[En marge: Le but principal de cette courte campagne est atteint, et

si on n'a pas obtenu un résultat décisif la faute n'en est pas au

maréchal Masséna.]

Masséna continuant sa retraite, laissa dans Ciudad-Rodrigo le reste du

convoi destiné à Alméida, plus quelques grains ramassés pendant le

mouvement de l'armée, assura ainsi à cette place quatre mois de

vivres, renouvela et renforça sa garnison, rentra enfin à Salamanque,

pour y donner du repos à l'armée, et pour la réorganiser. Avec son

obstination ordinaire, et en conformité de ses instructions, il

voulait ne pas perdre les Anglais de vue, et descendre sur le Tage

avec eux s'ils faisaient mine de se diriger sur Badajoz. Pour le

moment, bien que très-peu secondé par ses lieutenants, il avait

atteint son but, qui était de sauver les places de la frontière

espagnole en les ravitaillant ou en les détruisant, de retenir et de

contenir l'armée anglaise, de l'empêcher d'envoyer la plus grande

partie de ses forces en Estrémadure, et, tout en l'attirant dans le

haut Beira, de lui ôter le désir de pénétrer en Espagne. Ce but si

compliqué, le maréchal Masséna l'avait en effet atteint, car

Ciudad-Rodrigo qui nous suffisait était approvisionné pour quatre

mois, Alméida qui nous était inutile ne rentrait aux mains de l'ennemi

que démantelé, et les deux journées de Fuentès d'Oñoro avaient causé

aux Anglais une telle impression, qu'ils ne songeaient guère, du moins

tant que le défenseur de Gênes et d'Essling était présent, à pénétrer

en Vieille-Castille. Quant à la bataille de Fuentès d'Oñoro elle-même,

acte principal de cette dernière période, ce qu'on en peut dire, c'est

que si Masséna avait vu trop tard le côté faible de la position de

l'ennemi, s'il avait perdu la journée du 3 mai en attaques inutiles

sur Fuentès d'Oñoro, celle du 4 en reconnaissances tardives, il avait

enfin discerné le vrai point d'attaque, chose que tant de généraux

n'aperçoivent ni au commencement ni à la fin des batailles, c'est que

le 5 il avait agi avec une justesse de vues et une vigueur de

caractère admirables, et que si dans cette troisième journée Reynier

avait été plus entreprenant devant Alaméda, si Drouet eût voulu

emporter Fuentès d'Oñoro en y employant tout son corps d'armée, si

Loison eût marché plus vite et plus directement au véritable but de

ses mouvements, si les misères de l'étiquette n'avaient retenu la

garde impériale, les Anglais auraient essuyé un sanglant désastre! Il

faut ajouter que malgré toutes ces faiblesses, malgré tous ces mauvais

vouloirs, si le maréchal Bessières n'eût pas apporté au dernier

instant de nouveaux obstacles au succès, si Masséna eût obtenu pour le

lendemain 6 à la pointe du jour les munitions dont il avait besoin,

il pouvait encore, surmontant par sa constance la constance anglaise,

détruire la fortune de lord Wellington, devant lequel devait succomber

plus tard la fortune de Napoléon!

Masséna rentra donc à Salamanque pour attendre le jugement qu'on

porterait à Paris de ses opérations. Il ne lui manquait plus après

toutes les bassesses dont il avait été témoin que d'encourir la

disgrâce de son maître. Il n'en savait rien, mais il n'était pas loin

d'y compter. L'amertume de son coeur et sa connaissance des hommes ne

le disposaient pas à espérer beaucoup de justice.

[En marge: Événements qui se passent en Andalousie pendant que le

maréchal Masséna livre la bataille de Fuentès d'Oñoro.]

Dans ce moment, le compagnon d'armes auquel il venait de rendre un

grand service sans en avoir reçu aucun, qu'il avait délivré de la

présence de lord Wellington et de celle d'une ou deux divisions

anglaises, le maréchal Soult était beaucoup moins heureux encore, et

recueillait le prix des fautes commises par tout le monde dans les

funestes campagnes de 1810 et de 1811. Lord Wellington, à peine la

retraite du maréchal Masséna commencée, avait d'abord envoyé le corps

de Hill vers l'Estrémadure, et puis y avait ajouté divers détachements

dans l'intention de secourir la place de Badajoz, ou de la reprendre

par un nouveau siége, si les Français l'avaient prise. L'ensemble des

forces réunies de ce côté se composait de deux divisions anglaises

d'infanterie, de plusieurs régiments de cavalerie également anglais,

de plusieurs brigades portugaises, et enfin de troupes espagnoles, les

unes échappées de la Gevora, les autres sorties de Cadix. On pouvait

évaluer cette armée à trente mille hommes environ, dont 12 à 13 mille

Anglais, 6 mille Portugais de ligne, et 11 à 12 mille Espagnols. Elle

avait passé la Guadiana à Jurumenha, avait arraché la place d'Olivença

aux Français qui venaient de la conquérir, mais qui n'avaient pas eu

le temps de la mettre en état de défense, et qui s'en étaient retirés

en soutenant des combats d'arrière-garde désespérés, pour regagner

Badajoz. Une division anglaise avait investi Badajoz, où le général

Philippon s'était enfermé avec des vivres, des munitions, une garnison

dévouée de 3 mille hommes, et la résolution de ne rendre la place que

lorsque l'ennemi y serait entré de vive force. Le reste de l'armée

anglo-portugaise et espagnole, après avoir battu la campagne pour en

chasser les Français, avait pris position sur l'Albuera afin de

couvrir le siége. Le 5e corps, dont le maréchal Mortier, rappelé en

France, avait laissé le commandement au général Latour-Maubourg,

s'était posté un peu en arrière, attendant avec impatience un secours

de Séville, car resté tout au plus à 8 ou 9 mille hommes après le

départ du maréchal Soult, il se réduisait presque à rien depuis qu'il

avait fourni une garnison à Badajoz.

[En marge: Armée anglo-espagnole envoyée en Estrémadure pour reprendre

Badajoz.]

[En marge: Triste état du 5e corps réduit à quelques mille hommes

après avoir mis une garnison dans Badajoz.]

[En marge: Le maréchal Soult retourne en Estrémadure pour recueillir

le 5e corps et combattre les Anglais.]

Tels étaient les événements qui s'étaient passés en Andalousie pendant

que le maréchal Masséna livrait la bataille de Fuentès d'Oñoro et

faisait sauter Alméida. Le maréchal Soult ayant trouvé la sécurité

rétablie devant Cadix par la vigueur avec laquelle le maréchal Victor

avait repoussé les Anglais, et par le retour d'une partie du 4e corps

dans la province de Séville, avait prêté l'oreille aux cris de

détresse de la garnison de Badajoz, qui se défendait avec le plus rare

courage, et s'était décidé à revenir vers elle. Après avoir donné

quelques soins aux affaires de son armée, attiré à lui une partie du

4e corps, mis le maréchal Victor non pas en état de prendre Cadix,

mais de conserver ses lignes si on venait les attaquer, et fait

connaître de nouveau tant à Madrid qu'à Paris le besoin qu'il avait

d'être promptement secouru, il était parti le 10 mai avec 11 ou 12

mille hommes pour se réunir aux restes du 5e corps sur la route de

Séville à Badajoz. Il s'était mis en route à l'instant même où, comme

on vient de le voir, le maréchal Masséna rentrait à Salamanque.

Après avoir rallié le 5e corps qui l'attendait sous les ordres du

général Latour-Maubourg, le maréchal Soult se trouva à la tête

d'environ 17 mille hommes de troupes excellentes, parfaitement

disposées, et dans lesquelles il y avait 2,500 hommes de la meilleure

cavalerie. Il arriva le 15 mai à Santa-Martha en vue de l'armée

anglaise, qui s'était postée à quelques lieues en avant de Badajoz sur

les coteaux qui bordent l'Albuera. Quoique les Anglo-Espagnols

comptassent trente et quelques mille hommes et qu'il n'en comptât que

17 mille, le maréchal Soult n'hésita pas à les attaquer, car c'était

le seul moyen de sauver Badajoz, et de s'épargner l'humiliation de

voir tomber sous ses yeux cette place qui était son unique conquête.

[En marge: Situation de l'armée anglaise sur les hauteurs de

l'Albuera.]

Le maréchal Béresford commandait l'armée combinée, comprenant la

division anglaise Stuart, les trois brigades portugaises du général

Hamilton, et les troupes détournées du siége de Badajoz. Ces

dernières se composaient de la division anglaise Cole, et des troupes

espagnoles venues de Cadix sous les généraux Blake et Castaños.

Dix-sept mille Français de choix pouvaient bien tenir tête à 30 mille

ennemis parmi lesquels il n'y avait que 12 à 13 mille Anglais.

L'armée anglo-espagnole était établie derrière le petit ruisseau de

l'Albuera, très-facile à franchir. Elle avait sa gauche au village

d'Albuera, son centre, formé surtout d'Anglais et de Portugais, sur

des mamelons peu élevés, et sa droite, comprenant tous les Espagnols,

sur le prolongement de ces mamelons, mais un peu sur leurs revers, de

manière à être à peine aperçue. Les troupes tirées du siége de Badajoz

passant actuellement derrière la ligne anglaise, venaient lui servir

de prolongement et d'appui.

[En marge: Bataille de l'Albuera livrée le 16 mai.]

Le maréchal Soult prit le parti d'attaquer les Anglais le lendemain 16

mai au matin. Il plaça devant le village d'Albuera qui formait sa

droite et la gauche de l'ennemi, le 16e léger, avec une batterie de

gros calibre, pour canonner fortement ce village et y feindre une

attaque sérieuse. Mais c'est par sa gauche et contre la droite de

l'ennemi qu'il était décidé à tenter son principal effort. Il résolut

de porter deux divisions d'infanterie, les divisions Girard et Gazan,

au delà du ruisseau de l'Albuera, de leur confier la tâche d'enlever

rapidement les mamelons sur le revers desquels on commençait à

découvrir la droite des Anglais, de faire ensuite tourner ces mamelons

par sa cavalerie postée à son extrême gauche sous le général

Latour-Maubourg, de soutenir ce mouvement avec une réserve

d'infanterie sous le général Werlé, et quand on aurait ainsi culbuté

la droite des Anglais, d'emporter d'assaut le village d'Albuera, qui

était l'appui de leur gauche et que notre artillerie aurait d'avance

mis en ruines, et rendu presque impossible à défendre.

Le maréchal Soult espérait que les Anglais, attaqués surtout par leur

droite qui couvrait leur communication avec Badajoz, seraient plus

faciles à alarmer et à battre, et que battus dans cette direction leur

revers pourrait avoir de plus grandes conséquences.

Dès le matin du 16 le maréchal mit ses troupes en action.

Malheureusement il ne vint pas faire exécuter lui-même ses

dispositions sur le terrain, et il retint trop longtemps auprès de lui

le général Gazan, qui, tout en commandant une division, remplissait

les fonctions de chef d'état-major, et était l'un des officiers

d'infanterie les plus fermes et les plus expérimentés de l'armée. Il y

eut donc peu d'ensemble et de précision dans les mouvements. Le

détachement qui devait à notre droite inquiéter et canonner le village

d'Albuera se mit de bonne heure en position le long du ruisseau, et

commença un feu destructeur pour le village et pour les Anglais

eux-mêmes. Les deux divisions Girard et Gazan, formant une masse de

huit mille hommes d'infanterie, entrèrent aussi en action de bonne

heure, s'avancèrent en colonnes serrées, et passèrent le ruisseau, qui

n'était pas un obstacle pour elles, tandis que la cavalerie du général

Latour-Maubourg, opérant un mouvement allongé sur leur gauche,

menaçait la droite de l'ennemi. Par malheur, en l'absence des chefs,

un certain défaut d'entente dans les mouvements amena une heure

d'immobilité au delà du ruisseau, et laissa aux Anglais le temps de

porter le gros de leurs forces vers le lieu du péril. Enfin, le signal

de l'attaque étant donné, la division Girard gravit rapidement les

mamelons, suivie de la division Gazan, qui, au lieu d'être disposée un

peu en arrière de manière à pouvoir se déployer, était trop serrée

contre celle qui la précédait. La division Girard arrivait à peine sur

la hauteur qu'elle trouva l'ennemi y arrivant en même temps qu'elle.

Elle essuya de la part des Anglais et des Espagnols un feu si

meurtrier, que dans le 40e de ligne, qui formait son extrême gauche,

300 hommes furent atteints avec les trois chefs de bataillon, dont

l'un fut depuis le général Voirol. Néanmoins cette brave division

continua de se porter vigoureusement en avant, et renversa la première

ligne, composée d'Espagnols et d'Anglais. Une charge vigoureuse de

notre cavalerie déployée à la gauche de notre infanterie acheva de

culbuter cette première ligne. On y recueillit un millier de

prisonniers et plusieurs drapeaux. Mais au même instant le maréchal

Béresford avait porté vers sa droite tout le reste de la division

Stuart, et de plus la division Cole. Ces troupes s'avançaient les unes

déployées et en ligne, les autres formant potence afin de prendre nos

troupes en flanc. La division Girard se trouva ainsi accueillie de

front et de côté par les feux justes et bien nourris des Anglais. En

quelques minutes presque tous les officiers furent tués ou blessés. Il

eût fallu se déployer pour répondre à des feux par des feux, mais les

deux divisions françaises trop rapprochées étaient dans

l'impossibilité de manoeuvrer, et elles furent obligées de se replier

pour ne pas essuyer une fusillade aussi destructive qu'inutile. Le

général Gazan était survenu, le maréchal Soult également, et ils

essayèrent l'un et l'autre de rallier les troupes, mais il était trop

tard, et il fallut revenir en deçà du ruisseau. Par bonheur la

cavalerie Latour-Maubourg, accourant avec ensemble, et se déployant de

la manière la plus menaçante sur le flanc droit des Anglais, les

arrêta court. De son côté, le général Ruty ayant habilement disposé

son artillerie sur des mamelons qui faisaient face à ceux qu'occupait

l'armée ennemie, couvrit celle-ci de projectiles, qu'elle endura

froidement et longtemps sans oser nous poursuivre.

[En marge: Fâcheux résultat de la bataille de l'Albuera.]

[En marge: Caractère de toutes les batailles livrées contre les

Anglais.]

Les alliés perdirent par les boulets de notre artillerie presque

autant de monde que nous en avions perdu par leur feu de mousqueterie,

et virent le terrain presque autant couvert de leurs morts que des

nôtres. On se sépara donc après un seul choc, mais des plus sanglants,

les Anglo-Espagnols ayant près de 3 mille hommes hors de combat, et

nous environ 4 mille. Ainsi, depuis la bataille de Vimeiro, une sorte

de fatalité rendait la bravoure héroïque de nos troupes, leur habileté

manoeuvrière, impuissantes contre le froid courage des Anglais.

Ceux-ci prenaient position sur un terrain bien choisi, se bornaient à

y tenir avec fermeté, sans exécuter d'autre mouvement que de porter

sur le point menacé les forces que nos attaques décousues laissaient

disponibles; et nous, les abordant avec une vigueur incomparable, mais

sans ensemble, surtout sans suite, nous nous retirions sans bataille

perdue, mais sans autre résultat que des pertes d'hommes

considérables, et une sorte de dépit chez nos soldats qui pouvait bien

finir par se changer en découragement. Les batailles de Vimeiro, de

Talavera, de Fuentès d'Oñoro, d'Albuera, n'avaient pas présenté

d'autres vicissitudes. À Fuentès d'Oñoro toutefois les Anglais avaient

été bien attaqués, quoique tard, mais le génie du général ne faisant

pas défaut, c'était la bonne volonté des lieutenants qui avait failli.

Il n'y avait que deux combats, celui de Rolica, livré par le général

Delaborde, celui de Redinha par le maréchal Ney, où, sachant laisser

aux Anglais le désavantage de l'offensive, on les avait rudement

traités. Dans toutes les autres occasions, le défaut de calcul et de

suite avait rendu inutiles le courage, l'intelligence et l'expérience

de nos troupes. La fortune ne nous donnerait-elle pas un jour où le

mérite de nos soldats, secondé par les habiles calculs du général en

chef, nous vaudrait enfin la victoire si impatiemment attendue, et si

chèrement achetée? C'était là ce qui faisait tant désirer que Napoléon

vînt en personne commander l'armée française contre les Anglais. Qui

pouvait prévoir alors dans quelle occasion il les rencontrerait? Les

esprits clairvoyants, tout en commençant à concevoir de tristes

pressentiments, ne prévoyaient pas que ce serait dans un jour funeste,

où tout son génie ne pourrait pas suppléer à nos ressources

entièrement détruites!

[En marge: Le maréchal Soult prend position à quelque distance de

Badajoz, de manière à soutenir par sa présence le courage de la

garnison.]

Le maréchal Soult, privé de 4 mille hommes sur 17, ne devait pas

songer à se mesurer une seconde fois avec les Anglais. Il ramassa ses

blessés, et alla prendre position à quelque distance en arrière, de

manière à rester toujours une espérance pour la garnison de Badajoz.

Il écrivit sur-le-champ à Madrid, à Salamanque, à Paris, pour faire

connaître ses embarras au roi Joseph, au maréchal Masséna, à Napoléon.

Cependant bien qu'il n'eût pas débloqué la garnison de Badajoz, il lui

avait procuré un ou deux jours de répit, il lui avait donné la preuve

qu'on songeait à elle, et la confiance qu'elle serait secourue à temps

si elle se défendait bien. La mauvaise direction des attaques

commencées par les Anglais contre Badajoz ajoutait aux espérances

fondées qu'inspiraient le courage de la garnison, la fermeté et

l'habileté de ses chefs.

[En marge: Résumé des événements d'Espagne, et triste résultat des

campagnes de 1810 et 1811, sur lesquelles on avait d'abord fondé tant

d'espérances.]

Telle était la situation des affaires d'Espagne au mois de mai 1811, à

la suite des grands efforts tentés par Napoléon le lendemain de la

paix de Vienne. En Portugal, le maréchal Masséna, après la conquête

des places frontières, après une pointe jusqu'à Lisbonne, après six

mois passés devant les lignes de Torrès-Védras, avait été obligé de

battre en retraite, et pour ne pas laisser prendre sous ses yeux les

deux places qui étaient le seul trophée de cette campagne, venait de

livrer à Fuentès d'Oñoro une bataille sanglante et indécise, qui avait

suffi tout juste pour arrêter les Anglais, que d'abord on s'était

flatté de chasser du Portugal. De 70 mille hommes qu'il aurait dû

avoir, et qu'il n'avait pas eus, de 55 mille qu'il avait possédés

véritablement, il était réduit à 30 mille soldats, épuisés, irrités,

et ayant besoin d'une organisation entièrement nouvelle.

Au midi de l'Espagne, le maréchal Soult, après avoir envahi

l'Andalousie, occupé Cordoue, Grenade, Séville, presque sans coup

férir, était depuis quinze mois devant Cadix, où il n'avait fait autre

chose que d'élever quelques batteries autour de la rade, avait

conquis, il est vrai, la place de Badajoz en Estrémadure, mais, comme

le maréchal Masséna, était contraint à livrer une bataille sanglante

pour sauver cette unique conquête, qu'il courait le danger de voir

enlever sous ses yeux. De 80 mille hommes, il était réduit par les

chaleurs, par des marches incessantes, à 36 mille hommes au plus,

aussi fatigués que ceux de l'armée de Portugal, mais moins en désordre

parce qu'ils faisaient la guerre dans un pays riche où ils avaient

essuyé moins de privations, parce qu'ils avaient reçu aussi de moins

mauvais exemples de la part de leurs chefs immédiats.

L'armée du centre, sous Joseph, très-peu nombreuse, n'avait rien

exécuté de considérable, et avait suffi tout juste à maintenir les

communications avec l'Andalousie, à disperser vers Guadalaxara les

bandes de l'Empecinado, et à tenir en état de tranquillité la province

de Tolède. L'armée du nord n'avait cessé d'être tourmentée par les

guérillas des deux Castilles. Le général Bonnet avait combattu avec

une infatigable activité, avec une rare énergie les montagnards des

Asturies, et avait vu souvent toutes ses communications interrompues

tant avec les Castilles qu'avec la Biscaye. Le général Reille perdait

son temps et ses forces à courir après Mina dans la Navarre, et ne

parvenait pas même à protéger les convois. Une seule province offrait

des apparences de soumission, d'ordre, de repos, c'était l'Aragon, où

la longue résistance de Saragosse semblait avoir épuisé la haine des

habitants, et où la sagesse du général Suchet avait ramené les coeurs

fatigués par un grand désastre. Ce général, maître chez lui pour ainsi

dire, dans une province fermée où ne passaient pas les armées pour se

rendre en Espagne, avait pu régulariser l'administration, ménager le

pays, et satisfaire aux besoins de ses soldats. Ayant à vaincre non

les Anglais, mais les Espagnols, dans le genre de guerre, il est vrai,

qu'ils savaient le mieux faire, celui des siéges, il avait conduit sa

conquête pas à pas, et après s'être emparé de Lerida, de Mequinenza,

de Tortose, il se disposait à attaquer Tarragone, la plus difficile à

conquérir des places d'Espagne: mais toutes ses mesures étaient si

bien prises, qu'on était fondé à compter sur le succès. Cependant,

même dans cette région, un incident fâcheux venait de mêler quelque

amertume à la satisfaction qu'on éprouvait, c'était la surprise de

Figuères, qu'un commis aux vivres, Espagnol de naissance, avait livrée

à l'ennemi. La division de réserve destinée à la Catalogne avait été

envoyée sur-le-champ devant Figuères pour essayer de reprendre cette

forteresse.

[En marge: Malheureux état de la cour de Madrid, et voyage de Joseph à

Paris.]

Au triste tableau que présentent les événements militaires il faut en

ajouter un autre non moins affligeant, c'est celui de la cour de

Madrid. Joseph, enfermé dans sa capitale, n'ayant d'autorité que sur

l'armée du centre composée seulement d'une dizaine de mille hommes

valides, traité plus que légèrement par les commandants d'armée,

surtout par le maréchal Soult, qu'il accusait, à tort ou à raison, de

la plus noire ingratitude, Joseph, réduit à une sorte d'indigence

faute de finances, n'ayant pas même la consolation de pouvoir rendre

ses favoris heureux, car il n'avait plus rien à leur donner, désolé

par les rapports qu'il recevait de ses deux ministres envoyés à Paris,

entendant jusqu'à Madrid même l'écho des railleries de son frère, qui,

trop sévère pour ses faiblesses, ne lui tenait pas assez compte de ses

qualités réelles, Joseph, livré à un sombre désespoir, songeait

quelquefois à abdiquer comme son frère Louis, et flottant tour à tour

entre le dégoût de régner de la sorte, et la crainte aussi de ne plus

régner, avait demandé à se rendre à Paris, sous le prétexte des

couches de l'Impératrice. Napoléon, despote inflexible mais frère

affectionné, y avait consenti, en lui destinant un rôle honorable

pendant le séjour qu'il devait faire dans la capitale de la France,

celui de parrain de l'héritier de l'Empire, attendu en ce moment avec

une entière confiance dans la fortune. Joseph était parti en avril,

presque aussi affligé que si l'ennemi l'eût pour toujours chassé de sa

capitale. Voilà où en était au mois de mai 1811 l'oeuvre de Napoléon

en Espagne: c'était bien la peine de bouleverser l'Europe pour y

étendre son autorité par la main esclave et tourmentée de ses frères!

Pourquoi donc ces deux campagnes de 1810 et de 1811, desquelles on

s'était tant promis, avaient-elles si peu répondu aux espérances qu'on

avait conçues? Il est presque inutile de le dire après le sincère

exposé des faits que nous venons de présenter, et tout le monde le

comprend sans que nous ayons rien à ajouter à notre récit; pourtant

nous résumerons ici les réflexions que ce récit inspire, afin de

rendre la lumière plus vive en la concentrant!

[En marge: Causes générales et particulières de nos malheurs en

Espagne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 51 / 53 段