personne. Il demeurait confiné dans la masure que lui avait louée Mme
Crétu, épicière-mercière-aubergiste, sans chercher à pénétrer dans ce
milieu villageois hermétiquement fermé à quiconque n'est pas du pays.
Tout étranger, à plus forte raison tout Parisien, y est considéré comme
un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur
compatriote: s'ils ne vous répondent pas que vous mentez, c'est qu'ils
n'oseront pas; mais soyez sûrs qu'ils le pensent. Seule, votre
inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protéger
contre l'ostracisme traditionnel.
Donc, à son arrivée, le nouvel habitant servait de sujet de conversation
aux clients de l'auberge.
--Quel est donc cet homme-là? demandait l'un.
--Je ne sais point, répondait un autre.
--Ce sont de ces gens qu'on ignore d'où ça vient, qui arrivent chez
nous sans rien dire, et puis on apprend après qu'il s'est passé des
choses....
Mais la mère Crétu piaillait:
--Qu'est-ce que vous dites, Sosthènes? Le connaissez-vous, ou ne le
connaissez-vous pas, cet homme-là?
--Quant à dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai
vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le
connais point....
--Alors, ce sont des méchancetés.... Ce n'est pas un gars comme vous,
bien sûr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme éduqué,
qui s'appelle M. Folichon et qui était fonctionnaire à Paris; la preuve,
c'est que l'instituteur qui tient les écritures à la mairie me l'a dit,
et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout
des malintentionnés.
Elle ajouta, comme argument décisif:
--C'est un homme bien honnête qui m'a payé ma location sans marchander,
et qui porte un ruban tricolore à sa boutonnière....
--Pour ça, sûr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et
je lui ai dit bonjour, et il a même ôté son chapeau....
--Là! Vous voyez, s'écria la mère Crétu, que c'est un brave homme?...
Sosthènes se défendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'était
pas le premier venu. Seulement, il fallait connaître les gens. A présent
qu'on l'avait renseigné, ça lui suffisait et il n'avait pas de raisons
de lui en vouloir.
--Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il répond
au salut de tout le monde....
--Mais, demande encore Sosthènes, qu'est-ce que c'est que cette
décoration-là?
Après une minute de silence embarrassé, la voix de la mère Crétu glapit
de nouveau:
--Ça se donne à ceux qui ont sauvé le drapeau....
Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ôta son bonnet. Puis tous
se découvrirent l'un et l'autre.
Olivier Folichon pouvait dès lors circuler dans le bourg; il ne devait
plus récolter que des hommages et des marques d'amitié. A partir de ce
jour, quand il entrait à l'auberge boire un coup chez sa propriétaire,
les langues s'arrêtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains,
les visages prenaient un air recueilli, comme à l'église au moment de
l'élévation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'eût
donné le signal en disant:
--A la vôtre, messieurs!...
La considération dont il se sentait entouré finit par le gonfler
d'estime pour lui-même. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas
étaient mesurés, majestueux; sa tête se relevait de noble façon. Et sa
modestie disparue ne s'étonnait point des hommages qu'elle attribuait au
simple sentiment de la justice.
Il devenait la curiosité de Nançay. On en parlait comme on parle d'un
monument historique, et le village s'enorgueillissait de le posséder.
Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient à la mère
Crétu s'il y avait, dans la localité, quelque ruine à visiter, quelque
vieux moellon à gratter:
--Non, répondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a
sauvé deux drapeaux....
Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir évoqué et consacré
par le ruban tricolore, c'était l'espèce de mystère qui planait sur le
fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosité avait essayé d'y
toucher:
--Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on
en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins....
Et les Solognots, bien que déçus, n'en admiraient que davantage leur
héros. Sa réputation, franchissant l'enceinte du bourg, était parvenue
jusqu'au château des Ebéniers où résidait, pendant les chasses, le comte
Oscar de la Nèfle, gentilhomme périgourdin, hospitalier et sans morgue,
quoiqu'il se vantât sans sourire de porter un des plus beaux noms de
France.
Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs
au sujet du pensionné de l'Etat, et il s'était enquis auprès de son
garde-chef, pour supplément d'édification.
--C'est, dit le garde sans hésiter, un ancien militaire qui touche une
rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauvé son régiment en 70....
--Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le
relisait encore, allez de ce pas me quérir ce preux capitaine et lui
dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade....
Folichon fut admis à l'honneur de toucher la main du dernier des Nèfles.
--Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvâtes...
--Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai
fait mon devoir, ni plus ni moins....
Le comte Oscar n'insista point, par discrétion, et garda la meilleure
impression de l'entrevue. Et il répétait à chacun de ses invités:
--Voilà un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit
un mot de son acte d'héroïsme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de
ces gens-là va s'éteignant....
Le châtelain cessa de l'appeler "le père Folichon" et lui donna du
"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son panégyriste; il
raconta partout la légende du régiment arraché au désastre, légende
sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent
par le détail l'histoire du 38e dragons, miraculeusement soustrait à
la boucherie, et pour les décider à venir se raser aux Ebéniers, il leur
promettait la vue du héros en chair et en os. Peu à peu, sous l'effort
de l'imagination gasconne, il s'écrivit en la mémoire de toute une bande
de hobereaux, qui la propageaient fièrement chez leurs fermiers et parmi
la valetaille, une page nouvelle et consolante à intercaler dans
l'épopée de nos défaites. Le Périgord entier s'enthousiasma pour les
prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il eût dit Bayard. Et le
jour vint où la légende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de
Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges,
légende définitive dans laquelle Folichon, tout seul, délivrait un corps
d'armée et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne.
Il n'y eut bientôt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux
ardeurs d'une campagne électorale: "Comment une République qui se
respecte se croit-elle quitte envers le plus dévoué de ses enfants, en
lui accordant une simple médaille de sauvetage?" Ce fut un tollé de
réprobation générale. Chacun des candidats, en un style approprié, prit
Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence à le faire
décorer de la Légion d'honneur. Le rallié et le conservateur s'y
engagèrent solennellement dans leur profession de foi.
Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la
Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux
combattant devenu sa bête noire. Il n'eut pas de peine à voir aboutir sa
petite enquête, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois
communes de sa circonscription, un placard libellé en ces termes:
"Le nommé Folichon (Olivier), autour duquel la réaction mène un tel
tapage, est un ancien employé de l'octroi de Paris, retraité et
pensionné après trente ans de loyaux services.
"Etant d'inspection réglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, à
deux heures de relevée, il aperçut un ivrogne, lequel, étendu à plat
ventre, les lèvres à fleur d'eau, cherchait à boire. Il l'a tiré par les
pieds, ramené au poste et fait dégorger tout son saoul.
"A cette occasion, sur un rapport motivé, le nommé Folichon (Olivier)
s'est vu décerner la médaille de sauvetage, dont il porte le ruban à
l'heure qu'il est."
Ceux de Nançay n'en pouvaient croire leurs yeux.
--Alors, c'est la vérité, ce qu'il y a d'écrit sur l'affiche? interrogea
la mère Crétu dont la voix tremblait.
--Mais oui, répondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au
collet l'empereur d'Allemagne.
Et, toujours modeste, il ajouta:
--Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire?
PAROLE D'HONNEUR.
PAR JEAN DU RÉBRAC.
Ce n'était encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le
fusiller.
La compagnie de fédérés à laquelle il appartenait venait d'être mise en
déroute par l'armée de Versailles. Pris les armes à la main, en même
temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait été amené avec eux au
poste de la mairie du XIe arrondissement.
Frappé de sa jeunesse et de l'étonnante sérénité de sa physionomie, le
commandant avait donné l'ordre de surseoir à son égard, et de le garder
à vue pendant qu'on allait procéder, au pied de la barricade voisine, à
l'exécution de ses compagnons.
Apprenti typographe, au moment où le démon de la guerre vint s'abattre
sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son père et sa
mère, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas même de la
politique.
Dès le début, les Prussiens avaient tué son père. Les privations du
siège, les longues stations à la porte des bouchers et des boulangers,
les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couché sa mère sur le
triste lit de misère, où elle se mourait lentement.
Un jour qu'il était allé, comme tant d'autres, au risque de se faire
tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en
rampant sur la terre profondément durcie par la gelée, une balle
prussienne était venue lui fracasser une épaule.
Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir
s'enrôler dans l'armée de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades,
il n'avait marché qu'à regret. Il n'avait pas du tout le coeur à cette
lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un
concours de fatalités inexorables, il se félicitait au moins de n'avoir
pas une seule mort à se reprocher. Il en était bien sûr, et pour cause.
Pourtant, qu'il eût tué, ou non, on allait lui ôter la vie. Cela lui
donnait une bien triste idée de la logique des choses. Aussi, lui
importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait
vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une réelle
épouvante de la vie. Certes, il lui était pénible de quitter, au milieu
de ce monde méchant, sa bonne mère qu'il aimait tant; mais il se
consolait un peu en pensant que, très probablement, elle n'avait plus
elle-même bien longtemps à souffrir. Quand il l'avait quitté, il y avait
déjà quatre jours, elle était fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui
avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne
te reverrai pas."
Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on
consentait à lui donner une heure de liberté; il courrait auprès d'elle,
et il reviendrait de lui-même, se remettre aux mains de ceux qui
paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole
d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il à sa parole?
Il en était là de ses funèbres réflexions quand, soudain, le commandant,
suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui.
--A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend?
--Oui, mon commandant, et je suis prêt.
--Vraiment! si prêt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort?
--Moins peur que de la vie. J'ai tant vécu depuis six mois, et j'ai vu
tant de si vilaines choses que la mort me paraît belle et désirable à
côté de la vie.
--N'empêche que si je te donnais tout de suite à choisir, tu
n'hésiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes à ton
cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et
l'on ne te reverrait pas ici?
--Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la rareté du fait,
mettez-moi à l'épreuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de
moins à fusiller, peu vous importe. Une heure de liberté, pas plus. Vous
verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur.
--Oui da! tu n'es pas bête, mais tu me crois un peu trop naïf. Une fois
libre, loin d'ici, tu reviendrais comme ça, bonnement, te faire
fusiller, du même pas que tu irais à un rendez-vous d'amour? Ce serait
en effet singulier, mais ce n'est pas à moi que tu feras accroire ça.
--Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas méchant. C'est que,
sans doute, vous avez eu une bonne mère. Cette mère, vous l'aimez
certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous étiez sur le point de
mourir, votre dernière pensée serait pour elle. Vous béniriez celui qui
pourrait vous donner la suprême consolation de la presser sur votre
coeur une dernière fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce
que vous souhaiteriez qu'on fît pour vous. Accordez-moi une heure de
liberté pour aller embrasser ma mère, et je vous donne ma parole
d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains....
Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en
tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour
repousser l'émotion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce
gamin-là parle comme un chevalier d'autrefois."
Tout à coup, il s'arrêta en face de son prisonnier, les sourcils
froncés, la figure sévère:
--Comment t'appelles-tu?
--Victor Oury.
--Ton âge?
--Seize ans le 15 juillet prochain.
--Où demeure ta mère?
--A Belleville.
--Pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi as-tu suivi les fédérés?
--Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaçaient de
me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'étais
assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mère eut peur et me
conseilla, en pleurant, de faire comme les autres.
--Tu n'as donc plus ton père?
--Il a été tué.
--Où cela?
--Au Bourget.
--Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, après
avoir un moment réfléchi, tu vas aller embrasser ta mère. Tu m'as donné
ta parole d'honneur d'être ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te
donne jusqu'à ce soir. Allons! file!
Il partit comme un trait.
Vingt minutes plus tard, il frappait à la porte de sa mère. La voisine
qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une
exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il
voulut se précipiter dans la chambre de sa mère. La femme l'arrêta.
--N'entre pas, lui dit-elle à voix basse. Ta mère repose.
Impatient, il n'entendait qu'à moitié ce que la brave femme lui disait.
Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitôt, il se dirigea,
sur la pointe des pieds, vers le lit de sa mère. Il ne s'était pas
trompé; la malade avait les yeux grands ouverts.
--Victor! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie.
En même temps, sans proférer un mot, son fils tombait dans ses bras.
Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indifférent,
impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de
sa mère, il redevient un enfant, il a peur, il se désespère.
La pauvre femme, à qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses
forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon
enfant bien-aimé?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes.
Tu n'as donc plus rien à craindre. Tu vas jeter à la rue ce costume de
malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dépêcher de guérir. Je
me sens déjà beaucoup mieux depuis que tu es là.... Tu vas te remettre
au travail, et tu ne tarderas pas à être tout à fait un homme. Bientôt,
le passé ne sera plus pour nous que comme un épouvantable rêve que le
temps finira par nous faire oublier."
Elle embrassa à plusieurs reprises son cher désespéré, puis elle laissa
retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller, et s'abandonna à une
méditation pleine de confiance en l'avenir.
Immobile, presque honteux de sa défaillance, le malheureux jeune homme
s'efforçait silencieusement à se ressaisir. Quand il releva la tête, se
jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mère,
cédant à la douce réaction qui résultait de la joie et de la quiétude
qu'elle éprouvait, s'était endormie profondément. Cela acheva de lui
rendre toute son énergie. Peut-être la Providence avait-elle voulu lui
faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui éviter une scène
de désolation plus déchirante que la première. Il résolut d'en profiter
en s'éloignant sur-le-champ. Il effleura d'un long baiser le front de
sa bonne mère, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle
semblait lui sourire, puis il sortit précipitamment de la chambre et
s'en alla, aussi vite qu'il était venu, sans regarder autour de lui,
sans voir personne.
--Comment! déjà? fit le commandant stupéfait.
--Est-ce que je ne vous avais pas donné ma parole?
--Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien pressé. Sans manquer à
ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprès de ta mère.
--Ma pauvre mère!... Après une scène de larmes où j'ai senti un moment
mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de désespoir
pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si
heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son réveil pour la
quitter à jamais. Elle s'était endormie en songeant avec bonheur que je
ne me séparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je
n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une
prière à vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible.
Le commandant observait ce jeune homme avec étonnement, et malgré lui,
ses yeux se mouillaient de pitié et d'admiration.
--Et si je te faisais grâce?
--Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en
même temps vous feriez grâce à ma pauvre mère.
--Allons! tu es décidément un brave garçon, et tu ne méritais pas de
tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je
t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta
mère, et aime-là toujours bien.
En même temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les épaules,
et le poussait doucement dehors.
--C'eût été vraiment dommage, dit-il à ses officiers en se retournant.
Victor ne courut pas, il vola à Belleville. Heureusement sa mère dormait
toujours, mais d'un sommeil qui semblait péniblement agité. Il n'osait
pas la réveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire
partager sa joie.
Tout à coup, elle se dressa en criant:
--Victor!... mon enfant!... grâce!... grâce!... Ah! tu es là, fit-elle
en s'éveillant. C'est bien toi? En même temps elle le palpait et le
serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de
baisers.--Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par
dire, je rêvais qu'on allait te fusiller.
C'eût été, en effet, grand dommage qu'on l'eût fusillé, ce petit
communard malgré lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus
distingués de notre armée d'Orient.
NOTES.
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
2 17. =les arrêta net=: _stopped them short_.
2 18. =francs-tireurs=: the _guerrillas_, independent military detachments
waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to
the commanding general. The word _franc-tireur_ is used for the
_individual_ as well as for the _corps_ to which such individual
belongs.
3 2. =ornière=: _rut_; here, _excavation_.
4 16-17. =ils en feraient une bouillie, une pâtée=: _they would make
mince-meat or a pie out of him_.
4 21. =histoire de rire=: _matter of laughing; just to amuse themselves_.
6 5-6. =n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles=:
_hearing nothing but the dull gnawing in his stomach_.
7 1. =qui le crispa=: _which made him shudder_.
8 25. =nom d'un nom=: a softened form of an oath.
9 3. =chamarré d'or=: _covered with gold lace_.
9 19. =agenda de commerce=: _a drummer's note-book_; as though he were
jotting down an order for merchandise.
10 10. =un aïeul=: here, _an old man_.
L'ONCLE SAMBUQ.
11 7. =trois-mâts=: _three-masted schooner_.
11 14-15. =un verre de mastic passé en contrebande=: _a glass of mastic
which had been smuggled into the country_.
12 9. =un oncle d'Amérique=: a common phrase, denoting a rich person or
an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all
Americans are enormously rich.
12 21. =cabanon=: _hut_.
12 25. =fouillis=: _confusion_.
12 28. =censée=: _thought, intended_.
13 11. =pecaïre=: a Provençal expression, which can here be rendered _dear
me_. It is a universal exclamation in the south of France to denote
surprise, pity, joy, or almost any other emotion.
13 16. =quoique ça=: _nevertheless_.
13 19. =de but en blanc=: _without any preliminaries, point blank_.
13 28. =aïoli=: a Provençal dish, composed of oil, garlic, and codfish.
13 29. =bouillabaisse=: a sort of fish chowder, with garlic; it is the
national dish of the inhabitants of Marseilles.
14 1. =voir un peu de quoi il retourne à ce New York=: _just see what is
going on in that big New York_. Notice the disdain expressed by the ce;
compare with the scornful use of _iste_ in Latin.
14 11. =Manche=: _the English Channel_, well named _Manche_, from its
sleeve-like form.
14 26. =sous-commissaire=: _assistant purser_.
14 28. =escogriffe=: _sharper_.
16 3. =fourbu=: _worn out, tired to death_.
16 10. =filer=: _to spin_, then _to spin along, to run fast_.
17 7. =topez là=: _let's shake on it_.
17 10. =leur=: cf. note on p. 14, l. I, _ce_.
L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
18 7. =que je vous donne telle quelle=: _which I'll tell you just as it
is_.
18 10. =moblot=: _soldier of the mobile_. The _mobile_ is the reserve
force of the French army, called under arms in case of war, and then
only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to
the front. The _moblots_ go to battle only as a last extremity, when
regular troops no longer exist.
18 16. =vieux jeu=: _of the old school_.
19 7. =cela me serrait le coeur=: _the thought of that made my heart
ache_.
19 11. =pension=: _boarding school_; the word also signifies _a boarding
house_.
19 20. =jouaient aux billes=: _were playing (at) marbles_.
19 24. =un échappé des contes d'Hoffmann=: _as if he had escaped from one
of Hoffmann's stories_. Hoffmann, a German writer of fantastic stories,
was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822.
19 27. =gaillard ayant fait campagne=: _robust, independent-looking
fellow, who had been through the war_.
20 19-20. =me les sciait à mi-cuisse=: _sawed into the middle of my
thighs_.
21 6. =je l'ai pas mal oublié=: _I have forgotten most of it_.
LA CHARGE DES MORTS.
22 4. =tourné=: _flanked_.
26 1. =s'ébranla=: _got under way_.
26 15. =emballés=: _running away, on a mad gallop_.
26 29. =débâcle=: _rout, confusion_.
27 8. =tintant le glas=: _sounding the death knell_.
LE PETIT HOMME ROUGE.
29 8. =torrent=: _flood, swarm_; both the living and the dead are here
meant.
29 17. =Tuileries=: in ancient times the site of brick yards or a tile
manufactory; later the very center of Paris and occupied by the
magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during
the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid
out as a park.
30 13. =Suisse=: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy
character and reliability, entrusted with royal guard duty from early
monarchical times; hence the word _Suisse_ has come to mean _royal
guards_.
30 14. =maréchaux=: the royal title of _maréchal_, now extinct in the
French army, was the highest office in the gift of the king.
30 19. =en culs de bouteilles=: _rounded like bottle ends_.
32 6. =escaliers en vis=: _winding stairway_.
32 7-8. =et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées=:
_and which stopped before the walled-up opening of old doors_.
32 24-25. =des chausses à trousses=: _balloon breeches_.
32 25. =casaque tailladée=: _slashed loose coat_.
32 25-26. =coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante=: _his
head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it_.
33 19. =je suis étrangère=: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of
Austrian blood.
LA BATAILLE DE FROESCHWILLER.
35 2. =qui vient de fournir une longue traite=: _who has just ridden a
long distance_.
35 14. =il piqua des deux=: i.e. _des deux éperons_; _he dug both spurs
into his horse_.