Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous

nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre

droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme

nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former

un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me

répond simplement:

--Dame! si vous pensez que ce soit utile.

Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois

arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en

passant:

--Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.

LE MAUVAIS ZOUAVE.

PAR ALPHONSE DAUDET.

Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce

soir-là.

D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur

un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne

le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les

apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche, en

regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là le bonhomme resta

dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il

comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:

--Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque

mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être

malade...

Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire

trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la

nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.

A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère.

--Ah! les gueux! ah! les canailles!...

--A qui en as-tu, voyons, Lory?

Il éclata.

--J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce

matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras

dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment

disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse.... Et dire que

tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!...

Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?

La mère essaya de les défendre.

--Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute, à

ces enfants.... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les

envoie!... Ils ont le mal du pays, là-bas; et la tentation est bien

forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.

Lory donna un grand coup de poing sur la table.

--Tais-toi, la mère!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A

force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous

rapetissez tout à la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis

que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches,

et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie

pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi

sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers

le corps.

Et terrible, à demi levé, il montrait sa longue latte de chasseur pendue

à la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave

fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien,

toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que

font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement,

et il se mit à rire.

--Je suis bien bon de me monter la tête.... Comme si notre Christian

pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la

guerre?...

Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner

gaiement et s'en alla sitôt après avoir vidé une couple de chopes à la

_Ville de Strasbourg_.

Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois

petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme

un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant

la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense

en elle-même:

--Oui je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats.... Mais c'est

égal! Leurs mères sont bien heureuses de les revoir.

Elle se rappelle le temps où le sien avant de partir pour l'armée, était

là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin.

Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les

cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux

zouaves.

Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur

les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui

qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les

ruches....

--Bonjour, maman!

Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,

honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays

avec les autres, et, depuis une heure rôde autour de la maison,

attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais

elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,

embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du

pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec ça la discipline

devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien" à cause

de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à

le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrés dans la

salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour

embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim.

Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau

par-dessus toutes les tournées de bières et de vin blanc qu'il s'est

payées depuis le matin au cabaret.

Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre.

--Christian, voilà ton père, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui

parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrière le grand poêle de

faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la

chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose

que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... il

comprend tout.

--Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son

sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est

blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.

La mère se jette entre eux.

--Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai écrit de revenir,

que tu avais besoin de lui à la forge....

Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur

chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de

larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron

s'arrête, et regardant sa femme:

--Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se

coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.

Le lendemain, Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de

cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre

d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de

houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux

sonnent sur l'enclume.... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas

quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le

vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la

maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et à

présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habillé

comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le

bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit.

"Allons, haut!... lève-toi."

Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.

--Non, pas ça... dit le père sérieusement.

Et la mère toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres."

--Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin.

Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la

petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe

autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route....

--Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent à la

forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au

travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant

là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là

longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge

toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de

tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant

les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.

Enfin le forgeron se décide à parler.

--Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...

Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui

s'ouvre là-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre

enfumé de la porte....

--Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as

sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les

gardes.... Te voilà maître ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans à la

France, je vais les payer pour toi.

--Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.

--Père!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est déjà parti,

marchant à grands pas, sans se retourner....

A Sidi-del-Abbès, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis quelques

jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.

UN MARIAGE.

PAR ERNEST LAUT.

Ce jour-là la grande ville industrielle se reposait.

Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du halètement

des machines, j'avais flâné tout un matin de soleil, et je m'en revenais

à travers les rues silencieuses, lorsque, arrivé aux abords de l'Hôtel

de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs

endimanchés: blouses fraîchement dépliées, pantalons de drap noir,

casquettes de soie.

Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient

sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux.

Je m'étais arrêté à les observer, quand, soudain un mouvement se

produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant:

--Vlà la noce!

Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de

quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de

l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron.

Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants

équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la

Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en

tête les deux époux, derrière les quatre témoins,--c'était tout!

L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le

dire.

Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les époux passèrent

entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva:

--Vive la mariée!

Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main,

des bonjours amicaux.

C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine

creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et

d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout

orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières

du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate,

aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris

prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et

sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.

Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas

moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se

laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands

gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son

bonheur.

Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son

regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans

un rêve, la démarche raide, le pas incertain.

Je compris que le pauvre garçon était aveugle.

Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la

foule des ouvriers s'engouffra.

Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage,

lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant

vers la mairie.

L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs

années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il

m'aborda:

--Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant.

J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point.

--Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle

histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte?

Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du

Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous

causerons tout à notre aise.

Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de

Nimy," l'alluma à la "vaclette,"--à la chaufferette, veux-je

dire,--puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une

bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout

d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit

le récit qui va suivre.

* * * * *

"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les

plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas,

vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les

trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses

sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée.

"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des

machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.

"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels

appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassemblés,

tiennent le fond et l'un des côtés de la cour. L'autre face est à

présent inoccupée. Elle abritait naguère les ateliers de forge et

fonderie de fer de la maison Varinard, dont la déconfiture--vous vous en

souvenez sans doute?--a fait tant de bruit l'an dernier.

"C'est là que travaillait Jean Gobert, le pauvre garçon que vous venez

de voir passer.

"Ouvrier modèle, intelligent, laborieux, estimé de ses chefs, c'était

aussi un joyeux luron aimé de ses camarades. Dans nos réunions des

lundis, à l'estaminet du Vieux-Pèlerin, il n'y en avait pas un comme lui

pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays;

il fallait entendre comme il vous les chantait!...

"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser

la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de

fer rouge venait de lui crever l'oeil droit.... Le fourgon de

l'hôpital l'attendait à la porte, et il allait, pâle, hagard,

chancelant, la face ensanglantée, les traits contractés par la douleur,

mais sans une plainte, sans un cri.

"Il devait rester de longs jours à l'hospice et en sortir aveugle.

"La cruelle opération qu'il avait subie paraissait avoir réussi, et l'on

espérait que, du moins, il conserverait son oeil gauche. Mais nos

quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frères jumeaux qui ne

peuvent vivre séparés. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas à

mourir à son tour.

"Au moment où l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en

convalescence, une maladie terrible, conséquence terrible, conséquence

fatale de l'accident, se déclara. Tous les efforts des chirurgiens

furent inutiles. Jean Gobert était condamné à ne plus revoir la lumière

du jour.

"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de

s'acharner après lui: un événement se préparait qui devait mettre le

comble à ses malheurs.

"Tandis que Gobert était à l'hospice, la maison Varinard périclitait de

plus en plus. Le patron--le beau Varinard, comme on l'appelait dans

toute la ville--viveur et joueur, fréquentait plus volontiers les

tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livrée aux employés,

marchait cahin-caha, à la va comme-je-te-pousse; les commandes n'étaient

jamais livrées au jour fixé; si bien que, peu à peu, la clientèle,

mécontente, s'éloignait.

"Une catastrophe était imminente.

"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hôpital depuis un mois à

peine, n'avait touché qu'une très faible partie de la pension qu'on lui

faisait à la fonderie.

"Un matin, le bruit se répandit que Varinard avait d'une enjambée gagné

la Belgique, laissant derrière lui un passif considérable.

"Et nous vîmes venir les gens de justice. Ils emportèrent les livres et

les papiers, mirent les scellés partout, fermèrent l'usine. Résultat:

deux cents travailleurs sur le pavé, et notre pauvre aveugle à tout

jamais privé du modeste subside qui lui assurait l'existence!

"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul,

infirme et dénué de tout, il fut pris d'un si violent désespoir qu'on

craignit un instant qu'il n'attentât à ses jours.

"Pourtant, il n'eut pas trop à souffrir tout d'abord. On le fit profiter

des subventions accordées aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard.

Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser.

"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumône qui le

ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on

s'y prit:

"Avec l'autorisation du patron, on construisit à l'entrée de la grande

cour une logette en bois fermée de toutes parts, sauf du côté qui

donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduisîmes notre aveugle,

afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charité publique.

"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y décider.

"--Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir

mendier!

"Nous lui fîmes comprendre qu'il n'y avait point de déshonneur à

recevoir l'aide de ses camarades, et, pressé par la nécessité, rouge de

honte, il se laissa emmener.

"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier

et de laiton que nous lui portions, il travaillait à tâtons tout le long

du jour, faisant des chaînettes et de menus objets qu'il vendait aux

passants.

"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des

usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas

un de nous, les jours de quinzaine, ne fût entré à l'estaminet pour

boire une canette ou n'eût regagné son logis avant d'avoir porté son

obole au travailleur aveugle et malheureux.

"Ainsi, Jean Gobert put vivre à l'abri du besoin pendant la plus grande

partie de l'an dernier.

"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres

gens! Gobert, immobile dans sa guérite, transi de froid, grelottant du

matin au soir, lui qui naguère vivait dans le brasier des forges, ne

résista pas aux températures du mois de décembre. Pris d'un accès de

bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit.

"Nous crûmes parer au contre-temps en plaçant sur la planchette de la

petite loge un tronc avec cette inscription:

"_N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!_

"Mais, en plein hiver, pense-t-on à s'arrêter dans les rues pour lire

des pancartes?...

"Les recettes étaient pitoyables et l'aveugle cloué sur son grabat, se

désolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant à toutes ces

journées de réjouissances et de charité.

"Que faire?...

"Nous ne savions à quoi nous résoudre, quand un secours inespéré nous

arriva.

"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille

orpheline, dentellière de son état, qui, touchée du malheur de

l'infirme s'était généreusement proposée pour lui donner des soins.

Courbée sur son carreau à dentelles, elle endormait notre malade au

cliquetis de ses fuseaux, lui préparait des tisanes, lui donnait ses

potions et veillait sur lui avec un inaltérable dévouement. Elle avait

entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit à

part:

"--Si j'y allais, moi, demander l'aumône pour lui?

"--Vous feriez cela?...

"--On peut toujours essayer!

"Le lendemain, dès le matin, elle était à son poste, et, tout le jour,

de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant

son travail de temps à autre pour implorer l'aide des passants.

"--C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez

pas le malheureux!"

"L'infortune, quelque intéressante qu'elle soit par elle-même, ne perd

jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour

elle; les sous affluèrent, et la brave fille rentra le soir, toute

joyeuse, apportant le produit de sa collecte.

"--Si je vous ai abandonné aujourd'hui, dit-elle à Gobert, en versant

les sous sur la table, c'était pour me faire votre demoiselle de

comptoir, et comme je n'ai pas trop mal réussi, je recommencerai demain

et tous les autres jours, jusqu'à ce que vous soyez guéri!

"Les recettes montèrent encore les jours suivants. L'histoire du

dévouement de la jeune dentellière s'était répandue dans tous les

ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passèrent

par là tout exprès, et le soir, on trouva des pièces blanches et même un

ou deux louis d'or mêlés aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien

que Gobert, enfin guéri de sa bronchite, se trouva, pour la première

fois de sa vie, à la tête de quelques économies.

"Comme dans les contes du temps passé, la fortune lui était venue en

dormant.

"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine.

"Ces deux braves coeurs s'étaient compris, et il advint que la

reconnaissance fit naître l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie

nous arrivèrent à l'estaminet du Vieux Pèlerin. Le garçon était tout

ému:

"--Camarades, déclara-t-il, voilà de quoi il s'agit: on s'aime bien tous

les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'être de la

noce; voulez-vous?...

"Si on voulait? ah! saprebleu!...

"Le lendemain je racontai la chose à l'atelier. On résolut que tout le

monde en serait. M. François Van Helmen lui-même, le grand patron,

prétendit contribuer à l'éclat de la cérémonie. Il a obtenu de la mairie

que le mariage se fasse un jour de fête, pour ne pas troubler les

travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et

tout à l'heure il viendra présider le banquet préparé pour nous dans les

salles de danse du Moulin-Galant, là-bas au fond de l'Esplanade: trois

cents couverts, pas un de moins!"

* * * * *

--Donc, conclut mon interlocuteur, voilà pourquoi vous nous voyez tous

ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre à table, donner une

preuve d'amitié à notre camarade, un témoignage d'admiration à sa femme

et leur faire une escorte d'honneur à la mairie et à l'église le jour de

leur épousailles.

Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernière fois les verres.

--A la santé de la mariée, monsieur!

--A la santé de la mariée! Nous sortîmes.

Au même instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme

radieux et fiers, prirent la tête du cortège.

Le vieux contre-maître me serra la main et rejoignit les ouvriers qui,

par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythmé, derrière les

nouveaux époux.

Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce

bel exemple de solidarité, de loin en loin m'arrivait encore, poussé par

trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le

joyeux cri des travailleurs:

--Vive la mariée!

POUR LE RUBAN.

PAR MONTJOYEUX.

Dans la petite commune de Nançay, en Sologne, vivait un brave homme du

nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de

neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualité

de retraité et de bourgeois sans métier lui avait d'emblée conquis le

respect. A la campagne, si médiocre que soit votre revenu, du moment que

vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas à la terre et

que vous émargez à titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez

l'attention et commandez l'estime.

Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour · 第 3 / 6 段