de Badajoz, siége beaucoup moins important que celui de Cadix, mais
destiné à être son ouvrage, tandis que celui de Cadix devait être
attribué spécialement au maréchal Victor, et il l'avait déjà proposé à
Napoléon bien avant qu'on lui eût enjoint de marcher sur le Tage. En
recevant ce dernier ordre il imagina, comme manière de s'y conformer,
de se transporter tout de suite sur la Guadiana, pour entreprendre
outre la conquête de Badajoz, celle du double rang de places que le
Portugal et l'Espagne avaient jadis construites en Estrémadure, et
qui, tournées autrefois les unes contre les autres, l'étaient
aujourd'hui exclusivement contre nous. Il partit donc immédiatement
pour l'Estrémadure avec le 5e corps, en laissant le maréchal Victor
réduit à lui-même, mais en recommandant au général Sébastiani, s'il
venait de Gibraltar ou d'ailleurs quelque force ennemie sur les
derrières de Cadix, de s'y porter sur-le-champ. Il se mit en route au
commencement de janvier 1811 avec la division Girard, et se fit suivre
de la division Gazan, qui devait marcher plus lentement afin
d'escorter l'équipage de siége. Il n'y avait pas moins de quarante
lieues de route détestable de Séville à Badajoz, et, avec les
guérillas qui infestaient même les pays soumis, la précaution de
laisser la division Gazan en arrière était fort nécessaire.
[En marge: Siége et prise d'Olivença en quelques jours.]
Le 11 janvier on arriva devant Olivença, qu'on investit sans retard.
Cette place, construite sur la gauche de la Guadiana, destinée à
servir aux Espagnols contre les Portugais, avait appartenu depuis deux
siècles tantôt aux uns, tantôt aux autres, et depuis 1801 elle était
la propriété des Espagnols. Elle comptait 5 mille âmes de population,
une garnison de 4 mille hommes, et un faible gouverneur. Assez
régulièrement fortifiée, et enfermée dans une enceinte de neuf fronts,
elle aurait pu opposer une certaine résistance, si le gouverneur avait
pris ses précautions d'avance et avait eu soin d'armer les ouvrages
extérieurs. Mais il n'y avait pas une seule demi-lune armée, et les
chemins couverts n'étaient ni palissadés ni occupés. Il aurait donc
été possible à la rigueur de se porter sur-le-champ au pied des murs
et de tenter une escalade. Mais les escarpes en maçonnerie étant assez
élevées, la tentative aurait pu être inutilement sanglante. On se
contenta d'enlever une lunette qui n'était pas armée, et de commencer
les travaux d'approche fort près de l'enceinte. Les officiers et les
soldats du génie, bien secondés par l'infanterie, dirigèrent ces
travaux avec une grande hardiesse et une extrême rapidité, et les
eussent exécutés encore plus vite si les outils n'avaient manqué. Dans
certains moments l'infanterie du maréchal Mortier, excitée par la
présence de son noble chef, remua la terre avec la pointe de ses
baïonnettes. Heureusement il survint une compagnie du génie avec un
chargement d'outils, et en dix jours la batterie de brèche put ouvrir
le feu et renverser un large pan de muraille. À l'aspect de nos
colonnes prêtes à monter à l'assaut, la population, qui avait montré
d'abord beaucoup d'ardeur, se troubla. La garnison et son chef ne
cherchèrent pas à la raffermir, et le 23 janvier la place ouvrant ses
portes, nous livra quelques magasins, un peu d'artillerie, et 4 mille
prisonniers. Si on avait conduit aussi vite et aussi bien le siége de
Badajoz, on aurait été en mesure de tenir bientôt la singulière
promesse de secourir le maréchal Masséna après la conquête des places.
[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant Badajoz, et investissement
de cette place.]
Le maréchal Soult séjourna devant Olivença les 23, 24 et 25 janvier,
et partit le 26 pour Badajoz. C'était la seconde place située sur la
gauche de la Guadiana, du côté espagnol, et, il faut le dire, la seule
importante. Celle-ci prise, il n'y avait aucun compte à tenir des
trois autres, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque. Le maréchal Soult y
arriva avec la seule division Girard, et avec celles des troupes du
génie qui étaient déjà rendues au 5e corps. La division Gazan, comme
nous venons de le dire, était encore en arrière occupée à escorter le
grand parc. Le 27 on investit Badajoz, et la cavalerie balaya les
troupes ennemies répandues dans les environs. On commença sur-le-champ
la reconnaissance de la place.
[En marge: Description de Badajoz.]
[En marge: Armée de secours établie au camp de Santa-Engracia.]
Badajoz, capitale de l'Estrémadure espagnole, peuplée de 16 ou 17
mille habitants, est située sur la gauche de la Guadiana, près du
confluent d'une petite rivière qu'on appelle le Rivillas. (Voir la
carte nº 52.) Protégée le long de la Guadiana par le fleuve et un mur
à redans, elle est défendue du côté de la campagne par neuf fronts
régulièrement construits, et formant un demi-cercle qui appuie à la
Guadiana ses deux extrémités. À l'une de ces extrémités, celle qui est
tournée vers le nord-est, s'élève un château fort, bâti sur un
escarpement qui domine à la fois le Rivillas et la Guadiana au point
où ils se réunissent. Les neuf fronts composant l'enceinte sont
protégés par une suite de demi-lunes avec chemin couvert et glacis,
par plusieurs lunettes, et surtout par un ouvrage avancé qu'on appelle
le fort de Pardaleras. La place est liée à la rive droite de la
Guadiana par un pont en pierre, très-ancien et très-solide, et par une
forte tête de pont. Sur cette même rive, à peu près vis-à-vis du
château de Badajoz, se trouve le fort de Saint-Christoval, servant
d'appui à un camp retranché établi sur les hauteurs de Santa-Engracia.
La rivière de la Gevora se jetant dans la Guadiana, baigne et protége
ce camp de Santa-Engracia. À l'époque dont il s'agit, l'armée
espagnole de La Romana, occupée à courir entre les différentes places
de l'Estrémadure, avait l'habitude de se loger dans ce camp. Dispersée
par les combats qu'elle avait soutenus contre le 5e corps, mais
dispersée comme les armées espagnoles, qui se reformaient le lendemain
de leurs défaites, elle se trouvait dans les environs de Badajoz, et
attendait pour s'y porter d'être rejointe par le détachement qui avait
été envoyé à Lisbonne. On l'avait redemandé à lord Wellington, qui
n'avait pu refuser de le rendre, et qui l'avait laissé partir pour
l'Estrémadure. Ce détachement de 7 à 8 mille hommes, un peu réduit par
la saison et les maladies, arriva à Badajoz sans le général La Romana,
qui venait de mourir à Lisbonne d'une maladie aiguë. L'armée entière,
commandée par le général Mendizabal, pouvait, après avoir laissé dans
Badajoz, c'est-à-dire à la gauche de la Guadiana, une garnison de 9 à
10 mille hommes, présenter sur l'autre rive, au camp retranché de
Santa-Engracia, un corps d'environ 12 mille hommes, avec un pont en
pierre pour communiquer, de manière que, dans certains moments, il
était possible que les assiégeants eussent une vingtaine de mille
hommes sur les bras.
La place, outre sa forte garnison, avait un excellent gouverneur, le
général Menacho, des vivres et des approvisionnements pour six mois,
et des ouvrages en parfait état de défense. Aux 20 mille Espagnols
répandus sur les deux rives de la Guadiana et pouvant communiquer
librement de l'une à l'autre, l'armée française avait à opposer 9 à 10
mille hommes, en attendant l'arrivée de la division Gazan, qui devait
la porter à 15 ou 16 mille. Il faut ajouter qu'elle ne possédait
aucun moyen de passage d'une rive à l'autre, si ce n'est un bac qui
transportait quelques hommes à la fois.
Heureusement la qualité des soldats compensait largement cette
infériorité numérique, et c'est avec un moindre nombre de troupes que
le général Suchet avait pris des places infiniment plus fortes en
quinze à vingt jours. Si le maréchal Soult prenait Badajoz en un
pareil espace de temps, il pouvait être du 15 au 18 février en route
pour Abrantès, moment où venaient de se tenir les conférences de
Golgao, et où il était fort opportun de déboucher sur la gauche du
Tage.
[En marge: Choix du point d'attaque.]
La sanglante expérience que nous avons faite des propriétés de
Badajoz, qui en deux ans fut pris et repris par les Français et les
Anglais, nous a enseigné que vers le sud-ouest, devant un front
saillant, peu flanqué, situé sur le côté opposé au château, et assez
près de la Guadiana, se trouvait un point d'attaque avantageux pour
l'assiégeant, qui, abordant la place par une partie proéminente de son
périmètre, n'avait pas à essuyer les feux de flanc de l'assiégé. Il
est probable qu'en attaquant résolûment Badajoz de ce côté, qui se
présente le premier en venant d'Olivença, on aurait pu réussir assez
promptement à s'en emparer, ce qui aurait permis d'arriver en temps
utile sur le Tage. Mais à peine rendu devant Badajoz, de peur
apparemment de se tromper, on l'attaqua par tous les côtés à la fois,
par tous ceux au moins qui regardaient la campagne, et que ne bordait
pas la Guadiana. On dirigea une attaque à notre gauche, en s'appuyant
à la Guadiana, vers le front qu'il aurait fallu aborder
exclusivement, une au centre, en face du fort de Pardaleras, enfin une
à droite, au delà du Rivillas, d'où l'on pouvait envoyer quelques
projectiles de peu d'effet sur le château et dans l'intérieur de la
place. C'eût été bien si on avait eu beaucoup de troupes, beaucoup
d'artillerie et de munitions, car on eût divisé la défense, en
divisant l'attaque. Mais ayant peu d'artillerie et de munitions, et
tout au plus 9 mille hommes d'infanterie, du moins jusqu'à l'arrivée
de la division Gazan, c'était s'exposer, qu'on le voulût ou non, à
rester quarante jours devant Badajoz au lieu de vingt.
[En marge: Premiers travaux d'approche autour de Badajoz.]
On entreprit donc trois attaques assez décousues, et qui étaient
tellement distantes les unes des autres, surtout à cause du Rivillas à
traverser, qu'il fallait parcourir une lieue et demie pour communiquer
de celle de droite à celle de gauche. La tranchée fut ouverte le 28
janvier, à 1000 mètres de l'enceinte vers la droite, à 500 vers le
centre, et conduite avec une extrême lenteur, soit parce que l'on
manquait de travailleurs, soit parce qu'on ne tenait pas à précipiter
le résultat du siége. La tranchée ne fut pas plutôt ouverte qu'on se
mit à construire quelques batteries, comme si on avait voulu commencer
le feu presque aussitôt que les travaux d'approche. On remuait la
terre au bruit d'une faible et lente canonnade, qui n'avait d'autre
effet que de consommer inutilement des munitions. Il faut ajouter que
les pluies continuelles de la saison ralentissaient encore les
cheminements, et rendaient le sort des troupes vraiment digne de
pitié, car tous les chevaux ayant été employés à amener la grosse
artillerie, on n'avait pu aller fourrager au loin, et on manquait de
pain. Pendant plusieurs jours les soldats ne furent nourris qu'avec de
la viande, ce qui produisit parmi eux plus d'une maladie. Au lieu de
quelques centaines de travailleurs dont on aurait eu besoin, on en
avait à peine 150 par attaque, nouvelle preuve qu'il eût bien mieux
valu concentrer sur une seule le peu de moyens dont on disposait.
[En marge: Sortie de la garnison.]
Les premiers jours de travail furent donc peu fructueux, à cause du
mauvais temps, de l'absence de la division Gazan, et du défaut
d'empressement à accélérer le siége. Le gouverneur Menacho, voulant de
son côté employer sa nombreuse garnison à ralentir nos travaux par de
vives sorties, résolut de les multiplier et de les exécuter avec de
fortes colonnes. Le 31 janvier il en dirigea une vers notre attaque du
centre, en avant du fort de Pardaleras, avec quatre bataillons, deux
pièces de canon et deux escadrons de cavalerie. Les Espagnols
s'avancèrent si promptement et si résolûment, que nos travailleurs,
ayant eu à peine le temps de se réunir et de saisir leurs armes,
furent ramenés en arrière. Mais le général Girard, étant accouru avec
trois compagnies de sapeurs et un bataillon du 88e, les arrêta
brusquement, puis les reconduisit la baïonnette dans les reins
jusqu'au chemin couvert de la place. Pendant ce temps la cavalerie
espagnole ayant filé au galop le long de la Guadiana, puis s'étant
rabattue sur notre attaque de gauche, avait surpris nos travailleurs,
et sabré quelques-uns de nos officiers du génie, qui tenaient à
honneur de ne pas évacuer leurs tranchées. Le chef de bataillon du
génie Cazin avait été tué à coups de sabre. Le capitaine Vainsot de la
même arme avait reçu onze blessures. Cette cavalerie fut ramenée à son
tour et assez maltraitée. Nous perdîmes dans cette sortie une
soixantaine d'hommes, et l'ennemi une centaine. Du reste, nos travaux
étaient trop éloignés et trop peu avancés pour en souffrir beaucoup.
[En marge: Arrivée de la division Gazan.]
[En marge: Difficultés que la saison ajoute à toutes celles que
présente le siége.]
Les jours suivants les pluies, les ouragans furent si violents, que
tout travail devint impossible. Le ruisseau du Rivillas débordé nous
emporta des hommes et des chevaux. Heureusement la division Gazan
arriva enfin avec environ 6 mille fantassins, du gros canon, et des
outils. On pouvait dès lors compter sur un peu plus de 12 mille hommes
d'infanterie, sur 1200 hommes du génie et d'artillerie, et sur 2,500
cavaliers, faisant en tout environ 16 mille combattants. Disposant
d'une infanterie plus nombreuse, on apporta un peu plus d'activité
dans les travaux. On leur donna vers la droite la forme d'une longue
ligne de contrevallation, plutôt pour se couvrir contre les Espagnols
du dedans et du dehors que pour entreprendre de ce côté une attaque
sérieuse. Au centre on tendit à s'approcher du fort de Pardaleras,
qu'on avait l'intention d'enlever afin d'en faire la base de l'attaque
principale, et à gauche on enveloppa d'une ligne circulaire un mamelon
dit le _Cerro del viento_, sur lequel s'appuyait l'extrémité de notre
ligne. Quelques jours s'écoulèrent à débarrasser nos tranchées de la
boue qu'y apportait la pluie, et à repousser les sorties de l'ennemi;
pendant ces huit jours on avança peu et on se borna à jeter quelques
bombes sur la place pour inquiéter la population.
[En marge: Arrivée de l'armée espagnole destinée à secourir Badajoz.]
Le 6 février on apprit l'apparition de l'armée de secours, revenue en
partie de Lisbonne, ainsi qu'il a été dit plus haut. En réunissant ce
qui arrivait des lignes anglaises à ce qui tenait ordinairement la
campagne en dehors de Badajoz, l'ennemi pouvait présenter en troupes
actives environ 10 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie.
Les uns et les autres vinrent prendre position sur la droite de la
Guadiana, au camp de Santa-Engracia, établi derrière la Gevora contre
le fort de Saint-Christoval. Se trouvant en communication avec la
place par le pont de pierre de Badajoz, ils pouvaient, joints à la
garnison, former une force de 21 mille hommes prêts à se jeter en
masse sur l'armée française. En manoeuvrant bien et en débouchant
vivement sur un seul point, il n'était pas impossible qu'ils
arrêtassent le siége, et peut-être même le fissent lever. Il est vrai
qu'il leur était difficile de pousser aucune opération à fond, n'ayant
point, quoique braves, le talent de tenir en rase campagne.
[En marge: Grande sortie tentée le 7 février, et repoussée par les
Français.]
Le premier emploi qu'ils firent de leurs forces fut de tenter le 7
février une grande sortie. Après avoir exécuté une fausse
démonstration sur notre gauche, ils débouchèrent sur notre droite en
passant le Rivillas sous la protection des feux du château. Marchant
avec vigueur en une masse compacte de 7 à 8 mille hommes, ils
parvinrent jusqu'à nos lignes. Nos détachements accourus sur ce point
n'étaient pas assez forts pour résister soit à leur nombre, soit à
leur élan. Comme dans presque toutes les sorties, ils tinrent la
campagne un instant et bouleversèrent quelques ouvrages de peu de
valeur, surtout vers notre attaque de droite, qui, n'ayant pas été
entreprise sérieusement, n'offrait rien de bien important à détruire.
Mais le maréchal Mortier les arrêta bientôt par le déploiement de
plusieurs bataillons qu'il leur présenta de front, et puis profitant
de ce qu'ils s'étaient fort avancés, il jeta sur leur flanc deux
bataillons, un du 88e, un du 64e, tirés de l'attaque du centre et
portés rapidement au delà du Rivillas. Poussés en tête, menacés en
flanc, les Espagnols après un premier moment d'impétuosité se
replièrent d'abord avec ordre, puis avec confusion, et laissèrent dans
nos mains 700 hommes morts ou blessés. Malheureusement la tentation
trop ordinaire de les poursuivre jusque sous les feux de la place nous
coûta une centaine de morts et environ 300 blessés.
[En marge: Projet du maréchal Soult de marcher contre l'armée de
secours, mais après avoir pris le fort de Pardaleras.]
[En marge: Attaque et prise du fort de Pardaleras.]
Le maréchal Soult conçut alors le projet d'aller les chercher dans le
camp de Santa-Engracia, et de leur ôter la possibilité de renouveler
de semblables opérations en détruisant l'armée de secours, pensée fort
sage, car la garnison recevait de la présence de cette armée une force
morale et matérielle considérable. Mais il fallait réunir les moyens
de passer la Guadiana, ce qui n'était pas facile, vu l'abondance des
eaux, et en attendant il voulut faire un pas vers l'enceinte en
enlevant le fort de Pardaleras. Cet ouvrage consistait en un bastion
flanqué de deux demi-bastions, et fermé à la gorge par une simple
palissade. Il était possible par une surprise de l'enlever, et dès
lors d'en faire le point d'appui d'un cheminement presque direct vers
le point de l'enceinte qu'on avait le projet d'attaquer. Le chef de
bataillon Lamare, officier du génie distingué[24], disposa deux
colonnes de deux cents hommes chacune, composées avec des détachements
des 21e et 28e léger, des 100e et 103e de ligne, précédées par des
sapeurs du génie, et commandées par deux braves officiers, le chef de
bataillon Guérin et le capitaine du génie Coste. Conformément au plan
arrêté, ces deux colonnes sortirent le 11 février à sept heures du
soir de nos tranchées, au milieu d'une obscurité profonde,
s'avancèrent directement sur le saillant du fort de Pardaleras, se
séparèrent ensuite pour passer l'une à droite, l'autre à gauche, en
suivant la crête des glacis, afin d'assaillir l'ouvrage par la gorge.
La colonne de droite, quoique égarée dans l'obscurité, trouva le moyen
de descendre dans le fossé de la courtine, aperçut une poterne
entr'ouverte, et s'y porta vivement. Le capitaine Coste qui la
conduisait se jeta sur un officier espagnol accouru pour fermer la
poterne, le frappa de son épée, entra audacieusement suivi de ses
soldats, et parvint dans l'ouvrage au moment où la colonne de gauche,
ayant réussi à le tourner, abattait à coups de hache les palissades
qui en fermaient la gorge. Les deux colonnes se joignirent aux cris de
Vive l'Empereur, se précipitèrent ensuite à la baïonnette sur les
Espagnols, en tuèrent quelques-uns, en prirent un plus grand nombre,
et mirent les autres en fuite vers la place. Elles se hâtèrent de
commencer un épaulement tourné du côté de l'enceinte, pour se couvrir
des feux qui dès ce jour devaient être tous dirigés sur l'ouvrage dont
nous étions devenus les maîtres.
[Note 24: Le même qui a publié un excellent ouvrage sur les
siéges soutenus par les Espagnols et les Français dans
Badajoz.]
Cet acte hardi procurait à notre attaque du centre, la seule sérieuse,
un appui solide, et propre à en accélérer le succès.
Toutefois le maréchal Soult songeait plutôt à se débarrasser de
l'armée espagnole, campée au delà de la Guadiana, qu'à rendre plus
rapides les opérations du siége. La difficulté n'était jamais de
battre une armée espagnole en rase campagne. Mais ici il fallait
franchir la Guadiana fort grossie par les eaux, aborder ensuite le
camp de Santa-Engracia, en traversant à gué la Gevora sous le feu
ennemi, sans cependant compromettre le siége, dont les ouvrages ne
seraient plus gardés que par fort peu de troupes. Heureusement les
Espagnols, malgré les sages conseils de lord Wellington, n'avaient ni
élevé une palissade autour de leur camp, ni remué un cube de terre; de
plus ils se gardaient mal, et, avec du secret et de la promptitude, il
suffisait de 7 à 8 mille hommes pour les surprendre et les culbuter.
Il devait en rester autant à la garde de nos tranchées, et c'était
assez pour les protéger, l'ennemi n'étant pas prévenu de ce qui le
menaçait.
[En marge: Passage de la Guadiana pour aller attaquer l'armée
espagnole.]
L'opération projetée par le maréchal Soult fut aussi bien exécutée que
bien conçue. Le 18 février, il était parvenu à se procurer par les
soins du génie un moyen de passage sur la Guadiana, suffisant pour 6
mille hommes d'infanterie et 2 mille de cavalerie. On franchit la
Guadiana dans la nuit du 18 au 19, avec des troupes d'élite prises
dans les deux divisions Girard et Gazan. Les maréchaux Soult et
Mortier marchaient à la tête de leurs soldats. À la pointe du jour du
19 on se trouvait sur l'autre rive de la Guadiana, ayant à droite dans
la plaine la cavalerie composée des dragons de Latour-Maubourg et de
deux régiments de chasseurs, au centre et à la gauche l'infanterie
rangée en colonnes par bataillons. Comme on avait passé la Guadiana
au-dessus de Badajoz, il fallait descendre la rive droite de cette
rivière pour arriver près de Saint-Christoval et des hauteurs de
Santa-Engracia, sur lesquelles était établi le camp espagnol. Un
brouillard épais favorisait la marche de notre petite armée.
[En marge: Bataille de la Gevora et dispersion de l'armée espagnole
d'Estrémadure.]
Bientôt on parvint au bord de la Gevora, avant que les Espagnols
eussent songé à nous la disputer. La cavalerie la franchit un peu au
loin sur notre droite, et culbuta en un clin d'oeil la cavalerie
espagnole qui couvrait le camp du côté de la plaine. Notre infanterie,
conduite par le maréchal Mortier, entra dans la Gevora, la traversa en
ayant de l'eau jusqu'à mi-corps, et arriva ensuite dans le plus bel
ordre au pied de l'escarpement de Santa-Engracia, au moment où le
brouillard se dissipait.
Le général en chef, avant d'ordonner l'attaque, poussa d'abord sur
notre gauche deux bataillons, pour les interposer entre le fort de
Saint-Christoval et les Espagnols, et empêcher ceux-ci de se réfugier
dans la place. En même temps il prescrivit à la cavalerie d'opérer un
mouvement de conversion par notre droite, afin de déborder par ce
côté, qui était en pente douce, le camp ennemi. Puis il donna le
signal de l'attaque.
Nos soldats, qui craignaient peu les troupes espagnoles, abordèrent
hardiment la hauteur de Santa-Engracia, sous un feu plongeant des plus
vifs, et non sans faire des pertes. Mais en peu d'instants ils
arrivèrent au sommet de l'escarpement, pendant que les deux bataillons
envoyés à gauche interceptaient le chemin du fort de Saint-Christoval,
et que la cavalerie lancée à droite dans la plaine gagnait les
derrières de l'ennemi. Les Espagnols se voyant menacés de front par
notre infanterie, de flanc et en queue par notre cavalerie, se
formèrent en deux carrés assez gros et assez fermes dans leur
attitude. Mais assaillis bientôt par notre infanterie et nos dragons,
ils furent rompus, et perdirent ce que perdent des carrés lorsqu'on
est parvenu à les rompre. On leur tua ou blessa près de 2 mille
hommes. On en prit 5 mille avec toute l'artillerie, et un grand nombre
de drapeaux. Des 12 mille hommes qu'ils avaient en bataille, les
Espagnols en sauvèrent tout au plus 5 mille, lesquels s'enfuirent dans
toutes les directions.
Quoique ce ne fût point une difficulté pour nos troupes de battre
douze mille hommes avec huit, quand elles avaient affaire aux
Espagnols sans les Anglais, c'était une opération infiniment méritoire
que celle qui venait d'être exécutée, à cause de la position de
l'ennemi, couverte par les hauteurs de Santa-Engracia et par le lit de
la Gevora, à cause de la Guadiana qu'il fallait franchir pour aller
livrer bataille au delà, à cause du siége enfin dont il fallait
continuer de garder les travaux tout en allant combattre ailleurs. Ce
sont toutes ces difficultés que le général en chef avait heureusement
surmontées en agissant avec secret, promptitude et vigueur.
[En marge: La bataille de la Gevora aurait rendu possible un mouvement
sur le Tage, pourtant le maréchal Soult reprend lentement le siége de
Badajoz.]