droite de la Guadiana, et la priver de toute communication avec le
dehors. S'il eût voulu en profiter pour accélérer la reddition de
Badajoz, il aurait certainement terminé ce siége avant le 1er mars, et
alors les deux places d'Olivença et de Badajoz prises avec les
garnisons qu'elles contenaient, toutes les armées espagnoles de
l'Estrémadure étant dispersées, il pouvait s'avancer sans grand péril
sur le Tage, et avec beaucoup de chances de donner une immense
impulsion aux événements. Restait, il est vrai, le danger d'agrandir
du double la distance qui le séparait du maréchal Victor. Mais en
prenant sur lui d'évacuer Grenade, ou du moins de n'y laisser que
très-peu de monde, et de porter le plus gros du 4e corps vers Ronda,
entre Grenade et Cadix, de manière que dans une circonstance pressante
le 4e corps et le 1er pussent se réunir rapidement, le danger de son
mouvement sur Abrantès eût été fort diminué. En tout cas l'effet moral
d'un grand succès sur le Tage eût compensé les inconvénients de son
absence, tandis qu'en laissant le maréchal Masséna seul, condamné à se
retirer, il s'exposait à une cruelle punition, celle d'avoir bientôt
sur les bras les Anglais débarrassés du maréchal Masséna. À tout
prendre, après le succès qu'il venait d'obtenir, et en considérant
l'avenir, il y avait encore moins de périls dans une imprudente
générosité, que dans une prudente réserve. On en jugera du reste par
les résultats.
[En marge: Sentiments divers du maréchal Masséna et de lord Wellington
en entendant le canon de Badajoz.]
Le maréchal Soult, délivré des Espagnols, reprit tranquillement et
lentement les travaux du siége de Badajoz. Pendant ce temps lord
Wellington et Masséna attendaient avec des sentiments bien divers
l'issue des opérations autour de cette place. Les Français ayant des
troupes en Estrémadure, en ayant aussi en Castille, car la division
Claparède était arrivée à Viseu, lord Wellington avait de la peine à
comprendre comment ils ne se réunissaient pas en masse sur les deux
rives du Tage, à la hauteur d'Abrantès. Il s'y attendait et le
redoutait par-dessus tout. Pour ce cas il regardait sa situation comme
difficile, car il pouvait avoir 75 mille combattants sur les bras, si
la division Claparède et le 5e corps se joignaient au maréchal
Masséna, et avec l'énergie de ce dernier il avait beaucoup à craindre,
même derrière les lignes de Torrès-Védras. Il semble donc que tout
aurait dû engager les Français à se réunir, et lord Wellington,
jugeant qu'on ferait contre lui ce qu'il était si raisonnable de
faire, ne cessait de presser les Portugais de ravager l'Alentejo, et
d'enfermer dans Lisbonne ce qu'on pourrait transporter. Mais il ne
réussissait guère à les persuader, les Portugais, quoique fort animés
contre les Français, ne voulant pas, pour empêcher qu'on leur prît
leur blé ou leur bétail, commencer par le détruire eux-mêmes. Loin de
songer à livrer bataille au maréchal Soult, si celui-ci quittait
l'Andalousie pour venir au secours de l'armée de Portugal, il avait
ordonné au maréchal Béresford, qui commandait à Abrantès, de défendre
les affluents du Tage qui traversent l'Alentejo, de les défendre assez
pour retarder l'arrivée des Français, point assez pour perdre une
bataille, et lui avait surtout recommandé de rentrer entier dans les
lignes de Torrès-Védras, devenues son objet unique, et effectivement
le plus important. La route se serait ainsi trouvée ouverte devant le
maréchal Soult, et il n'aurait couru d'autre danger que celui de
s'éloigner de Séville, et de priver ses lieutenants de son appui
quelques jours de plus. Tout était donc préparé sur son chemin pour
qu'il pût accomplir facilement une grande chose. Il est vrai qu'il
l'ignorait, et que le fantôme de l'armée anglaise se dressait devant
lui à l'idée de marcher sur Abrantès.
[En marge: Situation du maréchal Masséna pendant les opérations du
maréchal Soult autour de Badajoz.]
[En marge: Une expédition du général Reynier dans l'île située près de
l'Alviela, afin d'y chercher des vivres, prouve qu'on aurait pu y
passer le Tage.]
Ce fantôme, Masséna ne le craignait guère, et s'il n'avait eu que
cette armée à rencontrer en rase campagne, pourvu qu'on lui eût
procuré des munitions, il l'aurait vite assaillie, bien que d'ailleurs
il l'estimât comme elle le méritait. Mais il luttait contre la faim,
le défaut de munitions, le dégoût croissant de l'armée, et surtout
contre la résistance de ses lieutenants, qui prenait dans certains
moments la forme d'un désespoir presque factieux. Si lors de l'arrivée
du général Foy on avait courbé la tête devant l'ordre impérial de
demeurer sur le Tage, on était bientôt revenu, sous l'influence de la
tristesse et de la faim, au désir ardent de quitter une terre où l'on
se voyait condamné à mourir de besoin, sans avoir rien de grand à
exécuter. Lorsque l'on comptait sur le général Drouet d'un côté, sur
le maréchal Soult de l'autre, on avait entrevu un grand but, et les
moyens de l'atteindre. Le général Drouet n'ayant amené que 7 mille
hommes, on avait senti une première atteinte de découragement, mais
restait le maréchal Soult. On comptait sur lui; de temps en temps de
vives canonnades du côté de Badajoz laissaient arriver de longs échos
jusqu'à Punhète, et faisaient tressaillir les coeurs. Mais depuis
quelques jours on ne les entendait plus, sans doute par un pur
accident atmosphérique, et on en concluait que le maréchal Soult était
rentré en Andalousie. On se regardait donc comme tout à fait
délaissés, comme désormais impuissants contre les lignes de
Torrès-Védras, et comme destinés à mourir de faim sur une plage
déserte, sans but sérieux ni même utile à atteindre. Le maréchal Ney,
il est vrai, avait fait dans les derniers jours une précieuse
trouvaille, c'était celle de 400 boeufs, 2,000 moutons, 4,000 quintaux
de maïs. Il en avait pris une portion pour son corps, et avait donné
le surplus à ses collègues. Mais le 2e corps, celui de Reynier, était
réduit à la dernière extrémité, et il n'aurait pas pu subsister, sans
une découverte que lui aussi avait faite récemment. C'était dans cette
île placée à l'embouchure de l'Alviela et sous les hauteurs de
Boavista, dont nous avons dit qu'on aurait pu se servir comme d'une
seconde Lobau. En effet, sur ses vives instances, Masséna avait
consenti à lui abandonner quelques-uns des bateaux de l'équipage de
pont, afin de fouiller cette île, qui semblait contenir d'assez
grandes ressources. Le capitaine Parmentier s'était livré au courant
du Zezère d'abord, puis à celui du Tage, et, parti de Punhète à la
chute du jour, était parvenu le lendemain matin dans l'île dont il
s'agit, sans autre accident que de nombreux coups de fusils de la rive
gauche, nombreux mais de peu d'effet. On avait trouvé dans cette île,
si bien située, des grains, du bétail, dont Reynier avait grand
besoin, et la triste conviction qu'on aurait pu en profiter pour
passer le Tage. L'ennemi y étant accouru en force, il n'était plus
temps d'en tirer parti, et il fallait renoncer à franchir le Tage dans
un endroit où l'opération aurait été praticable et sûre. C'était
jusqu'ici la principale et presque la seule faute qu'on eût à
reprocher à Masséna, faute que l'opinion du général Éblé excuse mais
n'efface point, et que Napoléon n'aurait point commise, parce que son
esprit propre à tout, aux fonctions de l'ingénieur comme à celles du
général en chef, et de plus infatigable, ne se reposait que lorsqu'il
avait découvert la solution cherchée. Or il est rare, quelle que soit
la situation, que cette solution n'existe pas, à la guerre comme
ailleurs. Seulement il faut l'esprit qui la trouve, et de plus
l'ardeur de caractère qui ne s'arrête qu'après l'avoir trouvée.
[Date en marge: Mars 1811.]
[En marge: La détresse croissante de l'armée et l'évanouissement de
toutes les espérances de secours rendent la retraite inévitable.]
[En marge: Masséna se décide à se retirer du Tage sur le Mondego.]
Reynier put donc vivre quelques jours de plus, mais à la fin de
février il déclara qu'il allait entamer sa réserve de biscuit.
Plusieurs fois les chefs de corps avaient parlé de recourir à cette
ressource extrême, mais c'était de leur part une menace destinée à
ébranler le général en chef, et à laquelle il ne s'était pas laissé
prendre. Cette fois il lui était impossible de douter de la réalité
des besoins, et il pouvait s'assurer par ses propres yeux, par ses
propres oreilles, de la passion de s'en aller qui s'était entièrement
emparée de cette armée, privée de tout secours, de toute nouvelle, et
abandonnée pendant près de six mois à une extrémité du continent.
Depuis surtout que l'espoir d'être renforcée par le maréchal Soult
s'était évanoui, on ne pouvait plus la retenir, et on devait même
craindre des mouvements d'indocilité, sous l'influence de chefs qui
avaient le tort de ne pas mettre un frein à leur langue. Masséna
n'avait jamais cru à l'arrivée du maréchal Soult, et il n'avait cessé
de le dire secrètement à un officier de sa confiance. S'il avait
attendu, c'était pour rendre évidente à tous la nécessité de se
retirer, et pour épuiser les dernières chances de la fortune. Le mois
de mars étant venu, la présence du maréchal Soult n'étant plus à
espérer, le passage du Tage n'offrant plus de chance de succès,
puisque la seule chance venait d'être perdue faute d'y avoir cru,
l'impossibilité de vivre résultant de l'impossibilité de se
transporter au delà du Tage, la précieuse réserve de quinze jours de
biscuit, seule ressource de l'armée en cas de retraite, allant être
dévorée si on attendait davantage, Masséna prit le parti d'exécuter
enfin le mouvement rétrograde sur le Mondego, qu'il avait toujours
regardé comme le plus sage, et qu'il eût exécuté dès les conférences
de Golgao, s'il n'avait fallu alors obtempérer à l'ordre formel de
Napoléon de rester sur le Tage jusqu'à la dernière extrémité. Pourtant
il s'agissait de savoir si une fois le mouvement de retraite commencé,
on pourrait s'arrêter à mi-chemin, et si on ne serait pas entraîné
jusqu'à la frontière d'Espagne. Mais quoi qu'il pût advenir d'un
premier mouvement rétrograde, il fallait partir, puisque la famine
arrivant à grands pas rendait ce mouvement nécessaire. Il fallait
quitter Santarem, comme on ouvre les portes d'une place à sa dernière
ration. Masséna donna ses ordres de manière à être en pleine retraite
du 4 au 6 mars. Son plan fut conçu avec une prudence et une hardiesse
qui décelaient un véritable général en chef, auquel la fortune
contraire n'avait rien ôté de son sang-froid et de son intelligence.
[En marge: Mouvement habilement conçu sur Leyria, pour empêcher
l'ennemi de devancer l'armée à Coimbre.]
Il était indispensable, avant de commencer la retraite de l'armée, de
la faire précéder du départ des malades, des blessés et des gros
bagages, et ce n'était pas trop de deux jours d'avance, si on ne
voulait pas les trouver accumulés sur son chemin, et peut-être se voir
réduit à leur passer sur le corps pour échapper aux atteintes de
l'ennemi. Pourtant ces mouvements anticipés pouvaient avoir aussi
l'inconvénient de donner l'éveil aux Anglais, et de les attirer trop
tôt à notre suite. Sur la route du Tage que nous occupions en force,
s'ils voulaient nous talonner de trop près, il y avait moyen de les
contenir, en s'arrêtant pour leur montrer nos baïonnettes. Mais sur la
route de la mer qui longe le revers de l'Estrella, il était à craindre
qu'avertis de notre retraite ils ne se portassent rapidement à Leyria,
Pombal, Condeixa, et qu'ils ne nous prévinssent ainsi sur Coimbre et
sur le Mondego. Dans ce cas, il fallait renoncer à s'établir à
Coimbre, peut-être même à suivre la vallée du Mondego, et se résoudre
à une retraite courte, mais épouvantable, par la vallée du Zezère, qui
est au sud de l'Estrella. On pouvait parer à tous ces inconvénients en
occupant Leyria en force, par un mouvement bien combiné, et opéré en
temps utile, ni trop tard, ni trop tôt. Masséna le conçut, et il le
fit exécuter avec une rare précision.
Il décida que les malades et les gros bagages partiraient le 4 mars,
en annonçant que cette évacuation avait lieu pour faciliter la
concentration de l'armée sur Punhète, point sur lequel on avait
toujours supposé que les Français passeraient le Tage. À la faveur de
ce bruit, l'ennemi, sans même y croire entièrement, devait être
retenu, dans une incertitude assez grande pour n'oser faire aucun
mouvement prononcé. Le 5 au soir, la nuit venue, toute l'armée avait
ordre de s'ébranler. Ney, qui n'avait qu'un court espace à franchir
pour se porter sur le revers des hauteurs, en passant de Thomar à
Leyria par Ourem, devait se rendre à Leyria avec les deux divisions
Mermet et Marchand, et avec la cavalerie de Montbrun mise à sa
disposition pour cette circonstance. (Voir la carte nº 53.) Trouvant à
Leyria Drouet avec la division Conroux, mise également à sa
disposition, il ne pouvait pas avoir moins de 18 ou 19 mille hommes
d'infanterie, de 3 à 4 mille hommes de cavalerie, formant en tout 22 à
23 mille combattants de la première valeur, et tous les Anglais et les
Portugais vinssent-ils sur lui, avec ces forces et son caractère il
était certain qu'il les arrêterait. Sa troisième division, celle de
Loison, devait rester à Punhète pour laisser subsister l'idée du
passage. Tandis que Ney franchirait ainsi les hauteurs de Thomar à
Leyria, et irait se mettre en travers de la route de la mer, les
routes du Tage devenant libres, Reynier et Junot avaient ordre de
décamper le même jour, à la même heure, Reynier pour suivre la route
qui borde le Tage, de Santarem à Thomar, Junot pour suivre celle qui
passe à mi-côte, par Trèmes, Torrès-Novas, Chao de Maçans. Ce dernier
devait traverser la ligne des hauteurs vers Ourem, défiler derrière
Ney, le devancer à Pombal avec la cavalerie légère, rétablir le pont
de Coimbre sur le Mondego, et occuper cette ville, tandis que Reynier
ne franchissant les hauteurs qu'à Espinhal, était chargé de descendre
par Miranda de Corvo sur le Mondego, et d'occuper Ponte de Murcelha,
qui est la clef de la rive gauche de ce fleuve. Quand ils auraient
l'un et l'autre exécuté leur mouvement, et laissé les routes libres,
Loison après avoir détruit l'équipage de pont, devait quitter Punhète,
rejoindre Ney à Leyria par la route de Thomar, et former avec lui
l'arrière-garde. Il était peu probable que les Anglais réussissent
jamais à entamer une arrière-garde composée de pareilles troupes, et
commandées par Loison et Ney.
Masséna eut encore bien des difficultés avec ses lieutenants,
notamment avec les généraux Montbrun et Drouet, qui éprouvaient la
plus grande répugnance à se trouver sous les ordres du maréchal Ney.
Drouet surtout, minutieux, difficile sous des apparences tranquilles,
au lieu d'être rendu plus accommodant par la liberté qu'il recouvrait
de regagner la frontière d'Espagne, voulait au contraire partir tout
de suite, sans être d'aucune utilité à la retraite. Il désobéit même
dans plusieurs détails, ce que Masséna eut tort de supporter; pourtant
il consentit à marcher quelques jours avec le maréchal Ney, et à
seconder la retraite par sa présence, au moins dans les premiers
instants.
[En marge: L'armée commence sa retraite le 4 mars.]
Le 4 au soir, les malades et les blessés, sauf quelques mourants
impossibles à transporter et confiés à la loyauté anglaise, le grand
parc d'artillerie, les gros bagages se mirent en mouvement, en
répandant la nouvelle d'un prochain passage du Tage. La partie la plus
précieuse de ce fardeau, c'est-à-dire la masse des blessés, était
portée sur des ânes. On avait, faute de chevaux, réduit l'artillerie à
la moindre proportion possible, et on n'avait laissé dans chaque corps
que les pièces les plus mobiles, et en quantité indispensable pour
combattre. Les gargousses devenues inutiles avaient été par
l'industrie du général Éblé converties en cartouches. L'armée quitta
ce séjour avec une satisfaction qu'empoisonnait cependant la
renonciation forcée à de grands desseins. Masséna au moment de
décamper expédia de nouveau le général Foy, pour aller exposer à Paris
les motifs qui l'obligeaient à se retirer sur le Mondego, et l'urgente
nécessité de lui envoyer immédiatement des secours, si on voulait
reprendre l'offensive, ou du moins conserver l'ascendant des armes.
Les malades, les blessés et les gros bagages ayant pris une avance de
vingt-quatre heures, l'armée s'ébranla le 5 mars à la chute du jour.
Reynier, qui était à Santarem, placé très-près de l'ennemi, fit bonne
contenance toute la journée. Le soir il détruisit les ponts du
Rio-Mayor, et puis se dirigea en silence sur la route de Golgao.
Junot, qui avait sur le cours supérieur du Rio-Mayor de gros
détachements, en agit de même, et quitta Torrès-Novas pour suivre la
route la plus rapprochée de la chaîne des hauteurs, celle de
Torrès-Novas, Chao de Maçans et Ourem. Cet excellent homme,
malheureusement moins sensé que brave, avait, dans un combat récent
d'avant-postes, reçu au front une blessure qui devait plus tard lui
être funeste, et toujours dévoué quoique peu docile, il voulait rester
à cheval pendant la retraite. Masséna, pour lui en épargner la
fatigue, était venu se mettre personnellement à la tête du 8e corps.
Ney de son côté s'était porté sur Ourem et Leyria, pour barrer la
grande route de Coimbre sur le versant maritime, et laisser libres
Thomar, Chao de Maçans, Ourem, aux corps qui allaient cheminer sur le
versant du Tage.
[En marge: Le premier mouvement rétrograde s'exécute heureusement,
sans que les Anglais en aient eu le moindre soupçon.]
Les dispositions de Masséna s'accomplirent avec une grande précision,
nul ne faisant de faute dans l'exécution d'un mouvement qui plaisait à
tous. Le 6 l'armée entière se trouva en pleine marche, sans être
suivie par les Anglais. Le 7 elle était en ligne de bataille, à cheval
sur les deux versants, et pouvant combattre sur l'un ou sur l'autre.
Reynier était à Thomar, Junot à Ourem, Ney à Leyria. Loison resté à
Punhète attendait la fin du jour pour livrer aux flammes cet équipage
de pont, merveilleux et inutile ouvrage de l'industrie du général
Éblé. Le soir après avoir tout brûlé il partit pour Thomar en
emportant quelques chargements d'outils, et ayant à son extrême
arrière-garde le bataillon des marins, qui escortait les blessés ou
malades attardés dans leur marche. Le 8 toute l'armée se trouva hors
d'atteinte, Reynier à droite gravissant la gorge allongée qui par
Thomar, Cabaços et Espinhal, va descendre sur le Mondego, Junot au
centre venant franchir la chaîne des hauteurs à Ourem, et passant
derrière Ney pour aller avec la cavalerie légère occuper Coimbre et
rétablir les ponts du Mondego, Ney enfin ayant ralenti le pas pour
laisser écouler tout ce qui devait le précéder, et s'apprêtant à
former une arrière-garde invincible avec les trois divisions Marchand,
Mermet, Loison, avec la cavalerie de Montbrun, avec l'infanterie de
Drouet.
[En marge: Lord Wellington s'étant enfin aperçu de la retraite des
Français, les suit avec circonspection.]
Ce ne fut que le 6 au matin que lord Wellington fut exactement informé
de la retraite de notre armée. Il la prévoyait, d'après les mouvements
déjà aperçus le 4, et d'après certains renseignements qui lui avaient
été transmis; mais il était resté dans l'incertitude, et avec sa
prudence ordinaire il n'avait rien voulu hasarder avant d'être bien
assuré de ce qu'allaient tenter les Français. C'était déjà un si grand
succès pour lui que leur retraite, qu'il avait parfaitement raison de
ne pas compromettre ce succès par un mouvement précipité qui l'eût
exposé à quelque grave échec. Il résolut donc de les suivre pas à pas,
en les serrant de près, et en se préparant à profiter de la première
faute qu'ils commettraient dans cette marche rétrograde. En même
temps, comme il avait reçu la nouvelle que Badajoz était réduit à la
dernière extrémité, il adressa au commandant de cette place un message
pour lui annoncer de prompts secours, et le presser instamment de
tenir quelques jours de plus. D'Abrantès il détacha le maréchal
Béresford avec les troupes du général Hill, pour joindre les effets
aux paroles, et sauver une place qui était la clef de l'Alentejo. Ces
dispositions terminées, il se mit en route, couchant tous les soirs à
une portée de canon de nos arrière-gardes. Il avait conçu du maréchal
Masséna, même d'après cette campagne si blâmée depuis, une estime
profonde, et il était décidé, tout en le suivant de près, à se
conduire avec la plus extrême circonspection.
[En marge: L'armée française à Pombal.]
Le 9 mars, notre corps d'arrière-garde, le 6e, était à Pombal, entre
Leyria et Coimbre, sous le maréchal Ney, à qui la présence de l'ennemi
rendait ses éminentes qualités. Loison n'avait pas encore rejoint; il
était partagé entre les deux versants, vers Anciado, liant Ney qui
était au nord de l'Estrella avec Reynier qui était au sud et
gravissait la chaîne entre Venda-Nova et Espinhal, pour déboucher dans
la vallée du Mondego. Junot avait gagné un jour d'avance, afin d'aller
occuper Coimbre et le Mondego. Masséna qui voulait lui en donner le
temps résolut de séjourner le 9 et le 10 à Pombal, la position offrant
quelques ressources, et étant de défense assez facile. Outre
l'avantage de donner du temps à Junot, ce séjour avait celui de
laisser défiler les nombreux convois de blessés, de munitions et de
biscuit.
Ney établit donc les deux divisions Marchand et Mermet en avant de
Pombal, en face de l'armée anglaise, qui s'arrêta aussi, et augmenta
bientôt en nombre par l'accumulation de forces qu'un jour de retard
suffisait pour amener, comme des eaux qui s'élèvent rapidement devant
le premier obstacle qui les empêche de s'écouler.
En voyant les Français ne pas reprendre leur marche accoutumée, et
rester en position toute la journée du 9, même celle du 10, lord
Wellington conjectura qu'au lieu de se retirer tranquillement ils
voulaient se dédommager de leur retraite par une bataille. Le
caractère entreprenant des soldats et des chefs autorisait une
pareille conjecture. Préoccupé, sinon intimidé par une telle chance,
le général anglais envoya contre-ordre à une partie des troupes de
Béresford destinées à secourir Badajoz, et amena à lui, par la grande
route de Coimbre, la masse principale de ses forces. Il ne laissa que
des détachements à la suite de Loison et de Reynier, sur l'autre
versant de l'Estrella.
[En marge: Contestation entre Ney et Masséna sur le danger de l'armée
à Pombal.]
[En marge: Le général Drouet devient l'occasion de nouvelles
difficultés.]
[En marge: L'armée trop peu concentrée à Pombal.]