anglaise, en avertit Masséna dès le 10 au soir, et demanda ou qu'on
lui permît de décamper, ou qu'on le renforçât suffisamment pour qu'il
pût tenir tête à l'ennemi. Quoique sur le terrain il fût le plus hardi
et le plus habile des manoeuvriers, il n'avait pas dans le conseil la
tranquillité un peu dédaigneuse que Masséna devait à la trempe de son
caractère et à sa vaste expérience. Masséna se rendit à la hâte au
quartier général de Ney, s'efforça de le rassurer, l'engagea à tenir
devant Pombal, à n'en partir que le lendemain dans la journée, à bien
disputer après la position de Pombal celle de Redinha, où il devait se
trouver le surlendemain, de façon à donner tout le temps nécessaire à
l'occupation de Coimbre et du Mondego par les troupes de Junot.
Masséna dit à Ney que les Anglais, circonspects et lents comme ils
étaient, ne viendraient pas à bout de quinze mille hommes commandés
par lui, sur un terrain aussi propre à la défense que l'étaient les
petites vallées qu'on allait traverser successivement jusqu'à Coimbre,
et qui toutes formaient des affluents du Mondego. Ney, qui avait vu de
près la masse des Anglais, ne se laissa pas aussi facilement
convaincre que Masséna l'aurait voulu, mais promit de tenir le plus
longtemps possible. Par surcroît d'embarras, le général Drouet, chargé
d'appuyer Ney, était repris du désir de s'en aller, et il annonçait
son départ immédiat, ce qui devait réduire Ney à deux divisions.
Drouet, appelé devant Ney et Masséna, se défendit comme font les gens
de mauvaise volonté, avec embarras et entêtement. Masséna, capable de
la plus grande énergie quand il était poussé à bout, mais seulement
alors, commit la faute de ne pas commander impérieusement, car, bien
que Drouet ne fût qu'auxiliaire, il ne pouvait y avoir en présence de
l'ennemi deux généraux en chef, et Masséna ayant seul en Portugal
cette qualité, n'avait qu'à donner des ordres formels, sans s'épuiser
à persuader un froid entêté qui ne voulait rien entendre. Ney, ne
pouvant se défendre d'une certaine sympathie pour ceux qui étaient
pressés de quitter le Portugal, n'appuya guère Masséna, et on se
sépara sans s'être assez clairement expliqués. Drouet promit de se
retirer lentement, mais il ne dit pas le moment de son départ. Ney
promit de bien disputer Pombal, mais ne dit pas combien de temps.
Masséna était ici dans son tort, et parce qu'il ne commandait pas avec
assez de vigueur, et parce qu'il ne songeait pas à profiter de cette
position de Pombal pour infliger une rude leçon aux Anglais. La
position de Pombal, effectivement, eût été bonne pour leur tenir tête,
et leur faire payer cher la gloire qu'ils avaient de nous voir battre
en retraite. Pour cela il aurait fallu rassembler beaucoup de forces à
son arrière-garde, et malheureusement Masséna n'avait pas été assez
occupé de ce soin. Que faisait en effet Loison sur le flanc de Ney, à
cheval sur les deux versants? Que faisait surtout Junot, envoyé tout
entier sur Coimbre à la recherche des gués du Mondego? On pouvait
dire, à la vérité, que Loison était nécessaire pour lier les troupes
qui marchaient au sud de l'Estrella avec celles qui marchaient au
nord, pour lier Reynier avec Ney. Mais en admettant que Loison pût
être utile où il était, bien qu'il fût tout à fait invraisemblable que
les Anglais, circonspects et mauvais marcheurs, songeassent à se jeter
entre Ney et Reynier, pourquoi employer tout le corps de Junot à
occuper Coimbre et à passer le Mondego, besogne à laquelle Montbrun
avec une partie de sa cavalerie et deux ou trois bataillons de troupes
légères aurait suffi, besogne surtout qui aurait été bien plus
naturellement dévolue à Drouet, si pressé de se retirer et de regagner
Alméida? C'est dans cet art de distribuer ses forces, loin ou près de
l'ennemi, que Napoléon était sans égal, et qu'aucun de ses lieutenants
ne pouvait le remplacer, car c'est celle qui exige le plus d'étendue
et de profondeur d'esprit. Masséna, il faut le reconnaître, donna
prise ici à la mauvaise volonté de ses lieutenants, en les appuyant
mal les uns par les autres, et en leur fournissant un prétexte
plausible de se retirer plus tôt qu'il ne l'aurait fallu. Ney et Junot
réunis, ayant Loison sur leur flanc pour les lier à Reynier, ayant
Drouet sur leurs derrières pour occuper Coimbre, auraient été en
mesure de donner à lord Wellington un rude choc, et de le punir de ses
trop grandes prétentions.
[En marge: Combat de Pombal.]
Le lendemain 11 de très-grand matin, Ney placé à Pombal sur la rive
droite de la petite rivière de l'Arunça, vit les Anglais la descendre
par la rive gauche afin de la passer au-dessous de Pombal, et à cette
vue il ordonna brusquement la retraite, sans vouloir entendre le chef
d'état-major Fririon qui essayait de le retenir. Cependant celui-ci
ayant insisté, et Ney s'apercevant qu'on pouvait jeter un grand
désordre parmi les Anglais en leur reprenant Pombal, y lança un
bataillon du 69e, un du 2e et un du 6e léger. Ces troupes, conduites
par le général Fririon, rentrèrent impétueusement dans Pombal,
refoulèrent les Anglais jusqu'au pont de l'Arunça, en précipitèrent
quelques-uns dans la rivière, mirent le feu au bourg, où les blessés
anglais périrent dans les flammes, et retardèrent ainsi de quelques
heures la marche de l'armée britannique.
Après ce coup de vigueur, Ney reprit tranquillement sa retraite, et
descendit la rive droite de l'Arunça à la face des Anglais qui en
occupaient la rive gauche. La route suivant la vallée pendant une
lieue jusqu'à Venda da Cruz, quittait ensuite le bord de la rivière,
perçait la berge gauche couverte de bois, et allait en parcourant un
terrain tour à tour accidenté ou uni, descendre dans la vallée de la
Soure, à un village nommé Redinha. Le maréchal Ney s'arrêta le soir à
Venda da Cruz, au point où la route quittait la vallée de l'Arunça
pour pénétrer dans celle de la Soure.
Masséna, averti de l'engagement de Ney à Pombal, lui fit dire qu'il
allait rapprocher le général Loison, ramener en outre une des
divisions de Junot (dispositions bonnes, quoique tardives), et tenter
de nouveaux efforts pour retenir le général Drouet, mais qu'il le
conjurait, en se repliant le lendemain sur Redinha, de se retirer
lentement, car on avait peu de chemin à faire pour se trouver au bord
du Mondego, et il ne fallait pas s'y laisser serrer de trop près, si
on voulait le passer tranquillement, et avoir le temps de s'y établir.
[En marge: Retraite du maréchal Ney sur Redinha.]
Le lendemain 12, Ney décampa avant le jour, pour n'avoir pas l'ennemi
à ses trousses dans les défilés qu'il avait à franchir.
[En marge: Beau combat de Redinha.]
Il s'engagea ainsi dans un pays accidenté où l'on marchait tantôt en
plaine, tantôt sur des collines. Précédé à une assez grande distance
par la division Marchand, Ney avait directement sous la main la
division Mermet, forte de 6 mille fantassins admirables, ceux
d'Elchingen, d'Iéna, de Friedland, n'ayant jamais servi qu'avec lui,
le devinant d'un regard, prêts à se précipiter partout à un signe de
son épée. Il avait en outre quatorze pièces d'artillerie, deux
régiments de dragons, les 6e et 11e, et le 3e de hussards. Avec ces 7
à 8 mille hommes il se retirait lentement, suivi par 25 mille Anglais
formés en trois colonnes, l'une à droite composée des troupes du
général Picton et des Portugais de général Pack, l'autre au centre
composée des troupes du général Cole, la troisième à gauche, de
l'infanterie légère du général Erskine. La cavalerie du général Slade,
celle des Portugais et les tirailleurs liaient ces trois colonnes
entre elles. Ney, comme un lion poursuivi par des chasseurs, tenait
les yeux fixés sur ses assaillants pour se jeter sur le plus
téméraire. Quand l'une de ces colonnes le serrait de trop près, il la
couvrait de mitraille, ou la chargeait à la baïonnette, ou bien enfin
lançait sur elle ses dragons, employant chaque arme selon le terrain
avec un art admirable et une vigueur irrésistible. Masséna, accouru
sur les lieux, ne pouvait s'empêcher d'admirer tant d'aisance, de
dextérité et d'énergie. Lorsque les Anglais arrêtés court poussaient
leurs ailes en avant, pour forcer les Français à se retirer en les
débordant, ce qu'ils faisaient toujours un peu gauchement, n'étant ni
adroits, ni agiles, Ney se rabattait sur la colonne qui avait eu la
témérité de le déborder, et à son tour la prenant en flanc la
renvoyait cruellement maltraitée à son corps de bataille. Il avait
employé ainsi une moitié du jour à parcourir tout au plus deux lieues,
et préparait aux Anglais, au bord même de la Soure, une dernière et
chaude réception qui devait terminer dignement la journée. Masséna, le
voyant si bien disposé, lui témoigna sa vive satisfaction, lui dit
qu'il comptait sur lui, le pressa de ne pas abandonner les hauteurs
qui précédaient Redinha, et le conjura de garder du terrain le plus
qu'il pourrait, afin d'en avoir davantage à disputer le lendemain,
puis il le quitta pour aller s'occuper du reste de l'armée.
Ney en ce moment était arrivé sur la chaîne des hauteurs qui longent
la Soure, et au pied desquelles se trouve, au bord même de la rivière,
le village de Redinha. Il était donc adossé au lit de la Soure et à
Redinha, et avait devant lui une petite plaine arrondie, au milieu de
laquelle cheminaient pesamment les Anglais, cherchant, comme ils
avaient fait toute la matinée, à déborder nos ailes soit à droite,
soit à gauche. La position était avantageuse à défendre, puisque de
tous côtés elle entourait et dominait le petit bassin au fond duquel
on apercevait l'ennemi. Elle offrait même l'occasion d'un grand
succès, car on pouvait en repoussant les Anglais, les refouler
pêle-mêle dans le défilé qu'on avait traversé le matin avec eux, et
les précipiter ensuite dans la vallée de l'Arunça. Ney, avec les 12
mille fantassins et les 12 cents chevaux dont il disposait, était
presque certain d'obtenir ce succès, mais il était retenu par plus
d'une raison de prudence. En effet, il était adossé à un terrain
dangereux, d'où il risquait d'être jeté dans la Soure et poursuivi
aussi dans un affreux défilé, celui qui va de Redinha à Condeixa. S'il
avait eu la division Loison en réserve, et qu'il eût pu la placer sur
l'autre rive de la Soure pour le recueillir en cas d'échec, il aurait
été en mesure de livrer une vraie bataille avec les divisions Marchand
et Mermet, et il l'aurait certainement gagnée. N'ayant pas cette
réserve, il n'osa rien hasarder.
Délivré de la présence de Masséna, qui probablement eût voulu engager
le combat à fond, il fit défiler devant lui la division Marchand,
ordonna à cette division de descendre au bord de la Soure, de
traverser la rivière par le pont de Redinha, puis de remonter sur
l'autre bord, et d'y prendre position, ce qui lui permettait de se
réfugier auprès d'elle s'il était trop vivement poussé. Avec la seule
division Mermet, avec ses trois régiments de cavalerie et quelques
bouches à feu, il résolut de tenir plusieurs heures en avant de
Redinha, comme pour montrer ce qu'il était possible de faire avec sept
mille hommes contre vingt-cinq mille, en manoeuvrant bien sur un
terrain propre à la défensive.
Posé fièrement sur les hauteurs qu'il voulait disputer, il avait ses
quatre régiments d'infanterie déployés sur deux rangs, son artillerie
un peu en avant, de nombreux pelotons de tirailleurs dispersées à
droite et à gauche sur tous les accidents de terrain, et ses trois
régiments de cavalerie en arrière au centre, prêts à charger à travers
les intervalles de l'infanterie au premier moment favorable. Derrière
sa gauche un chemin descendait sur Redinha, et formait sa ligne de
retraite, sur laquelle il avait l'oeil ouvert. Derrière sa droite il
avait reconnu un gué par lequel sa cavalerie pouvait traverser la
Soure et se dérober quand il en serait temps. Après s'être ainsi bien
assuré ses moyens de retraite, il ne craignait pas de s'engager, étant
toujours sûr de se replier à propos.
Les Anglais, déployés dans la plaine, continuaient leur manoeuvre de
la journée, et cherchaient à déborder nos flancs. Les généraux Picton
et Pack essayaient de gravir les hauteurs à notre gauche pour disputer
à Ney la retraite sur Redinha, pendant que les généraux Cole et
Spencer s'avançaient en masse profonde au centre, et que l'infanterie
légère d'Erskine tâchait de franchir la rivière sur notre droite aux
gués choisis d'avance pour notre cavalerie. Mais Ney employant toutes
ses armes avec la même présence d'esprit, commença par cribler de
boulets les troupes de Picton, et leur emportant des files entières,
les obligea à un mouvement oblique pour se dérober à ses coups.
Parvenues toutefois à gravir les hauteurs après beaucoup de pertes,
elles s'avançaient presque de plain-pied sur le flanc de Ney, et en
étaient à portée de fusil, lorsque celui-ci réunissant six bouches à
feu les couvrit de mitraille à bout portant, puis dirigea sur elles un
bataillon du 27e, un du 59e, et tous ses tirailleurs ralliés et formés
en un troisième bataillon. Ces trois petites colonnes abordèrent les
Anglais de Picton à la baïonnette, les chargèrent vigoureusement, et
les précipitèrent au pied des hauteurs, après en avoir tué ou blessé
une assez grande quantité. En quelques instants la déroute sur ce
point fut complète. Lord Wellington alors porta son centre en avant
pour rallier et recueillir sa droite, et attaquer de front la position
des Français. Ney laissant avancer cette masse, lui présenta le 25e
léger et le 50e de ligne, avec son artillerie dans les intervalles des
bataillons, et fit appuyer ces deux régiments par le 6e de dragons et
le 3e de hussards. Après avoir accueilli les Anglais d'abord par les
feux de son artillerie, puis par ceux de son infanterie, il les fit
charger à la baïonnette et pousser vivement sur la pente du terrain.
Il lança ensuite sur eux le 3e de hussards, qui rompit leur première
ligne et sabra un bon nombre de leurs fantassins. La confusion en cet
instant devint extrême dans toute la masse anglaise; et si Ney, ayant
gardé là division Marchand auprès de lui, avait pu engager davantage
la division Mermet, la déroute serait devenue générale et irrévocable.
Pourtant Ney ne voulant pas compromettre ses troupes, les ramena, les
remit en bataille, et demeura en position encore plus d'une heure,
continuant à envoyer aux Anglais des boulets qui faisaient dans leurs
rangs de profondes trouées.
[En marge: Résultats et caractère du combat de Redinha.]
Il était quatre heures de l'après-midi. Lord Wellington, piqué au vif
en se voyant ainsi retenu, maltraité par une poignée d'hommes, réunit
toute son armée, la forma sur quatre lignes, et s'avança avec la
détermination manifeste de forcer la position à tout prix. C'était
pour le maréchal Ney le moment de se retirer, car n'ayant pas ses
réserves, et voulant non pas conserver le terrain, mais le disputer,
il lui était permis de l'abandonner sans regret. Il exécuta sa
retraite avec l'aplomb et la vigueur qui avaient caractérisé toute
cette belle journée. Tandis que les Anglais s'avançaient lentement,
mais résolûment, chaque régiment d'infanterie française défilait
successivement devant eux en exécutant des feux de bataillon, puis se
reployait à gauche pour descendre sur la Soure par le chemin de
Redinha. Les quatre régiments de la division Mermet ayant salué ainsi
de leurs feux l'armée anglaise, se retirèrent par la gauche sans être
même poursuivis, escortant leur artillerie qui les avait devancés,
pendant que notre cavalerie, défilant par la droite, descendait
paisiblement sur la Soure pour la passer à gué. Toutes les troupes de
Ney vinrent s'établir de l'autre côté de la Soure, derrière la
division Marchand, qui s'y trouvait en position. Les Anglais parvenus
alors sur les hauteurs que nous leur avions abandonnées, se hâtèrent
de descendre sur le bord de la rivière pour essayer de la franchir.
Mais ils aperçurent la division Marchand postée sur l'autre rive, et
couverte par une nuée de tirailleurs qui ne permettaient pas
d'approcher. L'artillerie de cette division incendia le pauvre bourg
de Redinha, et le rendit inhabitable. Les Anglais durent donc
s'arrêter sur la Soure, après une laborieuse journée qui ne leur avait
pas coûté moins de 1,800 morts ou blessés, ce qui était considérable
pour eux, tandis qu'elle nous en avait à peine coûté 200. L'armée
française, sous la main du plus habile de ses manoeuvriers, avait
montré dans cette occasion tous les genres de perfection auxquels elle
arrive quand elle joint l'éducation à la nature, c'est-à-dire la
vigueur, l'adresse, l'aplomb, l'art de se ployer et de se déployer
sous le feu comme sur un champ d'exercice, la facilité de passer de la
défensive à l'offensive, et de celle-ci à celle-là, avec une prestesse
et une solidité que rien n'égalait, il faut le dire, dans aucune armée
de l'Europe, et que les Anglais ne purent s'empêcher d'admirer. Si Ney
dans cette journée avait été aussi hardi comme général en chef qu'il
l'avait été comme manoeuvrier, il aurait certainement ramené l'armée
anglaise bien loin en arrière. Mais dominé par des raisons de prudence
qui avaient leur mérite, il se borna à un combat d'arrière-garde,
quand il aurait pu livrer et gagner une grande bataille. Quant à
Masséna, son tort fut de s'être éloigné, et surtout de n'avoir pas eu
là une division de plus. L'armée britannique aurait probablement
essuyé une sanglante défaite, et payé cher l'honneur de nous avoir
fait évacuer les bords du Tage.
[En marge: Nécessité de défendre Condeixa le plus longtemps possible,
afin de donner à Junot le temps de passer le Mondego et d'occuper
Coimbre.]
Quoi qu'il en soit, les Anglais, après cette journée, avaient de
suffisants motifs d'être circonspects, et les Français d'être
confiants. Ney s'était replié dans un défilé qui de Redinha conduisait
à Condeixa, et aboutissait à des hauteurs de facile défense, après
lesquelles on tombait directement sur le Mondego et sur Coimbre.
C'était le dernier échelon à parcourir sur la grande route de Lisbonne
à Coimbre, et il fallait s'y maintenir vigoureusement, pour donner à
Junot le temps d'établir des ponts sur le Mondego et d'occuper
Coimbre, qui est sur l'autre rive de ce fleuve. Si on ne disputait pas
suffisamment ce dernier point, on était jeté dans le Mondego, ou forcé
de le remonter par la rive gauche, à travers une contrée difficile, en
abandonnant le projet d'établissement à Coimbre, projet moyen entre le
séjour prolongé à Santarem et la retraite complète jusqu'aux
frontières d'Espagne. Si en effet on ne tenait pas assez devant
Condeixa pour donner à Junot le temps dont il avait besoin, et qu'on
fût obligé pour échapper à la poursuite des Anglais de remonter le
long de la rive gauche du Mondego (voir la carte nº 53), on n'avait
d'autre ressource que la position de la Sierra de Murcelha, qui ferme
le bassin supérieur du Mondego sur la rive gauche, comme celle
d'Alcoba le ferme sur la rive droite. Mais cette position n'était pas
longtemps tenable, car les Anglais, maîtres du cours inférieur du
Mondego, pouvaient la prendre à revers en remontant la rive droite de
ce fleuve, et en venant se placer derrière la Sierra de Murcelha. Il
n'y avait donc pas à choisir, il fallait ou s'emparer du cours du
Mondego, le passer, entrer dans Coimbre, s'y établir, vivre des
ressources de cette ville et de celles qu'on recueillerait dans les
environs, ou se retirer sur-le-champ à Alméida et Ciudad-Rodrigo, en
avouant l'insuccès complet de la campagne. Il était cependant possible
d'éviter encore cette triste extrémité, car Montbrun, que Junot avait
chargé de prendre les devants avec sa cavalerie, ayant trouvé une
arche du pont de Coimbre coupée, avait découvert un peu au-dessous un
endroit où le fleuve guéable en certaines saisons pouvait être franchi
sur un simple pont de chevalets. Le général Valazé s'était procuré sur
les lieux mêmes les matériaux de ces chevalets, mais il lui fallait
trente-six heures pour achever le pont, et alors l'établissement à
Coimbre ne faisait plus de doute, car il y avait à peine dans cette
ville quelques coureurs de Trent pour nous en disputer l'entrée. En
défendant Ponte de Murcelha à gauche, Busaco à droite, et en ayant son
centre à Coimbre, il était facile de vivre quelque temps dans cette
position, d'où l'on tenait encore les Anglais en échec, et d'où l'on
pouvait partir avec avantage pour reprendre tous les projets de la
campagne.
[En marge: Instances de Masséna pour engager le maréchal Ney à
disputer Condeixa le plus longtemps possible.]
Le 12 au soir, après le superbe combat de Redinha, Masséna revint
auprès de Ney, le félicita de cette journée, lui témoigna, du reste
avec beaucoup de réserve, quelques regrets de ce qu'il n'avait pas
voulu conserver la position en avant de la Soure, le supplia de
résister en avant de Condeixa, ce qui était fort praticable, grâce à
l'avantage des lieux, et grâce aussi à l'ascendant que le 6e corps
venait d'acquérir sur les Anglais. Masséna lui répéta que si on ne
défendait pas Condeixa, on était ou jeté dans le Mondego, ou forcé de
le remonter précipitamment, en abandonnant le projet d'établissement à
Coimbre. Par malheur le maréchal Ney, qui paraissait médiocrement
touché des raisons du général en chef, promit de faire de son mieux,
sans répondre du succès. Il semblait surtout inquiet des
démonstrations des Anglais sur sa gauche, démonstrations qui, si elles
avaient été sérieuses, auraient pu le séparer de Loison et de Reynier,
c'est-à-dire du gros de l'armée. Pour parer à tout danger de ce côté,
Masséna avait placé Loison en intermédiaire sur des hauteurs qui
couraient entre la vallée de la Soure, où opérait le maréchal Ney, et
celle de la Ceyra, où Reynier était descendu après avoir franchi la
chaîne de l'Estrella vers Espinhal. Masséna venait en outre de
détacher la division Clausel du corps de Junot, et l'avait portée au
soutien de Loison, de façon que Ney avait à sa gauche deux divisions
pour le lier à Reynier. Masséna aurait dû encore porter la seconde
division de Junot au soutien de Ney, en ne laissant qu'un bataillon ou
deux à Montbrun afin de terminer l'ouvrage des ponts. Il aurait même
dû, si Drouet avait été plus obéissant, l'obliger à demeurer derrière
Ney pour lui servir d'appui, et enfin y rester lui-même pour
contraindre tout le monde à se conduire selon ses vues.
Malheureusement il n'en fit rien, et croyant Ney assez garanti vers sa
gauche par la division Clausel ajoutée à celle de Loison, le croyant
assez retenu par ses instances et ses ordres, il partit le 13 au matin
pour se rendre auprès de Loison, et, de la position qu'occupait
celui-ci, juger les vrais projets de l'ennemi.
[En marge: Fâcheuse précipitation du maréchal Ney à quitter Condeixa,
d'où résulte l'impossibilité de s'établir à Coimbre.]
À peine était-il parti que Ney, resté seul et libre de ses actions
devant les Anglais, se mit à observer leurs moindres mouvements avec
une étrange défiance de la situation, laquelle pourtant n'avait rien
d'alarmant. Les Anglais, fort éprouvés par le combat de la veille,
s'avançaient lentement, ce qui, loin de rassurer le maréchal Ney, ne
fit que lui inspirer plus d'inquiétude, en le disposant à croire que
peut-être ils exécutaient quelque chose ailleurs. Un mouvement du
général Picton sur sa gauche, qui tendait à le déborder, lui persuada
sur-le-champ que toutes ses craintes étaient près de se réaliser, et
qu'il allait être séparé du gros de l'armée, peut-être même enveloppé.
Ce héros au coeur infaillible, à la raison quelquefois flottante,
inébranlable sur un terrain qu'il pouvait embrasser de ses yeux, moins
sûr de lui-même sur un terrain plus vaste qu'il ne pouvait embrasser
qu'avec son esprit, ressentit ici une sorte de trouble, et craignant
toujours d'être coupé, sans doute aussi trop pressé de quitter cette
terre de Portugal qui lui était devenue odieuse, disputa quelques
instants les hauteurs de Condeixa, puis se hâta de les quitter, en
défilant par sa gauche à travers une gorge étroite qui, par un trajet
de trois ou quatre lieues, conduisait sur Miranda de Corvo, et devait
le réunir à Loison, à Clausel, à Reynier.
En adoptant une résolution aussi grave, il aurait dû pourtant en
référer au général en chef, qui n'était pas loin, car ayant reçu
l'ordre formel de tenir, dès lors étant exonéré de la responsabilité
générale, il n'avait d'autre devoir à remplir que celui de se défendre
à Condeixa même. Or jusqu'à ce moment, loin d'être réduit à
l'impuissance de conserver ce poste important, il n'y était pas même
attaqué sérieusement. C'était donc prendre beaucoup trop sur soi, et,
pour éviter un malheur douteux, même imaginaire, comme on le sut
bientôt, exposer l'armée à un malheur certain. Quoi qu'il en soit, le
maréchal Ney s'engagea dans le défilé dont il vient d'être parlé; mais
sentant qu'il exposait Montbrun, demeuré au bord du Mondego, à être
coupé et pris, il lui fit savoir ce qui arrivait, et lui envoya
l'ordre de se retirer immédiatement avec sa cavalerie, en remontant au
galop les bords du Mondego, par un mouvement parallèle à celui qu'il
allait exécuter lui-même avec l'infanterie du 6e corps.
[En marge: Irritation qu'éprouve le maréchal Masséna, et dont il
contient l'expression à cause de la gravité des circonstances.]