SUB PRÆSIDIO

Dans le hamac léger des rimes amoureuses

Je veux bercer mon rêve indolent;

La nuit d'été, d'un geste très-lent,

Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.

Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,

Et puis d'autres peut-être sans nom,

Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond

Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.

Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum

Dans un rayon ferme nos paupières,

Endort les frais enfants et les mères,

Réparant le mal fait par le soleil défunt;

Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,

Et lorsque vous montez des lointaines collines,

Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,

Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,

Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été

Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été,

Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.

Près de la ville de Vérone, en une tombe.

Marseille.

Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix

qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon,

directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les

Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.

Dès qu'une œuvre parisienne de quelque importance est consacrée par

le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner

chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails

les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que

fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les

_Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont été représentées au théâtre

des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point

négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes,

etc.

J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner

ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un

acte qui a nom l'_Infidèle_ et qui fut l'éclatant début au théâtre du

talentueux Porto Rriche.

Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris,

Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces

strophes chantantes et polissonnes:

Je suis un homme triste,

Un pauvre guitariste

Que tout abandonna,

Mais au lit Vanina,

Je suis un grand artiste:

Je vaux Palestrina.

Ma fortune est modeste

Car les écoliers d'Este

Sont d'humbles damerets;

J'ai des baisers tout prêts:

L'amour fini je reste,

J'aime causer après.

Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto

Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes

ses frères!

Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée

Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée;

Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,

Que matière à sonnets et que chair à romans.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;

Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,

Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.

Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;

Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.

Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon

ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la

très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:

«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer

l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le

bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de

folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse

de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des

Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et

loufoque.

Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte

sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse.

Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les

souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus

récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca,

confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers

municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens

d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales:

magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.

Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce

sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète

de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de

chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons

l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement

des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et

de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M.

Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans

une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de

peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus

M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à

laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.

Gondoin est au _Chat Noir_ ce que Chincholle est au _Figaro_, toutes

proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du

Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul

mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers;

«drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il

réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui

n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence.

Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la

fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale

facilité, en langue française, les jargons les plus baroques, le

belge, l'anglais et l'Ohnet.

Parlerons-nous aussi des pièces que le _Chat Noir_ a emmenées avec

lui, de _Phryné_, la courtisane d'hier et de jadis, de la _Marche à

l'Etoile_, de l'_Epopée_, des _Clairs de Lune_. Gambetta disait

d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais.

Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des

brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en

gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les

théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!»

Monte-Carlo, 2 février.

Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un

ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, où le ciel n'est

inclément et grognon que par boutades, où les vents déchaînés se muent

en brises douces qui caressent comme des palmes agitées l'épiderme de

nos blondes compagnes; où le soleil enfin montre sa face réjouie

tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et

parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font

songeurs et mauvais?

Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi

d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel

bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde.

Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin

d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me

vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois

avidement.

Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens

donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au

moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre

marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous

cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en

gerbes de ta couronne radieuse.

Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant,

tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe

à disposer en pile, sous les épaules de son pauvre mari phtisique,

des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge

et vivifiant.

Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de

la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de

pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur,

Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et

Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par

des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer.

Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement

de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et

mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables

casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la

petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue

de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et

salue le train à l'arrivée comme au départ.

Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le

talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction

Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot

lancé de Marseille je l'ai prévenu de mon arrivée et je me réjouis du

plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me

souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à

Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journal _Le

Jour_, son roman: _Les OEufs de Pâques_.

Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon

camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan

Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps,

comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa

mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien

malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et

digne cœur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne

l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me

débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle.

Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes

nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis

interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la

garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu

sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellent rancio

dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand

j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des

paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait

fondée, _Le Gringoire_, sa première chronique littéraire, y parlant de

moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois

encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes.

Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la

face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une

indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on

l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une

importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette

de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette

saison. Et je les plains tous les deux du fond du cœur, non sans

faire à part moi des vœux fervents pour la guérison du jeune et

intéressant malade.

Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien

que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le

train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton

et j'aperçois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à

quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me

servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de

la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un

gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes

prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre

heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre

séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime

la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance

d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré

l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous

distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes

les objets.

Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont

la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La

toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant

filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des

lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour

ou matinées. Une serre abondamment pourvue de chaises cannées et de

sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et

permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de

musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'œil

rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un

très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en

fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus

martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la

signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de

violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres

qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de

prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme

mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et

une facture consommée.

Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de

nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre.

Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier

rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara,

l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'Amy Robsart, le

maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle

faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux

autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de

Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa

lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques

tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la

faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait

quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne

servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au

reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une

votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour

cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou

concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la

représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident

imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour

l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au

milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage

du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin

Cadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil

sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les

auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon

pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et

l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis

au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable

injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main,

hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la

scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a

plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires

fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident,

et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense,

lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké

d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces.

La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle

jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure

de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des

Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre.

Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons

nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de

demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous

lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir

qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du

monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime

décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut

aller droit au cœur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un

jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé

d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme

indifférent.

Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement

impressionné Son Altesse qui désire entendre cette œuvre à nouveau,

et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car

elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et

ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée

des chefs-d'œuvre officiels.

Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous

humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée

d'oxygène nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules

Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la

représentation de _La Traviata_. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo

pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une

carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les

grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute

artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery.

Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le

très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour

la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs)

les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie

un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des

frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands

seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse

cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix

et de sa beauté.

Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille

accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante

orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelque peine à réentendre

dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés

par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau

transalpins.

La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît

de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats.

Le ténor italien qui lui donne la réplique, _Apostolu_, atteint d'un

assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse

perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un

demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au

théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et

facile du baryton _Caruson_ fait valoir ses merveilleuses qualités de

plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans

encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante

laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité

d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile

des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme

point exagéré.

Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef

d'orchestre italien, monsieur _A. Vigna_, que la grande cantatrice a

fait spécialement engager pour diriger les œuvres de Verdi et de

Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro,

dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre

tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de

mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia

musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à

l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des

chœurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la

baguette.

Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze

heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle

du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus

sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement

n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que

nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul

établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs

impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage

une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en

cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un

peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation

donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur;

et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle

il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de

spasmes frissonnants.

Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café

Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies

inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me

montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin

même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul

n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume

de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête

d'admirations et de sourires.

Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune.

Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et

moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux

cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique,

aux yeux petits, comme percés en vrille, mais d'un joli bleu clair et

malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite

fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre

Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans

qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très

gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la

reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me

souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé,

très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les

traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née

pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs

maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose

des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on

supposerait réglés d'avance et sus par cœur, tant la cadence en est

infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation,

et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis

d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme

flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette

jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.

Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne

tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le

bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux

heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie

nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la

théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la

récente aventure de leur camarade Rigo leur met au cœur l'espoir de

semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de

quelque Princesse au cœur sensible qui peut-être aussi le voudra

dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts

parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms

d'oiseaux.

Monte-Carlo, 3 février.

Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de

soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une

plume quelque malicieux enfant.

Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale

dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment

que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin

enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais

où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son

indépendance.

Un coup d'œil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me

décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des

froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors,

tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du

lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.

La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont

le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la

septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai

retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire

pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.

Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se

résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et

c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette

nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique

de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le

profil de deux ou trois yachts amarrés.

Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au

bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique

fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur

poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme

ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif

travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de

savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous

grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les

colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:

Le Roman Comique du Chat Noir · 第 30 / 69 题