ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure,
lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui
demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses
dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un
Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et
un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret,
de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses
livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une
reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque
de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon
le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus
grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de
Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre
Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la
morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas
blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il
deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement
affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.
III
L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit,
Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en
livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il
mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis
qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans
cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les
_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard
en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le
_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de
Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Œuvres
d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_,
_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à
Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le
Chevalier de la Triste Figure_.
_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille
volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes
in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux
héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau
regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III,
de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable.
Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut
empressé d'aller toucher la rente!
Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères
publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille
francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense;
la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui
l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_
riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre
la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec
sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste,
et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie
moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à
autre aux soirées de la salle Silvestre.
Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil;
il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante.
Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse,
était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions
elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les
bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer
aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et
biens.
Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi
les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et
à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il
en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges
gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne
avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier,
la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare
satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au
brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste
pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube,
non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les
couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses
exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un
portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans
celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou
en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille
choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de
recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il
tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe....
magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et
que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met
en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est
question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point
cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un
ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium
sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas
dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_
soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le
livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume
relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son
argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin,
Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant,
croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé,
dans l'état primordial de sa brochure.
CONCLUSION.
Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons
pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de
nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle
réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui
servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos
perdreaux font à mes joues.»
[Décoration]
[Décoration]
SIMPLE COUP-D'ŒIL
SUR
LE ROMAN MODERNE
Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.
JOB, XXI.
I
Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout
heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à
lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un
d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de
sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au
chapitre final, o√π triomphait sa cause.
C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le
ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert
tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez
lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu
votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de
lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous
veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
de ses peines.
Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en
souvenez-vous?
Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets!
Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de
l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec
lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous
preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous
passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant
sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien
fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait
vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
II
Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un
à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le
Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et
l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires;
Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des
manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et
_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des
portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les
lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur
le _chemin de Damas_ de la littérature.
Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos
délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous
prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un
scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique,
nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus
bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous
ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau,
dans les égouts des villes.
III
Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là
graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si
féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron
difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses
fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils
ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de
chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons
les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien
aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers
et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les
pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou
la _Sagesse_ du Sieur Charron.
IV
Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_
les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons
découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle
Ecole_.
Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le
Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et
montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent
en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique,
la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron
a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les
cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes
ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots,
Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le
théâtre.
Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il
devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême
et verd√¢tre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs
larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une
douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et
digne, regarde sans comprendre.
V
Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions
inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient
parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le
public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il
était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la
vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour,
dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper
les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
société.
--«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en
mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel
affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos
œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble
commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et
Daudet.
Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être
considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre,
correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui
flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés.
Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans
ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses
_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses
craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que
font aujourd'hui ses successeurs.
Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se
montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau,
les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent
les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la
première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres
d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux
parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
VI
Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable
incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois
lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les
productions remarquables si discutées aujourd'hui.
Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et,
dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir
l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de
faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait
vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse
promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste
du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse
naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une
peinture immorale.
[1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces
détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs
agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les
septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert
fixa son œuvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher
aujourd'hui!
Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau,
_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation
d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une
tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres,
signées des noms les plus connus.
Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette
admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle
restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et
admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine
époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale,
nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_,
_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et
_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et
vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la
fougue de son tempérament.
Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et
moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et
amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_,
_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir,
comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef
d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire
quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur
Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant
d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la
plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand
sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous
dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor,
supra crepidam_.
VII
_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau.
Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait
le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue;
dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis
Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force
morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du
Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons
pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous
eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas
dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par
la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
Comment cela?
Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer
des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens
plus la force.... que ce serait beau, cependant!
Enfin, que feriez-vous?
_Un Roman par Dépêches._
[Décoration]
[Décoration]
LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS
Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.
MONTAIGNE.
_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des
perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile,
regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les
ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains
paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies,
quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile
des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les
recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son
cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si
parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement
relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la
ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le
retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de
quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures
les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La
valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement,
minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et
charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_,
ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il
considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes
de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte
de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là,
bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et
des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a
le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries
qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi,
les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et
faire un tri avec discernement.
Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus
loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà
trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre
d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de
rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa
_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou
l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les
Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de
Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon
esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien
à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier....
Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je
craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur
les attache au rivage.
Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est
pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne
_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T.
Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable
Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui
commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement,
Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de
l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La
Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne
et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer
satisfait.
Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait
Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de
_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc
des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin
Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le
Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur
rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en
plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le
raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit
l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_
tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions
vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de
l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on
cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui
nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se
dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau
ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin
littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France
dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à
suivre tous ces caractères mélangés.»
[2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et
son _Lycée_.
Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier
et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du
spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un
livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au
contraire.