LE MESSAGE DU VENT.

Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,

Dont le sourire m'est un clair rayonnement,

Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement

Evoquer la mémoire en mon cœur enfermée.

Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,

J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,

Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,

Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.

Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,

Il s'en ira vers toi le divin messager,

Jamais las du voyage à toujours voyager,

Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!

Et quand il te dira ces vers tout palpitants

D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,

Tu connaîtras la joie immense et non pareille,

De manger de mon âme en buvant du Printemps.

Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution

des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant

pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues.

Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil

l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la

caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin

d'œil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris.

Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre

seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé

sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse

Alice qui, pour la seconde fois, est venue à notre spectacle,

manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions

impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux

épisodes de cette œuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent

impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses

comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des

contemporaines occupations.

A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate

s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une

sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales.

Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux

mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque

Faure, _margrave d'Amboise_ et _marquis de Rambouillet_, puis sur le

piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui

fournit cet à peu près! _Il n'y a pas de Crozier sans Lépine_, et

qu'il appelle le _Marquis de Dreux Brézé de l'Exécutif_, puis enfin

sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le

nom se prête à mille et un brocarts.

A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est

définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix.

Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes

découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières,

conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte

et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly,

appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front

qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en

protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée

par une fusée réfractaire.

Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et

de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le

bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales

qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le

programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame,

s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer

ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.

Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la

terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir

s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses

élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le

repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans

le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour

dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale;

fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.

Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille,

nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très

troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses

entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la

même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes

contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré

l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.

Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes

et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café

Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage

qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à

l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons

culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple,

et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe

uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans

l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des

narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre,

une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de

son corps serpentin.

Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant

que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois

les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des

consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques

minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés

que nous demeurons.

La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et

piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner

à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains,

quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de

_mufle_ et de _rastaqouère_ se peuvent citer comme de très anodins

euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent

leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de

cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux

mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes,

michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai

fait voir à l'œil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle

est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier

sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne

saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa

banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes

très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.

Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que

c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous

apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et

qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis

plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de

la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement

d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.

Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle

de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la

gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de

rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous

récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec

son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant

bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche!

Cocher, villa Rosette et rondement.

L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par

l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques

œufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir).

Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer

cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant

elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont

les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une

compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres

éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop

nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de

la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un

mot de mon voyage et que je suis un cachottier!

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 31 / 69 题