ployer cette fois toutes les volontés sous la sienne, s'achemina vers
Ciudad-Rodrigo avec tout au plus 34 mille hommes sur 40 mille, parce
qu'il crut devoir laisser la division Clausel (l'une des deux
divisions de Junot) sur la route de Salamanque, afin de garder ses
communications. Il devait recevoir par cette route des vivres, des
munitions et des renforts. Au moment de partir il adressa quelques
paroles amères au maréchal Bessières, pour lui dire que puisqu'on le
laissait aller seul à l'ennemi, presque sans pain, sans canons, sans
chevaux, il n'en marcherait pas moins en avant, chargeant ceux qui le
secondaient si mal de toute la responsabilité des conséquences devant
la France et devant l'Empereur. En réponse il reçut une nouvelle
lettre du maréchal Bessières, celle-là si précise, qu'il ne crut pas
devoir négliger le secours qu'elle lui annonçait, secours bien faible
en nombre, mais bien précieux en qualité. C'étaient 1500 cavaliers,
dont 800 de la garde sous le général Lepic, et 700 de cavalerie légère
sous le général Wathier, une batterie de 6 bouches à feu parfaitement
attelée, et 30 attelages d'artillerie. Un tel secours, dans l'état où
se trouvait l'armée, pouvait décider du sort d'une bataille, et malgré
la crainte de laisser Alméida en péril, et de manquer l'occasion que
lui offrait l'absence de lord Wellington, Masséna prit le parti de
remettre au 1er mai son mouvement, qui avait été résolu pour le 26
avril.
[Date en marge: Mai 1811.]
[En marge: Retour de lord Wellington à son armée.]
[En marge: Masséna se décide à marcher sur les Anglais sans attendre
davantage le maréchal Bessières, lorsque ce dernier arrive avec un
faible secours en artillerie et en cavalerie.]
Il s'était déjà rendu à Ciudad-Rodrigo, sur la ligne de l'Aguéda; il y
employa son temps à passer la revue de ses soldats, noircis au soleil,
amaigris par la misère, mais rompus à la fatigue et au danger, pleins
d'orgueil et de confiance. La vue de pareils hommes lui faisait
espérer un prompt et brillant succès, lorsqu'une nouvelle, facile à
prévoir, vint diminuer ses espérances sans toutefois les détruire.
Lord Wellington, à qui des préparatifs trop ébruités avaient donné
l'éveil, venait enfin de retourner à son armée. Bien que ce fût un
grand renfort pour elle que la présence d'un semblable chef, Masséna,
qui sur le champ de bataille n'avait personne à craindre, n'attacha
pas à ce retour plus d'importance qu'il ne convenait; il vit bien que
l'armée anglaise devait être avertie, concentrée, et probablement
renforcée, car le général en chef n'avait pas dû arriver tout seul,
mais il ne s'arrêta point à ces considérations, et marcha en avant
avec le sentiment de sa supériorité personnelle et de celle de ses
soldats. Il allait le 1er mai quitter Ciudad-Rodrigo sans même
attendre le maréchal Bessières, qu'on ne voyait point venir, et qu'il
n'était pas surpris de trouver encore une fois inexact à remplir ses
promesses, lorsqu'on lui signala enfin l'apparition de ce maréchal à
la tête d'un brillant état-major, comme on en avait alors dans la
garde impériale. Le maréchal Bessières se jeta dans les bras de
Masséna, et celui-ci le reçut avec cordialité, car il le savait léger,
mais brave et point faux. Pourtant le duc d'Istrie semblait n'amener
personne avec lui, et Masséna lui demanda si c'était son épée seule
qu'il apportait. Bessières le rassura en lui annonçant que les 1500
chevaux, la batterie de 6 pièces de la garde, et les 30 attelages
seraient rendus au camp dans la soirée. Effectivement ils étaient sur
la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo.
La certitude de ce secours, surtout en cavalerie, fit rayonner tous
les visages de satisfaction. On résolut d'attendre jusqu'au lendemain.
De ce qu'avait promis le maréchal Bessières en fait de vivres il était
aussi arrivé quelque chose: c'était un millier de fanègues de blé dont
on se dépêcha de faire du pain. Les troupes, sans être dans
l'abondance, eurent de quoi apaiser leur faim; mais il ne fallait pas
qu'on les retînt longtemps dans les mêmes positions, car elles
auraient été obligées de manger le convoi préparé pour Alméida, et
dont l'introduction était l'objet de la nouvelle campagne. Il ne
fallait pas moins ménager leurs munitions de guerre que leurs
munitions de bouche, car elles avaient tout au plus en cartouches et
gargousses de quoi livrer une bataille.
[En marge: Le 2 mai, l'armée se met en mouvement sur Alméida.]
Le renfort du duc d'Istrie étant arrivé dans la soirée, on employa la
nuit à répartir les attelages destinés à l'artillerie, et on se
disposa à se mettre en route le 2 mai au matin. L'armée défila par le
pont de Ciudad-Rodrigo sur l'Aguéda, et se distribua de la manière
suivante. Reynier avec le 2e corps prit la droite; le 8e sous Junot,
réduit à la division Solignac, le 9e sous le général Drouet, composé
des divisions Conroux et Claparède, occupèrent le centre; le 6e sous
Loison, réuni à la cavalerie de l'armée, prit la gauche. Aux dragons,
hussards et chasseurs, qui obéissaient à Montbrun, s'étaient joints
environ 700 chevaux de cavalerie légère, que commandait le général
Wathier, et que le maréchal Bessières avait amenés. Montbrun
commandait ainsi 2,400 chevaux, dont 1000 dragons et 1,400 hussards et
chasseurs. Huit cents beaux cavaliers de la garde, formant le surplus
de la cavalerie amenée par Bessières, escortaient le convoi qu'on
devait introduire dans Alméida, et qui consistait en 120,000 rations
de biscuit, 100 quintaux de farine, 80 quintaux de légumes, 80
quintaux de viande salée, 100,000 rations d'eau-de-vie. L'armée, avec
le renfort qu'elle avait reçu, comptait environ 36,000 hommes présents
sous les armes.
[En marge: Arrivée de l'armée devant un petit cours d'eau qu'on
appelle le Dos-Casas.]
[En marge: Force et position de l'armée anglaise à Fuentès d'Oñoro.]
En traversant l'Aguéda on trouva les avant-postes anglais en deçà et
au delà d'une petite rivière, qui s'appelle l'Azava, et derrière
laquelle ils se retirèrent après avoir eu quelques hommes sabrés ou
pris par notre cavalerie. Leur position véritable était un peu plus
loin, sur un autre gros ruisseau, le Dos-Casas, assez profondément
encaissé, et offrant l'un de ces obstacles de terrain que les Anglais
aimaient fort à défendre. Ce ruisseau, dans son cours de quelques
lieues seulement, allait se jeter dans l'Aguéda, après avoir passé
devant le fort de la Conception, à moitié détruit par nos mains
l'année précédente. C'est derrière ce ruisseau que l'armée ennemie
était rangée au nombre d'environ 42 à 43 mille hommes, dont 27 à 28
mille Anglais, 12 mille Portugais, 2 à 3 mille Espagnols, ceux-ci sous
le partisan don Julian. Lord Wellington, parti d'Elvas le 25 avril,
arrivé le 28 à son camp, avait pris lui-même toutes ses dispositions.
Rangé derrière le Dos-Casas, il avait placé au loin sur sa droite,
vers le village de Pozo Velho, aux sources mêmes du Dos-Casas,
l'habile éclaireur don Julian, pour être averti des mouvements que les
Français pourraient faire de ce côté. Plus près vers son centre, dans
une partie plus encaissée du Dos-Casas, au village de Fuentès d'Oñoro,
il avait établi sa division légère sous le général Crawfurd, avec une
portion des troupes portugaises, et un peu en arrière trois fortes
divisions d'infanterie, la 1re sous le général Spencer, la 3e sous le
général Picton, la 7e sous le général Houston. Ce point de Fuentès
d'Oñoro était important, car il couvrait la principale communication
des Anglais avec le Portugal, c'est-à-dire le pont de Castelbon sur la
grosse rivière de la Coa. Privés de ce pont, il ne leur en serait
resté qu'un au-dessous d'Alméida, fort insuffisant pour une armée en
retraite, surtout pour une armée vivement poursuivie. Ce motif
explique pourquoi lord Wellington avait amassé tant de forces en avant
et en arrière de Fuentès d'Oñoro. À sa gauche, près d'Alaméda, à un
point où le Dos-Casas était d'une profondeur qui le rendait difficile
à franchir, il avait échelonné la 6e division, sous le général
Campbell, plus loin encore et formant crochet en arrière vers le fort
de la Conception, la 5e sous le général Dunlop, puis enfin le reste
des Portugais, afin de lier le fort de la Conception avec Alméida.
Ainsi avec sa droite renforcée il couvrait à Fuentès d'Oñoro la
principale communication de son armée sur la Coa, et avec sa gauche
allongée il se liait au fort de la Conception et à la place d'Alméida.
Comme d'une extrémité à l'autre de ce champ de bataille il n'y avait
guère que trois lieues et demie, il pouvait, si Masséna au lieu de se
porter directement contre Fuentès d'Oñoro, défilait devant lui pour
descendre sur le fort de la Conception et sur Alméida, il pouvait,
disons-nous, passer le Dos-Casas et se jeter dans le flanc des
Français. Il est vrai que de tels mouvements, très-praticables avec
l'armée française, ne l'étaient guère avec l'armée britannique. Mais
sans avoir de si grandes prétentions, et sans franchir le Dos-Casas,
il lui était facile de se rabattre de sa droite sur sa gauche, pour se
concentrer autour du fort de la Conception, qui n'était que
partiellement détruit, et qui présentait encore un solide appui pour
un jour de bataille. Cette position de Fuentès d'Oñoro n'offrait qu'un
inconvénient, c'était d'avoir par derrière un ruisseau assez semblable
à celui qu'elle avait par devant; ce ruisseau était le Turones, et
pouvait être ou un danger, ou un nouvel appui, suivant qu'on aurait le
temps de s'y replier en bon ordre, ou qu'on y serait jeté en
confusion. Telle était la position derrière laquelle lord Wellington,
avec son ordinaire prudence et son art à choisir les sites défensifs,
avait résolu d'attendre les Français. Quoique très-circonspect, nos
insuccès commençaient à le rendre plus hardi, et cette fois il se
hasardait à accepter une rencontre qu'à la rigueur il aurait pu
éviter. Ainsi il n'en était déjà plus au temps où il ne voulait livrer
que les batailles inévitables.
[En marge: Position des divers corps de l'armée française.]
Masséna après être resté la nuit du 2 au 3 mai un peu en avant de
l'Azava, prit position le 3 au matin sur le Dos-Casas, en face des
Anglais. Reynier à droite vint border le Dos-Casas, vis-à-vis
d'Alaméda; Solignac avec la seule division du 8e corps présente au
camp, Drouet avec le 9e, se placèrent au centre, entre Alaméda et
Fuentès d'Oñoro, un peu en arrière du Dos-Casas. Loison avec le 6e,
Montbrun avec la cavalerie se postèrent en face même de Fuentès
d'Oñoro.
[En marge: Plan de Masséna pour l'attaque de Fuentès d'Oñoro.]
Après avoir reconnu l'emplacement qu'occupait l'ennemi, Masséna arrêta
ses idées. Il avait le choix entre deux plans: défiler par sa droite,
en exécutant une marche de flanc devant lord Wellington, descendre le
cours du Dos-Casas jusqu'au fort de la Conception, et là percer sur
Alméida, ou bien attaquer brusquement par sa gauche la droite des
Anglais établie à Fuentès d'Oñoro, la couper de Castelbon et de la
Coa, la refouler sur leur centre et leur gauche jusqu'à Alméida, puis
enfin les précipiter tous ensemble sur la basse Coa, où leur retraite
aurait pu devenir très-pénible, et où ils auraient même pu essuyer un
désastre. Le premier plan avait l'avantage de conduire à Alméida,
probablement sans bataille, grâce à la prudence de lord Wellington;
mais éviter la bataille n'était pas un avantage que recherchât
Masséna, et de plus il y avait à suivre cette direction le danger
d'une marche de flanc devant l'ennemi, sans compter la chance de
trouver dans le fort de la Conception un obstacle peut-être fort
difficile à surmonter. Masséna préféra de beaucoup le second plan. En
attaquant brusquement la droite des Anglais à Fuentès d'Oñoro, en la
refoulant sur leur centre et leur gauche, en la jetant ainsi sur la
basse Coa, il les battait dans une direction bien choisie, et qui
rendait leur retraite très-problématique; de plus le ravitaillement
d'Alméida s'ensuivait comme la conséquence facile, et du reste la
moins importante de la bataille gagnée, car après une victoire il
était vraisemblable que les Anglais seraient d'un trait ramenés
jusqu'à Coimbre, ou même jusqu'à Lisbonne, et que notre armée
trouverait dans les magasins formés sur leurs derrières des moyens de
les poursuivre qu'elle n'avait pas eus pour venir les attaquer.
[En marge: Bataille de Fuentès d'Oñoro, livrée les 3 et 5 mai 1811.]
Par toutes ces raisons Masséna prit sur-le-champ son parti, et le 3 au
milieu du jour ordonna au général Ferrey, qui commandait la 3e
division du 6e corps, d'attaquer Fuentès d'Oñoro, tandis qu'à la
droite Reynier replierait les Anglais sur Alaméda, et que Solignac et
Drouet, placés en observation au centre, lieraient entre elles les
deux parties de l'armée.
[En marge: Première journée, celle du 3 mai.]
Le 3, en effet, vers une heure de l'après-midi, le général Ferrey,
précédé de la cavalerie légère du général Fournier, s'avança par la
grande route sur Fuentès d'Oñoro. Le général Fournier, avec les 7e, 3e
et 20e de chasseurs, chargea la cavalerie des Anglais ainsi que leur
infanterie légère, et les rejeta brusquement l'une et l'autre sur le
village de Fuentès d'Oñoro, après leur avoir tué ou pris une centaine
d'hommes. Les avant-postes étant ainsi balayés, le général Ferrey avec
sa division d'infanterie d'environ 3 mille hommes aborda Fuentès
d'Oñoro. Ce petit village de la Vieille-Castille, devenu si célèbre,
se trouvait partie en deçà du Dos-Casas, partie au delà, sur le
penchant d'une hauteur. Il était entouré d'enclos d'une défense
facile, et rempli de tirailleurs. Le colonel anglais Williams occupait
Fuentès d'Oñoro avec quatre bataillons de troupes légères, et le 2e
bataillon du 83e britannique. Outre les clôtures naturelles qui
rendaient le village peu accessible, les Anglais avaient barré la
principale avenue.
[En marge: Attaques réitérées sur Fuentès d'Oñoro.]
Le général Ferrey attaqua Fuentès d'Oñoro avec 1,200 hommes, et laissa
en réserve sa seconde brigade d'à peu près 1,800. Au signal donné il
s'avança au pas de charge sur la partie du village qui était en avant
du Dos-Casas, enleva à la baïonnette toutes les barrières élevées dans
la principale avenue, et malgré une fusillade partant de tous les
points, rejeta les Anglais au delà du Dos-Casas, et les suivit sur la
rive gauche de ce ruisseau. Le colonel Williams y fut blessé. Lord
Wellington attiré par la fusillade avait conduit du renfort sur ce
point. Il joignit aux cinq bataillons du colonel Williams le 71e
britannique, et ramena les Français jusqu'au bord du Dos-Casas. On se
disputa vivement le cours du ruisseau, mais de notre côté on ne put le
dépasser, car 1,200 hommes se battaient avec le désavantage du lieu
contre 4 ou 5 mille.
C'était assurément une faute avec les forces dont on disposait de se
borner à tâter cette position, au lieu de l'aborder franchement avec
toute une division, même avec deux, et de l'enlever avant que l'ennemi
en eût appris l'importance. À cinq heures de l'après-midi Masséna
ordonna une seconde attaque plus sérieuse, exécutée par toute la
division Ferrey, et une brigade de la division Marchand. C'était une
nouvelle faute. L'ennemi étant cette fois mieux averti, il aurait
fallu attaquer Fuentès d'Oñoro avec les trois divisions du 6e corps
conduites par le brave Loison, car en ce moment il y avait encore
beaucoup de chances d'emporter cette position en y employant des
moyens suffisants.
Le général Ferrey amena son artillerie, en accabla le village, puis y
jeta quinze cents hommes du 26e et du 66e, lesquels surmontant tous
les obstacles, conquirent la partie basse de Fuentès d'Oñoro, rive
droite comme rive gauche du ruisseau, et s'avancèrent jusqu'au pied de
la hauteur. Entraînés par leur ardeur, ils essayèrent de la gravir.
S'élevant d'enclos en enclos, de maisons en maisons, ils parvinrent
presque jusqu'au sommet, mais arrivés là ils essuyèrent des feux
terribles d'artillerie et de mousqueterie, et reconnurent
l'insuffisance de leur nombre pour une telle entreprise. Lord
Wellington, qui avait eu le temps de porter sur ce point une nouvelle
division, les poussa pied à pied, et finit par les ramener au bas de
la hauteur. Il allait même les tourner par leur droite, et les forcer
de se replier en désordre sur la ligne du Dos-Casas, lorsque le
général Ferrey, ralliant les troupes qui s'étaient engagées le matin,
plus la légion hanovrienne et un régiment de la division Marchand,
marcha sur les Anglais baïonnette baissée, et les obligea de regagner
la position de laquelle ils étaient descendus. On coucha dans ce
village inondé de sang, couvert de ruines, les Anglais restant maîtres
de la partie haute, les Français de la partie basse et des deux rives
du Dos-Casas. Six ou sept cents hommes du côté des Anglais étaient
morts ou blessés dans les avenues et les enclos de Fuentès d'Oñoro, et
à peu près autant de notre côté. C'était bien du sang répandu pour
apprendre à lord Wellington toute l'importance du poste que nous
voulions lui enlever. Devant Alaméda, c'est-à-dire à la droite de
Fuentès d'Oñoro par rapport à nous, Reynier avait fait peu de chose;
il s'était borné à prendre ce village, que les Anglais ne voulaient
pas sérieusement défendre parce qu'il était situé à la droite du
Dos-Casas, et il les avait décidés à se retirer sur la rive gauche,
qui, sur ce point, était extrêmement escarpée. Lord Wellington y avait
envoyé ses troupes légères, qu'il avait remplacées à Fuentès d'Oñoro
par toutes ses divisions de droite.
[En marge: La journée du 3 s'achève par une possession partagée de
Fuentès d'Oñoro, les Français dans le bas, les Anglais dans le haut du
village.]
[En marge: Masséna après avoir reconnu la position de l'ennemi dans la
journée du 4, change son plan d'attaque et prend le parti de se porter
sur la droite de l'armée anglaise.]
Si Masséna n'avait pas cette clairvoyance supérieure et prompte qui
chez les modernes semble n'avoir appartenu qu'à Napoléon, il
s'éclairait du moins sur le champ de bataille, où la plupart des
généraux perdent ordinairement ce qu'ils ont de clairvoyance, et loin
de se décourager par la difficulté, il s'opiniâtrait au contraire, et
trouvait des forces morales là où les autres sentent s'évanouir les
leurs. Après avoir passé la journée sur le champ de bataille de
Fuentès d'Oñoro, il s'était aperçu qu'en remontant vers sa gauche, et
vers la droite des Anglais, le lit du Dos-Casas devenait moins
profond, et qu'une sorte de plaine légèrement ondulée formait en cet
endroit la seule séparation entre nous et l'ennemi. Il supposa donc
que par ce côté on pourrait facilement aborder, même tourner les
Anglais, et, renversant leur droite sur leur centre, leur centre sur
leur gauche, réaliser sa pensée première, et toujours juste, de les
rejeter sur la basse Coa, en leur enlevant la route qui conduisait au
pont de Castelbon. Le lendemain 4 en effet, il parcourut tout le front
des Anglais, découvrit de nouveaux préparatifs de défense sur la
partie haute de Fuentès d'Oñoro, se confirma dans la résolution de
chercher plus à gauche le vrai point d'attaque, envoya Montbrun en
reconnaissance vers Pozo Velho, et acquit la conviction que c'était
effectivement vers notre gauche, là où le terrain légèrement raviné
par le Dos-Casas présentait une plaine presque continue, qu'il fallait
assaillir les Anglais et les vaincre.
[En marge: Changement de position des divers corps de l'armée
française.]
En conséquence le 4 mai au soir, quand l'obscurité fut assez grande
pour cacher nos manoeuvres, il fit exécuter à toute l'armée un
mouvement de droite à gauche, de Fuentès d'Oñoro à Pozo Velho. Il
laissa Reynier devant Alaméda avec mission d'y occuper les Anglais par
une attaque plus ou moins vive, selon les événements. Il laissa le
général Ferrey dans la partie basse de Fuentès d'Oñoro, en lui
adjoignant le 9e corps tout entier pour l'aider à prendre ce village,
lorsque le progrès fait vers Pozo Velho rendrait l'opération
praticable. Il porta les divisions Marchand et Mermet du 6e corps,
toute la cavalerie, et la division Solignac du 8e corps (environ 17
mille hommes sur 36 mille) devant le terrain ouvert de Pozo Velho,
avec ordre de faire à la hauteur de ce village un mouvement de
conversion, de se ployer autour de la droite des Anglais, de la
refouler sur leur centre en prenant d'abord Pozo Velho, puis Fuentès
d'Oñoro, qu'on devait assaillir à revers pendant que Ferrey
l'aborderait de front, et de continuer ce mouvement jusqu'au complet
refoulement de l'armée britannique vers la basse Coa. Ce plan était
excellent, et si l'exécution répondait à la conception, une victoire
éclatante devait s'ensuivre. Il n'y avait à redire qu'aux instructions
données à Drouet et à Reynier. Il eût fallu non pas attaquer
accessoirement Fuentès d'Oñoro et Alaméda pendant le mouvement de
notre gauche, mais les attaquer vigoureusement, pour que les Anglais
attirés partout à la fois ne pussent pas accourir en masse au secours
de leur droite si dangereusement menacée.
[En marge: Journée du 5 mai.]
Le lendemain 5 mai, les troupes françaises avaient achevé leur
mouvement de très-grand matin. Reynier était devant Alaméda, étendant
sa gauche vers Fuentès d'Oñoro. Ferrey était dans la partie basse de
Fuentès d'Oñoro, et Drouet derrière lui avec le 9e corps, prêt à
marcher à son soutien. Les divisions Mermet et Marchand du 6e corps,
toute la cavalerie, moins celle de la garde laissée un peu en arrière,
étaient à la hauteur de Pozo Velho. La division Solignac du 8e corps
leur servait de réserve. L'armée, pleine de confiance et d'ardeur,
croyait marcher à une victoire.
Lord Wellington, qui lui aussi s'éclairait au feu, et ne s'y troublait
pas, avait entrevu quelque chose de la manoeuvre de Masséna, car
malheureusement il avait eu toute la journée du 4 pour deviner nos
mouvements, et pour y adapter les siens. S'étant rassuré sur Alaméda,
il en avait éloigné la division légère qu'il y avait portée un moment,
et l'avait de nouveau acheminée vers Fuentès d'Oñoro. Il avait laissé
Picton avec la 3e division sur les hauteurs de Fuentès d'Oñoro, et
Spencer un peu en arrière avec la 1re; il avait envoyé vers Pozo
Velho, où ne se trouvaient d'abord que les Espagnols de don Julian, la
brigade portugaise Ashworth, deux bataillons anglais, une partie de sa
cavalerie, et la 7e division du général Houston tout entière. Enfin il
avait reporté plus à sa droite encore don Julian, et l'avait posté à
Nave de Avel pour s'éclairer plus au loin. Bien que ce fussent là
d'assez grandes précautions prises en faveur de sa droite, ce n'était
pas assez pour résister aux 17 mille hommes que Masséna venait de
diriger contre elle.
[En marge: Belles opérations de la cavalerie française sous le général
Montbrun.]