Le maréchal Soult rêvait depuis longtemps d'exécuter lui-même le siége

de Badajoz, siége beaucoup moins important que celui de Cadix, mais

destiné à être son ouvrage, tandis que celui de Cadix devait être

attribué spécialement au maréchal Victor, et il l'avait déjà proposé à

Napoléon bien avant qu'on lui eût enjoint de marcher sur le Tage. En

recevant ce dernier ordre il imagina, comme manière de s'y conformer,

de se transporter tout de suite sur la Guadiana, pour entreprendre

outre la conquête de Badajoz, celle du double rang de places que le

Portugal et l'Espagne avaient jadis construites en Estrémadure, et

qui, tournées autrefois les unes contre les autres, l'étaient

aujourd'hui exclusivement contre nous. Il partit donc immédiatement

pour l'Estrémadure avec le 5e corps, en laissant le maréchal Victor

réduit à lui-même, mais en recommandant au général Sébastiani, s'il

venait de Gibraltar ou d'ailleurs quelque force ennemie sur les

derrières de Cadix, de s'y porter sur-le-champ. Il se mit en route au

commencement de janvier 1811 avec la division Girard, et se fit suivre

de la division Gazan, qui devait marcher plus lentement afin

d'escorter l'équipage de siége. Il n'y avait pas moins de quarante

lieues de route détestable de Séville à Badajoz, et, avec les

guérillas qui infestaient même les pays soumis, la précaution de

laisser la division Gazan en arrière était fort nécessaire.

[En marge: Siége et prise d'Olivença en quelques jours.]

Le 11 janvier on arriva devant Olivença, qu'on investit sans retard.

Cette place, construite sur la gauche de la Guadiana, destinée à

servir aux Espagnols contre les Portugais, avait appartenu depuis deux

siècles tantôt aux uns, tantôt aux autres, et depuis 1801 elle était

la propriété des Espagnols. Elle comptait 5 mille âmes de population,

une garnison de 4 mille hommes, et un faible gouverneur. Assez

régulièrement fortifiée, et enfermée dans une enceinte de neuf fronts,

elle aurait pu opposer une certaine résistance, si le gouverneur avait

pris ses précautions d'avance et avait eu soin d'armer les ouvrages

extérieurs. Mais il n'y avait pas une seule demi-lune armée, et les

chemins couverts n'étaient ni palissadés ni occupés. Il aurait donc

été possible à la rigueur de se porter sur-le-champ au pied des murs

et de tenter une escalade. Mais les escarpes en maçonnerie étant assez

élevées, la tentative aurait pu être inutilement sanglante. On se

contenta d'enlever une lunette qui n'était pas armée, et de commencer

les travaux d'approche fort près de l'enceinte. Les officiers et les

soldats du génie, bien secondés par l'infanterie, dirigèrent ces

travaux avec une grande hardiesse et une extrême rapidité, et les

eussent exécutés encore plus vite si les outils n'avaient manqué. Dans

certains moments l'infanterie du maréchal Mortier, excitée par la

présence de son noble chef, remua la terre avec la pointe de ses

baïonnettes. Heureusement il survint une compagnie du génie avec un

chargement d'outils, et en dix jours la batterie de brèche put ouvrir

le feu et renverser un large pan de muraille. À l'aspect de nos

colonnes prêtes à monter à l'assaut, la population, qui avait montré

d'abord beaucoup d'ardeur, se troubla. La garnison et son chef ne

cherchèrent pas à la raffermir, et le 23 janvier la place ouvrant ses

portes, nous livra quelques magasins, un peu d'artillerie, et 4 mille

prisonniers. Si on avait conduit aussi vite et aussi bien le siége de

Badajoz, on aurait été en mesure de tenir bientôt la singulière

promesse de secourir le maréchal Masséna après la conquête des places.

[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant Badajoz, et investissement

de cette place.]

Le maréchal Soult séjourna devant Olivença les 23, 24 et 25 janvier,

et partit le 26 pour Badajoz. C'était la seconde place située sur la

gauche de la Guadiana, du côté espagnol, et, il faut le dire, la seule

importante. Celle-ci prise, il n'y avait aucun compte à tenir des

trois autres, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque. Le maréchal Soult y

arriva avec la seule division Girard, et avec celles des troupes du

génie qui étaient déjà rendues au 5e corps. La division Gazan, comme

nous venons de le dire, était encore en arrière occupée à escorter le

grand parc. Le 27 on investit Badajoz, et la cavalerie balaya les

troupes ennemies répandues dans les environs. On commença sur-le-champ

la reconnaissance de la place.

[En marge: Description de Badajoz.]

[En marge: Armée de secours établie au camp de Santa-Engracia.]

Badajoz, capitale de l'Estrémadure espagnole, peuplée de 16 ou 17

mille habitants, est située sur la gauche de la Guadiana, près du

confluent d'une petite rivière qu'on appelle le Rivillas. (Voir la

carte nº 52.) Protégée le long de la Guadiana par le fleuve et un mur

à redans, elle est défendue du côté de la campagne par neuf fronts

régulièrement construits, et formant un demi-cercle qui appuie à la

Guadiana ses deux extrémités. À l'une de ces extrémités, celle qui est

tournée vers le nord-est, s'élève un château fort, bâti sur un

escarpement qui domine à la fois le Rivillas et la Guadiana au point

où ils se réunissent. Les neuf fronts composant l'enceinte sont

protégés par une suite de demi-lunes avec chemin couvert et glacis,

par plusieurs lunettes, et surtout par un ouvrage avancé qu'on appelle

le fort de Pardaleras. La place est liée à la rive droite de la

Guadiana par un pont en pierre, très-ancien et très-solide, et par une

forte tête de pont. Sur cette même rive, à peu près vis-à-vis du

château de Badajoz, se trouve le fort de Saint-Christoval, servant

d'appui à un camp retranché établi sur les hauteurs de Santa-Engracia.

La rivière de la Gevora se jetant dans la Guadiana, baigne et protége

ce camp de Santa-Engracia. À l'époque dont il s'agit, l'armée

espagnole de La Romana, occupée à courir entre les différentes places

de l'Estrémadure, avait l'habitude de se loger dans ce camp. Dispersée

par les combats qu'elle avait soutenus contre le 5e corps, mais

dispersée comme les armées espagnoles, qui se reformaient le lendemain

de leurs défaites, elle se trouvait dans les environs de Badajoz, et

attendait pour s'y porter d'être rejointe par le détachement qui avait

été envoyé à Lisbonne. On l'avait redemandé à lord Wellington, qui

n'avait pu refuser de le rendre, et qui l'avait laissé partir pour

l'Estrémadure. Ce détachement de 7 à 8 mille hommes, un peu réduit par

la saison et les maladies, arriva à Badajoz sans le général La Romana,

qui venait de mourir à Lisbonne d'une maladie aiguë. L'armée entière,

commandée par le général Mendizabal, pouvait, après avoir laissé dans

Badajoz, c'est-à-dire à la gauche de la Guadiana, une garnison de 9 à

10 mille hommes, présenter sur l'autre rive, au camp retranché de

Santa-Engracia, un corps d'environ 12 mille hommes, avec un pont en

pierre pour communiquer, de manière que, dans certains moments, il

était possible que les assiégeants eussent une vingtaine de mille

hommes sur les bras.

La place, outre sa forte garnison, avait un excellent gouverneur, le

général Menacho, des vivres et des approvisionnements pour six mois,

et des ouvrages en parfait état de défense. Aux 20 mille Espagnols

répandus sur les deux rives de la Guadiana et pouvant communiquer

librement de l'une à l'autre, l'armée française avait à opposer 9 à 10

mille hommes, en attendant l'arrivée de la division Gazan, qui devait

la porter à 15 ou 16 mille. Il faut ajouter qu'elle ne possédait

aucun moyen de passage d'une rive à l'autre, si ce n'est un bac qui

transportait quelques hommes à la fois.

Heureusement la qualité des soldats compensait largement cette

infériorité numérique, et c'est avec un moindre nombre de troupes que

le général Suchet avait pris des places infiniment plus fortes en

quinze à vingt jours. Si le maréchal Soult prenait Badajoz en un

pareil espace de temps, il pouvait être du 15 au 18 février en route

pour Abrantès, moment où venaient de se tenir les conférences de

Golgao, et où il était fort opportun de déboucher sur la gauche du

Tage.

[En marge: Choix du point d'attaque.]

La sanglante expérience que nous avons faite des propriétés de

Badajoz, qui en deux ans fut pris et repris par les Français et les

Anglais, nous a enseigné que vers le sud-ouest, devant un front

saillant, peu flanqué, situé sur le côté opposé au château, et assez

près de la Guadiana, se trouvait un point d'attaque avantageux pour

l'assiégeant, qui, abordant la place par une partie proéminente de son

périmètre, n'avait pas à essuyer les feux de flanc de l'assiégé. Il

est probable qu'en attaquant résolûment Badajoz de ce côté, qui se

présente le premier en venant d'Olivença, on aurait pu réussir assez

promptement à s'en emparer, ce qui aurait permis d'arriver en temps

utile sur le Tage. Mais à peine rendu devant Badajoz, de peur

apparemment de se tromper, on l'attaqua par tous les côtés à la fois,

par tous ceux au moins qui regardaient la campagne, et que ne bordait

pas la Guadiana. On dirigea une attaque à notre gauche, en s'appuyant

à la Guadiana, vers le front qu'il aurait fallu aborder

exclusivement, une au centre, en face du fort de Pardaleras, enfin une

à droite, au delà du Rivillas, d'où l'on pouvait envoyer quelques

projectiles de peu d'effet sur le château et dans l'intérieur de la

place. C'eût été bien si on avait eu beaucoup de troupes, beaucoup

d'artillerie et de munitions, car on eût divisé la défense, en

divisant l'attaque. Mais ayant peu d'artillerie et de munitions, et

tout au plus 9 mille hommes d'infanterie, du moins jusqu'à l'arrivée

de la division Gazan, c'était s'exposer, qu'on le voulût ou non, à

rester quarante jours devant Badajoz au lieu de vingt.

[En marge: Premiers travaux d'approche autour de Badajoz.]

On entreprit donc trois attaques assez décousues, et qui étaient

tellement distantes les unes des autres, surtout à cause du Rivillas à

traverser, qu'il fallait parcourir une lieue et demie pour communiquer

de celle de droite à celle de gauche. La tranchée fut ouverte le 28

janvier, à 1000 mètres de l'enceinte vers la droite, à 500 vers le

centre, et conduite avec une extrême lenteur, soit parce que l'on

manquait de travailleurs, soit parce qu'on ne tenait pas à précipiter

le résultat du siége. La tranchée ne fut pas plutôt ouverte qu'on se

mit à construire quelques batteries, comme si on avait voulu commencer

le feu presque aussitôt que les travaux d'approche. On remuait la

terre au bruit d'une faible et lente canonnade, qui n'avait d'autre

effet que de consommer inutilement des munitions. Il faut ajouter que

les pluies continuelles de la saison ralentissaient encore les

cheminements, et rendaient le sort des troupes vraiment digne de

pitié, car tous les chevaux ayant été employés à amener la grosse

artillerie, on n'avait pu aller fourrager au loin, et on manquait de

pain. Pendant plusieurs jours les soldats ne furent nourris qu'avec de

la viande, ce qui produisit parmi eux plus d'une maladie. Au lieu de

quelques centaines de travailleurs dont on aurait eu besoin, on en

avait à peine 150 par attaque, nouvelle preuve qu'il eût bien mieux

valu concentrer sur une seule le peu de moyens dont on disposait.

[En marge: Sortie de la garnison.]

Les premiers jours de travail furent donc peu fructueux, à cause du

mauvais temps, de l'absence de la division Gazan, et du défaut

d'empressement à accélérer le siége. Le gouverneur Menacho, voulant de

son côté employer sa nombreuse garnison à ralentir nos travaux par de

vives sorties, résolut de les multiplier et de les exécuter avec de

fortes colonnes. Le 31 janvier il en dirigea une vers notre attaque du

centre, en avant du fort de Pardaleras, avec quatre bataillons, deux

pièces de canon et deux escadrons de cavalerie. Les Espagnols

s'avancèrent si promptement et si résolûment, que nos travailleurs,

ayant eu à peine le temps de se réunir et de saisir leurs armes,

furent ramenés en arrière. Mais le général Girard, étant accouru avec

trois compagnies de sapeurs et un bataillon du 88e, les arrêta

brusquement, puis les reconduisit la baïonnette dans les reins

jusqu'au chemin couvert de la place. Pendant ce temps la cavalerie

espagnole ayant filé au galop le long de la Guadiana, puis s'étant

rabattue sur notre attaque de gauche, avait surpris nos travailleurs,

et sabré quelques-uns de nos officiers du génie, qui tenaient à

honneur de ne pas évacuer leurs tranchées. Le chef de bataillon du

génie Cazin avait été tué à coups de sabre. Le capitaine Vainsot de la

même arme avait reçu onze blessures. Cette cavalerie fut ramenée à son

tour et assez maltraitée. Nous perdîmes dans cette sortie une

soixantaine d'hommes, et l'ennemi une centaine. Du reste, nos travaux

étaient trop éloignés et trop peu avancés pour en souffrir beaucoup.

[En marge: Arrivée de la division Gazan.]

[En marge: Difficultés que la saison ajoute à toutes celles que

présente le siége.]

Les jours suivants les pluies, les ouragans furent si violents, que

tout travail devint impossible. Le ruisseau du Rivillas débordé nous

emporta des hommes et des chevaux. Heureusement la division Gazan

arriva enfin avec environ 6 mille fantassins, du gros canon, et des

outils. On pouvait dès lors compter sur un peu plus de 12 mille hommes

d'infanterie, sur 1200 hommes du génie et d'artillerie, et sur 2,500

cavaliers, faisant en tout environ 16 mille combattants. Disposant

d'une infanterie plus nombreuse, on apporta un peu plus d'activité

dans les travaux. On leur donna vers la droite la forme d'une longue

ligne de contrevallation, plutôt pour se couvrir contre les Espagnols

du dedans et du dehors que pour entreprendre de ce côté une attaque

sérieuse. Au centre on tendit à s'approcher du fort de Pardaleras,

qu'on avait l'intention d'enlever afin d'en faire la base de l'attaque

principale, et à gauche on enveloppa d'une ligne circulaire un mamelon

dit le _Cerro del viento_, sur lequel s'appuyait l'extrémité de notre

ligne. Quelques jours s'écoulèrent à débarrasser nos tranchées de la

boue qu'y apportait la pluie, et à repousser les sorties de l'ennemi;

pendant ces huit jours on avança peu et on se borna à jeter quelques

bombes sur la place pour inquiéter la population.

[En marge: Arrivée de l'armée espagnole destinée à secourir Badajoz.]

Le 6 février on apprit l'apparition de l'armée de secours, revenue en

partie de Lisbonne, ainsi qu'il a été dit plus haut. En réunissant ce

qui arrivait des lignes anglaises à ce qui tenait ordinairement la

campagne en dehors de Badajoz, l'ennemi pouvait présenter en troupes

actives environ 10 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie.

Les uns et les autres vinrent prendre position sur la droite de la

Guadiana, au camp de Santa-Engracia, établi derrière la Gevora contre

le fort de Saint-Christoval. Se trouvant en communication avec la

place par le pont de pierre de Badajoz, ils pouvaient, joints à la

garnison, former une force de 21 mille hommes prêts à se jeter en

masse sur l'armée française. En manoeuvrant bien et en débouchant

vivement sur un seul point, il n'était pas impossible qu'ils

arrêtassent le siége, et peut-être même le fissent lever. Il est vrai

qu'il leur était difficile de pousser aucune opération à fond, n'ayant

point, quoique braves, le talent de tenir en rase campagne.

[En marge: Grande sortie tentée le 7 février, et repoussée par les

Français.]

Le premier emploi qu'ils firent de leurs forces fut de tenter le 7

février une grande sortie. Après avoir exécuté une fausse

démonstration sur notre gauche, ils débouchèrent sur notre droite en

passant le Rivillas sous la protection des feux du château. Marchant

avec vigueur en une masse compacte de 7 à 8 mille hommes, ils

parvinrent jusqu'à nos lignes. Nos détachements accourus sur ce point

n'étaient pas assez forts pour résister soit à leur nombre, soit à

leur élan. Comme dans presque toutes les sorties, ils tinrent la

campagne un instant et bouleversèrent quelques ouvrages de peu de

valeur, surtout vers notre attaque de droite, qui, n'ayant pas été

entreprise sérieusement, n'offrait rien de bien important à détruire.

Mais le maréchal Mortier les arrêta bientôt par le déploiement de

plusieurs bataillons qu'il leur présenta de front, et puis profitant

de ce qu'ils s'étaient fort avancés, il jeta sur leur flanc deux

bataillons, un du 88e, un du 64e, tirés de l'attaque du centre et

portés rapidement au delà du Rivillas. Poussés en tête, menacés en

flanc, les Espagnols après un premier moment d'impétuosité se

replièrent d'abord avec ordre, puis avec confusion, et laissèrent dans

nos mains 700 hommes morts ou blessés. Malheureusement la tentation

trop ordinaire de les poursuivre jusque sous les feux de la place nous

coûta une centaine de morts et environ 300 blessés.

[En marge: Projet du maréchal Soult de marcher contre l'armée de

secours, mais après avoir pris le fort de Pardaleras.]

[En marge: Attaque et prise du fort de Pardaleras.]

Le maréchal Soult conçut alors le projet d'aller les chercher dans le

camp de Santa-Engracia, et de leur ôter la possibilité de renouveler

de semblables opérations en détruisant l'armée de secours, pensée fort

sage, car la garnison recevait de la présence de cette armée une force

morale et matérielle considérable. Mais il fallait réunir les moyens

de passer la Guadiana, ce qui n'était pas facile, vu l'abondance des

eaux, et en attendant il voulut faire un pas vers l'enceinte en

enlevant le fort de Pardaleras. Cet ouvrage consistait en un bastion

flanqué de deux demi-bastions, et fermé à la gorge par une simple

palissade. Il était possible par une surprise de l'enlever, et dès

lors d'en faire le point d'appui d'un cheminement presque direct vers

le point de l'enceinte qu'on avait le projet d'attaquer. Le chef de

bataillon Lamare, officier du génie distingué[24], disposa deux

colonnes de deux cents hommes chacune, composées avec des détachements

des 21e et 28e léger, des 100e et 103e de ligne, précédées par des

sapeurs du génie, et commandées par deux braves officiers, le chef de

bataillon Guérin et le capitaine du génie Coste. Conformément au plan

arrêté, ces deux colonnes sortirent le 11 février à sept heures du

soir de nos tranchées, au milieu d'une obscurité profonde,

s'avancèrent directement sur le saillant du fort de Pardaleras, se

séparèrent ensuite pour passer l'une à droite, l'autre à gauche, en

suivant la crête des glacis, afin d'assaillir l'ouvrage par la gorge.

La colonne de droite, quoique égarée dans l'obscurité, trouva le moyen

de descendre dans le fossé de la courtine, aperçut une poterne

entr'ouverte, et s'y porta vivement. Le capitaine Coste qui la

conduisait se jeta sur un officier espagnol accouru pour fermer la

poterne, le frappa de son épée, entra audacieusement suivi de ses

soldats, et parvint dans l'ouvrage au moment où la colonne de gauche,

ayant réussi à le tourner, abattait à coups de hache les palissades

qui en fermaient la gorge. Les deux colonnes se joignirent aux cris de

Vive l'Empereur, se précipitèrent ensuite à la baïonnette sur les

Espagnols, en tuèrent quelques-uns, en prirent un plus grand nombre,

et mirent les autres en fuite vers la place. Elles se hâtèrent de

commencer un épaulement tourné du côté de l'enceinte, pour se couvrir

des feux qui dès ce jour devaient être tous dirigés sur l'ouvrage dont

nous étions devenus les maîtres.

[Note 24: Le même qui a publié un excellent ouvrage sur les

siéges soutenus par les Espagnols et les Français dans

Badajoz.]

Cet acte hardi procurait à notre attaque du centre, la seule sérieuse,

un appui solide, et propre à en accélérer le succès.

Toutefois le maréchal Soult songeait plutôt à se débarrasser de

l'armée espagnole, campée au delà de la Guadiana, qu'à rendre plus

rapides les opérations du siége. La difficulté n'était jamais de

battre une armée espagnole en rase campagne. Mais ici il fallait

franchir la Guadiana fort grossie par les eaux, aborder ensuite le

camp de Santa-Engracia, en traversant à gué la Gevora sous le feu

ennemi, sans cependant compromettre le siége, dont les ouvrages ne

seraient plus gardés que par fort peu de troupes. Heureusement les

Espagnols, malgré les sages conseils de lord Wellington, n'avaient ni

élevé une palissade autour de leur camp, ni remué un cube de terre; de

plus ils se gardaient mal, et, avec du secret et de la promptitude, il

suffisait de 7 à 8 mille hommes pour les surprendre et les culbuter.

Il devait en rester autant à la garde de nos tranchées, et c'était

assez pour les protéger, l'ennemi n'étant pas prévenu de ce qui le

menaçait.

[En marge: Passage de la Guadiana pour aller attaquer l'armée

espagnole.]

L'opération projetée par le maréchal Soult fut aussi bien exécutée que

bien conçue. Le 18 février, il était parvenu à se procurer par les

soins du génie un moyen de passage sur la Guadiana, suffisant pour 6

mille hommes d'infanterie et 2 mille de cavalerie. On franchit la

Guadiana dans la nuit du 18 au 19, avec des troupes d'élite prises

dans les deux divisions Girard et Gazan. Les maréchaux Soult et

Mortier marchaient à la tête de leurs soldats. À la pointe du jour du

19 on se trouvait sur l'autre rive de la Guadiana, ayant à droite dans

la plaine la cavalerie composée des dragons de Latour-Maubourg et de

deux régiments de chasseurs, au centre et à la gauche l'infanterie

rangée en colonnes par bataillons. Comme on avait passé la Guadiana

au-dessus de Badajoz, il fallait descendre la rive droite de cette

rivière pour arriver près de Saint-Christoval et des hauteurs de

Santa-Engracia, sur lesquelles était établi le camp espagnol. Un

brouillard épais favorisait la marche de notre petite armée.

[En marge: Bataille de la Gevora et dispersion de l'armée espagnole

d'Estrémadure.]

Bientôt on parvint au bord de la Gevora, avant que les Espagnols

eussent songé à nous la disputer. La cavalerie la franchit un peu au

loin sur notre droite, et culbuta en un clin d'oeil la cavalerie

espagnole qui couvrait le camp du côté de la plaine. Notre infanterie,

conduite par le maréchal Mortier, entra dans la Gevora, la traversa en

ayant de l'eau jusqu'à mi-corps, et arriva ensuite dans le plus bel

ordre au pied de l'escarpement de Santa-Engracia, au moment où le

brouillard se dissipait.

Le général en chef, avant d'ordonner l'attaque, poussa d'abord sur

notre gauche deux bataillons, pour les interposer entre le fort de

Saint-Christoval et les Espagnols, et empêcher ceux-ci de se réfugier

dans la place. En même temps il prescrivit à la cavalerie d'opérer un

mouvement de conversion par notre droite, afin de déborder par ce

côté, qui était en pente douce, le camp ennemi. Puis il donna le

signal de l'attaque.

Nos soldats, qui craignaient peu les troupes espagnoles, abordèrent

hardiment la hauteur de Santa-Engracia, sous un feu plongeant des plus

vifs, et non sans faire des pertes. Mais en peu d'instants ils

arrivèrent au sommet de l'escarpement, pendant que les deux bataillons

envoyés à gauche interceptaient le chemin du fort de Saint-Christoval,

et que la cavalerie lancée à droite dans la plaine gagnait les

derrières de l'ennemi. Les Espagnols se voyant menacés de front par

notre infanterie, de flanc et en queue par notre cavalerie, se

formèrent en deux carrés assez gros et assez fermes dans leur

attitude. Mais assaillis bientôt par notre infanterie et nos dragons,

ils furent rompus, et perdirent ce que perdent des carrés lorsqu'on

est parvenu à les rompre. On leur tua ou blessa près de 2 mille

hommes. On en prit 5 mille avec toute l'artillerie, et un grand nombre

de drapeaux. Des 12 mille hommes qu'ils avaient en bataille, les

Espagnols en sauvèrent tout au plus 5 mille, lesquels s'enfuirent dans

toutes les directions.

Quoique ce ne fût point une difficulté pour nos troupes de battre

douze mille hommes avec huit, quand elles avaient affaire aux

Espagnols sans les Anglais, c'était une opération infiniment méritoire

que celle qui venait d'être exécutée, à cause de la position de

l'ennemi, couverte par les hauteurs de Santa-Engracia et par le lit de

la Gevora, à cause de la Guadiana qu'il fallait franchir pour aller

livrer bataille au delà, à cause du siége enfin dont il fallait

continuer de garder les travaux tout en allant combattre ailleurs. Ce

sont toutes ces difficultés que le général en chef avait heureusement

surmontées en agissant avec secret, promptitude et vigueur.

[En marge: La bataille de la Gevora aurait rendu possible un mouvement

sur le Tage, pourtant le maréchal Soult reprend lentement le siége de

Badajoz.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 42 / 53 段