à Napoléon. Il fut personnellement bien accueilli parce qu'il avait su
plaire, mais fort mal écouté quand il essaya de présenter la défense
de son général en chef. Napoléon, qui n'aurait dû s'en prendre de tous
ces mécomptes qu'à lui-même, directeur suprême des événements, s'en
prenait sans pitié à son illustre lieutenant, qu'il aurait dû consoler
au lieu de l'accabler comme aurait pu faire un public aveugle, ne
jugeant que sur le résultat et ne tenant aucun compte des
circonstances. Pourquoi, répétait-il dans chacun de ces entretiens,
pourquoi livrer bataille à Busaco? pourquoi, au lieu de s'arrêter à
Coimbre, marcher sur Lisbonne? pourquoi rester si longtemps sur le
Tage sans y rien faire, sans chercher à attirer à soi l'armée
anglaise, afin de la battre en rase campagne? pourquoi quitter le Tage
quand le maréchal Soult allait être en mesure de marcher sur Abrantès?
pourquoi rétrograder si vite et si loin? pourquoi, du moins, ne pas
s'arrêter sur le Mondego?...--Nous avons déjà rapporté la plupart de
ces reproches, et montré quelle en était la valeur. Si Masséna avait
livré bataille à Busaco, c'est parce que Napoléon n'avait cessé de lui
répéter qu'il fallait se jeter sur les Anglais à la première occasion,
et _ne pas les marchander_. S'il ne s'était pas arrêté à Coimbre,
c'est parce que Napoléon lui avait enjoint de les poursuivre jusqu'à
la mer, c'est parce qu'on ignorait qu'il existât des lignes
formidables à Torrès-Védras, ce que Napoléon, placé au centre des
informations de toute l'Europe, aurait dû savoir, et ce que Masséna en
Espagne, pouvant à peine s'éclairer à trois ou quatre lieues de lui,
était bien excusable d'ignorer. Si, arrivé sur le Tage, Masséna
s'était décidé à y séjourner, c'est qu'il avait espéré y recevoir le
général Drouet avec 15 ou 20 mille hommes, le maréchal Soult avec 20
ou 25 mille! c'est qu'il avait espéré avec ce double renfort passer le
Tage, et attaquer Lisbonne sur les deux rives! S'il y était demeuré
plusieurs mois, c'est que Napoléon lui avait prescrit d'y rester le
plus longtemps possible! s'il n'y avait rien fait, c'est qu'entre le
Tage qu'on ne pouvait pas franchir, les lignes anglaises qu'on ne
pouvait pas forcer, il n'était pas facile de trouver quelque chose
d'utile ou de grand à faire, et qu'attirer hors de son formidable
asile un général aussi avisé que lord Wellington était plus aisé à
dire dans le salon des Tuileries, qu'aisé à exécuter devant
Torrès-Védras; c'est aussi que Masséna n'avait de cartouches que pour
une bataille, c'est que les soldats, tout braves qu'ils étaient, ne
voulaient pas qu'on prodiguât leur vie dans des combats journaliers
dont ils sentaient fort bien l'inutilité! Si Masséna s'était retiré
sitôt (après six mois toutefois), c'est qu'il n'y avait plus moyen de
vivre sur le Tage; c'est que le secours de Drouet s'était réduit à 7
mille hommes, tous les jours prêts à s'en aller, et celui du maréchal
Soult à une canonnade contre Badajoz, qu'on avait entendue un moment,
puis aussitôt cessé d'entendre! Si le mouvement sur le Mondego s'était
converti en une retraite définitive dans la Vieille-Castille, c'est
que les lieutenants de Masséna s'étaient presque coalisés pour la
rendre inévitable!
Sans doute Masséna avait eu le tort de ne pas assez bien apprécier les
moyens de passer le Tage à l'embouchure de l'Alviela, mais le général
Éblé lui-même s'y était trompé, et Napoléon à Essling s'était bien
trompé aussi sur les moyens de passer le Danube! Il est encore vrai
que dans la retraite Masséna, faute de toujours distribuer ses troupes
avec une entente parfaite, avait manqué une ou deux occasions de
maltraiter cruellement les Anglais. Ces reproches étaient fondés, et
Napoléon du reste ignorait qu'ils le fussent, les faits ne lui étant
pas encore exactement connus, mais quel est le général, même le plus
vanté, qui n'en ait mérité de pareils? Très-probablement Napoléon ne
se serait pas mépris sur les avantages de l'île située à l'embouchure
de l'Alviela, et eût réussi à franchir le Tage en cet endroit; à
Redinha il aurait eu vingt mille hommes de plus sous la main, et il
eût accablé les Anglais. Mais Masséna n'était pas Napoléon, voilà ce
qu'on pouvait dire ici, et apparemment en envoyant Masséna en
Portugal, Napoléon n'avait pas cru s'y envoyer lui-même! et, en tout
cas, pourquoi n'y était-il pas allé, lorsque tant de gens, et Masséna
tout le premier, lui disaient que lui seul était capable de mener à
bonne fin la guerre d'Espagne? Il n'était donc ni juste, ni généreux,
ni politique d'accabler Masséna, surtout lorsque la cause de tout le
mal était uniquement dans les illusions au milieu desquelles on se
complaisait à Paris, et qui faisaient que lorsque l'on comptait sur 70
mille hommes pour l'entrée en campagne il y en avait 50 mille; que les
moyens de transport, les vivres toujours promis, toujours annoncés, se
réduisaient à rien; que le général Drouet, envoyé comme un grand
secours, devenait un danger; que le passage du Tage, recommandé comme
la manoeuvre décisive, était presque impossible, même après le prodige
d'un équipage de pont tiré du néant; que l'arrivée du maréchal Soult
avec 20 mille hommes, ordonnée pour le courant de janvier, se
réduisait en mars à 7 ou 8 mille ne dépassant pas Badajoz, et obligés,
après s'être montrés un instant, de regagner Séville en toute hâte!
Sans tenir aucun compte de ces vérités, Napoléon fut encore plus
sévère que la première fois pour le maréchal Masséna, et le général
Foy, intimidé, le défendit moins bien. Après de nouveaux et nombreux
entretiens avec le général et d'autres officiers récemment arrivés,
Napoléon donna les ordres suivants à ses généraux commandant en
Espagne.
[En marge: Nouvelles instructions de Napoléon aux généraux commandant
en Espagne.]
[En marge: Masséna chargé de surveiller lord Wellington et de suivre
tous ses mouvements, soit en Castille, soit en Estrémadure.]
Reconnaissant l'impossibilité de faire servir le maréchal Ney sous le
maréchal Masséna, il rappela le premier, dont il prévoyait qu'il
aurait bientôt à employer ailleurs l'énergie et les talents. Il le
remplaça par le maréchal Marmont, duc de Raguse, commettant encore la
faute de placer des maréchaux sous d'autres maréchaux. Le maréchal
Marmont, il est vrai, ancien officier de l'armée d'Italie, plein de
déférence pour Masséna, spirituel, doux, facile à vivre, quoique doué
d'un courage brillant, pouvait être pour le général en chef de l'armée
de Portugal un lieutenant soumis, et au besoin un remplaçant utile.
Napoléon lui ordonna de partir afin de s'occuper sans retard de la
recomposition du 6e corps, tâche dont il était fort capable, étant
très-entendu dans l'organisation des troupes. Il attacha tout à fait
le général Drouet à l'armée de Portugal, et ordonna au maréchal
Bessières de fournir à cette armée des chevaux, des mulets, des
vivres, des munitions, de la mettre, en un mot, en mesure d'exécuter
la première pensée de Masséna, qui était de descendre sur le Tage par
Plasencia et Alcantara. Ne sachant pas encore s'il serait possible de
faire une nouvelle campagne en Portugal, Napoléon considérait l'armée
de Masséna comme celle qui, l'oeil constamment attaché sur lord
Wellington, le suivrait dans tous ses mouvements, lui tiendrait tête
en Castille s'il restait sur le Mondego, en Estrémadure s'il
descendait sur le Tage, et lui livrerait bataille à la première
occasion, tandis que l'armée d'Andalousie renforcée achèverait le
siége de Cadix. Si dans l'intervalle le général Suchet ayant conquis
Tarragone pouvait marcher sur Valence et y entrer, on aurait alors le
moyen, Valence et Cadix pris, de se reporter sur Lisbonne avec une
grande partie de l'armée d'Andalousie, et avec toute l'armée de
Portugal. Quoiqu'on eût échoué dans le plan de 1810, on avait
cependant occupé toutes les places de la frontière du Portugal,
Ciudad-Rodrigo et Alméida au nord, Badajoz et Olivença au midi, et si,
à travers cette ligne de forteresses, les Anglais essayaient de
pénétrer en Espagne par la Castille ou l'Estrémadure, Masséna,
renforcé, ravitaillé, devait leur présenter la bataille, était fort
capable de la gagner, et pouvait en un jour changer la face des
choses, car une seule défaite mettait les Anglais dans un péril
extrême! Or, tout injuste que Napoléon se montrât envers cet illustre
maréchal, il savait bien que c'était encore le seul auquel on pût s'en
rapporter pour une grande opération de guerre, surtout depuis que
Kléber était mort et Moreau exilé!
[En marge: Le maréchal Soult renforcé en toute hâte, afin qu'il puisse
défendre la frontière de l'Estrémadure.]
Mais tandis qu'avec une inépuisable fertilité d'esprit, et
malheureusement aussi avec une égale abondance d'illusions, Napoléon
recomposait tous ses plans, il avait prévu, même avant l'arrivée des
courriers d'Andalousie, les embarras dans lesquels le maréchal Soult
allait se trouver. Il n'était pas probable, en effet, que l'armée du
maréchal Masséna pût avant un mois se porter sur le Tage, et, en
attendant, tout faisait présager que les Anglais se dirigeraient en
masse vers l'Estrémadure pour reprendre Badajoz, ou du moins
enverraient de ce côté un gros détachement auquel le maréchal Soult
serait dans l'impossibilité de résister. Aussi Napoléon ordonnant
cette fois avec une vigueur qu'il ne montrait presque plus quand il
s'agissait de l'Espagne, tant il en était fatigué, et tant il
craignait de donner à cette distance des ordres absolus, prescrivit à
l'armée du centre et à l'armée du nord d'expédier sur-le-champ des
renforts vers l'Andalousie. Il ordonna au général Belliard, dirigeant
sous Joseph les mouvements de l'armée du centre, de restituer au
maréchal Soult tous les détachements qui lui appartenaient; il
prescrivit également au maréchal Bessières, commandant l'armée du
nord, de faire partir tous les bataillons appartenant aux 4e, 1er et
5e corps, lesquels, comme on le sait, composaient l'armée
d'Andalousie. Il avait déjà acheminé vers la Castille une division de
réserve qui était formée de bataillons de marche destinés à recruter
les armées d'Andalousie et de Portugal; il recommanda à Bessières de
ne la point retenir, lui faisant remarquer qu'il pouvait s'affaiblir
sans danger, puisqu'il était couvert vers la Vieille-Castille par la
rentrée dans cette province de l'armée de Masséna. Il enjoignit au
major général Berthier de rédiger ces ordres dans la forme la plus
absolue, ajoutant que les chefs militaires chargés de les exécuter
seraient considérés comme en état de désobéissance grave, et punis
comme tels, s'ils ne les exécutaient pas immédiatement et
complétement. Il estimait que ces mesures procureraient au maréchal
Soult un secours prochain de douze à quinze mille hommes, ce qui lui
permettrait de réparer les pertes essuyées par le 1er corps, de
renforcer aussi le 5e, d'opposer quelque résistance aux Anglais sur la
frontière d'Estrémadure, et d'attendre que Masséna pût se porter à la
suite de lord Wellington, si celui-ci avait quitté le nord pour le
midi du Portugal.
[Date en marge: Avril 1811.]
[En marge: Nouvelle situation de lord Wellington depuis qu'il a réussi
à conserver les lignes de Torrès-Védras, et obligé les Français à
rentrer en Espagne.]
[En marge: Le parti de la guerre définitivement victorieux dans le
parlement britannique.]
[En marge: Lord Wellington veut profiter de l'inaction forcée de
l'armée de Portugal pour aller reprendre Badajoz, pendant qu'une
partie de ses forces est laissée en observation devant Alméida et
Ciudad-Rodrigo.]
Ces ordres émis à la fin de mars, ne pouvaient guère recevoir leur
exécution qu'à la fin d'avril, ou au commencement de mai, et il était
à craindre qu'avant cette époque il ne se passât de sérieux
événements, ou sur la frontière de la Vieille-Castille, ou sur celle
de l'Estrémadure. Lord Wellington en effet, après avoir eu de graves
difficultés, soit avec le gouvernement portugais, soit avec le
gouvernement britannique, tant qu'il était resté acculé aux lignes de
Torrès-Védras, lord Wellington était depuis la retraite du maréchal
Masséna dans une position bien différente. Les Portugais et les
Anglais avaient été obligés de reconnaître que lui seul avait eu
raison contre tous, que lui seul avait bien compris le genre de guerre
qu'il convenait d'opposer aux Français en Espagne, et que dans les
lignes de Torrès-Védras il avait créé l'unique obstacle devant lequel
la fortune de Napoléon pût être contrainte de s'arrêter. Son rôle,
déjà bien considérable, s'était tout à coup fort agrandi aux yeux de
ses auxiliaires et de ses compatriotes. Tandis que Masséna, qui avait
été sous tous les rapports son digne adversaire, ne rencontrait
qu'injustice, blâme, dégoût, lord Wellington, fort contrarié un
instant dans ses plans, obtenait la justice que le succès commande,
que les pays libres font attendre parfois, mais qu'ils accordent tôt
ou tard, parce que la contradiction les éclaire, tandis que le plus
souvent elle irrite sans les éclairer les souverains habitués à jouir
d'une autorité absolue. Lord Wellington, bien qu'il n'eût encore
remporté aucune victoire décisive, bien qu'il n'eût obtenu d'autre
avantage que d'amener les Français à s'éloigner de ses lignes, avait
vu l'opposition tout entière, par l'organe de lord Grey, rendre
loyalement hommage à ses combinaisons, et déclarer qu'il avait démenti
toutes les craintes, dépassé toutes les espérances, et changé
complétement la face des choses par sa persistance à tenir dans les
lignes de Torrès-Védras. À partir de ce moment la situation des deux
partis de la guerre et de la paix était devenue tout autre dans le
parlement britannique, et au lieu de se trouver à force presque égale,
celui de la guerre avait repris un ascendant irrésistible, et
définitivement conquis le pouvoir. Sans doute la souffrance
commerciale était toujours grande, la gêne financière toujours
embarrassante; mais l'anxiété qui tenait les esprits dans un éveil
continuel était dissipée, et on ne craignait plus de voir l'armée
anglaise ou jetée à la mer, ou détruite. Le prince de Galles qui avait
voulu appeler un nouveau ministère, et qui avait attendu pour cela que
la maladie de son père fût réputée durable, n'y pensait plus
maintenant, quoique les médecins eussent déclaré incurable l'infirmité
de George III. Habitué peu à peu aux anciens ministres que d'abord il
n'aimait pas, dispensé de ménagements envers l'opposition qui ne le
ménageait plus, confirmé dans son penchant à maintenir l'état présent
des choses par les succès du parti de la guerre, il ne songeait
désormais qu'à soutenir M. Perceval et ses collègues, aussi bien
qu'aurait pu le faire George III. La chance si belle qui s'était
offerte à Napoléon était évanouie, et lord Wellington, couvert
d'hommages, voyait tomber tous les obstacles qui avaient un moment
fermé devant lui le chemin de la fortune. Avec son armée principale il
avait accompagné les pas du maréchal Masséna jusqu'à la frontière de
la Vieille-Castille, et avait envoyé le maréchal Béresford avec les
troupes du général Hill tenir tête à l'armée d'Andalousie. Il se
proposait, tandis que le gros de ses forces resterait en vue des
places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, d'aller avec le reste
reconquérir Badajoz, et rétablir en Estrémadure les choses dans leur
premier état. Les secours reçus de Sicile et d'Angleterre lui
permettaient de suffire à cette double tâche sans s'exposer à aucun
péril, du moins pour quelque temps. L'extrême pénurie de la
Vieille-Castille, l'obligation où l'armée de Masséna s'était trouvée
de se diviser pour vivre, lui donnaient l'espérance d'investir Alméida
sans obstacle, et de reprendre seulement par famine cette place, dont
les approvisionnements étaient épuisés. Dans cette confiance, lord
Wellington avait cru pouvoir s'éloigner lui-même pour quelques
semaines, et s'était rendu devant Badajoz, afin d'imprimer sa propre
direction aux opérations qu'on allait entreprendre de ce côté.
[En marge: Nullité des services rendus par le maréchal Bessières à
l'armée de Portugal.]
[En marge: Continuation de la détresse dans l'armée de Portugal.]
Les vues du général anglais ne répondaient que d'une manière trop
exacte à la situation des choses, soit en Estrémadure, soit en
Castille. On se souvient que Masséna, pressé de remettre son armée en
état d'agir, s'était transporté de sa personne à Salamanque.
Malheureusement à Salamanque il n'était plus chez lui comme l'année
dernière, il était chez un hôte très-démonstratif, ainsi que nous
l'avons dit, très-fécond en promesses, s'agitant beaucoup, agissant
peu, point malveillant, mais cherchant à se faire valoir aux dépens
d'autrui, et au milieu de tous les mouvements qu'il se donnait ne
produisant pas grand'chose. Voici en effet à quoi se réduisait le
résultat des promesses du maréchal Bessières, depuis qu'il était
commandant des provinces du nord. Sur les sommes dues à l'armée de
Portugal il y avait trois millions d'arrivés à Salamanque. Au lieu de
les faire compter à cette armée infortunée, dont les officiers avaient
si grand besoin d'argent, le maréchal Bessières lui avait envoyé un
million, en avait pris un autre pour payer des approvisionnements, et
avait gardé le troisième par devers lui, afin de pourvoir, disait-il,
aux cas imprévus, s'engageant à le rembourser prochainement, sur les
fonds qu'on devait recevoir de Burgos et de Bayonne. Encore s'il avait
tenu ce qu'il annonçait pour prix de cet emprunt forcé, le mal
n'aurait pas été sans compensation. Mais voici ce qu'avait produit le
million dépensé. Le maréchal Bessières avait promis 18 mille fanègues
de blé, dont, à l'entendre, 10 mille déjà rendues à Salamanque, 6
mille en route sur Ciudad-Rodrigo, et 2 mille prêtes à être livrées.
Il promettait en même temps des moyens de transport pour ces
approvisionnements, et en outre du biscuit fabriqué, des mulets, des
chevaux, et enfin dès que les Anglais se montreraient, un secours
immédiat de 8 à 10 mille hommes, tant en infanterie qu'en cavalerie.
Mais au lieu de 10 mille fanègues de blé réunies à Salamanque, il y en
avait 6 mille, et pas une seule en route sur Ciudad-Rodrigo; on
n'avait pas entendu parler de celles qui étaient à livrer; il n'y
avait ni biscuit, ni transports, ni chevaux, ni mulets. Quant aux
secours en hommes, le secours en matériel autorisait à en douter. En
attendant, Masséna avait été obligé de laisser disperser son armée du
sommet de la Sierra de Gata jusqu'à Benavente, près des Asturies, afin
qu'elle pût vivre. Craignant l'apparition des Anglais, il n'aurait pas
voulu que Reynier s'étendît si loin vers le royaume de Léon, ni que
le 6e s'approchât tant des sommets de la Sierra de Gata. Mais il avait
été désobéi par Reynier, qui, profondément attristé par les
souffrances de ses soldats, avait ajouté à l'insubordination des
paroles peu convenables. Quoiqu'il eût ordonné au général Drouet de ne
pas quitter les environs d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, afin
d'empêcher ces places d'être bloquées et privées de leurs moyens de
ravitaillement, ce général avait rétrogradé jusqu'à Salamanque, en se
disant violenté par le besoin de ses troupes, allégation
malheureusement vraie. Que faire contre des lieutenants aigris, et
appuyant leur désobéissance sur la misère de leurs soldats affamés?
Fallait-il les briser à la face de l'armée pour avoir voulu lui
procurer du pain? Telle était la guerre d'Espagne, jugée et dirigée de
Paris, où l'on connaissait à peine ces circonstances, et où l'on
affectait même de les ignorer, pour ordonner plus à l'aise des
mouvements la plupart du temps impossibles.
[En marge: Impatience qu'éprouve Masséna de profiter de l'absence de
lord Wellington pour se jeter sur l'armée anglaise.]
Cependant deux puissantes raisons inspiraient à Masséna le désir de
concentrer l'armée, c'était d'empêcher l'investissement d'Alméida et
de Ciudad-Rodrigo, dont il fallait nécessairement remplacer les
vivres, et de frapper sur l'armée anglaise, privée de son général en
chef et d'une partie de son effectif, un coup terrible, qui relevât
les armes de la France dans la Péninsule. Il venait d'apprendre en
effet que lord Wellington s'était rendu à Badajoz; il supposait les
détachements envoyés en Estrémadure considérables, et il voulait faire
repentir le général britannique d'avoir trop légèrement jugé l'armée
de Portugal, en n'hésitant pas à s'éloigner.
Dès que cette espérance avait lui à l'esprit de Masséna, il était
devenu soudainement un autre homme; il avait tout employé, les ordres
absolus là où il avait le droit de commander, les prières là où il ne
pouvait que demander, afin d'obtenir ce qui était indispensable à son
armée pour qu'elle se mît en mouvement. Il aurait voulu pouvoir
emmener avec lui au moins trois mille cavaliers, une trentaine de
bouches à feu, douze ou quinze jours de biscuit, et un convoi pour
Alméida, qui n'avait plus que quinze jours de vivres. Il suffisait
effectivement de laisser les Anglais deux ou trois semaines sous les
murs de cette place pour qu'elle fût contrainte de se rendre. Il est
vrai que Napoléon avait donné l'autorisation de la faire sauter, mais
la détruire en présence de l'ennemi répugnait à la fierté du défenseur
de Gênes, et d'ailleurs cette opération elle-même exigeait du temps.
Masséna écrivit donc à ses lieutenants et au maréchal Bessières, leur
exposa les nobles motifs qui l'animaient, et les supplia de le mettre
en mesure de marcher vers le 20 avril. Reynier, Junot, Drouet, Loison,
réclamèrent unanimement quelques jours de plus, car leurs chevaux
n'étaient pas refaits, et il leur était impossible de se procurer tout
de suite la petite quantité de biscuit dont on avait indispensablement
besoin. Le maréchal Bessières, au lieu d'alléguer franchement la
difficulté d'exécuter ce qu'on lui demandait, répondit par de
nouvelles promesses qu'il n'était pas sûr de tenir, et prodigua à
Masséna, avec ces promesses, les assurances du dévouement le plus
absolu.
[En marge: Masséna ne comptant plus sur les promesses du maréchal
Bessières, et ne voulant pas laisser passer l'occasion, concentre son
armée pour surprendre les Anglais et ravitailler Alméida.]
Pourtant le danger des places, d'Alméida surtout, était grand;
l'occasion, si fugitive à la guerre, allait s'échapper. Masséna
commençant à ne plus se fier aux paroles de Bessières, et ne tenant
plus compte des résistances de ses lieutenants, donna enfin des ordres
de concentration. Grâce à l'excellent général Thiébault, gouverneur de
Salamanque, qui, bien que placé sous l'autorité de Bessières,
profitait de la présence de Masséna pour obéir exclusivement à ce
dernier, grâce aussi aux fonds pris sur la solde, on s'était procuré
quelques quintaux de grains et de viande salée pour refaire
l'approvisionnement d'Alméida, quelques quintaux de biscuit pour
nourrir l'armée pendant le trajet, et après avoir réuni ce faible
secours, Masséna avait résolu de l'introduire dans la place investie,
en passant sur le corps de l'armée britannique. L'idée de livrer une
grande bataille, qui intimide tant de généraux même distingués,
l'enflammait, car c'était dans les crises graves que son coup d'oeil
supérieur, son caractère inébranlable se montraient avec éclat. Ses
lieutenants, vaincus par ses ordres absolus, finirent par se
concentrer peu à peu derrière l'Aguéda, qu'on devait passer au pont de
Ciudad-Rodrigo, pour s'acheminer ensuite sur Alméida, située comme on
sait à quelques lieues de Ciudad-Rodrigo. (Voir la carte nº 53.)
[En marge: État de l'armée de Portugal au moment de la reprise des
opérations, en mai 1811.]
Les soldats, quoique à peine reposés, étaient enflammés d'ardeur à
l'idée d'une rencontre décisive avec les Anglais. Débarrassés des
hommes faibles ou fatigués, ils n'étaient guère que 40 mille
combattants, sur lesquels tout au plus 2 mille cavaliers, sans
pareils il est vrai. Ils traînaient avec eux une quarantaine de
bouches à feu, quantité bien faible, et au-dessous de moitié des
proportions les plus ordinaires. Réduite à ce nombre, cette armée
était néanmoins capable de tous les efforts d'héroïsme.
Malheureusement, à l'exception de Montbrun et de Fournier qui
commandaient la cavalerie, les généraux ne partageaient pas l'ardeur
de leurs soldats. Loison, toujours brave, était déconcerté par le peu
de confiance que le 6e corps avait en lui. Le 6e, comme on doit s'en
souvenir, était le corps du maréchal Ney, et il n'était pas consolé du
départ du maréchal. Junot n'était pas rétabli de sa blessure. Reynier,
qui n'était pas remis encore des fatigues et des agitations de la
campagne, n'avait pas l'âme montée à la hauteur d'un grand événement;
et Drouet, enfin, si peu utile jusqu'ici, venait d'apprendre qu'il
allait quitter l'armée de Portugal. Napoléon, en effet, tous les jours
plus inquiet pour l'armée d'Andalousie, avait ordonné que le 9e corps
passât sur-le-champ le Guadarrama et le Tage, afin de se rendre sur la
Guadiana, ignorant en ce moment que pour le porter plus tôt contre les
Anglais, il allait précisément éloigner ce corps du champ de bataille
où il pouvait contribuer à les détruire. Cependant, tout en pressant
Masséna de le faire partir le plus vite possible, il avait accordé à
celui-ci la faculté de fixer l'instant du départ. Masséna ordonna donc
à Drouet de le suivre, ce que celui-ci, qui était homme d'honneur,
n'aurait eu garde de refuser à la veille d'une action importante. Mais
il n'était pas plus que les autres dans la disposition où il faut
être pour tenter un effort suprême. De plus, pour beaucoup d'officiers
de grade élevé, qui avaient compté sur un congé après quinze mois de
la plus difficile campagne, la nouvelle d'une grande bataille était
une surprise, qui, sans alarmer leur courage, trompait leurs
espérances de repos. Les hommes habitués au danger le bravent toutes
les fois qu'il le faut, mais à condition qu'il ne soit pas sorti de
leur pensée, et qu'ils y aient à l'avance disposé leur âme.
[En marge: Marche de l'armée sur Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Sur une nouvelle promesse de secours de la part du maréchal
Bessières, Masséna remet de quatre à cinq jours le mouvement projeté.]