Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul,
d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me
résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls,
ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne
pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel,
en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître
Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella
Stella.
Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la
Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais
la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce
pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression
de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue
de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des
compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre,
se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets
signés Deslions.
Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de
m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à
décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les
convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses
compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari
n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes
prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement
d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi
nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de
dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre
hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux
œnophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de
croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées.
Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu
partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de
renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le
bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.
J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par
les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu
les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en
veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des
plus piquantes.
Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques
théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à
Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce
détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais
séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme
est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent
imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne
l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès
de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or,
pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que
notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à
souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce
n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné
ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de
croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant
d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit
de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se
donner libre cours?
Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit,
elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le
lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa
résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne
montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce,
Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:
«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire,
je ne voudrais pas être à votre place.
«Parce que?
«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses
voisins.
«Vous voulez rire?
«Vous m'en direz des nouvelles...
«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de
même imposer par l'assurance de son interlocuteur.
«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds
dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je
ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»
Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter
crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater
l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont
son imagination paraît déjà le bien aimé.
Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce
qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le
comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des
plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la
paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser,
tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de
fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent
par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières
scrupuleusement remises en place.
L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les
émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves
narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement
incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses
camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à
l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce
jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus
heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son
invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés
entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le
jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs
Altesses Sérénissimes.
Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient
Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le
cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques
allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne
affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le
gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire
comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas
(ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»
Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la
machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort
que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne
raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du
Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines
déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en
retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous
sommes l'objet.
Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas
ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de
Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.
Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.
Monte-Carlo, 5 février.
J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à
Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure
de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de
l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le
gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout
obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.
En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul
de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques
lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre
Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des
fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles
auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur
qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a
conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais
des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis
faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.
En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur
de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre
est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des
gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder
le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses
que Salis a respectueusement écoutées.
Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas
sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses
quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse
de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or,
vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien
fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros
authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les
lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état
d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours
évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus
inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public
monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.
Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner
l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux
jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la
très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant
celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.
D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de
non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public.
Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule
qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts.
Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues
séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les
dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de
bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé
l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du
premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en
jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse
attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant
phénomène, sœur de la première; enthousiasme très modéré de la part
du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel.
Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois,
sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la
plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple
chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction
générale par la victoire de la sœur aînée, arrivée première de deux
mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je
l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins
l'assistance.
Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été
d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton
toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression
d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.
Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète
des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie
sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement
les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler
d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour
Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chantée comme
je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter
près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa
loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom
Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu
constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour
une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses
charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.
Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par
un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou.
Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après
de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité
qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais
ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un
entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques
escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut
jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.
M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées
Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors
que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture
d'un entrefilet, paru ce jour même dans le _Temps_, et relatant une
vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.
«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir
su deviner un grand peintre.»
Monte-Carlo.
Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait
aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.
Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut
pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la
veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.
En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures,
Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend
les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans
compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.
Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six
livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude
confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant
faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point
s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un
tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous
fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du
macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou
en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien
gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée
sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait
évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui
vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que
lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui
fait les farceurs de génie.
En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit
abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et
je doute qu'il l'eut fait de bon cœur. Quelle humiliation pour un
diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche
des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme
formidable, le Ridicule.
Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui
nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre
spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet
de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.
Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours
grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef
d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique,
et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais
éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je
dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le
maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous
parlais à propos de la _Traviata_. Le ténor Apostolu s'est un peu
ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la
pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et
voilà.
En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le
peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais
donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures
de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un
très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et
tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier
numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y
verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre
le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la
grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et
l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits
parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes
blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant
aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est
charmant, n'est-ce pas?
Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur
Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie
formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers
les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il
m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue
Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui,
suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies
unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer
fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en
s'accoudant sur un guéridon desservi. _L'une_ d'elles, très masculine,
poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col
empesé, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs
de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec
animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.