Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Ma

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DIX CONTES MODERNES

_DES MEILLEURS AUTEURS

DU JOUR_

EDITED BY

H. A. POTTER, A.B.

HEAD TEACHER, GIRLS' HIGH SCHOOL

BROOKLYN, N.Y.

WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES

FOR RETRANSLATION

[Illustration: colophon; International

modern

language

series]

GINN & COMPANY

BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON

COPYRIGHT, 1900, BY

H. A. POTTER

ALL RIGHTS RESERVED

314.11

=The Athenæum Press=

GINN & COMPANY PROPRIETORS

BOSTON U.S.A.

PREFACE.

The following collection of short stories contains material which is

absolutely new; the stories are from the pens of the most popular

writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be

given them by all who are interested in French.

The collection, as a whole, gives an excellent example of the French

language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly

easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in

preparatory schools and to first-year students in the higher

institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual

grammatical difficulties and to explain the historical references.

At the end of the volume are to be found free adaptations in English of

the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and

freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as

such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability

to turn his English thoughts into French. According to the editor's

experience nothing equals such translations, based upon known texts, and

often repeated until they are learned; nor has any better way been

found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by

easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance

of the French language.

H. A. P.

CONTENTS.

PAGE

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS _Guy de Maupassant_ 1

L'ONCLE SAMBUQ _Paul Arène_ 11

L'HISTOIRE LA PLUS DRÔLE _Jacques Normand_ 18

LA CHARGE DES MORTS _Henry de Forge_ 22

LE PETIT HOMME ROUGE _François de Nion_ 29

LA BATAILLE DE FROESCHWILLER _Ernest Daudet_ 34

LE MAUVAIS ZOUAVE _Alphonse Daudet_ 46

UN MARIAGE _Ernest Laut_ 51

POUR LE RUBAN _Montjoyeux_ 60

PAROLE D'HONNEUR _Jean du Rébrac_ 66

DIX CONTES MODERNES.

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.

PAR GUY DE MAUPASSANT.

Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se

jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec

peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il

avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,

nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il

adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait

désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever

tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la

bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux

dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au coeur une

haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les

canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les

baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette

arme rapide pour défendre son gros ventre.

Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son

manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux

siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route.

S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et

les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les

dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque

argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles

faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute

l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait

le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.

Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé

en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement

explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme

dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée

que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les

arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de

francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,

s'élança en avant, la baïonnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu

qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le

saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en

comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un

troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé

plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds

joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans

une rivière.

Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de

lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et

il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.

Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.

Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec

précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de

branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu

du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre

au milieu des hautes herbes sèches.

Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et

des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.

Tout redevint muet et calme.

Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.

C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des

feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs

en battit à grands coups pressés.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à

songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son

armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer

l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances

qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait

plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter

les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à

la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette

perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger

tous les jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le

territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons

lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son coeur

frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des

Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles

et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien

gardée. Prisonnier! Quel rêve!

Et sa résolution fut prise immédiatement:

--Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais

il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et

par des terreurs nouvelles.

Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des

images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son

casque à pointe, par la campagne.

S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un

Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le

massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs

pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des

vaincus exaspérés.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés,

sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une

heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé

contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous

ronds et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde

le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier

parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il

entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans

les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,

s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait

entrer dans sa chair.

Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.

La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait

plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans

les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire

s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme,

le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il

écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il

s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.

Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à

travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un

soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés

soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.

Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du

ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des

champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim

aiguë.

Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon

saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.

Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et

se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il

établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,

combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires.

Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le

passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail

dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en

lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.

Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit

sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.

Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit

village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!

Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un

grand château flanqué de tourelles.

Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien

que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de

ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil

fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.

L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.

Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle

entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il

se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis

des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son

cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se

glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand

corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse

et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le

village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois

paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule,

et il replongea dans sa cachette.

Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé,

et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le

château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui

lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.

Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une

forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre

brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,

qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant

au coeur une audace désespérée.

Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la

fenêtre.

Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une

bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous

les regards suivirent le sien!

On aperçut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit

tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée

tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte

du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et

passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec

la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,

toujours debout dans sa fenêtre.

Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et

s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme

un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il

écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des

pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet

tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits

sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied

des murs, des corps humains sautant du premier étage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château

devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit

à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être

interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux

mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des

paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,

gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever

à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et

se déblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouché.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;

puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des

hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son

uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux

se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans

ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des

choses et des faits.

* * * * *

Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres

du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.

Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et

parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe

d'acier.

Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres

seules brillaient encore au rez-de-chaussée.

Soudain, une voix tonnante hurla:

--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres

s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,

envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux

cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter

Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le

culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la

tête.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé,

et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied

sur le ventre en vociférant:

--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "_Ya,

ya, ya_."

Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité

par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs

s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!

Un autre officier entra et prononça:

--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été

blessés. Nous restons maîtres de la place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!"

Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:

"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,

emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes

hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains."

Le jeune officier reprit:

--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel répondit:

--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de

l'artillerie et des forces supérieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit

en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par

six guerriers, le revolver au poing.

Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait

avec prudence, faisant halte de temps en temps.

Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont

la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.

La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le

casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes

levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille

au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.

Le colonel hurlait:

--Veillez à la sûreté du captif!

On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter

Schnaffs jeté dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.

Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis

quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en

levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires

frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.

Il était prisonnier! Sauvé!

* * * * *

C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six

heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête

des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.

L'ONCLE SAMBUQ.

PAR PAUL ARÈNE.

A force de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son

héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort

Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire.

La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir

de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts

américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une

vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais

compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de

l'embellir.

Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un

matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut

l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il

l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse,

dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta

avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un

particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq

disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.

Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende.

D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq

disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le

matelot:

--Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette. Dis-leur de ne pas

s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne

perdront rien pour attendre!...

Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que

celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.

Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux

ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations,

des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce

qu'un oncle d'Amérique doit posséder.

Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les

voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des

portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un

ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au

vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des

tomates et des pelures d'oranges.

Les Tréfume, eux, patientaient:

--Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est

pas nous qui le presserons....

Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique

ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils

avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte

de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de

l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins

suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un

pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on

le reconstruirait, à la même place, après l'héritage.

Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque;

tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux

ingénus.

Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait, une lettre arrive

de New-York, portant le timbre de l'ambassade.

Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux

amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts

qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille.

Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de

billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de

décès de Pierre Sambuq.

--Alors il est mort?... dit la femme.

--Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se

fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq,

en se forçant un peu, on arriva à le pleurer.

La femme reprit:

--Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage.

--Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en

blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable.

Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au

premier jour.

Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas

d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se

berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des

malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq.

L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le

soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la

bouillabaisse sans parfum.

Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le

voyage.

--Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps,

mènera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je

sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il

retourne à ce New-York!

Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose

importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans

la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.

Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante

humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer.

Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu

verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir

cette invention des marées.

Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son

peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons,

l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une

admiration presque religieuse.

De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et

s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de

l'énorme hauteur des vagues.

La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher

à New-York, que vers la fin de la traversée.

Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son

affaire--l'héritage de l'oncle Sambuq--au sous-commissaire, un

compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme

l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se

débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands

escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls.

--Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent

New-York comme leur poche.

Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron

Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à

l'arrière, sur le promenoir, dans l'étroit couloir des cabines, et

cherchant un moyen de lier conversation avec eux.

Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois

que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main:

--Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par

hasard...

Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague

qui avait l'air d'être de l'anglais.

--Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait

Tréfume.

Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.

Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de

cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le

sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur,

répondit:

--Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je

parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre

détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons,

se sera déguisé en Marseillais.

Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent

s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le

bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont

pour admirer le panorama de la rade.

Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû,

dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler

incognito.

--L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de

l'ambassade?...

C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier

d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées,

essayait pour la millième fois d'obtenir un renseignement. Mais allez

donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde

parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie

que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller

mourir ailleurs.

Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est

bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper

les cheveux et la barbe.

--Monsieur! monsieur!...

L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron

Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a

les jambes longues, mais Tréfume les a solides.

--Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me

rendrait pas le service de me dire où il faut aller?...

L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues,

Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une

semelle.

Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar.

Patron Tréfume l'a suivi:

--Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par

hasard...

L'Américain est devenu tout pâle.

--Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de

scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin.

--Voilà qui va bien! pense Tréfume.

Mais l'Américain continue:

--Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous

entendre?

--Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on

peut toujours s'entendre entre braves gens.

--Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs

en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale

qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la _Bretagne_

lèvera l'ancre. Car la _Bretagne_ part ce soir, et vous partirez avec

elle. Est-ce dit?

--C'est dit!

--Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus.

Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta

pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en

avoir assez de leur New-York.

Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.

Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard,

Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à

l'hôpital.

Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail

ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse,

quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café

Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont

décidément le premier des peuples.

L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.

PAR JACQUES NORMAND.

L'histoire la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous

m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des

histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle

est la plus drôle?

Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je

vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.

C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris

comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre

quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du

siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma

poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon

patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!)

j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié

non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?...

de la supériorité scolaire de nos ennemis.

Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que

nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au

collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en

Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître

mot de la langue de Schiller et de Goethe. Je me mis courageusement à

étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir

faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je

pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès,

recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à

me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or,

aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le

coeur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand,

récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus

pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de

là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On

avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même.

Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas

plus.... En route pour la pension Davisson!

Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je

fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une

cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit

ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au

ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.

Le Dr Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre,

pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des

contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me

regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande

barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.

--Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M.

X....?

Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux

et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de

Gulliver à Lilliput.

--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture...

et...

Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire:

"Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant,

a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune

Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"

J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces

gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du

docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville

où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus

encore, le vainqueur du mien?

--Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en

riant: "Je vous promets d'être bien sage."

Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."

* * * * *

Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande

classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais,

américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier

banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes

jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté.

Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part.

(J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas

donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle

de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant

les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."

Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait

l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_

du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le

second qui allumait la pipe.

M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la

dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal.

C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables.

J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très

convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et

je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me

faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.

LA CHARGE DES MORTS.

PAR HENRY DE FORGE.

I.

Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée

russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui

commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux

quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.

Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement

établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il

fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne

voulaient pas se trouver enveloppés....

Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la

marche en avant sur Plewna pût être continuée.

Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui

occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du

Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut,

qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour

principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le

dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.

Le prince Rouknine savait cela.

Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers

Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il

comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait....

Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus,

qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.

Froidement il lui dit:

--Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos

chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie

ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la

trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez

dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre

vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre

grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai

prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe

doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.

Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.

C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux

comme un regard de femme.

Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots:

--La cloche sonnera!

II.

Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se

cabraient furieux, l'écume aux dents.

Serge Frithiof leva le bras.

Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla

au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.

Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en

avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé

leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et

formidable du galop des chevaux.

Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les

plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler,

eurent un frisson.

Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête,

chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de

sang le long des maisons.

Mais les Cosaques étaient décimés.

Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit

effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis,

confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à

un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie

pourrait tirer.

Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite!

Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et

voilà que la mort l'épargnait.

--L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince

Rouknine.

Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait

de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit

à quelques cavaliers?...

Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les

compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres

jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.

Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu

d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées,

avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des

morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant

sanglant de Mahomet.

Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible

spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui

allait être un champ de déroute.

Serge restait silencieux, très sombre.

Il avait au coeur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant

contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée

traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son

front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus

avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:

--Nous allons continuer la charge!

Se tournant vers ses hommes, il ajouta:

--Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et

vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les

corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.

Un frisson parcourut les rangs.

Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres,

profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment

d'hésitation.

--Faites! répéta l'officier froidement.

Les Cosaques obéirent.

Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble,

par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres

sanglants pour les dresser sur les étriers.

La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient

montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse

besogne.

--A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu

reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient

plus.

Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur

place, en tête des rangs.

--Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.

--Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils

cavaliers!

Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les

nôtres!

III.

L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de

Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença.

Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats

russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement

surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée

qui approchait.

Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et

firent feu sur toute la ligne.

Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs,

ceux qui vivaient!

Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables!

Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les

chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.

Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait

venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles

sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans

un cri?

En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes

héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait

croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui

arrivait!

Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas

à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs

abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant.

Ce fut alors une épouvantable débâcle.

La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin.

Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna

et vit que son escadron était là, presque entier, dans son ordre

habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient

toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles

restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume.

La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les

courroies des lances étaient solides.

Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna,

tintant le glas....

IV.

La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été

faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs

positions.

Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit,

comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant

pour sauver le reste de l'armée.

Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et

d'exploits, pleura.

Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il

avait le coeur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux

Cosaques,--et sa joie de vaincre était mêlée de douleur!

Il déboucha sur la grande place du village.

Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille,

comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!

Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge

Frithiof à leur tête.

La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de

ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des

reflets étranges.

Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général.

--Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.

--Vous avez donc pu charger? demanda le prince.

--Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il

s'était retranché!

--Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine?

--Tous mes hommes!

En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.

--Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là,

debout sur leurs chevaux?

--Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort!

Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des

chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes

qui se balançaient aux mouvements des montures.

LE PETIT HOMME ROUGE.

PAR FRANÇOIS DE NION.

C'est le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi,

son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre

cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore--à l'heure lointaine

où j'écris ces lignes,--je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout,

méconnaître la réalité.

Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un

torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme

l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes

sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une

pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au

niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des

injures.

L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!

Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des

Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV.

Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son

palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs

délabrés.

--Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.

Et Marie-Antoinette lui répondait:

--Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus

difficiles que lui.

Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la

Reine m'appela et me dit:

--Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne

saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée

que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces

ténèbres contre les jours de Sa Majesté.

* * * * *

Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du

Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si

ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un

grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce

bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à

travers le palais sombre.

Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut

depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre.

Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la

Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore

les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers,

en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui

tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme

en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que

les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.

--Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.

Et elle daigna ajouter:

--J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les

oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.

--Oh! madame, m'écriai-je.

Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.

--Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares

séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.

Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour · 第 1 / 6 段