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Arthur Conan Doyle
MICAH CLARKE
Tome II
LE CAPITAINE MICAH CLARKE
(1911)
Table des matières
I--Notre arrivée à Taunton.
II--Le rassemblement sur la place du Marché.
III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.
IV--Une mêlée nocturne.
V--La Revue des Hommes de l'Ouest.
VI--Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.
VII--Nouvelles reçues de Havant.
VIII--Le piège tendu sur la route de Weston.
IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.
X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.
XI--La querelle au conseil.
I--Notre arrivée à Taunton.
Les ombres empourprées de soir s'étendaient sur la campagne.
Le soleil s'était couché derrière les lointaines hauteurs de Quantock et
de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes
paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale.
De tous les cottages situés sur le bord de la route, de toutes les
fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre
passage, portant des cruches pleines de lait ou de bière, échangeant des
poignées de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres
ou des boissons.
Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant,
pour nous saluer, et poussaient des cris prolongés et sonores en
l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante.
Les gens, qui restaient à la maison, étaient presque tous des vieillards
et des enfants, mais çà et là un jeune laboureur que l'hésitation ou
quelques devoirs avaient retenu, était si enthousiasmé de notre air
martial, des trophées visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une
arme et se joignait à nos rangs.
L'engagement avait diminué notre nombre, mais il avait produit un grand
effet moral et fait de notre cohue de paysans une véritable troupe de
soldats.
L'autorité de Saxon, les phrases braves et âpres où il distribuait
l'éloge ou le blâme, avaient produit plus encore.
Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas
alerte en corps compact.
Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en tête de la colonne, Master
Pettigrue cheminant toujours à pied entre nous.
Puis, venait la charrette chargée de nos morts.
Nous les emportions avec nous pour leur assurer une sépulture décente.
Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes armés de faux et de
faucilles, portant sur l'épaule leur arme primitive et précédant le
chariot où se trouvaient nos blessés.
Après venait le gros de la troupe des paysans.
L'arrière-garde était composée de dix ou douze hommes sous les ordres de
Lockarby et de Sir Gervas.
Ils montaient les chevaux capturés et portaient les cuirasses, les épées
et les carabines des dragons.
Je remarquai que Saxon chevauchait la tête tournée en arrière et jetait
de ce côté des regards inquiets, qu'il s'arrêtait près de toutes les
saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos
talons pour nous poursuivre.
Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet
monotone, et quand le scintillement des lumières de Taunton put
s'apercevoir au loin dans la vallée, vers laquelle nous descendions,
qu'il poussa un profond soupir de soulagement et déclara qu'il nous
croyait hors de tout danger.
--Je ne suis pas enclin à m'effrayer pour peu de chose, fit-il
remarquer, mais nous sommes embarrassés de blessés et de prisonniers, au
point que Petrinus lui-même aurait été fort empêché de dire ce que nous
aurions à faire, dans le cas où la cavalerie nous rattraperait.
Maintenant, Maître Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans
dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux bâillements d'un
villageois en gaîté.
--Alors même qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton
résolu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi
les craindrions nous?
--Oui, oui, répondit Saxon impatienté, mais en certaines circonstances,
c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-même n'a-t-il pas été
vaincu et emmené en captivité? Qu'en pensez-vous, Clarke?
--Un engagement pareil, c'est assez pour une journée, fis-je remarquer.
Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continué à faire feu de
leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous
les balles là où nous étions.
--C'est pour cette raison-là que j'ai interdit à nos hommes armés de
mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire à l'ennemi
que nous n'avions à nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a
été d'autant plus terrifiant qu'il était plus inattendu. Je parierais
que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a été attiré
dans un piège. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris
la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier.
--Les paysans ont reçu le choc comme des hommes, fis-je remarquer.
--Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien
raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Suédois quand il est
dans ses foyers. Où trouverez-vous un homme au coeur plus honnête, plus
simple, plus dépourvu de toute qualité militaire, si ce n'est qu'il est
capable d'ingurgiter plus de bière de bouleau que vous ne pourrez en
payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes
énergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de
lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie
capable de lui résister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans
éducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant
d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur
de la Bible que Maître Pettigrue portait devant eux.
--J'espère, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez
pas l'intention d'établir une comparaison quelconque entre nos écritures
sacrées et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que
d'inférer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux
incroyants Sarrasins, et le courage chrétien des fidèles qui luttent.
--En aucune façon, répondit Saxon en m'adressant un ricanement par
dessus la tête du ministre, je me bornais à montrer combien le malin est
habile à imiter les influences de l'Esprit.
--Ce n'est que trop vrai, Maître Saxon, dit le ministre avec tristesse.
Parmi les débats et les discordes, il est bien difficile de discerner la
vraie route. Mais je m'émerveille de ce que, au milieu des pièges et
tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conservé pur
de souillure, et le coeur toujours fidèle à la vraie foi.
--Cette force là ne me venait point de moi-même, dit Saxon d'un ton
pieux.
--En vérité, en vérité, s'écria Maître Josué, des hommes comme vous sont
bien nécessaires dans l'armée de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, à
ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'Écosse,
et qui ont été formés à l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de
la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de manière à
épouvanter nos paysans et à attirer sur l'armée une condamnation d'en
haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui
ont été élevés parmi les justes, mais hélas! ils n'ont aucune expérience
du camp et de la campagne. Notre Divin Maître peut agir par le moyen de
faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux être
choisi pour briller dans la chaire, et être malgré cela peu capable de
se rendre utile dans une échauffourée comme celle que nous vîmes
aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de façon à
satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient fâchés de voir le
sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait à bien peu de
chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les
armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'armée des
fidèles: ceux qui ont les capacités pour commander sont mal vus du
peuple, tandis que ceux dont le peuple écoute volontiers la parole sont
peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce
jour que vous êtes un homme de tête et d'action, et néanmoins de vie
modeste et réservée, plein d'aspirations après la Parole, et de menaces
contre Apollyon. En conséquence, je vous le répète, vous serez parmi eux
un véritable Josué, ou bien un Samson, destiné à briser les colonnes
jumelles du Prélatisme et du Papisme, de façon à ensevelir dans sa chute
ce gouvernement corrompu.
Decimus Saxon s'en tint pour toute réponse à un de ces grognements qui
passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense
agitation, d'une émotion intérieure.
La physionomie était si austère, si pieuse, ses gestes si solennels.
Il répétait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les
mains, et faisant tant d'autres simagrées qui caractérisaient le
sectaire exalté, que je ne pus m'empêcher d'admirer la profondeur et la
perfection de l'hypocrisie qui avait enveloppé si complètement sous son
manteau sa nature rapace.
Un mouvement malicieux, que je ne pus maîtriser, me porta à lui rappeler
qu'il y avait au moins un homme qui appréciait à leur valeur les
apparences qu'il se donnait.
--Avez-vous raconté au digne ministre, dis-je, votre captivité parmi les
Musulmans et la noble manière dont vous avez soutenu la foi catholique à
Istamboul?
--Non, s'écria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir à entendre ce
récit. Je m'émerveille de voir qu'un homme aussi fidèle, aussi
inflexible que vous, ait été jamais mis en liberté par les impurs et
sanguinaires sectateurs de Mahomet.
--Il n'est pas bien séant que je fasse ce récit, dit Saxon avec un grand
sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est
à mes camarades de mauvaise fortune et non à moi à décrire ce que j'ai
souffert pour la foi. Je suis à peu près certain, Maître Pettigrue, que
vous auriez fait comme moi, si vous vous étiez trouvé là-bas... La ville
de Taunton se déploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien
peu de lumière pour une heure aussi avancée, vu qu'il est près de dix
heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore
arrivées, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la
vallée; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes
sont obligés de faire du feu pour préparer leur repas.
--L'armée aurait eu quelque peine à arriver aussi loin dit le ministre.
Elle a, à ce qu'on m'a appris, été très retardée par le manque d'armes
et le défaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que
s'effectua le débarquement de Monmouth à Lyme et nous ne sommes qu'à la
nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.
--Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je
n'attendais rien de mieux, vu le défaut de soldats éprouvés parmi eux, à
ce qu'on me dit. Par mon épée! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis
quatre jours pour aller de Lyme à Taunton, quand même toute la cavalerie
du Roi Jacques aurait barré la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant,
qu'on mène les grandes entreprises. On doit frapper fortement,
brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons guère
recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas
eu quelque sorte d'engagement à Bridport?
--En effet, il y a eu un peu de sang versé dans cette localité. Ainsi
que je l'ai appris, les deux premiers jours ont été employés à enrôler
les fidèles, et à chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez
raison de hocher la tête, car les heures étaient précieuses. À la fin,
on parvint à mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes,
auxquels on fit longer la côte, sous le commandement de Lord Grey de
Wark et de Wade, l'homme de loi. À Bridport, ils se trouvèrent en face
de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de
Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer
bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessèrent de tirer
sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sûreté à Lyme. On
dit cependant que leur fuite est plutôt imputable à la dureté de la
bouche de leurs montures qu'au peu de coeur des cavaliers. Wade et ses
fantassins tinrent tête bravement et eurent le dessus sur les troupes du
Roi. On a beaucoup crié dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a
guère les moyens de se montrer sévère à l'égard du seul gentilhomme qui
ait rejoint son drapeau.
--Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas
dans l'armée de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne
figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a
de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous, à quoi bon
rechercher ces beaux gentlemen à perruque, dont les blanches mains et
les fines rapières rendent autant de services que des épingles à
cheveux.
--Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de
leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs
compagnons sur le champ de bataille.
--Et c'est la vérité, oui, s'écria avec conviction Maître Pettigrue. Et
pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a
d'étranges façons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de
bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Israël.
Assurément ce jeune homme a du bon dans le coeur, et deviendra un séjour
de la grâce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit
empêtré dans le filet des folies mondaines et des vanités charnelles.
--Il faut l'espérer, dit dévotement Saxon. Mais avez-vous encore quelque
chose à nous apprendre au sujet de la révolte, digne monsieur?
--Très peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre
qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient
la dîme dans le comté de Somerset vont à la recherche de cognes et de
faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occupé dans sa forge du matin
au soir, à faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela
dans le camp, mais ils n'ont pas même un mousquet pour cinq. À ce qu'on
m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, où ils auront affaire
au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des
milices de Londres.
--Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'écriai-je.
--Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth échange son chapeau de
cheval contre une couronne et sa roquelaure à dentelles contre la
pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement
renseigné, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que
le prologue de la pièce. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec
les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand
saut, qui le portera sur le trône ou sur l'échafaud.
Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au
pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton
Deane.
Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la vallée au-dessous de
nous les lumières de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de
la rivière la Tone.
La lune, brillant de tout son éclat dans un ciel sans nuages, répandait
un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des
vallées anglaises.
De magnifiques résidences seigneuriales, des tours crénelées, des
groupes de cottages bien abrités sous leurs toits de chaume, les vastes
et silencieuses étendues des champs de blé, de sombres bosquets, à
travers lesquels brillaient les fenêtres éclairées des maisons qui
peuplaient leurs profondeurs, tout cela se développait autour de nous,
ainsi que les paysages indéfinis, muets, qui se déploient devant nous en
nos rêves.
Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beauté, que nous
arrêtâmes nos chevaux à un coude que faisait le sentier, que les paysans
las, les pieds meurtris, firent halte, que les blessés eux-mêmes se
soulevèrent dans la charrette, pour réjouir leurs yeux par un regard
jeté sur cette terre promise.
Tout à coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait
à la Source de Vie pour lui demander de garder et préserver ce qu'elle
avait créé.
C'était Maître Josué Pettigrue, qui, à genoux, implorait à la fois des
lumières pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son
troupeau était sorti sain et sauf des dangers rencontrés sur son chemin.
Je voudrais, mes enfants, posséder un de ces cristaux magiques dont vous
parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette scène: les
noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, sérieuse des
paysans, les uns agenouillés pour prier, les autres s'appuyant sur leurs
armes grossières, l'expression à la fois soumise et narquoise des
dragons prisonniers, la rangée de figures pâles, contractées par la
souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le
choeur de gémissements, de cris, de phrases entrecoupées qui
interrompait parfois la parole ferme et égale du pasteur.
Si seulement j'étais capable de peindre une pareille scène avec le
pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la
décrire en ce langage décousu et faible.
Maître Pettigrue avait terminé son discours d'actions de grâce, et
allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de
la ville endormie à nos pieds.
Pendant une ou deux minutes, ce son s'éleva tour à tour fort et faible,
en sa douce et claire vibration.
Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus âpre, et d'un
troisième, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon.
En même temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui
s'enfla, s'étendit et devint un grondement puissant.
Des lumières étincelèrent aux fenêtres.
Des tambours battirent.
Toute la ville fut en mouvement.
Ces manifestations soudaines de réjouissance, suivant d'aussi près la
prière du ministre, furent regardées comme un heureux présage par les
superstitieux paysans, qui poussèrent un cri de joie et, se remettant en
marche, furent bientôt arrivés aux confins de la ville.
Les sentiers et la chaussée étaient noirs d'une foule formée par la
population de la ville, hommes, femmes, enfants.
Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette
masse serrée allait dans une même direction.
Nous les suivîmes, et nous nous trouvâmes sur la place du marché, où des
groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie,
tandis que d'autres mettaient en perce deux où trois grands tonneaux
d'ale.
Ce qui donnait lieu à cette subite explosion de joie, c'était la
nouvelle toute fraîche que la milice d'Albemarle avait déserté en
partie, et que le reste avait été battu, ce matin là, à Axminster.
Lorsqu'on apprit le succès de notre propre engagement, la joie populaire
devient plus tumultueuse que jamais.
On se précipita au milieu de nous, on nous combla de bénédictions, en
cet étrange dialecte de l'ouest, à la prononciation épaisse.
On embrassait nos chevaux autant que nous.
Des préparatifs furent bientôt faits pour accueillir nos compagnons
fatigués.
Un long édifice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni
d'une épaisse couche de paille et mis à leur disposition.
On y plaça un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de
viandes froides et de pain de froment.
De notre côté, nous descendîmes par la rue de l'Est, à travers les cris
et les poignées de main de la foule, pour nous rendre à l'hôtellerie du
_Blanc-Cerf_, où, après un repas hâtif, nous fûmes fort heureux de
nous mettre au lit.
Mais à une heure avancée de la nuit, notre sommeil fut interrompu par
les réjouissances de la foule qui, après avoir brûlé en effigie Lord
Sunderland et Grégoire Alford, Maire de Lyme, s'attarda à chanter des
chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premières
heures du matin.
II--Le rassemblement sur la place du Marché.
La belle ville où nous nous trouvions alors, était le véritable centre
de la rébellion, bien que Monmouth n'y fût pas encore arrivé. C'était
une localité florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps
à côtes, qui donnait du travail à près de sept mille habitants.
Ainsi elle occupait un rang élevé parmi les cités anglaises, et n'avait
au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester,
entre les villes de province.
Taunton avait été longtemps fameux non seulement par ses ressources et
par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beauté et la bonne
culture du pays qui s'étendait autour d'elle et produisait une vaillante
race de fermiers.
Depuis un temps immémorial, la ville avait été un centre de ralliement
pour le parti de la liberté, et pendant bien des années elle avait
penché pour la République en politique et pour le puritanisme en matière
de religion.
Aucune localité du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour
le Parlement, et bien qu'elle eût été deux fois assiégée par Goring, les
bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutté si
désespérément que chaque fois les Royalistes avaient été obligés de se
retirer déconfits.
Pendant le second siège, la garnison avait été réduite à se nourrir de
la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif à une
reddition n'était sorti de sa bouche, non plus que de celle de
l'héroïque commandant.
C'était ce même Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait
combattu contre les Hollandais.
Après la Restauration, le Conseil Privé, pour faire voir qu'il se
souvenait du rôle joué par la glorieuse ville du comté de Somerset,
avait ordonné, par une mesure toute spéciale, la démolition des remparts
qui entouraient la cité vierge.
Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs
épais, si bravement défendue par la dernière génération de citadins, que
quelques misérables amas de débris.
Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux.
Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les lézardes
produites par les bombes et les grenades des cavaliers.
D'ailleurs, la ville entière avait une farouche et martiale apparence.
On eût dit un vétéran parmi les cités qui avaient combattu au temps
jadis.
Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'éclair des canons et
d'entendre le sifflement aigu des projectiles.
Le Conseil de Charles pouvait détruire les remparts que ses soldats
avaient été incapables de prendre, mais nul édit royal n'avait le
pouvoir d'en finir avec le caractère résolu et les opinions avancées des
bourgeois.
Bon nombre d'entre eux, nés et grandis dans le fracas de la guerre
civile, avaient subi dès leur enfance l'action incendiaire des récits de
la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut où les mangeurs
d'enfants de Lumley furent précipités en bas de la brèche par les bras
vigoureux de leurs pères.
Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus énergiques,
un caractère plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale
d'Angleterre.
Cette flamme fut attisée par l'action infatigable d'une troupe d'élite
de prédicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue était
Joseph Alleine.
On n'eût pu mieux choisir comme foyer d'une révolte, car aucune cité
n'attachait plus de prix aux libertés et à la croyance qui étaient
menacées.
Une forte troupe de bourgeois était déjà partie pour rejoindre l'armée
rebelle, mais beaucoup étaient restés à la ville pour la défendre.
Ceux-ci furent renforcés par des bandes de paysans, comme celle à
laquelle nous nous étions nous-mêmes attachés.
Elles étaient accourues en masse des environs, et maintenant elles
partageaient leur temps entre les discours de leurs prédicateurs
favoris, et l'exercice qui consistait à s'aligner et à manier leurs
armes.
Dans les cours, les rues, les places du marché, on apprenait la marche,
la manoeuvre, le soir, le matin, à midi.
Lorsque nous sortîmes à cheval après le déjeuner, toute la ville
retentissait des cris de commandement et du fracas des armes.
Nos amis d'hier se rendaient sur la place du marché au moment où nous y
arrivâmes, et ils nous eurent à peine vus qu'ils ôtèrent leurs chapeaux
et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne
consentirent à se taire que quand nous les eûmes rejoints au petit trot
pour prendre notre place à leur tête.
--Ils ont juré qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre,
debout près de l'étrier de Saxon.
--Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards à conduire,
dit-il.
--Qu'ils se déploient en double ligne, en avant de l'hôtel de ville!
Comme cela! c'est cela!
--Rangez-vous bien, la ligne d'arrière! dit-il en se plaçant à cheval
vis-à-vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc
gauche immobile, pour servir de pivot à l'autre! C'est cela: voilà une
ligne aussi rigide, aussi droite qu'une épée sortant des mains d'Andrea
Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'était
une houe, quoique j'espère que tu feras de bonne besogne avec elle pour
émonder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre
mousqueton sur l'épaule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy
tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il obligé de mettre en
ordre une équipe aussi panachée! Mon bon ami le Flamand lui-même ne
servirait pas à grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son
traité _De re militari_, ne donne nulles indications sur la façon de
faire faire l'exercice à un homme dont l'arme est une faucille ou une
faux.
--Épaulez faux! Portez faux! Présentez faux! dit tout bas Ruben à
l'oreille de Sir Gervas.
Et tous deux éclatèrent de rire sans se préoccuper des froncements de
sourcils de Saxon voûté.
--Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes.
--Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes armés de mousquets?
Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la première
ligne ou compagnie. Sir Gervas Jérôme, vous avez sans doute commandé la
milice de votre comté, et vous savez quelque chose sur l'exercice à feu.
Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette
compagnie. Elle formera la première dans la bataille, et c'est une
position qui ne vous déplaira pas, je le sais.
--Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la tête, dit Sir Gervas d'un ton
décidé.
--Vous aurez à pourvoir à tout leur arrangement, répondit Saxon. Que la
première compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!...
Maintenant que les hommes armés de piques se présentent! Quatre-vingt
sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces
hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont démontré.
La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien
fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la
seconde compagnie. Allez vous placer à sa tête.
--Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne
sait se tenir à cheval, dit à demi-voix Ruben, ce sera une fâcheuse
affaire. J'espère qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille
que je ne le suis en selle.
--Quant à la troisième compagnie des hommes armés de faux, je la confie
à vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Maître Josué
Pettigrue sera notre aumônier militaire. Sa voix et sa présence ne
seront-elles pas pour nous comme la manne dans le désert, comme des
sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois
que vous les avez déjà choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter
à ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de
quartier. Maintenant j'ai encore une chose à vous dire. Je parle de
façon à ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne
se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait connaître clairement les règles
de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera
l'appel du soir, qu'on aura déposé le casque et la pique, je suis comme
vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le
même champ, et nous buvons aux mêmes sources de vie. Ainsi donc je
prierai avec vous, je prêcherai avec vous, je vous donnerai des
éclaircissements, je ferai tout ce qui peut convenir à un frère de
pèlerinage sur la route fatigante. Mais écoutez bien, amis, quand nous
sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne à faire, en marche,
ou sur le champ de bataille, ou à la revue, que votre tenue soit
régulière, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs à entendre, alertes à
obéir, car je ne veux pas de flemmards, ni de traînards, et s'il s'en
trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai même
jusqu'à les supprimer. Je vous le déclare, il n'y aura point de pitié
pour des gens de cette sorte.
Sur ces mots il s'arrêta, promena ses regards sur sa troupe d'un air
sévère, ses paupières très baissées sur ses yeux brillants et mobiles.
--Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se
soumettre à une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il
se mette en quête d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que
je commanderai ce corps, le régiment d'infanterie de Wiltshire, qui a
pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte
et si propre à élever les âmes.
Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument.
Les paysans, formés en longue ligne levèrent les yeux, les uns d'un air
balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression
de crainte devant ses traits sévères, osseux, et son regard plein de
menaces.
Mais personne ne bougea.
Il reprit:
--L'honorable Maître Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton,
laquelle a été une tour de force pour les fidèles pendant ces longues
années pleines d'épreuves pour l'esprit, se dispose à nous passer en
revue, quand les autres corps se seront réunis. Ainsi donc, capitaines,
à vos commandements... Là, les mousquetaires! Formez les rangs, avec
trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur
la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en
arrière. Comme cela! Voilà qui est bien manoeuvré pour un premier essai,
quoiqu'un bon adjudant avec sa trique, à la façon impériale, puisse
trouver encore ici pas mal de besogne.
Pendant que nous étions occupés ainsi à nous organiser d'une manière
rapide et sérieuse un régiment, d'autres corps de paysans, plus ou moins
disciplinés, s'étaient rendus sur la Place du Marché et y avaient pris
position.
Ceux de notre droite étaient venus de Frome et de Radstock, dans le nord
du comté de Somerset.
C'était une simple cohue dont les armes consistaient en fléaux,
maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de
ralliement que des branches vertes fixées dans les rubans de leurs
chapeaux.
Le corps, qui se trouvait à notre gauche, portait un drapeau indiquant
qu'il se composait d'hommes du comté de Dorset.
Ils étaient moins nombreux, mais mieux équipés, car leur premier rang
tout entier était comme le nôtre, armé de mousquets.
Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs
filles, s'étaient groupés sur les balcons et aux fenêtres qui avaient
vue sur la place du Marché, et d'où ils pouvaient assister au défilé.
Ces graves bourgeois, aux barbes taillées en carré, aux vêtements de
drap, avec leurs imposantes moitiés en velours et taffetas à triple
poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que çà et là
s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et très
propre à confirmer la renommée de Taunton, ville aussi célèbre par la
beauté de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes.
Les côtés de la place étaient occupés par la masse compacte des gens du
peuple, vieux tisseurs de laine à la barbe blanche, matrones aux faces
revêches, villageoises avec leurs châles posés sur la tête, essaims
d'enfants, qui de leurs voix aiguës acclamaient le Roi Monmouth et la
succession protestante.
--Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu'à ce
qu'il se trouvât sur la même ligne que moi, nos amis aux bottes carrées
ne devraient pas être si pressés d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi
eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne
sont-elles pas belles! Et à elles toutes, elles n'ont pas une mouche,
pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fanées du
Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fraîcheur?
--Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires
et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise à Londres, mais
elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au
Somerset et leurs parents, gens à la tête chaude, et qui frappent dur.
J'avais à peine dit ces mots que la porte à deux vantaux de l'Hôtel de
Ville s'ouvrit, et que le cortège des pères de la cité apparut sur la
place du marché.
Deux trompettes en justaucorps _ini-parti_ les précédaient, en
sonnant une fanfare sur leurs instruments.
Derrière eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et
vénérables vieillards, drapés dans des robes de soie noire à traîne, aux
collets et aux bords formés de coûteuses fourrures.
Après eux s'avançait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait à la
main la verge, insigne de son office.
C'était le secrétaire de la ville.
Le défilé des dignitaires se terminait par la haute et imposante
personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton.
Il y avait dans l'extérieur de ce magistrat bien des choses faites pour
attirer l'attention, car tous les traits qui caractérisaient le parti
puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exagéraient en
lui.
Il était d'une taille très haute, extrêmement maigre, avec un air
fatigué, des paupières lourdes, qui trahissaient les jeûnes et les
veilles.
Les épaules courbées, la tête penchée sur la poitrine marquaient les
effets de l'âge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation
qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacité,
prouvaient à quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'élever
au-dessus de la faiblesse corporelle.
Une barbe pointue, en désordre, tombait à mi-chemin de sa ceinture.
Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'échappaient en voltigeant de
dessous une calotte de velours.
Cette calotte était fortement tendue sur le crâne de façon à faire
saillir les oreilles dans une position forcée, de chaque côté, coutume
qui a valu à son parti l'épithète de «dresse-l'oreille» qui lui fut si
souvent appliquée par ses adversaires.
Son costume était d'une simplicité étudiée, de couleur sombre.
Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours foncé, de
bas de soie, avec des noeuds de velours aux souliers à la place des
boucles alors en usage.
Une grosse chaîne d'or, qu'il portait au cou, était la marque de son
office.
En avant de lui marchait à pas comptés le gros secrétaire de la ville,
au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre étendue pour brandir la
verge qui lui servait d'insigne.
Il jetait des regards solennels à droite et à gauche, s'inclinait de
temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements.
Ce petit homme avait attaché à sa ceinture un énorme sabre qui résonnait
sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pavé formé de galets, et
qui de temps en temps se mettait entre ses jambes.
Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans
rien perdre de sa dignité.
Trouvant à la fin ces interruptions trop fréquentes, il abaissa la
poignée de son sabre de manière à en élever la pointe, et il continua à
marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait été réduite à
une seule plume.
Lorsque le Maire eut passé en avant et en arrière des différents corps
et les eut inspectés avec une minutie et une attention bien propres à
prouver que l'âge n'avait point émoussé ses qualités militaires, il fit
demi-tour dans l'intention évidente de nous parler.
Aussitôt son secrétaire s'élança devant lui, agitant les bras, et criant
à tue-tête:
--Silence, bonnes gens! Silence pour le très honorable Maire de Taunton!
Silence pour le digne Maître Stephen Timewell.
Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'empêtra encore une fois
dans son arme démesurée, et alla s'étaler à quatre pattes dans le
ruisseau.
--Silence, vous même, Maître Tetheridge, dit d'un ton sévère le
magistrat suprême, si l'on vous rognait votre épée et votre langue, ce
serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire
quelques mots opportuns à ces braves gens sans que vous veniez
m'interrompre par vos aboiements discordants?
L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derrière le groupe des
conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degrés de
la croix du marché.
De là, il nous parla d'une voix haute, perçante, qui prenait plus
d'ampleur à chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les
coins les plus éloignés de la place.
--Amis dans la foi, dit-il, je rends grâce au Seigneur d'avoir été
épargné dans ma vieillesse pour être présent à cette pieuse réunion. Car
nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous
la flamme du Covenant, parfois peut-être obscurcie par les courtisans
des circonstances, mais restée toujours allumée dans les coeurs de notre
peuple. Toutefois il régnait autour de nous des ténèbres pires que
celles de l'Égypte, alors que Papisme et Prélatisme, Arminianisme et
Érastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer
d'obstacle ni de répression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les
fidèles se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille
pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs?
Vois-je une génération docile aux maîtres du jour, avec le mensonge aux
lèvres, et la vérité ensevelie au fond de son coeur? Non, je vois devant
moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cité,
mais encore de tout le pays à la ronde, et des comtés de Dorset, et de
Wilts, certains même, à ce qu'on me dit, du Hampshire, tous disposés,
empressés à besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand
je vois ces hommes fidèles, et quand je pense que chacune des grosses
pièces de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est prête à les
soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont survécu aux
persécutions, rivalisent de prières pour nous, j'entends une voix
intérieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous
bâtirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie
religion tel que ni Papisme, ni Prélatisme, ni idolâtrie, ni aucune
autre invention du Mauvais ne prévaudra jamais contre lui.
Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des
rangs compacts de l'infanterie insurgée, en même temps que les armes ou
mousquetons retombaient sur le pavé avec un bruit sonore.
Saxon tourna à demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe
d'impatience.
Le grondement rauque s'éteignit parmi nos hommes, pendant que nos
compagnons de droite et de gauche, moins disciplinés, continuaient à
agiter leurs branches vertes et à faire sonner leurs armes.
Les gens de Taunton restaient immobiles, résolus, silencieux, mais leurs
traits contractés, leurs sourcils froncés prouvaient que l'éloquence de
leur concitoyen avait remué jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique
qui les distinguait.
--J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier
roulé, la proclamation dont notre royal chef s'est fait précéder. En sa
grande bonté, en son abnégation, il a, dans le premier appel daté de
Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes
d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette
déclaration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il
avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre
publiquement le titre qui lui était dû, il a décidé de mettre fin à ces
mauvais propos.
«Sachez donc que par la présente il est proclamé que James, Duc de
Monmouth, est désormais le Roi légitime d'Angleterre, que Jacques
Stuart, le papiste et le fratricide, est un scélérat usurpateur, qu'il
est promis cinq mille guinées à quiconque le livrera mort ou vif, et que
l'assemblée siégeant actuellement à Westminster et se donnant le nom de
Communes d'Angleterre est une assemblée illégale, que ses actes sont
nuls et non avenus devant la loi. Dieu bénisse le Roi Monmouth et la
Religion protestante!»
Les trompettes sonnèrent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le
Maire, levant ses mains maigres et blanches pour réclamer le silence,
reprit:
--Il est arrivé ce matin un message du Roi. Il envoie son salut à ses
fidèles sujets protestants, et ayant fait halte à Axminster, pour se
reposer après sa victoire, il se mettra bientôt en marche, et sera parmi
vous dans deux jours au plus tard.
«Vous serez peinés d'apprendre que le bon Alderman Rider a péri, frappé
au plus fort de la mêlée. Il est mort en homme et en chrétien, léguant
toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses
biens immeubles, pour la continuation de la guerre.
«Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de
Taunton. Deux vaillants jeunes pères ont été moissonnés, Ohosés et
Ephraïm Hollis, dont la pauvre mère...
--Ne vous désolez pas à mon sujet, bon Maître Timewell, cria une voix de
femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre
tous pour la même querelle.
--Vous êtes une digne femme, _Mistress_ Hollis, répondit le Maire, et
vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma
liste est celui de Jessé Tréfail, puis viennent Joseph Millar et
Aminadab Holt...
Un mousquetaire, homme d'un certain âge, se trouvant dans là première
ligne de l'infanterie Taunton, enfonça son chapeau sur ses yeux, et cria
d'une voix forte et ferme:
--Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a ôté. Béni soit le nom du
Seigneur!
--C'est votre fils unique, Maître Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a
aussi sacrifié son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire
aux eaux de la vie éternelle... Puis viennent Route-de-lumière-Régan,
James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone.
Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et après être resté
quelques instants les mains croisées sur sa poitrine, en une silencieuse
prière, il descendit de la croix du marché, et s'éloigna suivi des
aldermen et des conseillers.
La foule commença de même à se disperser, d'une façon posée et sans
désordre.
Les figures étaient solennelles, sérieuses, les yeux baissés.
Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins dévots que
les citadins, se groupèrent autour de notre régiment, pour voir ceux qui
avaient battu les dragons.
--Vois-tu l'homme qui a une tête de gerfaut? s'écria l'un, en désignant
Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a
mené les fidèles à la victoire.
--Remarquez-vous cet autre, s'écria une vieille dame, celui qui a la
figure blanche, et qui est habillé comme un prince? C'est un noble, qui
est venu de Londres pour rendre témoignage en faveur de la foi
protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il était resté
dans la cité coupable, on lui aurait coupé la tête, comme on a fait au
bon Lord Russell, ou on l'aurait enchaîné avec le digne monsieur Baxter.
--Par la Vierge Marie, compère, criait un autre, l'homme de grande
taille au cheval gris, voilà mon soldat à moi. Il a les joues aussi
lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous
parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux compère de Jones en
travers de sa selle aussi aisément que Towser enlève une donzelle. Mais
voici ce bon monsieur Tetheridge, le secrétaire: il est bien occupé, et
c'est un homme qui n'épargne ni le temps ni la peine pour la Grande
Cause.
--Place, bonnes gens, place! criait le petit secrétaire affairé, l'air
autoritaire. N'entravez pas les hauts employés de la corporation dans
l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus
encombrer les abords des combattants, vu que par là vous les empêchez de
se déployer et de s'étendre en ligne, ainsi que le demandent
actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc
celui qui commande cette cohorte, ou plutôt cette légion, vu que vous
avez le concours de cavalerie auxiliaire?
--C'est un régiment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le régiment du
colonel Saxon, infanterie du Comté de Wilts, que j'ai l'honneur de
commander.
--Je demande pardon à monsieur le colonel, s'écria le secrétaire, d'un
air inquiet, en s'écartant du soldat à figure bronzée. J'ai entendu
parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres
d'Allemagne. Moi-même, j'ai porté la pique dans ma jeunesse, et j'ai
brisé une ou deux têtes, oui, et même aussi un ou deux coeurs, au temps
où je portais justaucorps et bandoulière.
--Faites connaître votre message, dit brièvement le colonel.
--C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse à
vous-même, et à vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de
haute stature que je vois à mes côtés. Beaux gaillards, sur ma foi, mais
vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut
mettre le plus petit d'entre nous au même niveau que le plus fendant.
Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous
pourrions, étant mis dos à dos, tenir tête à ces trois galants.
--Parlez, mon garçon, gronda Saxon, en étendant un long bras musculeux
et saisissant par le revers de son habit le bavard secrétaire, et le
secouant de façon à faire sonner encore une fois son grand sabre.
--Quoi! Colonel! Comment? s'écria Mr Tetheridge, dont l'habit parut
prendre une teinte plus foncée par le contraste avec la pâleur soudaine
de ses joues. Porteriez-vous une main irritée sur le représentant du
Maire? Moi aussi, je porte l'épée au côté, comme vous pouvez le voir. En
outre, je suis assez vif, assez prompt à me fâcher, et je vous avertis
en conséquence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme
une offense personnelle. Quant à mon message, c'était pour vous dire que
son Excellence Mr le Maire désirait avoir un entretien avec vous et vos
capitaines à l'Hôtel de Ville.
--Nous allons nous y rendre, dit Saxon.
Puis, s'adressant au régiment, il se mit à expliquer quelques-uns des
mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers
tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice,
Lockarby et moi, nous n'avions guère que de la bonne volonté à offrir
dans l'occasion.
Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donné, nos compagnies retournèrent à
leur casernement dans le magasin à laines, pendant que nous remettions
nos chevaux aux valets d'écurie du _Blanc-Cerf_ et que nous nous
mettions en route pour présenter nos respects au Maire.
III--Maître Stephen Timewell, Maire de Taunton.
Tout était en mouvement, en agitation, dans l'Hôtel de Ville.
Sur un des côtés, à une table basse couverte de serge verte, étaient
assis deux écrivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier.
Une longue procession de citadins défilaient devant eux.
Chacun déposait un rouleau ou un sac de pièces de monnaies qui était
dûment enregistré par les receveurs.
Une caisse carrée, renforcée de fer, se trouvait à côté d'eux.
On y jetait l'argent et nous remarquâmes au passage qu'elle était à
moitié pleine de pièces d'or.
Nous ne pûmes éviter de constater que parmi les donateurs, il y en avait
beaucoup dont les doublets râpés et les figures amaigries montraient que
les sommes si volontiers données par eux étaient le fruit de privations
qu'ils s'étaient imposés jusque dans leur nourriture.
Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prière,
ou de la citation d'un texte bien choisi, où il est parlé du trésor qui
ne se corrompt point, ou du prêt fait au Seigneur.
Le secrétaire de la ville, debout près de la table, délivrait les reçus
pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la
salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses
remarques: