Le vieux maréchal rentrait en Espagne le coeur navré. Bien que cette

troisième évacuation du Portugal ne ressemblât point aux deux

premières, et qu'elle n'eût rien de commun avec celle du général Junot

se retirant de Lisbonne après une capitulation, avec celle du maréchal

Soult revenant d'Oporto sans artillerie; bien qu'après avoir tenu près

de six mois sur le Tage, sans secours, sans vivres, sans

communications, sans nouvelles de France, dans une des positions les

plus difficiles où un général en chef ait jamais été placé, il y eût

déployé toutes les qualités d'un grand caractère; bien qu'il eût

exécuté une marche de soixante lieues dans un pays stérile et ruiné,

suivi par une armée double de la sienne, sans perdre ni un canon, ni

un blessé, ni une voiture de bagages, et eût inspiré tant de respect

que l'ennemi avait presque renoncé à le poursuivre; bien qu'il n'eût

rien à se reprocher dans ses déterminations principales, qui toutes

avaient été aussi fermes que sensées, et qu'il eût commis seulement

quelques fautes de détail, fâcheuses assurément, mais fréquentes dans

les guerres même les plus vantées, néanmoins il était cruel à son âge,

après tant de travaux, après tant de triomphes, d'ajouter à ses

nombreuses campagnes une campagne méritoire sans doute aux yeux des

juges éclairés et informés, mais se réduisant à un but manqué aux yeux

de ce public ignorant et impressionnable qui ne juge que par les

résultats. D'ailleurs l'aspect de son armée avait de quoi l'affecter

profondément. Le spectacle qu'elle offrait n'était pas moins étrange

que la campagne qu'elle venait de faire. Dès que le canon

retentissait, les soldats se retrouvaient dans le rang aussi fermes,

aussi disciplinés qu'on pouvait le désirer, et manoeuvraient à la voix

de leurs chefs avec autant de précision que sur un champ d'exercice,

surtout dans le corps du maréchal Ney, qui, pendant cette retraite,

avait conservé en présence de l'ennemi une tenue admirable. Hors de là

ils étaient à moitié dispersés, courant de tout côté pour se procurer

des vivres. On les voyait marcher en troupes hors des rangs, chargés

du butin qu'ils avaient pu recueillir, mêlés à de longues files de

blessés qui étaient portés sur des ânes, à des voitures de bagages ou

d'artillerie qui étaient traînées par des boeufs, car la majeure

partie des chevaux de trait étaient ou morts ou épuisés faute de

nourriture. À peine restait-il assez de chevaux pour manoeuvrer

quelques pièces de canon devant l'ennemi, et la cavalerie n'osait

presque plus se fier aux siens dans l'état d'épuisement où ils

étaient. Le soldat noirci par le soleil, maigre, couvert de haillons,

dépourvu de souliers, mais vigoureux, rompu à la fatigue, hautain,

arrogant, licencieux dans son langage comme dans ses habitudes, ne

supportait pas sa détresse avec la résignation qui rend quelquefois

si noble la misère du guerrier. Il l'endurait avec une humeur qui

approchait de l'insubordination. Il s'en prenait à tout le monde de

tant de souffrances inutilement subies; il s'en prenait à ses

supérieurs immédiats, au général en chef, à l'Empereur lui-même.

Masséna, qui au début de la campagne lui imposait tant par sa gloire,

avait malheureusement perdu tout prestige par la faute des chefs de

corps, qui ne l'avaient pas assez ménagé dans leurs discours, et

malheureusement aussi par sa propre faute. Vieux, fatigué, ayant bien

droit au repos, n'en ayant guère goûté depuis vingt ans, il avait eu

la faiblesse de chercher un soulagement à ses longs travaux dans

quelques plaisirs peu conformes à son âge, et dont surtout il ne faut

pas rendre témoins les hommes qu'on est chargé de commander. Il

s'était fait suivre par une femme, qui ne l'avait pas quitté pendant

la campagne, et dont les soldats avaient dû souvent escorter la

voiture au milieu de chemins difficiles et périlleux. Dans la

victoire, les soldats rient des travers de leurs chefs; dans la

mauvaise fortune, ils leur en font des crimes. Encouragés par le

langage inconvenant de plusieurs généraux, les soldats de l'armée de

Portugal en étaient venus d'une grande considération pour la vaste

carrière de Masséna, à une liberté de propos dégradante pour eux et

pour lui. Masséna sentait ce défaut de respect et en était vivement

touché. Pourtant, loin d'être ébranlé ou déconcerté dans une position

où peu d'hommes auraient su se défendre de l'être, il songeait par de

nouveaux travaux, dont lui seul voulait encore, à donner une autre

signification au mouvement rétrograde qu'il venait d'exécuter. Ainsi,

à peine rentré sur la frontière, il se proposait d'accorder trois ou

quatre jours de repos à l'armée, de renvoyer dans les places d'Alméida

et de Ciudad-Rodrigo les écloppés, les blessés, les malades, de

prendre les quelques effets d'habillement qui existaient dans les

magasins, de faire acquitter la solde arriérée dont les fonds avaient

été retenus à Salamanque, de se procurer quelques chevaux de rechange,

et puis, par Guarda et Belmonte, de franchir la Sierra de Gata, qui

relie, avons-nous dit, l'Estrella au Guadarrama, de descendre sur le

Tage par Alcantara, en suivant la route que Reynier avait suivie pour

le joindre au mois de juillet précédent, et de recommencer ainsi

sur-le-champ la campagne de Portugal d'après d'autres données. Il lui

restait encore, en défalquant les troupes du général Drouet, 40 mille

hommes d'une incomparable valeur, parmi lesquels il n'y avait plus un

seul soldat accessible à la fatigue ou à la crainte, et avec une

pareille force, donnant désormais la main à l'armée d'Andalousie, il

se flattait de pénétrer en Portugal par une voie nouvelle. Mais

espérer un second effort de cette nature après le mauvais résultat du

premier, c'était trop présumer, sinon des soldats, au moins des chefs.

Quant aux soldats, avec des souliers, des vivres, quelques jours de

repos, on pouvait tout en attendre encore; mais les chefs, désunis,

découragés, mécontents d'eux-mêmes et des autres, ne voulant pas

devoir à la constance les succès qu'ils n'avaient pas dus au bonheur,

ils étaient pour le moment incapables de seconder les projets du

maréchal. Aussi dès que ces projets furent indiqués par les ordres

émanés du quartier général, ils devinrent l'objet de violentes

critiques, et d'un soulèvement d'esprit presque universel.

[En marge: Chances que présente le projet de marcher sur le Tage par

Alcantara.]

Il est vrai qu'ils étaient critiquables sous beaucoup de rapports.

Sans dire, comme les lieutenants de Masséna s'empressèrent de le

répandre jusque dans les rangs des soldats, que si on quittait les

places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, les Anglais, trouvant la

Vieille-Castille ouverte, se hâteraient d'y pénétrer, et couperaient

de leur base d'opération toutes les armées françaises agissant en

Espagne, résolution peu vraisemblable de la part d'un général aussi

prudent que lord Wellington, et du reste peu à craindre, car le

maréchal Masséna par un prompt retour en arrière l'aurait bientôt

forcé de repasser la frontière; sans alléguer ces raisons peu

sérieuses, il fallait se demander si en se portant sur le Tage on

pourrait y vivre, si, en admettant qu'on pût y vivre, on y atteindrait

le but assigné à l'armée de Portugal, qui était de prendre Lisbonne et

d'en chasser les Anglais. Or une cruelle expérience venait d'apprendre

que sans la possession des deux rives du Tage on ne pouvait pas

attaquer Lisbonne avec succès. Si, en effet, on opérait par la gauche

du fleuve, on devait ne pas avoir la droite, à moins qu'à partir

d'Alcantara on ne descendît en se tenant à cheval sur les deux rives.

Pour cela il aurait fallu un équipage de pont, qu'on n'avait point, et

en protéger les mouvements par des routes latérales au fleuve, qui

n'existaient pas. La possession des deux rives n'était donc pas

probable. De plus, avec quarante mille hommes, bien qu'excellents, on

n'avait pas assez de forces pour agir offensivement. On aurait

toujours eu besoin de la coopération de l'armée d'Andalousie, qu'on

n'était pas beaucoup plus fondé à espérer quand on irait la chercher,

que lorsqu'on l'avait attendue à Abrantès. Si véritablement elle

n'avait pas pu s'éloigner de l'Andalousie à cause des embarras qui l'y

retenaient, elle ne le pourrait pas davantage quand on descendrait

vers elle; si, au contraire, elle ne l'avait pas voulu, on ne lui

inspirerait pas plus de dévouement de près que de loin. Il n'était

donc pas à présumer que dans cette nouvelle invasion du Portugal on

atteignît le but plus que dans la précédente. Tout ce qu'on pouvait,

c'était de donner encore une fois la preuve de l'invincible

opiniâtreté du vieux défenseur de Gênes. Cinquante mille hommes de

renfort, des vivres, des chevaux, un équipage de pont, une autorité

obéie, un temps de repos, voilà ce qui eût été nécessaire pour

recommencer avec chance de réussir la campagne de Portugal, toutes

choses que ne procurait point la résolution de marcher sur Alcantara.

[En marge: Résistance des lieutenants de Masséna au projet d'une

nouvelle marche offensive.]

[En marge: Le maréchal Ney se fait l'interprète des chefs de corps

auprès du général en chef, et refuse d'obéir à l'ordre de marcher sur

le Tage.]

L'esprit rempli de ce projet qui le consolait de ses chagrins, Masséna

en arrivant sur la frontière de la Vieille-Castille dirigea ses trois

corps vers la Sierra de Gata, et leur assigna des cantonnements

calculés d'après la marche qu'ils auraient à exécuter prochainement.

Il assigna au corps de Reynier comme lieu de repos Belmonte qui est

aux sources du Zezère sur le revers sud de l'Estrella, au corps de

Junot, Guarda qui est aux sources du Mondego, et au corps de Ney,

Celorico qui est un terrain pierreux, fort aride, fort pauvre,

séparant les eaux de la Coa de celles du Mondego. Les instructions de

Masséna, en ordonnant de se débarrasser des blessés, des malades, des

bagages inutiles, d'accorder un peu de repos aux troupes, de faire

venir les objets d'équipement nécessaires et les fonds de la solde,

laissaient pressentir ses desseins ultérieurs. Il demandait notamment

à Reynier, qui avait vécu plusieurs mois en Estrémadure, de le

renseigner sur les ressources de ce pays. Bientôt le projet de Masséna

ne fut plus un secret. Sa divulgation ne plut guère dans le corps de

Reynier, qui n'avait pas eu lieu d'être satisfait de son séjour en

Estrémadure, et qui s'attendait d'ailleurs à trouver le pays

totalement épuisé. Elle ne plut pas davantage dans celui de Junot, qui

ne connaissait pas l'Estrémadure, mais qui n'avait pas envie de

recommencer de sitôt une campagne aussi rude et aussi peu fructueuse.

Dans le corps de Ney ce fut bien pis encore. Ce corps venait de

supporter toutes les fatigues et tous les dangers de la retraite, ce

qui du reste était juste, puisque pendant le séjour à Santarem il

avait toujours été loin de l'ennemi et entièrement préservé de la

disette. Mais il venait de souffrir beaucoup, ayant été obligé de

garder ses rangs pendant la retraite, et ayant été ainsi privé de la

liberté de fourrager. De plus, on lui avait donné pour lieu de repos

un désert rocailleux, où ne se trouvaient ni pain, ni viande, ni

légumes, où pour toute récréation il n'avait que la vue d'un ennemi

bien nourri, de continuelles alertes d'arrière-garde, et des pluies

torrentielles. Lui annoncer qu'après trois ou quatre jours

d'immobilité et de famine dans ce lieu maudit, il serait réputé

reposé, et défilerait en vue de la Vieille-Castille pour descendre en

Estrémadure, où il avait séjourné un instant à l'époque de la bataille

de Talavera, sans y rencontrer l'abondance bien que le pays fût vierge

alors, c'était le réduire au désespoir. Les généraux de division au

nom de leurs troupes se hâtèrent d'élever la voix auprès du maréchal

Ney, qui n'avait pas besoin d'être excité; ils le pressèrent de faire

connaître leur détresse au général en chef, de lui montrer

l'impossibilité de rester seulement quarante-huit heures dans le lieu

où on les avait placés, l'impossibilité également de se remettre en

marche sans avoir reçu des vêtements, des souliers, de l'argent, des

chevaux. Or, comme les vêtements, les souliers, l'argent, étaient à

Salamanque, et les chevaux on ne sait où, il était peu vraisemblable

que trois ou quatre jours, même dix, suffissent au ravitaillement de

l'armée. Le maréchal Ney surtout était révolté de l'idée de faire une

nouvelle campagne sous l'autorité du maréchal Masséna. Encouragé par

les plaintes qui s'élevaient autour de lui, par la popularité dont il

jouissait dans son corps d'armée, il céda à un mouvement d'indocilité

qui rappelait certains temps de la révolution, et qui, sous Napoléon,

n'était concevable qu'en Espagne, au milieu de l'anarchie militaire

naissant des privations, des revers et des distances. Le maréchal

écrivit donc au général en chef une lettre dans laquelle, énumérant

les souffrances inouïes de son corps d'armée, l'impossibilité où il

était de vivre à Celorico, la nécessité de le laisser revenir sur la

Coa, les inconvénients d'une nouvelle campagne sur le Tage, il

réclamait formellement la production des ordres de l'Empereur, et

déclarait que si ces ordres, comme il le croyait, n'existaient pas, il

se verrait forcé de désobéir. C'était là un acte fort extraordinaire,

et qui prouve à quel point le joug des lois est nécessaire en tout

temps pour contenir les militaires dans la ligne du devoir. Le

maréchal Ney avait d'excellentes raisons pour improuver le mouvement

sur le Tage, bien que dans sa dépêche il ne donnât pas les meilleures;

cette improbation il pouvait l'exprimer confidentiellement au général

en chef, si ce dernier lui demandait son avis, ou même sans qu'il le

demandât, mais exiger la communication des ordres de l'Empereur était

une prétention des plus étranges, car il suffisait que le maréchal

Masséna fût général en chef pour qu'on dût lui obéir, qu'il eût ou non

des instructions de l'Empereur, qu'il y suppléât, ou qu'il les

modifiât à son gré. Lui seul en était juge, et n'avait à s'en

expliquer qu'avec l'Empereur, sans avoir de compte à rendre aux

officiers placés sous son autorité.

[En marge: Le maréchal Masséna, ne voulant plus supporter les

résistances de ses lieutenants, retire au maréchal Ney son

commandement.]

Le maréchal Masséna était persuadé que l'indocilité de ses

lieutenants, et parfois la tiédeur de leur zèle, l'avaient empêché à

Busaco d'emporter la position de l'ennemi, à Punhète de passer le

Tage, à Condeixa de s'emparer de la ligne du Mondego, à Ponte-Murcelha

enfin de s'arrêter sur la ligne de l'Alva. Il en était exaspéré, et

s'il n'avait pas éclaté plus tôt, c'était pour ne pas causer dans

l'armée un ébranlement qui eût été dangereux pendant la retraite. Mais

tiré de son laisser-aller habituel par le dernier acte du maréchal

Ney, il prit instantanément la résolution de lui arracher son épée en

présence de toute l'armée. Il adressa à ce maréchal une dépêche dans

laquelle s'étonnant de la lettre qu'il en avait reçue, et ne daignant

pas répondre à la prétention de connaître les instructions de

l'Empereur, il lui réitérait ses ordres antérieurs, relatifs à un

mouvement sur le Tage, et lui demandait s'il persistait dans son refus

d'obéir. Le maréchal Ney, apercevant trop tard, d'après cette

interpellation péremptoire, à quoi il s'était exposé, aurait voulu

revenir sur une démarche irréfléchie, mais se voyant mis à une sorte

de défi devant son état-major, la pire espèce des cours, il ne l'osa

pas, et insista, en termes qui quoique plus convenables étaient encore

inadmissibles, pour obtenir la communication des ordres de l'Empereur.

Devant cette persistance, Masséna ne différa plus. Il enjoignit au

maréchal Ney de quitter sur-le-champ le 6e corps et de se rendre dans

l'intérieur de l'Espagne pour y attendre ce que l'Empereur statuerait

à son égard; il ordonna au général Loison, comme au plus ancien des

divisionnaires du 6e corps, d'en prendre le commandement, et défendit,

sous la menace des peines attachées à la révolte, d'obéir au maréchal

Ney. Les complaisants qui en flattant l'illustre maréchal l'avaient

entraîné à une insubordination regrettable, sentant leur misérable

coterie brisée par l'énergie du général en chef, auraient voulu

maintenant décider le maréchal à céder. Mais la fierté de celui-ci,

déplorablement engagée, ne le permettait guère. Une occasion de

revenir s'offrait, il est vrai. Les Anglais ayant reçu leurs convois

de vivres, s'étaient de nouveau mis en route, et, après avoir

abandonné quelques jours les traces de l'armée française, venaient de

reparaître avec l'intention apparente de les suivre. La présence de

l'ennemi fournissait un prétexte d'honneur de ne pas quitter le

commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, protestant contre l'ordre

qui le frappait, écrivit au maréchal Masséna qu'à l'approche des

Anglais il croyait devoir ne pas s'éloigner de l'armée. Néanmoins

Masséna, devenu inflexible, réitéra l'ordre au général Loison de

prendre le commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, cette fois,

faisant succéder à un moment d'erreur une louable soumission, quitta

le 6e corps où il laissait d'universels regrets, mais aucune

disposition à la révolte.

[En marge: Le maréchal Ney se soumet et abandonne le commandement du

6e corps.]

Ce sacrifice douloureux ayant été fait à la discipline, on put

remarquer chez les troupes moins d'indocilité de langage, mais pas

plus de goût pour renouveler sur le Tage des tentatives qu'on

regardait comme funestes à l'armée, et inutiles aux desseins de

l'Empereur. On était résigné sans doute à obéir, mais avec une

véritable haine contre ceux qui exigeraient une telle obéissance.

Quoique Masséna, dur pour les autres comme pour lui-même, tînt peu de

compte, et même trop peu de ce qu'on appelait la souffrance, il avait

pourtant consenti à rapprocher le 6e corps des places d'Alméida et de

Ciudad-Rodrigo, afin de puiser dans leurs approvisionnements de quoi

fournir la ration qui manquait aux soldats. On commença donc à vivre

aux dépens de ces places.

[En marge: Triste état de l'armée.]

Malheureusement le dénûment du pays dans lequel on arrivait, égalait

celui des troupes qui venaient s'y refaire. Le général Gardanne,

chargé de veiller sur les derrières de l'armée de Portugal et de

réunir des approvisionnements, n'avait pas eu l'autorité suffisante

pour s'en procurer. Le général Drouet, commandant du 9e corps (c'était

le titre donné aux anciennes divisions d'Essling), n'avait eu que le

temps de paraître, puisqu'il était immédiatement entré en Portugal, et

n'avait fait que consommer le peu qu'on avait recueilli. À la vérité,

quelques-uns des marchés passés à l'époque du départ de l'armée, en

septembre dernier, s'étaient exécutés, mais à Salamanque, et une

partie des grains achetés ou requis se trouvaient sur des charrettes

abandonnées, le long des routes de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Le

surplus avait servi à nourrir les divisions Conroux et Claparède. À

peine restait-il dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo un

faible approvisionnement de siége pour des garnisons de médiocre

force, et cet approvisionnement ne pouvait manquer d'être bientôt

dévoré par le 6e corps. Une nouvelle mesure que Napoléon venait de

prendre avait encore aggravé, en le compliquant, ce triste état de

choses. Il avait nommé le maréchal Bessières (duc d'Istrie) commandant

de tout le nord de l'Espagne. Voici quels avaient été ses motifs.

[En marge: Nouvelles complications résultant de la présence du

maréchal Bessières, nommé commandant des provinces du nord de

l'Espagne.]

Frappé de l'inconvénient d'avoir des commandants différents à Burgos,

à Valladolid, à Léon, à Salamanque, mécontent en particulier du

général Kellermann, dont il blâmait l'administration, et dont il ne

goûtait pas les critiques trop hardies, Napoléon avait voulu réunir

toutes les troupes dispersées dans le nord de l'Espagne sous la main

d'un seul commandant en chef, qui devait avoir sous ses ordres les

provinces de Biscaye, de Burgos, de Valladolid, de Zamora et de Léon.

Il avait choisi pour cette fonction élevée le maréchal Bessières,

parce que ce maréchal avait déjà servi dans le nord de la Péninsule,

où il avait remporté la brillante victoire de Rio-Seco, et parce qu'il

était en outre à la tête de la garde impériale. Le plus gros corps de

troupes dans cette région étant celui de la jeune garde, qui était

fort de 17 mille hommes environ et résidait à Burgos, Napoléon n'avait

pas cru pouvoir mieux faire que d'y renvoyer le commandant supérieur

de sa garde. Le duc d'Istrie était déjà installé à Burgos au moment où

l'armée de Portugal rentrait en Vieille-Castille. Masséna lui avait

écrit pour lui annoncer sa venue, ses besoins, ses projets, son court

séjour dans le nord de la Péninsule, et lui demander des secours

immédiats en vivres, en munitions et en chevaux.

[En marge: Promesses nombreuses du maréchal Bessières à Masséna.]

Le maréchal Bessières était un fort brave homme, un excellent officier

de cavalerie, originaire de Gascogne, promettant beaucoup, ne tenant

pas autant qu'il promettait, s'agitant volontiers, du reste probe,

spirituel, et profitant d'un dévouement connu à Napoléon pour lui dire

souvent des vérités utiles. Il n'avait pas manqué, comme tous ceux qui

prenaient un commandement en Espagne, de peindre au vrai l'état

déplorable des choses, le grand nombre des guérillas, l'extrême

souffrance des peuples, leur haine profonde pour nous, les misères de

l'armée, et surtout cette circonstance singulière de voitures de blé

abandonnées, faute de chevaux, sur la route de Salamanque à

Ciudad-Rodrigo. Naturellement il avait accompagné ces vives peintures

de l'engagement un peu présomptueux de remettre bientôt l'ordre dans

ce chaos. Quoiqu'il témoignât pour Masséna beaucoup de déférence et

d'admiration, il avait adressé à Paris des rapports peu avantageux sur

ce qui venait de se passer en Portugal, se basant sur le plus trompeur

des témoignages, celui d'une armée mécontente; et tandis qu'il

écrivait de la sorte à Paris, il avait prodigué personnellement à

Masséna les assurances du plus complet dévouement, et lui avait fait

espérer des secours, qu'au surplus il lui aurait fournis volontiers,

s'il avait eu le talent de se les procurer. Provisoirement il avait

commencé par prendre à Salamanque une partie des sommes qui s'y

étaient accumulées pour la solde de l'armée, et par les employer en

marchés de blé d'un succès douteux, de manière que la dispersion des

fonds avait devancé le service annoncé, et qu'au lieu de vivres il

n'avait envoyé à l'armée de Portugal que des promesses fort

chaleureuses.

[En marge: Le maréchal Masséna ne recevant que des promesses du

maréchal Bessières, et reconnaissant l'impossibilité de se procurer

les ressources nécessaires pour un mouvement offensif, renonce à une

nouvelle marche sur le Tage.]

Après quelques jours d'attente sur la frontière de la

Vieille-Castille, Masséna ne voyant rien arriver, recevant en même

temps de Reynier et de plusieurs autres de ses lieutenants des détails

peu rassurants sur les ressources qu'on pouvait se promettre en

Estrémadure, voyant diminuer les approvisionnements de Ciudad-Rodrigo

et d'Alméida avec une telle rapidité qu'il y avait danger à s'éloigner

de ces places, qui ne pourraient pas vivre au delà de trois ou quatre

semaines si on les laissait bloquer par l'ennemi, voyant sa cavalerie

et son artillerie sans chevaux, et les esprits toujours plus exaspérés

contre la pensée d'une nouvelle campagne sur le Tage, Masséna renonça

enfin au projet qui depuis la perte successive des lignes du Mondego

et de l'Alva, était devenu le seul adoucissement à ses chagrins. Dès

ce moment il n'y avait plus moyen de dissimuler cette douloureuse

retraite, ni de lui donner une autre signification en se portant sur

Alcantara; il fallait avouer qu'après une marche hardie sur Lisbonne,

après un séjour opiniâtre de six mois sur le Tage, on avait été

obligé, comme les deux armées qui s'étaient antérieurement avancées en

Portugal, d'évacuer cette contrée si peu favorable aux armées

françaises.

Le maréchal Masséna fit partir sur-le-champ pour Paris un officier de

confiance afin d'exposer à Napoléon les événements de la retraite, les

causes qui avaient empêché son établissement sur le Mondego, celles

qui empêchaient sa nouvelle marche sur le Tage, et les scènes

regrettables qui s'étaient passées entre lui et le maréchal Ney. Cet

officier devait demander des secours, des ordres, tout ce qu'il

fallait enfin pour recommencer immédiatement la campagne. On n'eût pas

dit que cet illustre vétéran, accablé de fatigue, abreuvé d'amertumes,

eût éprouvé le moindre dégoût, tant il conservait de fermeté et de

résolution. Il réclamait non du repos, mais des moyens d'agir. Il

n'avait pas encore alors reçu de réponse à la mission du général Foy,

qui avait été chargé d'expliquer le mouvement du Tage sur le Mondego.

[En marge: Cantonnement de l'armée de Portugal entre Alméida,

Ciudad-Rodrigo et Salamanque.]

En même temps il fit rentrer l'armée en Vieille-Castille. Il la

distribua entre Alméida, Ciudad-Rodrigo, Salamanque, Zamora, dans des

cantonnements où elle pût se refaire, et ensuite il se rendit de sa

personne à Salamanque pour essayer d'imprimer par sa présence quelque

activité à l'administration de l'armée. Il espérait, en se

rapprochant, obtenir quelque chose de la remuante activité du maréchal

Bessières, qui ne cessait de se proclamer son lieutenant

très-affectionné et très-soumis.

[En marge: Événements en Andalousie pendant la retraite de Portugal.]

[En marge: Suite du siége de Badajoz.]

Pendant la retraite dont on vient de lire le récit, le maréchal Soult

avait continué et achevé le siége de Badajoz, conduit d'abord avec une

grande lenteur, et dans les derniers jours avec une remarquable

célérité. Le fort de Pardaleras avait été pris le 11 février, et en

ayant acquis dès cette époque ce point d'appui si rapproché de

l'enceinte, on n'était pas encore parvenu dans les premiers jours de

mars au bord du fossé, où, d'après toutes les règles de l'art, et vu

la force de la place et de la garnison, on aurait dû être en six ou

huit jours. Il est vrai que la bataille de la Gevora avait été livrée

dans l'intervalle; mais, d'après le journal du siége, elle n'avait

détourné les troupes que pendant trois jours, et encore n'avait-elle

fait que ralentir les travaux sans les suspendre. Si le temps avait

été employé devant Badajoz comme il l'avait été dans les autres siéges

exécutés en Espagne, si à partir de la prise du fort de Pardaleras la

place eût été emportée en douze ou quinze jours, l'armée d'Andalousie

aurait pu être libre du 23 au 26 février, et le secours demandé par le

maréchal Masséna, ordonné par Napoléon, aurait pu arriver en temps

utile, puisque le maréchal Masséna ne quitta les bords du Tage que le

7 mars[25]. Restait toujours, à la vérité, le danger de s'éloigner de

l'Andalousie pour s'enfoncer en Portugal, danger cent fois moindre

cependant que celui auquel on allait se voir exposé, lorsque les

Anglais, débarrassés du maréchal Masséna, pourraient se jeter en masse

sur le maréchal Soult.

[Note 25: Dans son ouvrage sur les divers siéges de Badajoz,

le général Lamare exprime l'opinion suivante:

«Parmi les beaux faits des assiégeants, nous ne laissons pas

que de trouver aussi des fautes, et la franchise avec

laquelle nous allons les exposer justifiera les éloges que

nous venons de leur donner.

»Nous n'avons cependant pas le dessein d'entrer dans un

examen détaillé de toutes celles qui ont été commises, car,

pour y parvenir, il faudrait suivre les attaques jour par

jour, et rédiger pour ainsi dire une nouvelle relation; nous

nous bornerons donc à signaler celles qui nous paraissent

les plus graves.

»Voici en peu de mots leur exposé: D'abord la cause

principale qui a autant prolongé la durée du siége vient de

ce que le premier point d'attaque des assiégeants, celui du

centre, fut mal choisi. Le général Léry aurait dû profiter

de l'avantage que lui offrait la position saillante du

bastion dont le revêtement, vu en partie de la campagne,

n'était protégé alors que par un simple chemin couvert,

diriger rapidement sur ce bastion une vigoureuse attaque et

cheminer en capitale jusqu'aux glacis, de manière à

couronner le chemin couvert en moins de huit jours. Pendant

cette opération, une seconde attaque aurait été conduite

également vers Pardaleras, pour éteindre les feux de ce fort

et l'enlever de vive force.

»Dans cette hypothèse, les règles du métier lui faisaient

une loi d'ouvrir la première parallèle à 5 ou 600 mètres des

fronts (1, 2, 2, 3) et du fort Pardaleras, en appuyant

fortement, par de bonnes redoutes, la gauche de la parallèle

à la Guadiana, et la droite au Calamon.

»On conçoit que ce plan d'attaque eût été préférable à celui

qui fut adopté, et qu'on aurait vraisemblablement épargné

beaucoup de temps et de pertes en hommes et en munitions de

guerre, si l'on eût su profiter des avantages qu'il

présentait.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 46 / 53 段