Lyon.
Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le
ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon
qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante
au sortir du lycée.
Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel
inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce
lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de
détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de
l'heure présente.
Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et
si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la
première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes
actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une
famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie
claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.
Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces
choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à
l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il
m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer
passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque
beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant
qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à
moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au
respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des
occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de
l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que
me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier
jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais
quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité,
résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.
Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles
n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures
volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles
méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères
de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans
discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de
l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles
irréparables folies.
La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant
mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études
médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui
grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art
dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par
Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales
me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à
rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs
brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage
de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.
Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais
naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes
camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent
quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du
professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie
française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je
inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets
d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont
j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans
le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait
à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de
ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes
défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson
des Etudiants_, rimée sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succès
d'alors de Paulus.
C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice
Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux
pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des
élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que
vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette
celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse
insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous
publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, _Le Bréviaire de
l'Écolier Lyonnais_, petite œuvre de haulte graisse, sur laquelle
s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à
Musset: Dupont et Durand.
Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon
aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta
coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien
faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses
fêtes annuelles.
Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_Étudiant_, et
qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile
de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer
sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète
Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui
faisait le sujet principal de cette œuvre toute de circonstance.
Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se
mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se
réconciliaient sur l'air du _Père la Victoire_, repris, en cœur par
les indulgents camarades et le tour était joué.
Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des
souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans
d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez
bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de
ma première contravention:
Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso,
direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui
dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations.
A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir;
l'impression qui m'est restée des bonnes heures passées au parterre,
cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son
orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne
émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon
esprit.
Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un
homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître
absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que
l'hydre aux cent têtes nommée _public_ a coutume de professer à
l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation
l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le
secret de son impopularité.
Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor,
enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais
dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux
caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une
incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il
s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce
dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain
une représentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor
surmené.
Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut
s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis
un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il
était l'objet de la part de son directeur.
Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès
sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa
queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des
groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un
refrain ainsi conçu:
C'est la peau
De Campo
Qu'il nous faut
vingt fois repris en chœur par des voix juvéniles.
Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi
loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de
l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou
d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquis une réputation de
chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je
répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux
entendus la veille.
Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré
quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine:
_Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements
d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et
peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'œuvre célèbre de
Scribe et de Meyerbeer.
Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court
entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de
Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur,
il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:
Beauté divine, enchanteresse,
O vous qui régnez en ces lieux, etc.
Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au
lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter
la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une
inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta
sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre
attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police
absent, poursuivait tout seul le motif.
A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me
sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du
parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous
mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu
et je m'exécutai finissant la phrase.
Ah! parlez, ah! parlez
De grâce répondez.»
Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et
pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir
jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me
parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire
au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes
deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous
les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les représentants de
la force publique.
Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une
contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.
Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de
cette dette à tous égards sacrée.
Lyon.
La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale.
Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées
invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut
du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.
La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par
l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre
la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de
sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir
jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs
que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par
le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes
yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans
verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la
succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se
perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que
chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture,
et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête
d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de
la République romaine.
Le coup d'œil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en
avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en
voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies
et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance
rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de
pénibles sacrifices.
Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de
l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont
Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait
invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon
public des premières qui convient à nos manifestations d'art,
consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir
de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public
Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que
le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non
sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand
nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui
surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville
universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré
l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée
pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes
rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe
sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les
publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué
de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses
hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans
l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des
protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la
poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde
Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et
bien d'autres.
Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé
dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir
le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a
vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à
sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette
Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne
que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse
et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me
causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la
jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles
incandescentes.
«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom
inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque
vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que
j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être
volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et
agréez mes excuses.»
Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves
explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup
familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas
embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête
que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la
première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur,
mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon
ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause,
celui-la, à moins que...»
«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation
suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle
est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme
victime expiatoire.»
Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est
rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis
par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur
une camarade.
Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne,
plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement
rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la
feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante
représentation.
Avignon.
Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les
fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est
suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la
voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise
de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur
la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô
combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et
neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de
Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.
Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un
retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empêche son
matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous
est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une
partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous
l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où
chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à
l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la
tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les
chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous
publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Bréviaire de
l'Escholier Lyonnais_.
La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son
poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir
préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la
désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en
avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du
moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des
nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile
régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de
collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des
familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais
d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de
travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout
de même.
Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express
devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du
cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures,
un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes
d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la
bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale
caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte
le nom d'un grand poète.
Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec
moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les
plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et
chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte,
mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main
transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la
scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte
reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les
appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage
usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande
habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre
chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas
difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.
Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du
mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les
oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du
portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places
indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce
monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges;
quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain
nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis
exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation
de l'_Epopée_, laquelle doit terminer le spectacle.
Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable
pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il
me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il
était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans
à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le
rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa
très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des
animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne
citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds
qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première
fois.
Le _Petit Cercle_, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux
endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant
aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner
sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de
célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent
point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du
_Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans
douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour
des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de
café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux
indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du
septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante
m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'éprend
d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il
la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de
l'immeuble.
Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la
séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement,
sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas
garde à cette manœuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une
jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations
avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont
elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et
Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un
des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord
et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et
infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la
rupture n'est plus qu'une formalité.
Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs
auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez
donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine
vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé
par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète
la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui
nous doit mener à Marseille.
Tarascon.
Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient
de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce
vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des _bouches du Rhône_,
(excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les
plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce
n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure
de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de
contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque
le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de
Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne
plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce
mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un
employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une
des quadruples voies _marssent_ tout seuls poussés qu'ils sont par le
mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque
autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à
croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce
détail.
A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et
les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première
page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière
abondance.
Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si
l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de
véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que
les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les
œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.
Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes
battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à
brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin,
ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un
ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent
bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et
voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son
hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque,
comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on
nous ait pris pour des voyageurs de marque!
Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille
ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une
profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et
nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de
piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts.
Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation
du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de
Tarascon.
Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques
lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du
trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre
irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme,
la monnaie de billon collectée pour elle.
Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous
avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime
satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un
fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la
Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne.
Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de
narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre
équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en
gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont
les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se
trouver en aussi bruyante compagnie.
Marseille,
On a écrit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'idée ne soit
venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville
est décidément un centre d'infection et quand on envisage les
déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette
heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que
les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les
ans de plus terribles ravages.
Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de
vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou
moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus
rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant
vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous
déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction
et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses
habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite,
africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait
lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du
Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre
l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway,
direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi
l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks
transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois
pour Alger et Tunis à bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_.
En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais
émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine
après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma
qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en
attendant le départ de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet
médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain
j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande
Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses
rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie
délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations
nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui
pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de
la compagnie.
Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit
mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.
Car si j'aimais la mer avant de la connaître,
Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir
est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait;
le _Moïse_ à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur
lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent
avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon
voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se
reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée
en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent
à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros
bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon
esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de
chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue
d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui
demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs
cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun
que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer
quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte,
offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de
bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec
des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont
à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le
ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient
jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la
machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution
commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé
autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main
libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin
mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Moïse_ occupe à présent le
milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe
après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de
vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les
personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous
sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont
cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les
étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres.
D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout
de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler
encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon,
puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son
corsage.
Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux.
En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques
minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de
départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la
petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je
saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là,
et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et
semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie
assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la
voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui,
l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la
ligne bleue du ciel et de la mer.
Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables
se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de
consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables
pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait
qu'un très ordinaire spécimen.
Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade
Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la
parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade
d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les
fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et
artistique digne de cette double épithète, _le Bavard_. Nous
l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table
je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le
Rouet d'Omphale_.
--Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un
de vos amis?
--C'est de moi-même?
Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.
--J'emporte l'exemplaire?
--Comme il vous plaira.
Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois
heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma
bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables
que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie
recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard
Cantinelli: