Je jetai un coup d'oeil par un des carreaux de vitre: nous dominions

la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands

arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons

argentés de l'astre des nuits.

--C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait

communiquer le château avec la galerie du Louvre.

* * * * *

Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette

frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux

mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en

histoire de France--juste ce qu'on en apprend en même temps que sa

généalogie,--mais je me rappelais des récits terribles et des légendes

sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres

étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main

tremblante je tournai le bouton de la serrure.

Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je

les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur

faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;

mais la Reine éleva la voix:

--On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait

jusqu'où ce corridor peut conduire!

Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait

s'étendre à l'infini.

--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.

Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au

moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit

signe de la suivre et s'avança la première.

Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de

Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis

renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de

corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois

de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,

et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les

voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques,

supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine

murmura d'une voix basse comme un souffle:

--Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux

palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des

événements.

* * * * *

A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas

de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où

venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je

devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant

Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme

bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans

la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière

qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à

trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et

à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son

côté et nous vîmes qu'il _était tout habillé de rouge_.

Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les

traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et,

remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de

descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait

donner de la tête contre la voûte et disparaître.

Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.

--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans

doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par

un signe des dangers qui menacent la monarchie.

--Votre Majesté pense donc?...

--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les

détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si

notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette

superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?

Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le

château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui

avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:

--Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils

m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?

La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce

que les tragédies ont pu concevoir de terrible....

* * * * *

Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,

_le petit homme rouge du Louvre_.

LA BATAILLE DE FROEHWILLER

(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)

PAR ERNEST DAUDET.

Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus

émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière

de Froeschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes

avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste,

le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu

d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes

occupaient les pentes.

Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son

propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il

prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un

matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était

nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La

nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux,

et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de

chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les

rondes par le "Qui vive!" traditionnel.

* * * * *

Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le

galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai

l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et

trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major,

guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que

nous occupions.

--Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir

une longue traite.

--Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier

d'ordonnance.

--Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.

J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il

s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide

de camp salua respectueusement et dit:

--Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à

vous-même.

Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,

il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier

qui l'avait amené jusqu'à nous.

--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des

officiers du général.

Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier.

Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de

laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche

donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les

mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que

j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura

impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,

quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de

résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps,

d'une voix ferme et nette, il nous dit:

--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être

satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.

--Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait

précédemment parlé.

Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps

silencieux; il reprit:

--Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez,

messieurs, recevoir mes ordres.

Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour

les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent.

Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à

voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se

gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette

chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles;

sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour

du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant

discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.

Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,

sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en

moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe

mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route.

Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut

si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya

auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient

exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche

du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre

position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général

ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande

bataille.

C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il

était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je

fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:

--Dites à votre général que je compte sur lui.

Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers

rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous

les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux

paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux

contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse

Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes

formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin

charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.

Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus

me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions

appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous

les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche,

nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait

embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position

paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs

en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes

allemands.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une

violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il

était sept heures du matin.

* * * * *

A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent

et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes

de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à

ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la

suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.

Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre

part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés

immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos

voeux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se

portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés

sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était

plus vive; c'était la fumée des canons.

Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au

galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça

d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix

répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui

gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé

d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous

rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus

d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.

Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes

sont engagées.

Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute

des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par

les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent

de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par

le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous

passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et

protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point

que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma

bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon coeur n'éprouve

aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà

nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont

prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient

l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la

rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de

ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:

--Capitaine, capitaine, par pitié!

Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est

étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près,

il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il

attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:

--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.

--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.

--La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.

--Elle commence à peine.

--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...

Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole.

Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le

pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face

livide, l'oeil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends

crier:

--Vive la France!

Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte

d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets

d'agonie:

--Maman, chère maman!

* * * * *

--Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?

Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je

m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef

qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles

s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son

feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte

distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les

aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec

acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la

position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous

menacent d'une manière terrible.

--Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa

division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui

sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il

va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!

Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les

soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.

Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où,

apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une

véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables

à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils

produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide

à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont

surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la

baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps,

pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous

les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois

heures, ils nous ont fait.

Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent

pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de

leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est

inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait

tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe

d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.

* * * * *

Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée

d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de

deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée

se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons

et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions

isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les

péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à

l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points

où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus

nombreux que les Français.

Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent

pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce

moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,

d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons

déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches

que l'ennemi fait marcher contre nous.

En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt

nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent

l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute

nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une

circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on

croyait terminée.

En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés,

d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers

d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure

nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de

nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons

contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,

débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont

exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que

l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.

En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour

s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de

casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au

soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont

pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans

interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous

envahit de toutes parts.

Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer

que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons

abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur

nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un

obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai

le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général.

Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de

train, quels que soient mes efforts pour le retenir.

* * * * *

En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me

jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me

joins à eux.

Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de

troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques

chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de

tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de

renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au

point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route.

La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron

auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis

que d'un oeil désespéré, la rage au coeur, impuissants, vaincus,

nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal

entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.

Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est

noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme

sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous

commande et lui dit:

--Général, il faut charger là-dessus.

En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite

qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de

Prussiens.

--Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes

hommes.

Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et,

parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de

panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges

héroïques qui viennent d'avoir lieu.

--Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.

Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se

dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui,

l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:

--Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.

Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à

cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix

retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;

et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme

désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour

nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous

traversons la plaine.

* * * * *

A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent

sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles

ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible,

nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos

chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le

feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond

les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous

arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous

venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de

baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.

C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on

ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au

milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant

sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon

revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé.

Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui

tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé.

Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses

jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné

et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je

cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se

fait entendre:

--Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!

Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de

l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre

de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant

perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.

--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus

important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous

ici.

Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour · 第 2 / 6 段