.

Comme j'accourais, criant, l'épée haute, les assaillants s'enfuirent par

une rue latérale, excepté l'un d'eux, un homme de haute taille,

musculeux, qui avait une épée.

Il se lança contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe,

jurant, et le traitant de trouble-fête.

J'éprouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer à travers la

parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant

que l'autre, après avoir lancé un dernier coup, s'enfuyait par une des

ruelles étroites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est à la rive

de la Tone.

--Au nom du ciel, où êtes-vous atteint? m'écriai-je en me jetant à

genoux près du corps étendu. Où êtes-vous blessé, Ruben?

--Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de

forge, et aussi derrière la tête. Donnez-moi la main, je vous prie.

--Vraiment, vous n'êtes pas touché? m'écriai-je, le coeur soulagé d'un

grand poids, en l'aidant à se relever. Je croyais que ce gredin vous

avait transpercé.

--Autant chercher à percer un crabe de Warsash avec un épingle à

cheveux, dit-il. Grâce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby

Hall, et présentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapières n'ont

produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impénétrable. Mais où en

est la demoiselle?

--Quelle demoiselle?

--Oui, c'était pour la sauver que j'ai dégainé. Elle était assaillie par

des rôdeurs de nuit. Voyez, elle se relève. Ils l'avaient jetée à terre

quand j'ai fondu sur eux.

--Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne

gisante à terre s'était relevée et avait pris l'aspect d'une femme,

jeune et gracieuse, d'après toutes les apparences, mais dont la figure

était enveloppée dans un manteau. J'espère que vous n'avez eu aucun mal?

--Aucun, monsieur, répondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai

échappé, je le dois à la valeur et à l'empressement de votre ami, ainsi

qu'à la sagesse prévoyante de Celui qui confond les complots des

méchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service

à une jeune personne en détresse, quelle qu'elle fût, et pourtant, ce

qui contribuera peut-être à votre satisfaction, ce sera d'apprendre que

votre protégée ne vous est pas inconnue.

Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure

vers nous sous la clarté de la lune.

--Grands Dieux! C'est _Mistress_ Timewell, m'écriai-je tout abasourdi.

--Rentrons à la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins

ont pris l'alarme et il y aura bientôt un rassemblement de populace.

Échappons aux commentaires.

En effet, on entendait déjà de tous côtés le bruit des fenêtres, et des

gens demandant à tue-tête de quel malheur il s'agissait.

Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des

lanternes se balançant et annonçant la patrouille qui arrivait à grands

pas.

Nous nous dérobâmes cependant, à la faveur de l'ombre, et fûmes bientôt

en sûreté dans la cour du Maire, sans être interpellés ou arrêtés.

--J'espère, monsieur, que vous n'avez pas été blessé, bien vrai? dit la

jeune demoiselle à mon compagnon.

Depuis qu'elle avait découvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.

Il avait tout l'air d'un homme qui est bercé par un rêve agréable et qui

n'est fâché que d'en être réveillé.

--Non, je ne suis pas blessé, répondit-il, mais je voudrais que vous

nous disiez quels sont ces spadassins errants et où l'on peut les

trouver.

--Non, non, dit-elle, le doigt levé, vous ne pousserez pas l'affaire

plus loin. Quant à ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils

pouvaient être. J'étais sortie pour rendre visite à Dame Clatworthy, qui

a la fièvre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais.

Peut-être sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon

grand-père sur les affaires de l'État, et est-ce lui qu'ils ont visé

par-dessus moi. Mais vous fûtes tous deux si bons pour moi, que vous ne

me refuserez pas une autre faveur que j'ai à vous demander.

Nous protestâmes que cela nous était impossible, en mettant la main sur

la garde de nos épées.

--Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre

geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette

affaire à mon grand-père, car la moindre chose suffit pour le mettre en

feu, malgré son grand âge. Je ne voudrais pas que son attention fût

détournée des affaires publiques par un détail personnel comme celui-là.

Ai-je votre parole?

--La mienne! dis-je en m'inclinant.

--La mienne aussi! dit Lockarby.

--Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laissé tomber mon gant dans la rue.

Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'est

arrivé malheur à personne. Merci encore une fois, et que des rêves

agréables vous attendent.

Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.

Ruben et moi, nous ôtâmes les harnais de nos chevaux et assistâmes en

silence aux soins qu'on leur donna.

Nous entrâmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours

sans mot dire.

Arrivé sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrêta.

--J'ai déjà entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.

--Et moi aussi, répondis-je. Le vieillard fera bien de se méfier de ses

apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de

la fillette.

Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la

figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau

de daim froissé entre ses doigts.

--Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les

coffres de son grand-père, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.

Puis riant à la fois et rougissant, il se hâta de rentrer et me laissa à

mes pensées.

Ce fut ainsi que j'appris pour la première fois, mes chers enfants, que

mon bon camarade avait été percé par les flèches du petit dieu.

Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi

que la citrouille dont parle l'Écriture et qui poussa en une seule nuit.

Je vous aurais mal raconté mon histoire, si je ne vous avais pas fait

comprendre que mon ami était un jeune homme franc, au coeur chaud, tout

de premier mouvement, chez qui la raison était rarement de faction en

présence de ses penchants.

Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'éloigner d'une jeune

fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.

Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.

Or, un garçon à l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines

duquel le sang avait toujours coulé avec quelque froideur, quelque

réserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours

d'eau aux rives en talus, degré par degré, mais un homme tel que Ruben

frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'après, il

s'est lancé jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.

Le ciel seul sait quelle mèche avait mis le feu à l'étoupe.

Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade était

mélancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure

suivante.

Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait

aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des

plus singuliers résultats de ce que les poètes ont appelé le joyeux état

de l'amour.

Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si

près, qu'on dirait qu'ils sont à l'attache dans des stalles contiguës,

et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les sépare.

Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourrée de

poudre.

Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va à l'aventure et

si vous lui faites remarquer qu'il est très malheureux dans cet état, il

vous répondra, vous pouvez en être certain, qu'il ne l'échangerait pas

pour les Puissances ni pour les Principautés du ciel.

Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse

monnaie.

Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous

expliquer une chose que moi-même je n'entends point.

Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux

empreintes du pouce qui soient identiques, comment espérer de faire

coïncider les pensées et les sentiments les plus intimes de deux êtres.

Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que

quand je demandai la main de votre grand-mère, je ne m'abaissai point à

prendre la mine d'un homme qui mène un enterrement.

Elle me rendra ce témoignage que j'allai à elle avec la figure

souriante, bien que j'eusse tout de même une petite palpitation au

coeur, et je lui dis...

Mais diantre, ou me suis-je laissé entraîner?

Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la

révolte de 1685?

Le mercredi soir, 17 juin, nous apprîmes que le Roi, (c'était ainsi

qu'on désignait Monmouth dans tout l'Ouest) était campé à moins de dix

milles de là, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il

ferait son entrée dans la fidèle ville de Taunton.

On s'ingénia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui

souhaiter la bienvenue d'une façon qui fût digne de la ville

d'Angleterre la plus attachée aux Whigs et au Protestantisme.

Un arc de plantes vertes avait déjà été dressé à la porte de l'ouest.

Il portait cette devise: «Bienvenue au Roi Monmouth!»

Un second s'élevait depuis l'entrée de la place du Marché jusqu'à la

fenêtre la plus haute de l'hôtellerie du _Blanc-Cerf_, avec ces mots en

grandes lettres écarlate «Salut au Chef Protestant.»

Un troisième, si je m'en souviens bien, surmontait l'entrée de la cour

du château, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.

L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la

principale occupation de la ville.

Les marchands n'avaient pas ménagé leurs marchandises.

Ils les avaient étalées à profusion pour embellir les rues.

De riches tapisseries, des velours lustrés, de précieux brocarts

flottaient aux fenêtres ou décoraient les balcons.

La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, étaient tendues des

greniers jusqu'à terre d'étoffes rares et belles.

De gais étendards étaient suspendus aux toits des deux côtés, ou

voltigeaient en longues guirlandes d'une maison à l'autre.

La bannière royale d'Angleterre était déployée au clocher élevé de

Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher

tout pareil de Saint Jacques.

Jusqu'à une heure avancée de la nuit, on manoeuvra le rabot, le marteau,

on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil

se leva, il éclaira le plus beau déploiement de couleurs et de verdure

qui ait jamais paré une ville.

Une sorte de magie avait changé la ville de Taunton en un jardin fleuri.

Maître Stephen Timewell s'était occupé de ces préparatifs, mais il

s'était dit en même temps que le signe de bienvenue le plus agréable

qu'il pût offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps

d'hommes armés qui étaient prêts à suivre sa fortune.

Il y en avait seize cents dans la ville.

Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.

La plupart étaient bien armés et équipés.

Ils furent rangés de façon que le Roi passât devant eux à son entrée.

Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place

du Marché, depuis la porte du Château jusqu'à l'entrée de la Grande Rue.

De là jusqu'à Shuttern, les paysans du comté de Dorset et ceux de Frome

étaient placés sur les deux côtés de la rue.

Notre régiment était posté à la porte de l'Ouest.

Avec des armes bien astiquées, des rangs bien alignés, et des branches

vertes à tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter

de voir son armée ainsi accrue.

Lorsque tous furent à leurs places, que les bourgeois et leurs épouses

se furent parés de leurs atours des jours de fête, avec des figures

réjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout fût prêt pour la

réception du royal visiteur.

--Voici mes ordres, dit Saxon en s'avançant vers nous sur son cheval, au

moment où nous prenions nos places près de nos compagnons. Moi et mes

capitaines, nous nous réunirons à l'escorte du Roi, quand il passera, et

nous l'accompagnerons ainsi jusqu'à la place du Marché. Vos hommes

présenteront les armes et resteront en place jusqu'à notre retour.

Nous tirâmes, tous les trois, nos sabres et nous fîmes le salut.

--Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position à

droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au

sujet de ces gens, quand ils défileront. Trente ans de guerre, sous bien

des climats, m'ont bien donné le droit de parler en maître-ouvrier qui

instruit ses apprentis.

Nous suivîmes son invitation avec empressement.

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 4 / 14 段