pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures
du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à
peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées
entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et
horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu
momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut
considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos
parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et
fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce
tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades,
madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la
solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions
extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et
un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques
passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un
chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des
Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin
enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de
notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une
historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite
au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le
bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre
chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si
ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de
l'amour permis_.
Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le
monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie
de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De
Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et
critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem
nupti√¶ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:
Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe
brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était
retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture
des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se
rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans
cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le
seuil depuis si longtemps.
Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les
yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés
soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante
beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc
garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à
barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un
coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une
jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au
coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les
verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher,
faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de
porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle
rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire
enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté
de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la
démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit
mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant
des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel
trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses
souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis
baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur
naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe,
dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère
pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose
alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras
nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux
ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se
crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder
avec rage de la vitalité de ses sens.
Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide
comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à
Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire
les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement
arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et
d'avoir été l'asymptote.
Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une
séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que
s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il,
dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._
[Décoration]
Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les
confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en
le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.
Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?
[Décoration]
LES QUAIS EN AOUT
_Ballade des Bouquineurs._
Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de
soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais,
les bouquinistes sont somnolents. Les passants font h√¢te vers leurs
affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le
front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes
admirablement transparentes, passent en voitures découvertes;
d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé
municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.
Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes,
on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de
l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les
cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
* * * * *
La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres.
Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard
pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat
brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers
en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous
ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement,
majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la
redingote.
Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine
poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
comme un casque classique, les arbres roux et gris√¢tres semblent
asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun
transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
[Décoration]
[Décoration]
LES CATALOGUEURS
Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui
croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a
donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède
pas à tel érudit.
SÉBASTIEN MERCIER.
N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet
du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la
Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le
vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé
employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute
remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible,
monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_
Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien
concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il
en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque
le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la
Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de
Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de
Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la
_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un
Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane
_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des
livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et
d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la
passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du
Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
_C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
Et ne les voit jamais que par la couverture._
Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque
synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond
Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et
Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des
nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard.
Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
l'on nous comprendra.
Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et
Bibliophile?
Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons
très volontiers:
¬´Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les
entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis
à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le
Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les
regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane
avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur
d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien,
procédons nous-même autrement:
Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non,
et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile
catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce
l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le
brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur
semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu,
non, mille fois non.
Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur
marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire
une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil,
la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le
type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et
inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au
XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et
Choudard-Desforges.
M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme,
l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils
soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis;
celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi
d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la
veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles,
c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la
substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer
que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des
_Catalogueurs de Livres_.
Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent
des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou
d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles
rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de
les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de
Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours
serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide,
car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur
quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois
indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est
parfois impuissant.
I
_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa
fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs.
Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et
ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à
honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et
fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition
gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les
illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au
cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un
gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le
voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations
actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il
raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a
su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des
ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille
bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave
d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des
maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction
éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule
dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit
de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il
n'achète pas, il place son argent.
_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues
le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne
aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête
haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air,
au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la
reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du
_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de
critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:
_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic,
Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin
du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas
dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.
_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant
sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de
son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne
peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine
familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y
met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une
opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et
ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats;
d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète
toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir.
La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec
opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il
en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité,
à son catalogue, _à sa vente_ enfin.
_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il
aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit.
Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite
ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances
superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de
gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à
grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant
que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le
moins fou.
II
Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au
vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,
_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme
distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration
des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses
inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans
le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin
honnêtement passé sa licence.
_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel,
avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance
qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès
son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la
haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère
de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses
paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il
sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de
ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle
miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le
moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le
_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre
Schœffer.
_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur
la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel:
«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que
_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance
sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres,
parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile
au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux
reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat
que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres,
donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de
l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._
Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les
Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du
Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge
taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne
saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le
premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas
l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni
tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur
les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités
par Burmann, Gr√¶vius et Gronovius, plus loin, les collections dites:
_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les
ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière,
Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes
serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de
Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de
Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les
_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de
Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de
Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et
_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De
l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux
_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions
d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode
pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.
_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai
mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de
ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et,
s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont
les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent
dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas
le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous
à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il
achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue
furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il
dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains
humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se
cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité,
il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il
succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui
décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:
_Ce qu'apprend ou lit Théodore
N'a nul rapport à son devoir,
Mais en récompense, il n'ignore
Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._