appuyé par Clausel formait la liaison de Ney avec Reynier, et était
prêt à faire tourner en déroute toute tentative des Anglais pour
s'interposer entre les deux masses principales de l'armée française.
Du point élevé où il se trouvait, Masséna pouvait apercevoir les
mouvements du général Picton, et en apprécier la portée. Or, d'après
ce qu'il voyait, il n'en avait aucune inquiétude. Aussi lorsqu'on vint
lui annoncer au milieu du jour que Ney avait évacué Condeixa, et avait
ainsi pris sur lui de décider du destin de la campagne, il fut d'abord
fort irrité, et en exprima tout haut son extrême mécontentement au
chef d'état-major Fririon, qui, par son zèle, son application à
rapprocher les divers chefs de l'armée, réparait, autant qu'il était
en lui, les fautes commises de toute part. Masséna était même
tellement exaspéré qu'il songea un instant à faire un éclat, et à
retirer au maréchal Ney son commandement. Mais si près de l'ennemi,
ayant besoin du concours de tous les courages, Junot n'étant pas remis
de sa blessure, il sentit l'inconvénient de se priver du premier de
ses lieutenants, et il s'en tint à la froide expression de son
mécontentement, en ordonnant sèchement au maréchal Ney de s'arrêter au
sortir du défilé dans lequel il était engagé, car il ne suffisait pas
d'avoir sauvé le 6e corps d'un danger imaginaire, il fallait encore
sauver Montbrun et les gros bagages d'un danger réel, en leur donnant
la possibilité d'opérer un mouvement semblable à celui que venait
d'exécuter le 6e corps. Du reste, Masséna, qu'un instinct sûr
avertissait presque toujours de ce qu'il pouvait attendre des hommes,
avait pressenti ce qui allait lui arriver, et dans cette prévision il
avait dirigé d'avance une partie des convois sur la route de Miranda
de Corvo. Néanmoins, bien qu'acheminés depuis la veille dans cette
direction, ces convois avaient besoin de beaucoup de temps pour gagner
la tête de l'armée. La retraite précipitée du maréchal Ney mit Masséna
lui-même, qui avait sous la main les divisions Loison et Clausel, dans
un certain péril, car découvert par sa droite il aurait pu, si les
Anglais avaient été plus lestes, être séparé du 6e corps. Mais il
battit promptement en retraite, et marcha toute la nuit avec les deux
divisions qui l'accompagnaient, par un fort beau clair de lune. Il
déboucha le matin entre Casal-Novo et Miranda de Corvo, derrière le
maréchal Ney, sans avoir éprouvé d'accident.
[En marge: Réunion de l'armée à Casal-Novo.]
Le maréchal Ney au sortir du défilé qui de Condeixa conduisait dans la
direction de Miranda de Corvo, devait s'arrêter d'abord au village de
Casal-Novo. Là commençait un terrain plus ouvert, mais inégal, semé de
mamelons, allant aboutir à Miranda de Corvo, puis de Miranda de Corvo
à Foz d'Arunce sur la Ceyra. C'est sur ce terrain que Ney devait
rallier successivement les divisions Loison et Clausel, les corps de
Junot, de Reynier et de Drouet. Il s'arrêta à Casal-Novo le soir, se
promettant, maintenant qu'il avait rejoint l'armée et qu'il était
assuré de sortir du Portugal, de disputer chaque pouce de terrain, et
de faire perdre toute la journée aux Anglais, afin de donner aux
détachements demeurés en arrière le temps de rejoindre.
Le lendemain 14, malgré un brouillard épais qui permettait à peine de
discerner les objets à la plus petite distance, il commença de
manoeuvrer devant les Anglais avec une précision, une dextérité, un
aplomb, qui firent l'admiration générale. Presque toute l'armée
anglaise le suivait à travers cette espèce de plaine tourmentée
qu'arrosent la Deuça, la Ceyra, affluents du Mondego. Ney avait rangé
ses troupes en plusieurs échelons, habilement disposés sur tous les
accidents de terrain propres à la défensive. Une arrière-garde sous le
général Ferrey, formait le premier échelon à Casal-Novo; la division
Mermet formait le second un peu au delà, et la division Marchand le
troisième, sur un relief de terrain près de Chao de Lamas. Enfin la
division Loison, les divisions Clausel et Solignac du corps de Junot
formaient un dernier échelon près de Miranda de Corvo. Bientôt on vit
les deux armées se suivre lentement, l'une ne cédant le terrain que
pied à pied, après une résistance bien calculée de chacun de ses
échelons, l'autre s'avançant difficilement sous des feux meurtriers,
et contre des positions où elle était obligée de poursuivre l'ennemi,
sans jamais réussir à l'atteindre.
[En marge: Belle marche de l'armée de Casal-Novo à Miranda de Corvo.]
Le général Erskine avec les troupes légères ayant voulu déboucher sur
Casal-Novo, l'arrière-garde du général Ferrey lui disputa le village à
la faveur de quelques enclos, d'où nos tirailleurs tuaient les Anglais
à coup sûr, sans pouvoir être atteints eux-mêmes. Il fallut aux
troupes du général Erskine deux ou trois heures de cette fusillade si
désavantageuse avant d'enlever les enclos. Lorsque les Français s'en
retirèrent, et que les Anglais voulurent les poursuivre, le colonel
Laferrière avec le 3e de hussards fondit sur eux au galop et sabra les
plus téméraires. Les Anglais marchèrent pourtant en avant, et au
moment de joindre l'arrière-garde du général Ferrey, ils la virent
disparaître derrière la division Mermet, qui les arrêta tout court par
son attitude et ses feux, et à son tour alla se retirer derrière la
division Marchand, établie sur les hauteurs de Chao de Lamas. Celle-ci
était là tout entière, fraîche, impatiente de combattre, car elle ne
s'était pas mesurée avec l'ennemi depuis le commencement de la
retraite, et elle était de plus très-avantageusement postée. Chaque
effort des Anglais pour l'entamer fut vain. Puis à un signal de Ney
elle se retira elle aussi, et vint se mettre en ligne avec les
divisions Mermet et Loison, avec les divisions Clausel et Solignac du
8e corps, sur les hauteurs de Miranda de Corvo, où les Anglais furent
réduits à la suivre, perdant du monde à chaque pas, et ne gagnant que
le terrain qu'on leur cédait volontairement. Le jour finissait, et ils
furent contraints de s'arrêter devant l'armée française réunie en
masse sur une position à peu près inabordable. Celle-ci alla coucher
le 14 au soir sur les bords de la Ceyra, qu'elle franchit, sauf deux
divisions que le maréchal Ney laissa à Foz d'Arunce. Les deux armées
bivouaquèrent l'une à côté de l'autre.
Cette journée du 14 si bien employée par Ney, beaucoup mieux, il faut
le dire, que celle du 13, donna à tous les convois le temps de
regagner la tête de l'armée, et à Reynier celui de déboucher entre
Miranda de Corvo et Foz d'Arunce sur la Ceyra. Montbrun de son côté,
averti par Ney, avait eu la possibilité de se retirer, et avait
rejoint à toutes jambes le gros de l'armée en remontant le Mondego.
Rien n'était compromis que le plan si sage du général en chef de
s'établir sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre. Tous les corps de
l'armée étaient réunis avec leur matériel, après une perte d'hommes
inférieure des trois quarts au moins à celle qu'avaient essuyée les
Anglais, et après avoir parcouru la plus difficile partie du chemin
qu'ils avaient à faire. Masséna, arrivé sur la Ceyra dans la soirée du
14, était parvenu au pied de la Sierra de Murcelha, et voulait la
franchir le lendemain pour aller prendre position à Ponte-Murcelha
sur la petite rivière de l'Alva. Le général Drouet, obéissant
seulement quand il fallait se mettre en tête de la retraite, s'était
porté à Ponte-Murcelha, où il rétablissait les ponts de l'Alva pour
lui et pour l'armée, tâche dont au reste il était heureux qu'il pût
s'acquitter, car Reynier était si occupé de fourrager qu'on n'en
pouvait presque rien obtenir, la moitié de ses soldats étant toujours
en maraude.
Le 15 au matin on se trouvait, Junot à gauche sur la basse Ceyra, Ney
au centre vers Foz d'Arunce, Reynier à droite sur la haute Ceyra. Les
Anglais, si maltraités à Redinha, à Casal-Novo, ne montraient pas
grande impatience de nous joindre. Ils semblaient nous escorter plutôt
que nous poursuivre. Le grand caractère de Masséna, secondé par les
talents de Ney, leur ôtait toute espérance de nous faire subir un
échec, ou de nous faire partir une heure plus tôt que nous ne
voulions.
[En marge: Surprise de Foz d'Arunce.]
Ney, trop confiant cette fois, n'avait pas voulu se hâter de traverser
la Ceyra, et il avait permis à deux de ses divisions de passer la nuit
en deçà de cette rivière, côte à côte avec les Anglais. Masséna
l'avait pourtant averti du péril auquel il s'exposait, mais il n'avait
tenu compte de cet avis, ne croyant plus que les Anglais eussent la
hardiesse de se mesurer avec lui. Il se trompait, comme on va le voir.
Lord Wellington, qui malgré sa circonspection était résolu à ne pas
négliger les occasions de nous entamer, si nous avions le tort de les
lui offrir, s'aperçut qu'une portion considérable du 6e corps était
restée en deçà de la Ceyra, et il s'empressa dès le matin du 15
d'envelopper avec des forces imposantes le terrain dominé de toutes
parts au fond duquel avaient bivouaqué les divisions Mermet et
Marchand. Les troupes surprises par cette attaque imprévue coururent
aux armes, et la division Mermet vint occuper les hauteurs qui
entouraient le terrain où l'on avait passé la nuit, afin de contenir
l'ennemi tandis que le maréchal Ney dirigerait la retraite de la
division Marchand par l'étroit défilé du pont de la Ceyra.
Malheureusement la cavalerie légère sous le général Lamotte, obligée
pour fourrager de s'établir dans un champ au bord même de la Ceyra,
n'avait pu faire la garde en avant de l'infanterie, ni se rallier à
temps pour se porter sur les hauteurs où la division Mermet était
venue prendre position. Le général Lamotte se mit donc en bataille en
avant du pont, afin de laisser écouler l'infanterie qui se retirait,
et de charger l'ennemi s'il se présentait jusqu'aux approches de la
rivière. Pendant ce temps le maréchal Ney, à cheval dans les rangs de
la division Marchand, commença de la faire défiler sur le pont, puis,
la voyant se retirer tranquillement, revint auprès de la division
Mermet qui contenait les Anglais sur les hauteurs, afin de ramener
celle-ci et de lui faire passer le pont à son tour. Dans ce moment une
batterie menacée par les Anglais se renversa sur un régiment de la
division Mermet qui se reployait, et y produisit une sorte de trouble.
Les soldats de ce régiment apercevant la cavalerie en bataille devant
le pont, crurent qu'elle allait le traverser, craignirent de le voir
obstrué par elle, et s'y précipitèrent pour n'être pas devancés.
Bientôt ce ne fut qu'un torrent de fuyards en désordre, qui
s'étouffaient sur le pont, et le trouvant encombré par les plus
pressés, se jetaient dans la rivière pour essayer de la franchir à
gué. Ney voulut en vain les retenir, et ne put jamais faire entendre
sa voix. Après quelques instants de ce tumulte, il finit cependant par
rallier un bataillon du 27e et quelques compagnies de voltigeurs,
remonta avec cette poignée d'hommes sur les hauteurs où le général
Mermet, à la tête de sa seconde brigade, soutenait un combat acharné
contre les Anglais, devenus à chaque instant plus pressants. La
présence de ce faible renfort et du maréchal Ney ranima l'ardeur des
troupes; on chargea les Anglais, on les repoussa, et on les obligea de
s'éloigner, après leur avoir fait essuyer quelques pertes. Dans cet
intervalle, le tumulte avait fini par s'apaiser autour du pont. Les
fuyards voyant les hauteurs bien occupées derrière eux, s'étaient
rassurés, et avaient défilé avec plus de calme. La seconde brigade de
Mermet, après avoir disputé les hauteurs tout le temps nécessaire, en
descendit à son tour, passa le pont avec ordre, et vint se réunir sur
l'autre rive au reste du 6e corps. Dans le premier moment, le maréchal
Ney crut avoir quelques centaines de noyés parmi ceux qui s'étaient
jetés dans la rivière dans l'espoir de la traverser à gué.
Heureusement le nombre des hommes perdus fut peu considérable. À peine
cent cinquante soldats firent-ils défaut à l'appel dans les rangs des
deux divisions, et la plupart encore avaient été tués ou blessés dans
le combat livré par la seconde brigade du général Mermet contre les
Anglais. Le maréchal Ney ne voulant pas s'en prendre à lui-même, s'en
prit au général Lamotte, commandant de la cavalerie légère, qu'il
renvoya sur les derrières de l'armée, quoique ce général eût bien peu
de torts à se reprocher dans cette désagréable échauffourée.
[En marge: L'armée s'arrête sur l'Alva.]
Du reste, cet accident était de médiocre importance. L'armée prit
position derrière la Ceyra sans être inquiétée, car la résistance du
général Mermet en avant de Foz d'Arunce avait de nouveau prouvé à lord
Wellington que cette armée, toujours si grande dans les périls,
n'était pas facile à entamer. Les ponts de l'Alva, par lesquels on
devait passer après avoir franchi la Sierra de Murcelha, n'étant pas
rétablis, on séjourna le 16 entre la Ceyra et l'Alva sans être attaqué
par les Anglais. Le 17 on se porta sur l'Alva. Le caractère de
Masséna, comme il est aisé de le concevoir, souffrait cruellement
d'être réduit à une pareille retraite, par la faute de son maître qui
lui avait assigné une tâche impossible, par celle de ses lieutenants
qui l'avaient contrarié dans tous ses plans, par celle de ses voisins
qui ne l'avaient pas secouru, par celle des circonstances enfin qui
avaient pour ainsi dire conspiré contre lui; et il aurait voulu donner
à son mouvement le caractère d'une manoeuvre plutôt que celui d'une
retraite. C'est par ce motif qu'il avait projeté un établissement sur
le Mondego, à la hauteur de Coimbre, ce qui n'était qu'une position
prise un peu en arrière de celle de Santarem, mais point un abandon du
Portugal. Privé de cette ressource par la promptitude du maréchal Ney
à quitter le poste de Condeixa, il aurait désiré au moins s'arrêter
sur l'Alva, qui longe la Sierra de Murcelha, correspondante,
avons-nous dit, à la Sierra d'Alcoba. Mais cette position était peu
sûre, puisqu'elle pouvait être tournée si les Anglais remontaient la
rive droite du Mondego, et de plus elle n'était pas assez offensive
pour compenser l'inconvénient d'être à plusieurs jours d'Alméida et de
Ciudad-Rodrigo, où étaient réunies les ressources de l'armée, et
d'exiger pour vivre des moyens de transport qui n'existaient point.
C'était donc plutôt une consolation pour son noble orgueil, qu'une
manoeuvre dont le succès importât beaucoup. En tout cas, ses
lieutenants n'étaient pas juges de cette question, et dès qu'il
voulait s'établir sur l'Alva, leur devoir était de concourir à son
dessein. Ils ne le servirent pas plus sur l'Alva qu'ils ne l'avaient
servi sur le Mondego.
Le 18 on était sur l'Alva, dont les ponts étaient entièrement
rétablis. Junot se trouvait à droite (droite en regardant l'ennemi)
près de l'embouchure de l'Alva dans le Mondego; Ney au centre derrière
Ponte-Murcelha, Reynier à gauche vers les montagnes et sur les flancs
de l'Estrella, où l'Alva prend sa source; Drouet enfin, que les ordres
de Masséna ne retenaient plus, sur le chemin d'Alméida. Masséna avait
expressément recommandé à Ney de bien défendre la position de
Ponte-Murcelha, ce qu'il avait promis, et ce qu'il était résolu à
faire, pour réparer le désagrément essuyé à Foz d'Arunce.
[En marge: Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à
abandonner l'Alva.]
Mais cette fois, tant la fatalité semblait poursuivre l'armée de
Portugal, la désobéissance devait venir du plus obéissant des
lieutenants de Masséna, de celui au moins qui jusqu'ici s'était montré
le moins indocile, du général Reynier. Le maréchal Ney établi sur
l'Alva, dans la position de Ponte-Murcelha, cherchait à s'assurer par
des reconnaissances si ses ailes étaient bien gardées, et s'il ne
courait pas risque d'être de nouveau surpris par l'ennemi. À sa droite
il avait trouvé les postes de Junot étroitement liés avec les siens.
Mais à sa gauche il ne rencontra point ceux de Reynier, précisément
dans la partie où la Sierra de Murcelha, faiblement rattachée à celle
de l'Estrella, pouvait être franchie. Ney, inquiet en se voyant
presque abandonné sur sa gauche, s'en plaignit vivement à Masséna.
Celui-ci envoya officiers sur officiers pour s'enquérir de Reynier,
qu'on découvrit très-loin de la Sierra de Murcelha, c'est-à-dire sur
la Sierra de Moïta, autre rameau détaché de l'Estrella, et placé fort
en arrière de la position actuelle de l'armée. Reynier n'ayant jamais
eu à remplir pendant la retraite le rôle d'arrière-garde qui était
échu au maréchal Ney, avait pris durant ces quinze jours l'habitude de
se répandre au loin pour vivre, et de disperser ses troupes dans les
villages, au lieu de les tenir réunies et prêtes à combattre. Il avait
donc choisi le campement le plus commode, le plus étendu, et ne
s'était nullement inquiété de garder la gauche du 6e corps. Il faut
ajouter, pour expliquer cette conduite, que Reynier avait fini par
concevoir aussi quelque humeur contre le général en chef. Militaire
instruit, fort possédé du goût d'écrire sur les événements auxquels il
assistait, il avait rédigé une sorte de procès-verbal de la conférence
de Golgao, dans laquelle il avait joué un rôle. Son récit, inexact en
plusieurs points, avait déplu à ses collègues, et Masséna avait été
obligé de lui en adresser quelques reproches. C'est par suite de ces
reproches, et de l'exemple des autres chefs de corps, qu'il avait
commencé à s'écarter peu à peu des égards et de la subordination dus
au vieux maréchal sous lequel il avait l'honneur de servir. Loin
d'obéir à l'ordre de venir se placer à la gauche de l'armée, il
répondit par un plan d'attaque contre la droite des Anglais, qui,
suivant lui, devait avoir de grandes conséquences. Ce n'était pas là
ce qu'on lui demandait, et il aurait fallu d'abord se lier à Ney pour
le couvrir; mais tandis que Reynier dissertait sur les opérations
qu'on aurait pu entreprendre, Ney, tout à fait découvert, et voyant
distinctement les Anglais s'avancer au delà de l'Alva sur sa gauche,
fut contraint, par des raisons de prudence très-fondées, d'abandonner
Ponte de Murcelha, et de faire ainsi échouer de nouveau, mais
involontairement, les projets de Masséna. La position de l'Alva
n'était dès lors plus tenable, et du reste elle n'était regrettable
que pour Masséna, dont elle eût consolé l'orgueil. Il n'y avait donc
plus qu'à rejoindre la frontière d'Espagne, de laquelle on était fort
rapproché en ce moment.
[En marge: Retraite définitive de l'armée, et retour en Espagne après
un séjour de six mois en Portugal.]
Les Anglais de leur côté commençant à manquer de vivres, par la
difficulté de les transporter aussi loin de la mer, et désespérant
d'ailleurs d'entamer une armée qui défendait si vigoureusement ses
derrières, sentaient la nécessité de s'arrêter quelques jours. Les
Portugais, qui étaient toujours servis après les Anglais, et que
très-souvent on se dispensait de nourrir en célébrant leur sobriété,
mouraient de faim, et se plaignaient hautement. Une halte de trois ou
quatre jours entre Ponte de Murcelha et Coimbre leur était donc
indispensable, et fut résolue par lord Wellington. L'armée française
continua sa marche sur trois colonnes sans être poursuivie, parvint
vers le 22 mars sur la ligne des hauteurs qui séparent la vallée du
Mondego de celle de la Coa, et se trouva en vue des frontières de
l'Espagne, d'où elle était partie six mois auparavant pour envahir le
Portugal.
[En marge: Spectacle qu'offre l'armée au moment de sa rentrée en
Espagne.]
[En marge: Masséna, pour corriger l'effet moral de sa retraite,
voudrait reprendre l'offensive en descendant sur le Tage par
Alcantara.]