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et n'a pas été harmonisée.
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CAPRICES
D'UN
BIBLIOPHILE
TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:
500 sur papier vergé de Hollande.
50 sur papier Whatman extra-fort.
(_Numérotés de XI à LX._)
10 sur papier de Chine.
(_Numérotés de I à X._)
10 sur papier de couleur.
(_Non mis dans le commerce._)
2 sur parchemin choisi.
[Décoration]
DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.]
CAPRICES
D'UN
BIBLIOPHILE
PAR
OCTAVE UZANNE
[Décoration]
PARIS
_LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_
ÉDOUARD ROUVEYRE
1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
1878
[Décoration]
PRÉFACE
AU LECTEUR
Sunt bona, sunt qu√¶dam mediocria, sunt plura mala;
Qui legis h√¶c, aliter non fit, Avite Liber.
MARTIAL.
_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier
siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout
l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous
devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules
thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter,
pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est
difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de
vanité._
_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à
une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du
livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles
coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se
réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses
craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir
sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans
la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient
son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer
le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant
dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de
lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que
deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La
préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce
terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant.
_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien
distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose
quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait
Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit
subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations
éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des œuvres
mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont
filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière
produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux,
hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême:
ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._
_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de
Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages
d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la
pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à
froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur
de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades
_bibliographiques, rien de plus._
_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre
s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un
jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste
du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de
revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un
frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de
faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en
seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance
marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce
jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous
faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle
esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise,
pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique,
est_: Vogue la galère!
[Illustration: signature d'Octave Uzanne]
Paris, 15 février 1878.
[Décoration]
UNE VENTE DE LIVRES
A L'HOTEL DROUOT
_Ma Bibliothèque aux Enchères._
Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes
songes.
J. J. ROUSSEAU.
I
Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir
pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs
tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée,
dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre
tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les
diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux,
misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et
j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas,
cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre
discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe
de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour
dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené,
tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.
O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur
la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or
de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner
l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il
vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne
d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections
d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort
railleur des enchères.
Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives,
vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers
le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus
nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre
pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à
l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et,
tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des
beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre
de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.
C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon
âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu
mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.
II
Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué
au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du
dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une
fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule.
Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le
laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle
énergie.
Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil
qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement
alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un
œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous
les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le
retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des
choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.
Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce
soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux
et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma
Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble
faix, et la vue de mes livres me rasséréna.
Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté,
splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient,
semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait
dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
du Bouquin.
Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je
me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à
analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus
volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile
vibrèrent avec intensité.
«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous
possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare
est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le
cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes
amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»
Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer
ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus
d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et,
prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin
blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de
minuit.
Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un
essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.
III
Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand
mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le
spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables
petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très
décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et
marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je
m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des
tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des
faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un
bric à brac étonné de se trouver réuni.
Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la
face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard
pontifiait.--Je m'approchai.
¬´Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec
tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile,
l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la
beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»
Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes
Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand
à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez
ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas
par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce.....
Adjugé.»
Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire,
puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix
de Me Oudard reprenait de plus belle: ¬´une fois, deux fois, vu,...
non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on
renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
Adjugé.
Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me
rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour
au distributeur qui passait.
Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des
catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les
lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu
tendre d'un assez copieux in-8º:
¬´CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et
curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La
plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes.
Provenant de la Bibliothèque de M..._»
Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le
_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent
aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon
corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir,
et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai
vers la salle no 6 o√π la vente devait avoir lieu.
IV
La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un
passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également
encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un
tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.
Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un
jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres,
la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons
emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je
reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi
douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible!
mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies
vertes de la salle rendaient encore plus belles?
Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors
des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide
inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier,
appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même
haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison!
Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait
s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer
spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
entendre sans proférer un son.
J'examinai la salle.
Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes
sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux
ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le
visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la
pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de
St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur
des bouquinistes parisiens.
Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand
complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon
catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.
L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant
de M. L... rompit ce silence.
¬´No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont
la collection est surtout remarquable!»
«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris,
Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._»
«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par
Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie.
Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées
d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150
francs.»
Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le
clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand
bourdonnement parcourut l'assistance.
On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand
dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED.
R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan
d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la
voix délicate et timide d'une femme.
V
Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une
filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon
impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la
salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je
n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.
Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère
petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et
de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin
d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE
LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse.
J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui
cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et
le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte,
une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à
bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard
les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée,
soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à
être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon
profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de
chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument
rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et
prêts à dévorer mes Romantiques.
Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la
nomenclature du catalogue.
VI
Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de
mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice
Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un
général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était
grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de
l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire
voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on
entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés,
mes amis se regardaient effarés.
Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait
entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus
altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite
voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait
crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt
francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que
j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne
pouvais-je la découvrir?
Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose
singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des
_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois
curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de
chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez
_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les
_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de
la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de
Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit
500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre
contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment
disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé
pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites
dans mon cœur de Bibliophile.
VII
Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais
arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres,
XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à
fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes
séries numérotées séparément.
La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe
siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque,
et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable
collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe
siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la
quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres
contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à
J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa
quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser
aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les
jours précédents?
J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un
misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes,
plus étouffantes et plus amères.
Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille
du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais
même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques
minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux;
j'étais anéanti.
Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement
la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je
pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait
assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec
des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la
communication de son catalogue.
Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure gr√¢ce du monde, il
me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale
impatience je faillis lui arracher.
VIII
Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue
de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux
s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme
héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_,
in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de
ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement
reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10
francs...!!!
Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS,
_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582,
1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_
sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du
Bibliophile Lyonnais sur le verso.
5 francs! oh les barbares!
J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des
prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis
en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me
serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus
forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres
vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous
moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement
défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur
une pile de volumes qu'un portefaix sans √¢me emmagasinait.
IX
Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante
de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le
cr√¢ne.
Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur
ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les
tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes
persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel
bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement
de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants
et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de
Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses
toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus
réjouissant.
Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là,
sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et
jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes
heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente
affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
imagination agitée!
Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de
mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les
compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire
Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon
cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.
Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je
revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son
amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.
Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé,
dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit
in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE,
cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier
avant que de m'assoupir.
X
Mais la petite voix de femme, me direz-vous?
Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,...
la petite voix de femme... à qui diable la supposer?
Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que
si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes,
nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous
lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le
nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse
qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...
[Illustration: Mademoiselle Vanité.]
[Décoration]
LA GENT BOUQUINIÈRE
_Esquisse parisienne_
Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je
répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un
homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_.
P. L. (bibliophile Jacob.)
O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce
brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et
distraite qui se meut, va, vient, marche, court et fl√¢ne dans les
rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué
quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains
hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les
autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve,
leurs pas trop h√¢tifs qui les devancent?
Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris
pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se
plaisent à en relever les annotations et à en compter les
culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent
pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du
Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le
même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la
curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le
pont Saint-Michel et le pont Royal.
Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome
singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts
fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie,
c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden
délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs,
des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs
ombragés de feuilles manuscrites.
Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière
trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des
jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le
cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la
maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront,
_rar√¶ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un
_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes
parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent
leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches
mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve
ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui
se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours
debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans
l'√¢me.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes
en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés
dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent
tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:
_C'est la gent bouquinière!_
De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à
leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif
et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à
eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un
volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de
poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec
délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées
des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés
dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.
L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur
un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier,
et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les
regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine
du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents,
bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec
un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient
d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable,
empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le
lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses
bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son
siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin,
semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.
Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions
dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but;
chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste
jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les
_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_,
les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les
outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du
libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les
_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition
dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets
de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle
Mars.
Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra
soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur
l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années
chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas
sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_
et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de
_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des
deux Indes, de Raynald_.
Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien
n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus
complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints
par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent
_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_,
_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils
avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches
vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.
Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu
de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves,
ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense
bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues
passées.
Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles
larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant
précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression
de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.
«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton
existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu
auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es
digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras
débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te
bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»
* * * * *
O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui
bouquinent, bouquinent, bouquinent:
_C'est la gent bouquinière!_
[Décoration]
[Décoration]
LES GALANTERIES
DU SIEUR SCARRON
_A Madame la Baronne de X***_
Saint-Louis en l'Isle,
Paris.
Paris, 1er janvier 1878.
La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an
dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous,
chère petite Baronne?
C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis
XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit
écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si
la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon
côté.
C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne;
ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil
fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de
suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin
bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment
glisser.
N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants
diables roses de votre mignonne cervelle?
Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée
de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on
n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et
monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du
promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les
concierges disséquaient la générosité des locataires.
Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers
moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum!
que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances!
Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les
tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me
frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et
lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un
rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés
et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
attitude fut plus décente.
Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces,
c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et
de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de
malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les
anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure
blonde brillait, avec des reflets de bronze p√¢le; et puis, votre grand
salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses
lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi,
j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me
fusse mis à _Crébillonner_ avec vous.
Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez
vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation
d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre
l'enfer du jour de l'an.
Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un
délicat service de Saxe à portée de la main.
¬´Un nuage de lait? me disiez-vous.
¬´--Mille gr√¢ces?
«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la
conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais,
tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»
Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les
saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_,
ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de
la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une
fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms
d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours
de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à
damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la
tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me
lançâtes cette renversante apostrophe:
¬´Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
¬´--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron
enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la
vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le
ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce
petit fagoteur de rimes.»
Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et,
gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
¬´Quel est le volume de Scarron que je lisais?
¬´--_Le Roman comique_, parbleu!
¬´--Fi donc!
¬´--_Le Typhon?_
¬´--Point.
¬´--_Le Virgile travesti?_
¬´--Nenni.
¬´--_Jodelet duelliste!_
«--En aucune façon.
«--_Les Épistres chagrines?_
¬´--Pouvez-vous le penser?
¬´--_Les Nouvelles?_
¬´--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les
vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»
«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer,
à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»
Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille
des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous
tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et
maîtrisant mon émotion, j'écoutai.
A MADEMOISELLE DE LENCLOS
Estrennes
_O belle et charmante Ninon,
A laquelle jamais on ne répondra: Non,
Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
Tant est grande l'authorité
Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
Ce premier jour de l'an nouveau,
Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
De quoi vous bastir une Estrenne;_
_Contentez-vous de mes souhaits,
Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine
Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.
Je souhaite donc à Ninon
Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
Force gibier tout le carême,
Bon vin d'Espagne, gros marron,
Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._
Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques,
quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_!
j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable
magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me
reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les
petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le
Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Ch√¢tre
et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux,
Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais,
dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois
femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais
environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors
ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel
gaulois.
Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient
repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le
temps jadis.
Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre
vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire,
murmurant faiblement en cadence:
O belle et charmante Ninon...
Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs,
c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la
mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses
d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant,
discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller
l'ombre de tous nos chers poëtes.
Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois
heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens
disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez
pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler
dans la pièce voisine.
L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon
triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint
plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que
d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de
maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que
vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos
côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier
sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri
par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon
cœur et mon esprit.
Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies,
souvenez-vous-en!
Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable,
ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre
grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une
causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles,
petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex
libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
demanderiez-vous gr√¢ce;
O belle et charmante Ninon,
A laquelle jamais on ne répondra non!....
[Décoration]
[Décoration]
LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA
_Periit fides et ablata est de ore eorum._
JÉRÉMIE VII.
Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique
que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du
libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur
bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte,
le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux
fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un
fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.
Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons
d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.
D'o√π vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre
déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus
rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète
infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu
partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses
avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de
terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus
la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur
plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré
de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.