TRISTESSE DE DIMANCHE

L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon cœur

Comme aux jours en allés de mon enfance claire,

Et le dimanche bleu même ne peut me plaire

Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur,

Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses,

Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir,

La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir;

Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!

Pour les fêtes mon corps est las de se parer:

J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière.

Allez! la solitude est bonne à ma misère...

Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer!

Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme?

Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui,

C'est la même clarté qui sur mon front a lui:

Encor si j'entendais les cloches dans mon âme...

Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir,

Et si je reste sourd à la rumeur qui chante,

C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante:

Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir.

Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une

morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un

Sainte-Beuve d'après les _Consolations et les Pensées d'Août_.

Toulouse.

Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au

Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos œuvres

devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à

donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon

compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des

œuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que

celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto,

le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succès des plus

retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse

Bleue_, la _Légende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs aînées

déjà populaires; _Mimi_, le _Machabée_, la _Morgue_, la _Mort du

Propre-à-rien_ aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les

musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont

pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston

Maquis.

A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut

que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois

derniers.

Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai

mes premières œuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés

se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les

musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus

importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine

d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de

se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en

être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite.

Mais laissons de côté ces détails de cuisine.

Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me

contentai de signer une feuille de cession de mes œuvres à ce

commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de

réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de

chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.

Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de

mon volume: _Chansons Naïves et Perverses_, une assignation par

laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts

pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston

Maquis.--Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question

avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que

par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois

supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un

procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume,

force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli

monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.--Si vous

ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous

pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez

pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me

surprendrait point.

Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des

détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée

proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes

sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation

d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire

renoncer à me lire jusqu'au bout.

Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je

me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète

avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très

longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable

couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation

très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je

frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM.

Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les

beaux vers dans le numéro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon

dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions

relatives à la rédaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune

littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue

artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers

d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure

de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc.

Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins

de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces

messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet

se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les

coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de

l'_Epopée_ de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à

m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il

connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les

chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne

cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre.

Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses

souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.

Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans

préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je

demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement,

et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me

les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à

rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité

d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives

infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la

confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur

Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti

victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux

qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la

morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la

privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il

convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant

cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à

recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une

œuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer

d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront,

l'exécution de certains projets d'œuvres sociales, et ne se donner

pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que

chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il,

je considérerai ma guérison comme un chef-d'œuvre suffisant», et

vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que

ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.

N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher

Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est

reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont

bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des

chroniques parues dans la _Dépêche_, une entre autres sur le poète

Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur

lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont

pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont

rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses

vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, _Hymne

Antique_ qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses

minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter

les suaves musiques et les vers harmonieux.

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 50 / 69 题