l'aurore. Loison s'ébranla pour marcher vers Pozo Velho, les divisions
Marchand et Mermet en tête, la division Solignac en réserve. Il avait
à sa gauche Montbrun avec 1,000 dragons et 1,400 hussards et
chasseurs. Montbrun voulut d'abord balayer les Espagnols de don
Julian, et lança contre eux sa cavalerie légère. Le général Fournier
prenant Nave de Avel par la gauche, le général Wathier le prenant par
la droite, chassèrent les Espagnols, en sabrèrent une centaine, et les
rejetèrent au delà du Turones. Après avoir exécuté ce mouvement
allongé, la cavalerie légère vint se réunir à Montbrun, et se ranger
sur les ailes de la réserve de dragons. Pendant ce temps, Marchand se
ployant par sa gauche vers le village de Pozo Velho, y dirigea la
brigade Maucune. Ce village, entouré d'un petit bois, était gardé par
les Portugais et par une partie de la division Houston. Les soldats de
Maucune abordèrent vigoureusement les Anglais, les chassèrent du bois,
les poussèrent sur le village, où ils entrèrent baïonnette baissée.
Ils y firent environ 200 prisonniers, et y blessèrent ou tuèrent une
centaine d'hommes. Les Portugais s'enfuirent en désordre; les Anglais
allèrent rejoindre la division Houston, qui se retirait lentement,
couverte par deux régiments de cavalerie, un hanovrien, un anglais,
appuyant sa droite au ruisseau du Turones, et sa gauche à la division
légère de Crawfurd qui accourait à son secours. La brigade Maucune,
poursuivant les Anglais au delà du village, trouva en sortant la
cavalerie de Montbrun qui s'avançait au grand trot après son
expédition de Nave de Avel. À l'aspect de la ligne anglaise, que
protégeaient deux régiments de cavalerie, Montbrun bouillant d'ardeur
n'hésite pas à entrer en action, et dirige la compagnie d'élite de ses
dragons sur la cavalerie ennemie. Cette poignée d'hommes commandée par
le capitaine Brunel s'élance bravement sur les escadrons anglais, et
les culbute sur l'infanterie de la division Houston. Cette charge,
exécutée sous les yeux des soldats de Montbrun et de Maucune, excite
dans les troupes une sorte d'enthousiasme, et elles demandent à
marcher, croyant déjà tenir la victoire. Montbrun veut alors charger
l'infanterie anglaise, qui se trouve sur un terrain favorable aux
manoeuvres de la cavalerie, mais qui est couverte par huit bouches à
feu. Il fait demander quelques pièces à la batterie de la garde, mais
celle-ci ne peut recevoir d'ordre que du maréchal Bessières, étiquette
des troupes d'élite déjà bien funeste à Wagram. Ne pouvant les
obtenir, Montbrun s'adresse à Masséna, qui, averti de cette
difficulté, se hâte de lui envoyer quatre pièces de canon.
Malheureusement il s'est écoulé une demi-heure pendant laquelle les
troupes françaises ont eu le temps de se dépiter, et les troupes
légères de Crawfurd celui d'arriver. Enfin Montbrun, pourvu de
l'artillerie dont il a besoin, s'avance sur la division Houston, ayant
en tête un escadron du 5e de hussards déployé pour cacher ses canons,
les dragons au centre, un escadron du 11e de chasseurs à droite, un du
12e à gauche. Il marche ainsi se faisant précéder par une centaine de
tirailleurs de la brigade Wathier, afin de provoquer le centre de la
ligne anglaise. En effet, le 51e d'infanterie anglaise s'ébranle pour
se porter en avant. Montbrun démasque alors ses pièces et le couvre de
mitraille, puis envoie sur lui les chasseurs qui étaient sur nos
ailes. Les deux escadrons lancés au galop rompent le 51e anglais, et
sabrent ses fantassins désunis. L'élan est donné, on marche sur la
division Houston, et, en continuant de la pousser devant soi, on la
sépare de son artillerie qu'on est près de lui enlever, lorsqu'en
approchant du ravin du Turones on essuie presque à bout portant le feu
d'une ligne de tirailleurs postés dans quelques enclos. Ce feu imprévu
et bien dirigé arrête nos cavaliers, et la division Houston, après
avoir perdu du monde, réussit à se retirer derrière le Turones, où
elle retrouve don Julian. Au même instant elle est remplacée sur le
terrain par la division légère Crawfurd qui s'est avancée en toute
hâte.
[En marge: Commencement de succès contre la droite des Anglais, et
grande probabilité d'une victoire décisive.]
Masséna voyant la droite anglaise entamée, et en partie déjà rejetée
au delà du Turones, ordonne au général Loison de faire avancer les
divisions Marchand et Mermet, pour que débouchant de Pozo Velho, elles
secondent l'effort de la cavalerie, et se portent aux environs de
Fuentès d'Oñoro, qu'elles doivent prendre à revers. Ce mouvement
continué avec vigueur, la droite des Anglais doit être renversée sur
leur centre, ainsi que l'a résolu Masséna. En même temps il profite de
l'élan extraordinaire des cavaliers de Montbrun, pour les jeter sur
Crawfurd, qui à l'aspect de notre cavalerie s'est formé en trois
carrés, avec de l'artillerie dans les intervalles de chacun des trois.
Montbrun ordonne au général Fournier de faire attaquer le carré qu'il
aperçoit à notre gauche par l'un de ses régiments légers, de fondre en
personne avec les deux autres sur le carré du centre, qui est le plus
considérable. Il ordonne au général Wathier de charger celui qui est à
notre droite. Lui-même il suit avec ses dragons le mouvement de la
cavalerie légère, prêt à l'appuyer lorsqu'il en sera temps.
[Illustration: Bataille de Fuentès d'Oñoro.]
Cette masse de cavalerie conduite avec une précision et une vigueur
admirables, s'avance sous une horrible mitraille, que vomit
l'artillerie placée entre les carrés anglais. Arrivés à portée de
l'ennemi, les hussards et les chasseurs partent au trot, puis chargent
au galop. En un clin d'oeil le carré de gauche est enfoncé.
Fournier pénètre lui-même dans celui du centre avec ses deux
régiments. Quinze cents hommes de l'infanterie anglaise se rendent, et
le colonel Hill remet son épée. Le carré de droite, protégé par un pli
du terrain, échappe seul à ce désastre, et ne peut être entamé par le
général Wathier. En ce moment de nouvelles décharges de mitraille
pleuvent comme de la grêle sur nos cavaliers. Le général Fournier,
dont le cheval est tué, tombe à la vue de ses soldats, ce qui produit
quelque émotion parmi eux. Les Anglais en profitent; une partie de
ceux qui s'étaient rendus s'enfuient, et recommencent le feu; les
autres, cependant, au nombre de quatre ou cinq cents, restent
prisonniers. Montbrun, apercevant les ravages de la mitraille, et
voyant venir sur lui toute la cavalerie anglaise, fait replier ses
chevaux-légers, de crainte de n'avoir pas assez de monde pour les
soutenir. Il demande à grands cris la cavalerie de la garde, et en
outre l'appui de l'infanterie.
[En marge: Les carrés anglais enfoncés par la cavalerie de Montbrun.]
[En marge: La garde ne voulant obéir qu'au maréchal Bessières, et le
6e corps s'étant trompé dans la direction à suivre, laissent Montbrun
sans appui.]
Témoin de ce spectacle, Masséna a déjà envoyé un officier pour faire
avancer les 800 cavaliers de la garde: même réponse qu'à Wagram!... La
cavalerie comme l'artillerie de la garde ne peut agir que sur un ordre
du maréchal Bessières, qu'il faut aller chercher on ne sait où, sur ce
vaste champ de bataille. La garde demeure donc immobile. L'infanterie,
mal dirigée par Loison, a donné trop à droite, comme si son unique but
était de prendre à revers Fuentès d'Oñoro, et si elle ne devait pas se
lier aussi par sa gauche à Montbrun, afin d'embrasser dans son
mouvement toute la ligne de l'ennemi. Elle pénètre dans les bois qui
entourent Fuentès d'Oñoro; elle s'y enfonce, en chasse les Anglais,
arrive au bord d'un ravin qui la sépare de Fuentès d'Oñoro, et se met
à tirailler inutilement contre les troupes de Picton, tandis que
Ferrey renouvelle son attaque de l'avant-veille.
[En marge: Profitant du temps perdu par les Français, la droite des
Anglais se reforme.]
Cependant les heures s'écoulent. Montbrun, resté sans l'appui de la
garde, sans celui de l'infanterie, n'a pu renouveler son attaque
contre l'infanterie anglaise, qui a profité de ce répit pour se
reformer et se remettre en ligne. Spencer, avec la première division,
ralliant les Portugais, est venu se placer à côté de Crawfurd, et
présente un front imposant, appuyé par une nombreuse artillerie et par
toute la cavalerie anglaise. Par sa gauche, il se lie à Picton qui
défend toujours Fuentès d'Oñoro, et par sa droite à la division
Houston qui est de l'autre côté du Turones.
À cet aspect, Montbrun, après avoir longtemps supporté les boulets et
la mitraille, abrite ses cavaliers derrière un repli du terrain, et
attend ainsi la reprise de la bataille pour renouveler ses exploits du
matin. Si dans ce moment Reynier, qui n'a qu'une division devant lui,
celle de Campbell, attaquait fortement Alaméda, si Ferrey franchement
secondé par Drouet avec tout le 9e corps, pouvait arracher Fuentès
d'Oñoro à la division Picton, déjà fort réduite en nombre, la bataille
serait gagnée, bien que le mouvement de la gauche des Français contre
la droite des Anglais ait été ralenti. Mais Reynier croyant avoir
devant lui des masses ennemies qu'il n'a pas, regardant la tâche de
gagner la bataille comme réservée à d'autres, se livre à
d'insignifiantes tirailleries. Ferrey attaque avec violence Fuentès
d'Oñoro, et secondé par deux régiments de la division Claparède enlève
les hauteurs au-dessus du village, mais, faute d'être soutenu par le
reste du 9e corps, est obligé de les abandonner. Loison, plein de
bonne volonté, mais égaré dans sa marche, et ayant tendu à droite au
lieu de tendre à gauche, est inutilement arrêté par un ravin qui le
sépare de Fuentès d'Oñoro.
[En marge: Masséna, réparant les fautes commises, prépare contre la
droite des Anglais une nouvelle attaque qui doit être décisive.]
C'est ainsi que s'écoule une bonne partie de la journée, et que les
brillants succès de la cavalerie et de la brigade Maucune demeurent
sans résultat. Mais l'invincible obstination de Masséna est là pour
tout réparer. Courant de Montbrun à Loison, il a reconnu la faute
commise. Il ordonne à Loison d'appuyer à gauche, vers Montbrun; il
fait avancer Solignac entre Loison et Montbrun, et se propose
d'attaquer à fond la droite anglaise, composée des divisions Spencer
et Crawfurd, des Portugais et de la cavalerie. Bien que cette ligne
soit formidable, il ne désespère pas de l'enfoncer avec les divisions
Marchand, Mermet et Solignac, avec l'héroïque cavalerie de Montbrun,
surtout l'ordre étant donné à Drouet de tenter un effort désespéré sur
Fuentès d'Oñoro, et à Reynier d'attaquer Alaméda sérieusement.
L'ardeur de Masséna est partagée par les troupes toujours confiantes
dans la victoire, et voulant à tout prix en finir avec cette armée
anglaise, qui depuis si longtemps, tantôt derrière les rochers de
Busaco, tantôt derrière les redoutes de Torrès-Védras, a réussi à
déjouer leurs efforts.
[En marge: Au moment de commencer la nouvelle attaque, le général Éblé
vient annoncer que les munitions manquent.]
[En marge: Nécessité de se procurer des munitions avant de reprendre
la bataille.]
[En marge: Le maréchal Bessières alléguant l'épuisement de ses
attelages, on remet au lendemain pour aller chercher des munitions à
Ciudad-Rodrigo.]
C'est dans ces occasions que le jugement sûr, l'opiniâtre caractère
de Masséna déploient toute leur puissance. Montbrun, Loison, Marchand,
Mermet ne demandent qu'à le seconder. Mais au moment de renouveler
l'attaque, et de décider la victoire par un dernier coup de vigueur,
le général Éblé vient annoncer avec douleur qu'il reste très-peu de
cartouches, Bessières n'en ayant point apporté, et ses trente
attelages n'ayant servi qu'à conduire sur le champ de bataille
quelques bouches à feu de plus. On estime qu'en réunissant tout ce
qu'il y a encore de cartouches chaque soldat en aura à peine trente.
Or ce n'est pas assez pour un combat qui sera désespéré de la part des
Anglais, surtout si, la journée n'étant pas décisive, il faut
continuer à combattre, ou pour se retirer, ou pour suivre l'ennemi.
Devant cette difficulté déterminante pour tout autre, Masséna ne se
décourage pas; il se résigne à attendre jusqu'au lendemain matin,
comptant que les Anglais n'auront pas changé de position, et certain
qu'ils n'auront pas pu se renforcer, car Picton avec la 3e division
est indispensable à Fuentès d'Oñoro, Campbell avec la 6e à Alaméda,
Dunlop avec la 5e au fort de la Conception. Il n'aura le lendemain
matin devant lui que Crawfurd, Spencer et les Portugais, et il est
résolu à leur porter un de ces coups terribles, comme il en porta
jadis à Rivoli, à Zurich, à Caldiéro[26]. Il consent donc à ces
quelques heures de repos qui lui procureront des munitions. En
conséquence, il ordonne d'envoyer en toute hâte les attelages de
Bessières à Ciudad-Rodrigo pour aller chercher des cartouches et des
vivres, et de distribuer aux troupes une partie du convoi destiné à
Alméida. Mais Bessières alléguant la triste raison de l'épuisement de
ses attelages, qui ont marché sans relâche depuis plusieurs jours, qui
ne pourront pas traîner le fardeau dont on les chargera, résiste à
Masséna jusqu'à l'emportement. La fortune du vieux guerrier semblait
avoir un peu fléchi depuis la retraite du Portugal; on ne lui aurait
pas résisté il y a six mois, on lui tient tête aujourd'hui! Que faire?
Masséna doit-il encore briser l'épée de Bessières, après avoir brisé
celle de Ney? Il y a des difficultés devant lesquelles les plus grands
caractères sont obligés de plier. Masséna, pour prévenir de nouveaux
éclats, consent à remettre au lendemain matin l'envoi de ses caissons
à Ciudad-Rodrigo, et couche sur le champ de bataille avec ses troupes,
bivouaquant à portée de fusil des Anglais, et mangeant les vivres
qu'on avait préparés pour Alméida.
[Note 26: Caldiéro en 1805.]
[En marge: Caractère de la bataille de Fuentès d'Oñoro; ce qu'elle
aurait pu être, et ce qu'elle fut.]
Telle fut cette bataille de Fuentès d'Oñoro, que tant d'obstacles, de
contrariétés imprévues, d'actes de mauvaise volonté, rendirent
indécise, et que la bravoure des troupes, les habiles dispositions de
Masséna, si elles avaient été secondées, auraient convertie en une
victoire éclatante, décisive pour l'Espagne, et probablement pour
l'Europe! Le lendemain 6, Masséna, toujours résolu à recommencer la
lutte, employa sa journée à parcourir le champ de bataille, tandis
qu'on allait lui chercher des munitions à Ciudad-Rodrigo. En ce moment
la position des deux armées était singulière. D'Alaméda en remontant
jusqu'à Fuentès d'Oñoro les corps de Reynier et de Drouet formaient
une ligne continue, opposée de front à l'armée anglaise le long du
Dos-Casas. À Fuentès d'Oñoro notre ligne s'était ployée, et, formant
un angle presque droit, tenait bloquée au delà du Dos-Casas l'aile
droite des Anglais repliée sur leur centre. Lord Wellington avait
accumulé sur ce dernier point ses meilleures troupes, et avait suppléé
à la force des lieux par celle de l'art. Bien que ses soldats fussent
très-fatigués, il les avait occupés toute la nuit à élever des
retranchements. Il avait fait barricader la partie haute de Fuentès
d'Oñoro. Entre Fuentès d'Oñoro et Villa Formosa, village situé sur le
ravin du Turones, il avait remplacé les obstacles naturels qui
n'existaient pas par des levées de terre, par des abatis, et par une
immense quantité d'artillerie. Enfin il avait à Villa Formosa, comme à
Fuentès d'Oñoro, multiplié les barricades, les canons, les défenses de
tout genre. Derrière cette ligne transversale, qui allait du Dos-Casas
au Turones, et qui était tout au plus de trois quarts de lieue, il
avait quatre divisions, les 7e, 1re et 3e, la division légère et les
Portugais, et une innombrable artillerie. Masséna vit avec douleur que
le temps consacré à faire reposer les attelages de Bessières était
beaucoup plus utilement employé par l'ennemi, et que la ligne
artificielle créée pendant la nuit allait devenir aussi formidable que
celle que la nature avait créée sur le front de Fuentès d'Oñoro à
Alaméda, en creusant le lit profond du Dos-Casas. Pourtant il était
bien déterminé à recommencer le combat, se fiant sur le zèle des
troupes. Mais les généraux Fririon, Lazowski, Éblé, qui étaient
dévoués à lui autant qu'à l'honneur des armes, lui révélèrent de
tristes vérités qu'il cherchait en vain à se dissimuler, et lui
répétèrent que beaucoup d'officiers, les uns fatigués, les autres
appelés à servir dans des armées différentes, ou prêts à prendre leur
congé, n'étaient pas assez résolus à faire leur devoir pour qu'on pût
tenter avec sûreté une attaque désespérée. Reynier, qui avait tant de
savoir et de courage véritable, ne valait plus rien dès que
l'inquiétude l'avait saisi, et il croyait en ce moment avoir l'armée
anglaise tout entière sur les bras. Drouet, à la veille de partir pour
l'armée d'Andalousie, croyait avoir largement payé sa dette à l'armée
de Portugal en engageant deux régiments sous le brave général Gérard.
Bessières était indéfinissable, et se conduisait devant Masséna comme
les ambitieux devant une fortune qui fléchit. On dissuada donc le
général en chef, en faisant agir sur lui la seule influence qui puisse
vaincre un grand caractère, le conseil de céder donné par des amis
éclairés, dévoués et unanimes.
[En marge: Masséna se décide à battre en retraite en faisant sauter
Alméida.]
Destiné à n'emporter de cette campagne que des chagrins, Masséna se
décida pour l'un des deux partis entre lesquels Napoléon lui avait
laissé le choix, celui qui lui plaisait le moins, et qui consistait à
faire sauter la place d'Alméida au lieu de la ravitailler. Au surplus,
le convoi qu'on devait y transporter était à moitié consommé par ceux
qui étaient chargés de l'introduire, et ils avaient besoin d'en
dévorer le reste pour se retirer. Il n'y avait donc plus qu'à détruire
Alméida, où tout était préparé pour l'entière destruction des
ouvrages. Il suffisait d'un ordre, mais il fallait porter cet ordre à
travers l'armée anglaise. Masséna demanda des hommes de bonne volonté;
il s'en présenta trois dont l'histoire doit conserver les noms, ce
furent Zaniboni, caporal au 76e de ligne, Noël Lami, soldat cantinier
de la division Ferrey, et André Tillet, chasseur au 6e léger. Ils
portaient chacun l'ordre au général Brenier de faire sauter la place,
et puis de s'ouvrir un passage à travers la ligne des postes anglais
jusqu'au pont de Barba del Puerco sur l'Aguéda. (Voir la carte nº 53.)
Le 2e corps, formant l'extrême droite de l'armée française, devait
être en avant de ce pont pour recueillir la garnison fugitive. Il
était enjoint au général Brenier de tirer cent coups de canon du plus
gros calibre, pour annoncer qu'il avait reçu l'ordre du général en
chef.
[En marge: Ordres secrets envoyés au général Brenier pour faire sauter
Alméida.]
Le lendemain 7, Masséna ne pouvant se décider à quitter le champ de
bataille, et toujours méditant d'y recommencer l'attaque si l'occasion
s'en offrait, resta en position devant les Anglais. Ceux-ci, terrifiés
par le formidable combat qu'ils avaient soutenu, par celui qu'ils
prévoyaient, se tenaient immobiles derrière leurs retranchements; et
Masséna courant à cheval devant ces retranchements, comme un lion
devant des clôtures qu'il ne peut franchir, Masséna semblait le
vainqueur. Le 7 au soir on entendit les cent coups de canon qui
attestaient la transmission de l'ordre envoyé à Alméida. Des trois
messagers, André Tillet, le seul parti sans déguisement, avec son
uniforme et son sabre, était arrivé auprès du général Brenier et avait
pu remplir sa mission.
Le 8, Masséna, pour donner au général Brenier le temps de consommer
la destruction d'Alméida, affecta de serrer les lignes anglaises de
plus près, et reporta la division Solignac derrière le corps de
Drouet, comme s'il allait exécuter une attaque sur le centre de
l'ennemi. Le 9 il resta encore en position, simulant toujours un
mouvement offensif, et les Anglais se tenant soigneusement dans leurs
lignes, y accumulant les moyens de défense, et ne se doutant nullement
du calcul du général français.
[En marge: Mouvement rétrograde de l'armée commencé le 10 mai.]
Le 10 enfin l'armée, d'après l'exemple de quelques-uns de ses chefs,
commençant à murmurer de ce qu'on la retenait inutilement devant
l'ennemi (elle ignorait l'intention du maréchal), et tout annonçant
d'ailleurs que le général Brenier avait eu le temps de terminer ses
dispositions, Masséna consentit à la retraite sur l'Aguéda. L'armée
faisant volte-face, Drouet à droite se dirigea sur Espeja, les 8e et
6e corps au centre marchèrent directement sur Ciudad-Rodrigo, Reynier
vers la gauche se rabattit sur le pont de Barba del Puerco, où il
devait recueillir la garnison d'Alméida si elle réussissait à se faire
jour, Montbrun enfin couvrit la retraite avec sa cavalerie. Les
Anglais ne nous suivirent qu'avec une extrême circonspection, toute
leur attention restant fixée sur le gros de l'armée, et nullement sur
Alméida qu'ils croyaient définitivement abandonnée à ses propres
forces, et condamnée à une prompte reddition. Le général Campbell
seul, chargé d'observer Reynier, le suivit de loin, et sans veiller au
pont de Barba del Puerco.
[En marge: Explosion qui apprend la destruction d'Alméida.]
À minuit, l'armée entendit pendant sa marche une sourde explosion, et
apprit ainsi que la place d'Alméida avait été détruite. Reynier laissa
le général Heudelet en avant du pont de Barba del Puerco pour
recueillir la garnison. On l'attendit le lendemain avec une vive
anxiété, car elle avait huit ou neuf lieues à parcourir pour gagner
l'Aguéda, et c'était dans la journée du 11 qu'elle devait rejoindre.
Son histoire mérite d'être connue: elle présente une des aventures les
plus extraordinaires de nos longues guerres.
[En marge: Évasion héroïque de la garnison d'Alméida.]
Le général Brenier avait depuis longtemps miné les principaux ouvrages
de la place, et n'attendait qu'un ordre pour y mettre le feu. L'ordre
lui étant parvenu le 7 au soir, il fit jeter toutes les cartouches
dans les puits, scier les affûts, tirer à boulet sur la bouche des
pièces pour les mettre hors de service, et enfin charger les fourneaux
de mine. Le 10 au soir tous ses préparatifs étant achevés, il assembla
sa petite garnison, qui était d'environ 1,500 hommes, lui annonça
qu'on allait abandonner la place, et se sauver en perçant à travers
les masses ennemies. Cette nouvelle plut fort à la témérité de nos
soldats, qui s'ennuyaient de tenir garnison dans un pays lointain et
hostile, sous la menace continuelle de mourir de faim ou de devenir
prisonniers de guerre, et tous se préparèrent à opérer des prodiges. À
dix heures du soir on prit les armes. Le général Brenier laissa le
chef de bataillon du génie Morlet en arrière avec 200 sapeurs pour
mettre le feu aux mines, et le rejoindre par un sentier détourné. On
sortit de la place par la partie la moins observée, celle qui
conduisait aux bords de l'Aguéda. On parcourut plus de deux lieues
sans apercevoir l'ennemi, puis on rencontra les avant-postes de la
division Campbell et de la brigade portugaise Pack, et on leur passa
sur le corps. Le général Brenier avait eu l'ingénieuse idée de se
faire suivre par un convoi, au pillage duquel les Portugais
s'acharnèrent en nous laissant passer. Pourtant le général Pack nous
suivit avec la cavalerie anglaise du général Cotton. Au jour on arriva
à Villa de Cuervos, pas loin de Barba del Puerco, et on rallia le
brave Morlet et ses sapeurs, qui après avoir mis le feu aux mines
étaient parvenus aussi à forcer la ligne des postes ennemis. En
approchant de Barba del Puerco, Pack d'un côté se mit à tirailler
contre notre brave garnison fugitive, et Cotton de l'autre à la
charger à coups de sabre. Elle fit face à toutes ces attaques, et
atteignit enfin l'entrée d'un défilé qui était pratiqué entre les
profondes excavations d'une carrière de pierres. Là elle réussit à se
sauver, en se jetant dans les bras des troupes du général Heudelet
accourues à sa rencontre. Par malheur la colonne avait dû s'allonger
pour traverser le défilé, et sa queue était restée en prise aux
cavaliers du général Cotton. Deux ou trois cents hommes furent coupés,
mais se jetèrent sur les côtés pour gagner par d'autres chemins les
bords de l'Aguéda. Quelques-uns tombèrent dans un précipice et y
entraînèrent les Portugais acharnés à les poursuivre. Quelques autres
restés en arrière furent ramassés par les Anglais. Ainsi, sauf deux
cents hommes au plus, cette héroïque garnison se sauva en trompant le
calcul des Anglais, et en leur livrant une place détruite. On dit que
lord Wellington en apprenant ce fait extraordinaire s'écria que
l'acte du général Brenier valait une victoire. On conçoit cette
exagération inspirée par le dépit, car il était souverainement
désagréable et même humiliant de laisser détruire sous ses yeux et
presque dans ses mains une place qu'on était près de recouvrer, et
dont la possession eût annulé la valeur de Ciudad-Rodrigo. Lord
Wellington, avec une injustice peu digne de lui, s'en prit au général
Campbell, qui n'avait pas été plus coupable que le reste de l'armée,
pas plus que le général en chef lui-même, car personne dans le camp
britannique n'avait prévu que telle serait l'issue de cette courte
campagne, et pour l'excuse de tout le monde il faut ajouter qu'elle
était difficile à prévoir.
[En marge: Retour de l'armée aux environs de Salamanque.]