--Abraham Willis, criait-il à notre entrée, inscrivez-le pour vingt-six

livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre,

Maître Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point

oublié... John Standish, deux livres, William Simons, deux guinées...

Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voilà un fameux coup dans le

flanc du Prélatisme, brave Maître Hoaling... Salomon Warren, cinq

guinées; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!...

Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Maître Bakewell, avec trois fermes

sur les bords de la Tone et des pâturages dans l'endroit le plus fertile

d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libéral pour la bonne cause.

Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix

livres! Aha! voilà un soufflet sur la figure de la femme vêtue

d'écarlate. Encore quelques autres comme celui-là, et son trône se

changera en chaise à plongeon. Nous la démolirons, digne Maître

Smithson, ainsi que Jéhu, le fils de Nimshi, démolit la demeure de Baal.

Et il bavardait, bavardait, faisant succéder éloges, conseils,

reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prêtassent

guère attention à son vain jacassement.

À l'autre côté de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois,

employées à loger les piques et les faux.

Des messagers spéciaux, des appariteurs avaient été expédiés pour battre

le pays et réunir des armes.

Ceux-ci, à leur retour, avaient déposé là leur butin sous la

surveillance de l'armurier en chef.

Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau à moitié

plein de pistolets et de pétrinaux, sans compter un bon nombre de

mousquets, de fusils à écrou, des fusils hollandais, canardières,

carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons à canon de bronze, à

gueule évasée, quelques armes de rempart d'antique façon, telles que

sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comté.

On avait pris sur les remparts, tiré des greniers de ces vieilles

demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aïeux regardaient comme

des objets de prix, mais qui paraîtraient bien étranges en ce temps-ci,

où on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer

aussi une balle à une distance de quatre cents pas.

Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes,

des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui

de mettre la vie d'un homme à l'abri d'un coup d'épée ou de pique.

Maître Timewell, le Maire, était debout au milieu de ces allées et

venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et

prévoyant.

Je compris aisément la confiance et l'affection qu'éprouvaient pour lui

ses concitoyens, quand je le vis à l'oeuvre, et faisant preuve de toute

la sagesse de l'âge et de tout l'entrain de la jeunesse.

Il était tout entier à sa besogne.

Au moment de notre arrivée, il essayait le fonctionnement d'un

falconnette, mais en nous apercevant, il s'avança et nous salua avec

beaucoup de bienveillance.

--J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous

avez maintenu ensemble les fidèles, et battu ainsi les cavaliers de

l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère, que vous

aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup

servi à l'étranger.

--J'ai été l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne

besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Suédois contre

les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Suédois,

mon temps étant expiré et mes conditions satisfaites avec ces derniers.

Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Suédois et les

Brandebourgeois réunis, sans parler de la part que j'ai prise aux

grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans

le Palatinat avec les _Messieurs_, ce qui toutefois peut passer pour

une distraction plutôt que pour de la guerre.

--De vrais états de service pour un soldat! s'écria le Maire, en

caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous êtes

puissant dans la prière et le chant. Vous êtes, ce que je vois, colonel,

de la vieille race de mil six cent quarante, où les hommes passaient

toute la journée en selle, et la moitié de la nuit à genoux. Quand

reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des débris tels que

moi, le feu de notre jeunesse entièrement éteint, et n'offrant plus que

des cendres léthargiques de la tiédeur.

--Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation où vous voilà

maintenant ne sont guère d'accord avec la modestie de votre langage.

Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens

apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah

Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas

Jérôme, qui sont venus de loin tirer leurs épées en faveur de la foi

foulée aux pieds.

--Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en

regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui

avait tiré son miroir de poche et était occupé à se brosser les sourcils

J'espère que durant votre séjour en cette ville, vous voudrez bien vous

installer chez moi. C'est une maison sans façon, où la chère est simple,

mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais

heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si après

avoir été recerclés, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces

trois demi-canons, qui furent employés au temps ancien du Parlement et

diront peut-être leur mot dans la cause du peuple.

Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncèrent aussitôt dans une profonde

et savante discussion sur les mérites des pièces de rempart, des petits

canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons,

pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait

à exprimer des opinions bien tranchées, étayées de bien des aventures,

de bien des expériences personnelles.

Il s'étendit ensuite sur les avantages des flèches à feu, des lances à

feu, dans l'attaque ou la défense des places fortes.

Il termina par une longue dissertation sur les fortins, _directis

lareribus_, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux,

obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majesté Impériale, à

Gran, qu'il semblait que ce discours ne dût jamais finir.

Nous nous esquivâmes pendant qu'il était en train de discuter sur les

efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de

piquiers bavarois à la bataille d'Obergranstock.

--Que je sois maudit, si je suis disposé à accepter l'offre de ce

personnage, dit Sir Gervas à demi-voix. J'ai entendu parler des ménages

puritains. Beaucoup de prières, peu de vin du Rhin, et de tous côtés des

vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se

couche avec le soleil, et un sermon est là qui vous guette pour peu

qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un

refrain de chanson à boire.

--La maison peut être plus importante que celle de mon père, fis-je

remarquer, mais elle ne peut pas être plus rigoureuse.

--Pour cela, je le garantis, s'écria Ruben. Quand nous allions à une

danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la

ronde aux baisers ou «le curé qui a perdu son habit», j'ai vu Joe Côte

de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur

nos lèvres. Je vous réponds qu'il aurait aidé le Colonel Pride à tuer

les ours ou à abattre les maïs.

--Un tel homme eût commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir

Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable père,

ami Clarke.

--Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, répondis-je en

souriant. Quant à l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous

dispenser d'aller à son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera

aisé de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de là. Mais

rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intérieurs-là sont très différents

de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc réfrénez votre langue: sans

quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fâché. Si je fais hem! ou si je

tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos

gardes.

--Convenu, jeune Salomon, s'écria-t-il. Il fait réellement bon avoir un

pilote qui connaît comme vous ces eaux sacrées. Quant à moi, je ne me

doutais pas combien j'étais près des récifs. Mais nos amis ont fini la

bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous.

J'espère, Monsieur le Maire, que toutes les difficultés sont résolues?

--Elles le sont, répondit le Puritain. J'ai été extrêmement édifié par

les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses

ordres vous ferez grand profit de sa mûre expérience.

--Très probable, monsieur, très probable! dit Sir Gervas d'un ton

insouciant.

--Mais, reprit le Maire, il est près d'une heure, et notre faible chair

demande à grands cris à manger et à boire. Je vous en prie, faites-moi

la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, où nous trouverons le

repas de famille déjà servi.

En disant ces mots, il nous précéda pour sortir de la salle, et

descendit lentement Fore Street, les gens s'écartant à droite et à

gauche sur son passage et se découvrant respectueusement devant lui.

De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures

avaient été prises pour barrer la route avec de fortes chaînes,

destinées à rompre l'élan de la cavalerie.

Dans certains endroits, à l'angle d'une maison un trou avait été

pratiqué dans la maçonnerie, et par là pointait la gueule noire d'une

caronade ou d'une pièce de rempart.

Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, que plusieurs corps

de cavalerie, sans compter celui que nous avions repoussé, étaient

répandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus

ses remparts, était exposée à une incursion d'un chef audacieux.

La demeure du principal magistrat était une maison trapue, à façade

carrée en pierre, située dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de

l'Est.

La porte de chêne, à imposte pointue, parsemée de gros clous de fer,

avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle

s'ouvrait était clair et aéré.

Il avait un parquet de cèdre très poli et était lambrissé jusqu'à une

grande hauteur, d'un bois de nuance foncée qui répandait une odeur

agréable, analogue à celle de la violette.

Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.

Ce fut par là qu'arriva, d'une marche légère, au moment de notre entrée,

une jeune fille à la figure douce, suivie d'une vieille dame chargée de

lingerie blanche.

En nous voyant, la personne âgée battit en retraite, remontant

l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois à

trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec

tendresse, en le regardant bien en face, comme une mère regarde un

enfant, quand elle craint quelque chose d'inquiétant.

--On s'est encore fatigué, grand-papa, encore fatigué, dit-elle en

hochant la tête, et lui posant sur chaque épaule une petite main

blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.

--Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main à travers

une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'à ce que

sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout

ce qui reste de ma famille, et la lumière de ma vieillesse. Tout le

bosquet a été abattu, et il ne reste plus que le vieux chêne et le jeune

rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la

cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalité.

--Vous êtes venus au bon moment, gentilshommes, répondit-elle en nous

regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une

soeur accueillant ses frères. La maisonnée est réunie autour de la

table, et le repas est prêt.

--Pas plus prêt que nous ne le sommes, s'écria le robuste vieux

bourgeois. Conduis nos hôtes à leurs places, pendant que j'ôterai cette

robe officielle, ma chaîne et mon col de fourrure, avant de rompre mon

jeûne.

À la suite de notre jolie conductrice, nous entrâmes dans une chambre

très grande et très haute, dont les murs étaient revêtus de panneaux de

chêne et dont chaque extrémité était ornée d'une tapisserie.

Le parquet était en marqueterie à la façon française et couvert d'une

quantité de peaux et de tapis.

À un bout de la pièce se dressait une grande cheminée de marbre, assez

vaste pour former à elle seule une petite chambre, meublée, comme au

temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de

larges bancs en pierre sur les côtés.

Au-dessus du manteau de la cheminée, des rangées de crochets avaient

servi, à ce qu'il me sembla, à supporter des armes, car les riches

marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en

quantité suffisante pour équiper leurs apprentis et leurs ouvriers.

Mais elles avaient été enlevées, et il ne restait plus d'autre indice

des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes

entassées dans un coin.

Au milieu de la chambre s'étendait une longue table massive, autour de

laquelle étaient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des

hommes.

Ils étaient tous debout à notre entrée.

À l'extrémité la plus éloignée de la table, un individu à figure grave

débitait avec une prononciation traînante des actions de grâce qui n'en

finissaient pas.

Cela commençait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture,

mais se perdait dans des histoires d'Église et d'État, pour finir par

une supplication en faveur d'Israël, qui venait de prendre les armes

pour livrer les batailles du Seigneur.

Pendant tout ce temps-là, nous formions un groupe près de la porte,

nu-tête, et nous nous occupions à observer la compagnie et nous pouvions

le faire de plus près que la politesse ne nous eût permis de le faire,

si les gens n'avaient pas tenu les yeux baissés, et si leur pensée ne

s'était pas portée ailleurs.

Il y en avait de tous les âges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes

garçons ayant à peine dépassé les dix-huit ans.

Tous avaient sur les traits la même expression austère et solennelle.

Tous étaient vêtus de la même façon, de costumes simples et sombres.

À part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un

cordon de couleur n'égayait la triste sévérité de leur habillement.

Leurs vestes et leurs gilets noirs étaient de coupe droite et collante,

et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse,

étaient d'ordinaire l'endroit préféré pour quelques menus ornements,

étaient tous, sans exception, à bouts carrés et attachés avec des

cordons de couleur foncée.

La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tanné, mais les

armes elles-mêmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les

manteaux noirs, étaient entassés sur les bancs, ou déposés sur les

sièges le long des murs.

Ils tenaient les mains jointes, la tête penchée et écoutaient cette

allocution inopportune, en témoignant de temps à autre, par un

gémissement ou une exclamation, de l'émotion que les paroles du

prédicant excitaient en eux.

Les trop longues actions de grâces se terminèrent enfin.

La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni cérémonie à attaquer

les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.

Notre jeune hôtesse nous conduisit au bout de la table, où une haute

chaise sculptée, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du maître

de la maison.

_Mistress_ Timewell s'assit à la droite du Maire, ayant à côté d'elle

Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, étant donnée à Saxon.

À ma gauche était assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec

une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le

premier instant où il l'avait aperçue.

La table n'étant pas très large, nous pouvions causer d'un bord à

l'autre malgré le fracas de vaisselle et des plats, malgré l'affairement

des domestiques et le grave bourdonnement des voix.

--C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre

hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son

service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine.

Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année.

--Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du

saumon, des côtes de boeuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau,

qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la

maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne

Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon,

je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale,

et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée

plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera

à ces douceurs.

--Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout

Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut

nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert?

--Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui

était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout

de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les

cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile.

--Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous

faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une

escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon

allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard.

À cette remarque, la jolie _Mistress_ Timewell leva les yeux d'un air

presque effaré, comme si elle en était scandalisée.

Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son

père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et

salua, pendant qu'il gagnait sa place.

--Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main...

Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du

respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous.

J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes?

Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet

d'autant d'attention et d'hospitalité.

--C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos

assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un

bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis

n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose

de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les

muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce

quartier de boeuf, William... À propos de cette bataille

d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de

Pandous dans lequel vous aviez une commission?

Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait

bien des choses à dire.

Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée

où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent

mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms

impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du

Danube.

Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un

escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la

bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que

ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue

que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre

de formuler et défendre des opinions précises.

Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais

lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait

un feu croisé d'expressions militaires.

Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre

la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et

mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane

était étourdie de ce torrent de mots.

Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de

ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que

Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les

poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur

l'angle rentrant de la redoute du Maire.

De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui

eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur.

Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir

Gervas Jérôme et _Mistress_ s'étaient mis à causer d'un bout de

la table à l'autre.

--Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle

de cette demoiselle puritaine.

Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les

traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine.

Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression

de l'esprit accompli qui l'habitait.

Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et

blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands

yeux bleus et pensifs.

L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait

songer à la tourterelle.

Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une

délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de

danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du

soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain.

Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus

forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la

jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à

perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie

naturelle qu'elle cachait.

Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour

causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si

profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son

esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent

intelligibles pour elle.

--Sans doute, _Mistress_ Ruth, vous employez une grande partie de votre

temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez

faire autre chose, étant aussi loin de la Ville.

--De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point

une ville.

--Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout

particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois

qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de

leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle _Mistress_, que la

ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point

qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.

--Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement.

Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes

murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de

la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps.

--Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à

Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre

accroissement.

--Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale.

C'est contre toute raison.

--Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour

revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry

et de son _Grand Cyrus_ que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous

connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans

Cowley, dans Waller, ou Dryden?

--Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils?

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 2 / 14 段