--Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans

l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de

«Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin

de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le

droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait

grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre

sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres

favoris.

--Il y a le _Tocsin sonné aux Inconvertis_ d'Alleine, dit-elle.

C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien.

N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture?

--Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas.

--Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais

que tout le monde avait lu le _Tocsin_. Alors, que pensez-vous des

_Combats du Fidèle_?

--Je ne l'ai point lu.

--Ou bien des _Sermons_ de Baxter? demanda-t-elle.

--Je ne les ai point lus.

--Et le _Cordial de l'Esprit_, par Bull?

--Je ne l'ai point lu.

_Mistress_ Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un

étonnement sincère.

--Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation,

mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été?

Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des

rues eux-mêmes ont lu ces livres.

--La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent

guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de

Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus

légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour

l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le

monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans

parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on

rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les

beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une

soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar.

Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la

pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez

Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est

Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à

parier que la conversation tournera sur la façon de composer des

alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis,

après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on

trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la

troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur

la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts

ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là,

j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet

à dés, ou bien...

--Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car

plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui

exprimaient toute autre chose que de l'approbation.

--Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune

Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de

sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre.

Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces

pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du

haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les

effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et

qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions

papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière

sacrilège confondue avec le Créateur.

--Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, _Mistress_ Timewell,

s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une

oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses

mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne

doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne

les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes

perdues qui les fréquentent.

--Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une

connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien

de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez?

--Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit

chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas

même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois,

j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à

nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant

que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous

ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice,

mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel

sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un

proverbe et une occasion de siffler.

--Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol

la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut

et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous

entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes

théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne

tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous

savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les

Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs,

prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke?

--Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne.

--Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La

première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena

sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'_Enseigne

des Quatre Croix_ dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un

nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au

sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors,

je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la

Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le

murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on

ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien

que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des

hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au

sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami

Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de

cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu

d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises

choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient

germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et

que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en

personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne

pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau

par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées.

Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes

découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et

blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans

l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron.

--Comment cela, monsieur? demanda Ruben.

--Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai

mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après

avoir été reçus, d'une façon très froide--car nous étions aussi bien vus

du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la

ménagère villageoise--on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt

que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous

n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous

redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et

qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros

drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je

résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de

baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres

dix shillings au Haymarket.

Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en

murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement

ne furent pas entendus de l'énergique vieillard.

--Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la

déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un

homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une

pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa

tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après

avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes

une _calash_, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans

une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on

parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis

une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes

genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête

nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment

Fleet-Street, et il n'y avait dans la _calash_ d'autre personne que

l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en

haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la

perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices.

--Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix.

--C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que

pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir

accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles.

«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de

quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui

causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison

Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset.

«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était

arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre

récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son

_calash_, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans

le cuir dont la capote était faite.

«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque

par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.

«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques

formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les

environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client

sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si

par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le

voler.

«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et

je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence

du Roi.

--Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la

chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée?

--D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint

assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son

frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait

amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs

hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens

de l'Ouest.

«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la

démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur

haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas

une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis,

il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur

de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie,

de plumes d'autruche.

«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se

seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à

l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous

comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants.

«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.

«Rochester nous tint des propos narquois.

«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille,

mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très

précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire

grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens

qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite.

«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée.

«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens,

Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que

nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société.

--Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain

qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été

bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux,

ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles.

--Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui

est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où

on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu

marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer.

Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à

déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous

à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont

l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit,

Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral.

Le jeune apprenti--car c'en était un--courba la tête d'un air maussade

sous cette réprimande.

Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit:

--Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied

notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que

nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter

quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était

trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux

fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et

blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était

bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la

fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en

avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une

troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui

attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés

dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils

étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de

qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés

d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était:

car il fut un temps où j'aurais pu réciter par coeur des chants entiers

de ce noble et pieux poème.

--Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs,

monsieur? demandai-je.

--Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui

regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent

de poser les armes et de leur rendre hommage.

«--À qui? demandai-je.

«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et

était un peu plus ivre que les autres.

«--Voici notre très souverain soigneur.

«--Souverain de quoi? demandai-je.

«--Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus

de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les

mains de cet ordre très noble?

«--Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est

enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il

réunira autour de lui ses fidèles sujets.

«--Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils.

«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le

poignard en main.

«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux

roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes

si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille

ruelle de Wigan.

«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa

Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on

saigne.

«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait

peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était

pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de

hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe.

«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons

voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières,

et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans

un état fâcheux et peu présentable.

«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit

en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais

je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à

celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort.

«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers

la poussière de Londres, nous partîmes.

«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la

tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth

poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte

loyale, au corrupteur papiste.

Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un

brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin

du repas.

La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté.

Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave,

les yeux baissés.

Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon

enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une

maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un

aussi grand nombre de jeunes gens.

--Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où

nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du

Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point

devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le

boeuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion

de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose

mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant,

ma chérie, si vous avez quelque chose à faire.

--Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.

--Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est

pas terminée.

--Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes,

répondit-elle.

Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas

léger.

--Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige

cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle

elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes

pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps

de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au

service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une

paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient

de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute

confiance.

--Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit

remarquer Sir Gervas.

--Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous

de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très

différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous

avez fréquenté le monde de la cour.

--Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute,

répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils

manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du

sang, mais du petit lait aigri.

--Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur

rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un

contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais

ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de

l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à

votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son

excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un

homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir

sous la règle.

--Et comment y est-il arrivé? demandai-je.

--Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière

Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps

est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier,

en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a

pris en grippe--les jeunes filles ont aussi leurs caprices--et il n'a

plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il

la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de

cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon

magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux

fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes.

Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été

capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience.

--Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation,

dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les

antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de

John Dryden:

_Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,_

_Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs._

--Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son

immortel poème d'Hudibras:

_Le sot ne voit que la peau;_

_Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur._

--Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous

entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai

ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur

les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer

l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse

malfaisante: «_À Deo Rex, à Rege lex_»: «De Dieu vient le Roi, du Roi

vient la loi.»

--Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa

satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire

elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans

approuver la querelle pour laquelle on la tire.

--Ces distinctions-là, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille

cervelle, dit l'énergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre

patrie, est divisée en deux camps, celui de Dieu, et celui de

l'Antéchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun

de ceux qui servent sous la bannière du démon n'aura rien de moi, sinon

mon mépris et le tranchant acéré de mon épée.

--Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un

Laodicéen, non plus qu'un adorateur du succès. La cause ne trouvera

point en défaut ma langue ni mon épée.

--Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, répondit le Maire,

et si j'ai parlé en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais

j'ai le regret d'avoir à vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les

ai point fait connaître au corps communal, de peur de le décourager,

mais je sais que l'adversité sera simplement la pierre sur laquelle

votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le

soulèvement d'Argyle a échoué. Lui et ses compagnons sont tombés entre

les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.

À ces mots, nous sursautâmes tous sur nos chaises, en échangeant des

regards effarés, à l'exception de Sir Gervas Jérôme, dont la sérénité

naturelle était à l'épreuve de toute perturbation.

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 3 / 14 段