jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse
derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques,
aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux
Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à
tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de
corps de l'immortalité.
Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une
chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à
lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter
toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que
le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui
semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux
ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de
Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux
finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit
Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire
Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole
vénitienne en vue de La Piazzetta.
Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe
dans quelques villes de province o√π il fouille, remue, bouleverse les
rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont
chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du
dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont
on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes
de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des
Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit
Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses
connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands
Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage
d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou
plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des
prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel
enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à
travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de
vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient
s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les
bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers
auteurs qui l'accompagnent.
Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il
ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets
retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit
Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver.
Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de
bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe
familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne
humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de
Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des
enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce
omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré
loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux
champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à
cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la
lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un,
qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates
hivernales sans les avoir même déballées.
Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des
Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_.
L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se
servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à
l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de
tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec
ingratitude ces amis des temps néfastes.
[Décoration]
[Décoration]
LES PROJETS
D'HONORÉ DE BALZAC
Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les
mains du talent.
RIVAROL.
Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par
un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant
sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire
s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la
lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est
morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus;
c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot
des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses
feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres
l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est
mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes,
ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros
survit et prête à la légende.
Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les
portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du
romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont
on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après
Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un
pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux
familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à
tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique
contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en
essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de
son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y
eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un
style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger
la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le
retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure,
largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands
côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent
peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance
qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne
la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac
dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté
Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de
ses larmes.
La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque
production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une
_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi
utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour
l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de
grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de
catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos
dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
[3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un
savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de
S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable
érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à
achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très
prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de:
_Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac_.
Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges
idées qui se sont produites et développées sous son crâne
effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il
arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la
Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré
se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le
jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de
longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer;
puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de
compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à
son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une
lettre à sa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui
procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un
Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée,
avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de
Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste
entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût
voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin
et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de
Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en
voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du
Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la
_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_,
et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle
fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie
Militaire_.
De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de
projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le
Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de
Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a
été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur
d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter
au Théâtre des Variétés.
Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac
paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en
entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il
écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur:
«J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas
le confier à la diligence.»
_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans
l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce
titre, une √¢me de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la
conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa
jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce
sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au
couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé
huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le
Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris
moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode
dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis
à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez
content de moi.»
Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se
plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes
fugitives!
Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous
occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_,
et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans
son ensemble.
Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans
suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les
Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_,
puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_.
Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue
du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_.
Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les
œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux
Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un
Ministère_.
Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait
dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats
de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les
Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font
défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici
tous les titres des Œuvres militaires projetées: _L'armée
Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée
assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en
Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les
Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de
France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_
et _Le Corsaire Algérien_.
Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de
Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en
manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le
Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une
Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire:
_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et
un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du
XIXe siècle_.
Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons
pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé
tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets
et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé
pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos
caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par
notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils
valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne
compte du reste.
[Décoration]
[Décoration]
VARIATIONS
SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la
sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces
cartonnages.
Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces
lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de
satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en
_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie
blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à
chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre,
frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour
ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_,
_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_
du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de
saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les
retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les
robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc
Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une
platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend,
que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin
Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit
volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_.
L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux
est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du
Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre
que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or,
l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours,
froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en
ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à
compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres
qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin
ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure
pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre
du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé
charmant des causeries intimes.
Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui;
ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever
à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure.
Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la
commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la
gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions
voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est
là leur grand défaut.
On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_,
soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de
couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie
ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du
genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient
les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres
polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là,
se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces
demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le
spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps
sur le chemin du convenu et du ponsif.
Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu
le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en
faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant,
vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le
voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se
remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé
à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se
reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à
voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en
posséder une semblable.
Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de
chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues fl√¢neries, on flatte
de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su
assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau
porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en
veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle
de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à
_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en
Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes
de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice.
Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière
pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_
habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et
les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature,
l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux
_Œuvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour
les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres
d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le
noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste,
les _Œuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de
bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les
Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne.
Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de
là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée
divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin
l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment
l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité,
son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier
la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les
maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs;
celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de
délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent
individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré
avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome
père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient
rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme
Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art;
elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le
monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme,
en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie
empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à
cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses
de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme
chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité
que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le
consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être
pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute
l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à
la toilette d'une femme.