La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le

pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures

du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à

peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées

entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et

horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu

momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut

considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos

parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et

fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce

tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades,

madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la

solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions

extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et

un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques

passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un

chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des

Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin

enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de

notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une

historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite

au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le

bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre

chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si

ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de

l'amour permis_.

Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le

monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie

de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De

Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et

critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem

nupti√¶ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:

Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe

brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était

retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture

des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.

Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se

rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans

cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le

seuil depuis si longtemps.

Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les

yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus

ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés

soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante

beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc

garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à

barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un

coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une

jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au

coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les

verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion

et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher,

faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de

porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.

Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle

rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire

enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté

de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la

démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.

La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit

mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de

ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant

des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel

trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses

souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis

baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur

naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe,

dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère

pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose

alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras

nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux

ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se

crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder

avec rage de la vitalité de ses sens.

Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide

comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à

Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire

les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement

arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et

d'avoir été l'asymptote.

Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une

séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que

s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il,

dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._

[Décoration]

Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les

confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en

le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.

Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?

[Décoration]

LES QUAIS EN AOUT

_Ballade des Bouquineurs._

Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de

soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais,

les bouquinistes sont somnolents. Les passants font h√¢te vers leurs

affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le

front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes

admirablement transparentes, passent en voitures découvertes;

d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé

municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche

aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.

Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes,

on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de

l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les

cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques

bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre

sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.

* * * * *

La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres.

Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard

pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat

brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.

Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers

en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous

ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement,

majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la

redingote.

Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine

poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit

comme un casque classique, les arbres roux et gris√¢tres semblent

asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun

transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques

bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre

sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.

[Décoration]

[Décoration]

LES CATALOGUEURS

Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui

croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a

donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède

pas à tel érudit.

SÉBASTIEN MERCIER.

N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet

du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la

Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.

_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le

vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé

employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute

remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible,

monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_

Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien

concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il

en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque

le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la

Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de

Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de

Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la

_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un

Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane

_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des

livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et

d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.

La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la

passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie

dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du

Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:

_C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature

Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,

Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,

Et ne les voit jamais que par la couverture._

Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque

synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond

Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et

Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des

nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard.

Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et

l'on nous comprendra.

Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et

Bibliophile?

Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons

très volontiers:

¬´Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les

entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis

à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le

Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les

regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou

le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane

avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»

Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur

d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien,

procédons nous-même autrement:

Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non,

et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile

catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce

l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le

brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur

semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu,

non, mille fois non.

Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur

marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire

une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil,

la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le

type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et

inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au

XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et

Choudard-Desforges.

M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme,

l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils

soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis;

celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi

d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la

veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles,

c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la

substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer

que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des

_Catalogueurs de Livres_.

Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent

des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou

d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles

rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de

les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de

Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours

serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide,

car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur

quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois

indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est

parfois impuissant.

I

_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa

fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs.

Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et

ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à

honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur

d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et

fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition

gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les

illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au

cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un

gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le

voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.

Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations

actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il

raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a

su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des

ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille

bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave

d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des

maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction

éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule

dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit

de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il

n'achète pas, il place son argent.

_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues

le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne

aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.

Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête

haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air,

au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la

reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du

_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de

critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:

_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic,

Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin

du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas

dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.

_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant

sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de

son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne

peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine

familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.

_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y

met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une

opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et

ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats;

d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète

toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir.

La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des

Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec

opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il

en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité,

à son catalogue, _à sa vente_ enfin.

_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il

aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit.

Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite

ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances

superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de

gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.

.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à

grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant

que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le

moins fou.

II

Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au

vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,

_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme

distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration

des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses

inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans

le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin

honnêtement passé sa licence.

_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel,

avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance

qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès

son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la

haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère

de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses

paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il

sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de

ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.

Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle

miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le

moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le

_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre

Schœffer.

_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur

la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel:

«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que

_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance

sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres,

parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile

au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux

reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat

que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres,

donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de

l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._

Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les

Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du

Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge

taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne

saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le

premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas

l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni

tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur

les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités

par Burmann, Gr√¶vius et Gronovius, plus loin, les collections dites:

_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les

ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière,

Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes

serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de

Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de

Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les

_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de

Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de

Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et

_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De

l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux

_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions

d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode

pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.

_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai

mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de

ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et,

s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont

les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent

dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins

reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas

le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous

à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il

achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue

furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il

dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains

humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se

cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si

grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité,

il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il

succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui

décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:

_Ce qu'apprend ou lit Théodore

N'a nul rapport à son devoir,

Mais en récompense, il n'ignore

Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._

Caprices d'un Bibliophile · 第 3 / 8 段