Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels

raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est

montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui

fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil,

il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il

leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des

merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce

sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider

artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.

Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses

amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne

résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle

habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du:

_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du

_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à

quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur

tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa

missive.

Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable

flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés,

émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins,

les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une

entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé

un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa

plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et

puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un

_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet

tendre et persuasif est immanquable.

Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est

étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on

ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant

d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de

livres n'en accuse pour le succès de sa victime.

L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...

_Et le Renard encore a trompé le Corbeau._

Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de

celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute

par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la

porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses

sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit,

ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il

sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son

nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte

à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une

douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module

le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le

cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va

commencer.

Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux,

du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il

verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans

une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à

s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les

tailles; c'est un jongleur émérite.

Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande,

Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est

lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé

de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus

rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique,

verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques

publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de

ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le

rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il

implore!

Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le

cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.

«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque,

Dieu! le ravissant petit bijou!»

Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur

ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.

¬´O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce

sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous

coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il

vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de

telles merveilles?»

Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le

propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable

moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède

enfin?

* * * * *

Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si

joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du

livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il

aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et

bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai

bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop

souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à

un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix.

Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il

quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands

restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait

griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence

quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en

quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se

produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les

hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes

de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à

l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop

nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie,

vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de

passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses

poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et

renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures,

photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des

bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.

* * * * *

Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le

Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait

les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à

personne._

[Décoration]

[Décoration]

[Décoration]

LE VIEUX BOUQUIN

ESSAI MONOCHROME

_Nunc victi, tristes._

VIRGILE.

Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment

cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien,

sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux

Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la

bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de

fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi!

Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de

vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides

jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont

rongé!

Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes

_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords

flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé

en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et

ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a

conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes

de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler

pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans

l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches

brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que,

mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes

_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout

enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis

majestueusement, dans ton justaucorps de veau p√¢le, du perron de la

_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, o√π,

de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant

de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais

si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés

d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux

aridités noueuses d'une pression de Savant!

Les années ont enterré les années, les amants de la première heure

ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu

es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de

la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard

hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion

fiévreuse de ses recherches.

D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après

tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits,

d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait

longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de

piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines

typographiques, corrigées par une main toute paternelle!

Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes

grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont

recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit

d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité,

conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul

Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console;

dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route;

ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle √¢me, chuchote bien bas au savant

qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à

tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une

lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment

cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien,

sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux

Bibliophiles rougissent.

[Décoration]

[Décoration]

LE LIBRAIRE DU PALAIS

ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE

_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA.

On est instruit de cent choses qu'il

faut savoir de nécessité et qui sont de

l'essence du bel esprit.

MOLIÈRE.

_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._

LE LIBRAIRE

Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre?

Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces

sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma

boutique, que pourrois-je vous proposer?

L'AMATEUR

Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la

mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde

les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du

ragoust, du piquant et de l'enjoué.

LE LIBRAIRE

Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand

bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou

encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos

_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la

_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_,

comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de

nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.

L'AMATEUR

Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force

des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et

tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai

cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander.

LE LIBRAIRE

Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais

dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié

en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de

Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes

peines à me procurer.

L'AMATEUR

La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix;

mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je

ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque

personnage de marque qui vous le paiera honnestement.

LE LIBRAIRE

Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le

veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M.

Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _C√¶sar_

et son _Tacite_.

L'AMATEUR

Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles

sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs

qu'elles pensent traduire.

LE LIBRAIRE

Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous

présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du

Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse

_Pucelle_, de...

L'AMATEUR

Oh! oh! je vous en rends gr√¢ce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces

pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour

certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver

mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans

esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez

bâiller à la seule pensée.

LE LIBRAIRE

Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits

tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique

et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.

L'AMATEUR

Quels sont vos livres d'histoire?

LE LIBRAIRE

J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles

impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le

_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de

Perefixe_.

L'AMATEUR

_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma

Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le

Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande;

c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi

également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le

Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne

particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils,

que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces

volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe

agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de

Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse

Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.

LE LIBRAIRE.

Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur

peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est

loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune

lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et,

tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces

du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de

Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et

de plusieurs autres.

L'AMATEUR.

Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point

d'autre manière?

LE LIBRAIRE.

J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent

les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien

entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des

_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de

Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_?

j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des

_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de

M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M.

de Lignières_, contre la _Pucelle_.

L'AMATEUR.

Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout:

comment les eustes-vous?

LE LIBRAIRE.

Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M.

Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.

L'AMATEUR.

Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça,

fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_?

LE LIBRAIRE.

Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne

sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme

qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_.

L'AMATEUR.

Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La

_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et

je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il

y a quelques mois.

LE LIBRAIRE.

Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir

d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_?

L'AMATEUR.

Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous

déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.

LE LIBRAIRE.

Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux

livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos

prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants

et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que

ceux d'aujourd'hui.

L'AMATEUR.

Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais

qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?

LE LIBRAIRE.

Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air

des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne

sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...

L'AMATEUR.

Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes

s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir

quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je

vous manderay de mes nouvelles.

LE LIBRAIRE.

Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous

témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.

_L'Amateur salue et se retire._

LE LIBRAIRE, seul.

Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le

monde, et que leurs connoissances sont estroites!

_Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,

On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,

Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,

Il a pris un faux air, une sotte hauteur._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;

Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._

[Décoration]

[Décoration]

UN EX LIBRIS MAL PLACÉ

HISTOIRE D'HIER

Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.

Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue,

comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre

Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le

voyant passer.

Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il

paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?

Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!

Que dit-on alors?

On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre

d'autrui.

Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que

j'entends ce vilain propos.

L'histoire est adorable.

Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.

Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de

la _Chronique scandaleuse_.

Peu importe, je serai discret.

Vous m'en donnez l'assurance?

En toute loyauté.

C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence

donc:

Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand,

sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains

comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant,

derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux

bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes

fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue

redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à

larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse

quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le

Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de

tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate

littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de

manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend

quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans

le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve

le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse

_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de

Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou

_l'Euripide en lettres majuscules_.

La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?

Impatient! Daignez au moins écouter.

Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses

_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies

savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est

président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il

adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro,

il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front,

il soupire et s'endort.

Tout cela ne me dit pas?

De gr√¢ce, une minute! nous arrivons au fait.

Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et

Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement

au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses

succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent

trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,

fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à

troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette

longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce

buisson.

Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de

mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque

d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il

subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure.

Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque

anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse

compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie,

l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans

ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il

taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais,

hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de

notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à

peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota

souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du

vivant de son mari, l'étude enterra son époux.

Caprices d'un Bibliophile · 第 2 / 8 段