la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands
arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons
argentés de l'astre des nuits.
--C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait
communiquer le château avec la galerie du Louvre.
* * * * *
Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette
frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux
mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en
histoire de France--juste ce qu'on en apprend en même temps que sa
généalogie,--mais je me rappelais des récits terribles et des légendes
sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres
étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main
tremblante je tournai le bouton de la serrure.
Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je
les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur
faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;
mais la Reine éleva la voix:
--On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait
jusqu'où ce corridor peut conduire!
Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait
s'étendre à l'infini.
--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.
Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au
moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit
signe de la suivre et s'avança la première.
Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de
Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis
renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de
corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois
de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,
et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les
voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques,
supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine
murmura d'une voix basse comme un souffle:
--Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux
palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des
événements.
* * * * *
A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas
de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où
venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je
devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant
Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme
bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans
la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière
qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à
trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et
à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son
côté et nous vîmes qu'il _était tout habillé de rouge_.
Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les
traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et,
remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de
descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait
donner de la tête contre la voûte et disparaître.
Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.
--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans
doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par
un signe des dangers qui menacent la monarchie.
--Votre Majesté pense donc?...
--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les
détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si
notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette
superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?
Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le
château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui
avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:
--Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils
m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?
La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce
que les tragédies ont pu concevoir de terrible....
* * * * *
Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,
_le petit homme rouge du Louvre_.
LA BATAILLE DE FROEHWILLER
(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)
PAR ERNEST DAUDET.
Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus
émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière
de Froeschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes
avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste,
le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu
d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes
occupaient les pentes.
Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son
propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il
prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un
matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était
nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La
nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux,
et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de
chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les
rondes par le "Qui vive!" traditionnel.
* * * * *
Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le
galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai
l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et
trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major,
guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que
nous occupions.
--Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir
une longue traite.
--Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier
d'ordonnance.
--Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.
J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il
s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide
de camp salua respectueusement et dit:
--Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à
vous-même.
Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,
il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier
qui l'avait amené jusqu'à nous.
--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des
officiers du général.
Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier.
Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de
laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche
donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les
mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que
j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura
impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,
quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de
résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps,
d'une voix ferme et nette, il nous dit:
--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être
satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.
--Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait
précédemment parlé.
Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps
silencieux; il reprit:
--Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez,
messieurs, recevoir mes ordres.
Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour
les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent.
Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à
voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se
gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette
chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles;
sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour
du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant
discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.
Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,
sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en
moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe
mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route.
Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut
si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya
auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient
exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche
du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre
position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général
ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande
bataille.
C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il
était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je
fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:
--Dites à votre général que je compte sur lui.
Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers
rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous
les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux
paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux
contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse
Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes
formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin
charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.
Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus
me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions
appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous
les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche,
nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait
embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position
paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs
en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes
allemands.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une
violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il
était sept heures du matin.
* * * * *
A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent
et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes
de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à
ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la
suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.
Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre
part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés
immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos
voeux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se
portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés
sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était
plus vive; c'était la fumée des canons.
Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au
galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça
d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix
répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui
gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé
d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous
rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus
d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.
Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes
sont engagées.
Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute
des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par
les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent
de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par
le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous
passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et
protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point
que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma
bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon coeur n'éprouve
aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà
nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont
prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient
l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la
rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de
ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:
--Capitaine, capitaine, par pitié!
Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est
étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près,
il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il
attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:
--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.
--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.
--La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.
--Elle commence à peine.
--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...
Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole.
Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le
pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face
livide, l'oeil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends
crier:
--Vive la France!
Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte
d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets
d'agonie:
--Maman, chère maman!
* * * * *
--Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?
Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je
m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef
qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles
s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son
feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte
distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les
aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec
acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la
position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous
menacent d'une manière terrible.
--Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa
division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui
sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il
va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!
Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les
soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.
Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où,
apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une
véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables
à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils
produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide
à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont
surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la
baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps,
pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous
les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois
heures, ils nous ont fait.
Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent
pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de
leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est
inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait
tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe
d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.
* * * * *
Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée
d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de
deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée
se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons
et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions
isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les
péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à
l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points
où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus
nombreux que les Français.
Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent
pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce
moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,
d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons
déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches
que l'ennemi fait marcher contre nous.
En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt
nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent
l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute
nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une
circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on
croyait terminée.
En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés,
d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers
d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure
nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de
nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons
contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,
débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont
exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que
l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.
En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour
s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de
casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au
soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont
pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans
interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous
envahit de toutes parts.
Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer
que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons
abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur
nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un
obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai
le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général.
Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de
train, quels que soient mes efforts pour le retenir.
* * * * *
En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me
jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me
joins à eux.
Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de
troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques
chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de
tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de
renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au
point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route.
La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron
auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis
que d'un oeil désespéré, la rage au coeur, impuissants, vaincus,
nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal
entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.
Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est
noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme
sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous
commande et lui dit:
--Général, il faut charger là-dessus.
En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite
qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de
Prussiens.
--Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes
hommes.
Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et,
parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de
panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges
héroïques qui viennent d'avoir lieu.
--Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.
Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se
dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui,
l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:
--Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.
Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à
cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix
retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;
et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme
désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour
nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous
traversons la plaine.
* * * * *
A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent
sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles
ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible,
nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos
chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le
feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond
les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous
arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous
venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de
baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.
C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on
ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au
milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant
sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon
revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé.
Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui
tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé.
Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses
jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné
et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je
cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se
fait entendre:
--Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!
Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de
l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre
de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant
perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.
--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus
important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous
ici.