_Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc.
ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette
Comédie.
Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la
classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa
prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce
digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible
qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie
était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver
de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore
un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses
facultés, il avait imaginé le système des _poils_ écrits. Chez lui, la
moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction
spéciale dont il donnait lecture au patient.
Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud
paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que
nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me
vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le
_Petit Bleu_. En première page, une chronique de lui sur la
Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate
après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie,
mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à
votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de
la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le
critique les accompagne.
L'article a été inspiré par une réception que l'Association des
étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps
qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la
littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Le Petit Bleu_
(Article Décentralisation, par L. TAILHADE).
Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse
églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles
du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une
héritière de sa Vénus d'Arles, sœur des belles Provençales qui vont
«sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des
taureaux, de l'amour et de la mort.
O Néère, la vie au seuil de ma demeure
S'écoule avec lenteur pareille chaque jour,
Et le cadran, où le soleil marque les heures,
Me dit: travail, repos et rêve tour à tour.
Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs
Me donne des raisins becquetés des palombes
Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes,
Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur.
Si ta chair délicate et fragile aux ampoules
Répugne au baiser âpre et mâle du soleil,
Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil
Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule.
Là, les roseaux du bord, garantis des étés,
Berce des songes d'or à leur ombre abrités.
Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme
langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques
strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a _tenu_
déjà:
O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes,
Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents,
Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande
Comme un don printanier des grands bois enivrants...
Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés!
O victoire de la nature et de la vie!
Vous planterez des arbres verts et sémerez
Sur le sommet des hautes tours ensevelies.
Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant
Et le sang de vos doigts purifiera la terre
Et le soleil fera jaillir entre les pierres
Les divines moissons et les beaux fruits vivants.
Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées
Remplaceront les temples morts et les maisons,
Quand le sang de la vigne et des grappes foulées
Coulera dans un bruit de rire et de chansons,
Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes,
Trouveront en creusant des armes, des colliers,
Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers,
Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes...
Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui
sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces
nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les
manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie
de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un
crépuscule d'automne: