l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous
arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille,
de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre
ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de
toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de
Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_;
Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_
ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur
accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et
trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance
il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les
brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de
Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin
broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de
Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le
relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui
disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre
invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci;
faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées;
dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps
et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est
commandé et ne répliquez pas.
Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux
et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce
costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce
n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des
femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en
réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous
apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et
un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le
jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions:
Bravo.
Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa
Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant
les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'√¢me_.--Si
nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque
doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres
doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison
pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_;
le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée,
environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin
_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire,
dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de
suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un
point à observer dans la reliure des Livres.
Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un
libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature
originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé
que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile
Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut
se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent
voir.
La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps,
des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges;
les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une
habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des
Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien
ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix
si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des
Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres
modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou
les parchemins antiques.
Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou
séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins,
introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons,
ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même
provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez
toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant,
une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement
les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les
autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments
sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des
dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime
par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé
dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de
Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces
cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos
chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour
_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là
ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de
comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style
professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir
décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces,
des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette
manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce
pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu
marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées,
gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style
n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont
trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous
songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de
demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant
les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de
n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il!
[Décoration]
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RESTIF DE LA BRETONNE
ET SES BIBLIOGRAPHES
L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui,
quel sera son sort demain?
Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
ses derniers jours étaient enveloppés.
Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
[4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes,
où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans
la plus profonde insouciance.
Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les
parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris,
exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas!
abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
infortunés.
L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à
la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
nouveau leur grande morale si variée.
Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad
posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En
s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées
des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour
ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses
contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait o√π les
savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son
époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du
passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants
de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix
aujourd'hui.
Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la
mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce
fécond littérateur[5].
[5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II,
pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850)
avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
Bretonne.
Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le
spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs
articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
publia cinq ans plus tard[6].
[6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
_Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître
une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7].
[7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les
Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de
Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le
cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les
Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de
Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en
1 vol. in-12, 1852.
Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif,
ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier
mis en roman par un rare poëte.
Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes,
mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif
de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à
rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant
pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles
reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière
du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer
dans les plus fières bibliothèques.
L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats
même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée
un moment ternie du père du _Pornographe_.
Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs
parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement
ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire
Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
conditions suivantes:
«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze
parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8,
et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée
(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et
encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.»
20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
[8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède
aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de
son grand parent.
L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et
avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de
tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal,
outre _la description raisonnée des collections originales, des
réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_,
contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
curieuses et les mieux étudiées.
Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages,
trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière;
il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
sur l'écrivain du _Paysan perverti_.
M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice
annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne
doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif
et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui
laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et
l'érudition.
Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même
quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où
cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer
que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des
mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils
contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle
miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les
bibliophiles et les érudits.
L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la
chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que
oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France
qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux
ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les
Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les
_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées
Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à
prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne,
dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si
confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la
lecture aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos
jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus
étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus,
ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour
que nous lui consacrions ces quelques lignes.
[Décoration]
[Décoration]
LE CABINET
D'UN EROTO-BIBLIOMANE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
SÉNÈQUE.
Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive
gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque
enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion
que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers,
vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves,
pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
disait-il au libraire, ou bien: ¬´N'oubliez pas, en gr√¢ce, ce que vous
savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher
cependant;--je repasserai bientôt.»
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane
bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être
singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule
m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement
dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à
part.
Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux
talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le
monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur
un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux
dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du
souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné
par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais
sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet
tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était
agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des
mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui
brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses
joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie
d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples
paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas»,
reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de
couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent,
l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y
montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait
à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà
disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et
d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui
et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que
son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses
grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au
dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous
les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir
assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se
rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il
stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de
l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu
libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la
Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux
de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont
ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma
puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le
destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à
souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes,
brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis
m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo
exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude
parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant
avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de
Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la
tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse,
je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le
plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux
Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu
s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était
venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que
l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en
toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller
son attention et mieux affermir ma voix:
--Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande,
murmurai-je, afin d'engager la conversation.
--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
laisser-aller de tête et de bottine.
--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire
ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui
empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à
lui-même;...cependant Gungl's.
--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_
est une œuvre toute d'harmonie.
--Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec
laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec
une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
courage et fis un nouvel effort.
--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle
ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces
mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si
séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si
gracieuses de style.
Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je
continuai:
--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de
Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant
de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.
--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs
pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes
alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance!
Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le
meilleur Pleyel du monde.
--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la
conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles
ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels
que Boucher, Watteau...
Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard,
ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et
spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du
nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a
tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.