La tranchée ouverte hardiment, très-près de l'enceinte, avait été

poussée avec vigueur, et de manière à perdre peu de temps en travaux

d'approche. Effectivement en quelques jours on était parvenu au pied

des ouvrages, et très-près du chemin couvert. La garnison multipliait

ses sorties, dans l'intention de ralentir nos travaux, et le 28

décembre notamment, elle en avait exécuté une considérable, non par

les fronts attaqués, ceux du sud, mais par ceux de l'est, afin de

surprendre nos tranchées en les tournant. Trois mille hommes

vigoureusement conduits avaient brusquement assailli nos travailleurs,

tué plusieurs officiers du génie, et commencé à mettre le désordre

dans nos tranchées, lorsque les généraux Habert et Abbé, accourant

avec les réserves des 44e, 116e de ligne et 5e léger, les avaient

arrêtés court, et ramenés dans la place la baïonnette dans les reins,

après leur avoir pris ou tué 400 hommes. Dans cette action vigoureuse,

un officier, destiné à parcourir une grande carrière, le capitaine

Bugeaud, à la tête des grenadiers du 116e, avait été vu poussant les

Espagnols jusqu'au pied des murs, avec une intrépidité admirée de

toute l'armée. Malgré cette énergique sortie, l'ouverture du feu

n'avait pas été différée d'un jour, et le lendemain 29 décembre, après

quelques réparations indispensables à nos ouvrages, quarante-cinq

bouches à feu de gros calibre, partagées en dix batteries, avaient

vomi sur la place une grêle d'obus, de bombes et de boulets, et

partout démantelé les murailles attaquées. Le 30, deux grandes

brèches, l'une à droite, au fort élevé d'Orléans, l'autre à gauche, au

bastion Saint-Pierre, avaient commencé à se former, et promettaient

sous deux jours un libre accès au courage de nos soldats. Après avoir

employé la journée du 31 à perfectionner les approches, le 1er janvier

on avait repris le feu, et rendu les brèches tout à fait praticables.

Les braves soldats de l'armée d'Aragon, devenus très-habiles et

très-hardis dans cette guerre de siéges, réclamaient l'assaut à grands

cris, lorsque le drapeau blanc arboré sur la place avait annoncé

l'intention de capituler. Mais le gouverneur ayant demandé que la

garnison pût se retirer librement à Tarragone, le général Suchet avait

refusé, et recommencé le feu, quand tout à coup le drapeau blanc avait

paru une seconde fois sur les murailles. Des informations venues de

l'intérieur de Tortose apprenaient que cette hésitation tenait au

refus de la garnison de se rendre prisonnière, et d'obéir au

gouverneur. Alors le général Suchet s'était présenté audacieusement

aux portes du château, y était entré avec quelques officiers, avait

menacé le gouverneur de passer la garnison au fil de l'épée, si on ne

lui remettait le château, s'en était fait livrer les portes, et avait

obtenu le 2 janvier que la ville se rendît, et que 9,400 prisonniers

défilassent devant lui en déposant leurs armes.

Ce beau siége, conduit avec encore plus de vigueur que celui de

Lerida, avait coûté à l'armée d'Aragon dix-sept jours, dont treize de

tranchée ouverte, et cinq à six cents hommes. Le général du génie

Rogniat, le général d'artillerie Valée, y avaient déployé autant

d'habileté que d'énergie.

Le siége de Tarragone devait être autrement difficile, autrement long,

et tout annonçait que l'armée serait retenue en Catalogne une partie

de l'année 1811. Il était par conséquent impossible que l'armée

d'Andalousie en pût recevoir un secours prochain.

[En marge: Opérations en Andalousie.]

Pendant ce même temps, de juin 1810 à janvier 1811, l'armée

d'Andalousie n'avait pas été moins occupée que celle d'Aragon.

[En marge: Réunion des cortès de Cadix le 24 septembre 1810.]

[En marge: Résolutions de cette assemblée.]

La junte centrale, réfugiée dans Cadix après la prise de Séville,

s'était démise, comme on l'a vu, en faveur d'une régence royale et des

cortès. Les cortès s'étaient réunies à Cadix, avec beaucoup de

solennité, le 24 septembre 1810, et après avoir assisté à une grande

cérémonie religieuse, cette célèbre assemblée avait commencé par

proclamer que la souveraineté nationale résidait dans les cortès, que

la royauté était maintenue dans la maison de Bourbon, qu'en attendant

la délivrance de Ferdinand VII cette royauté serait suppléée par la

régence récemment instituée, et que les cortès exerceraient le pouvoir

législatif dans la plus grande étendue. Après avoir rendu ces décrets,

l'assemblée de Cadix avait exigé que la régence vînt les accepter et

leur prêter serment. L'évêque d'Orense ayant voulu éluder ce serment,

avait été obligé de se soumettre, à la suite d'une scène assez

ridicule pour lui, et ces préliminaires terminés, l'assemblée s'était

mise à discuter des lois, dans le but d'opérer la réforme de la

monarchie espagnole. La régence, et dans la régence le général

Castaños en particulier, concertaient avec le général Blake, avec les

autres commandants d'armée, avec Henry Wellesley, frère de lord

Wellington, les opérations militaires.

[En marge: Forces en hommes et en matériel réunies dans Cadix.]

Cadix et l'île de Léon étaient abondamment pourvus de troupes et de

toutes sortes de ressources, surtout de celles qu'on peut se procurer

par mer. Lord Wellington y avait d'abord envoyé 5 mille hommes, dont

il avait été autorisé à retirer 3 mille depuis l'entrée en campagne du

maréchal Masséna. Aux 2 mille qui étaient restés, il s'en était

bientôt joint 5 mille, venus de Sicile, par la faute de Murat, qui,

après avoir fait tous les préparatifs d'une expédition contre cette

île, avait ensuite publié qu'il y renonçait. Outre 7 mille hommes de

troupes anglaises, Cadix renfermait encore 17 ou 18 mille soldats,

débris de toutes les armées régulières de l'Espagne. Les blés, les

viandes salées apportés d'Amérique, les vins tirés de tous les côtés

abondaient dans la place, à un prix fort élevé toutefois. On n'y était

privé que de viande fraîche et de fourrages, mais cette privation

était peu de chose au milieu de l'exaltation qui animait les

habitants, l'armée et les cortès. Il n'y manquait que l'union, et

l'union même y renaissait dans les dangers extrêmes.

[En marge: Forces des Espagnols dans le royaume de Grenade,

l'Andalousie et l'Estrémadure.]

À cette force réunie dans Cadix se joignait à droite (à droite pour

les Espagnols), dans la province de Murcie, un rassemblement d'une

vingtaine de mille hommes, composé des troupes qui s'étaient retirées

des défilés de la Sierra-Morena vers Grenade, et des insurgés de

Murcie aidés souvent par les Valenciens. Au centre, entre Grenade et

Séville, se trouvaient, outre les montagnards très-féroces de Ronda,

les contrebandiers des environs de Gibraltar, oisifs en ce moment et

fort habiles dans le métier de guérillas. Enfin à gauche, à

l'embouchure de la Guadiana, s'agitaient dans le comté dit de Niebla,

d'autres contrebandiers fort actifs, et, plus haut sur la Guadiana,

entre Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, se tenait

l'armée de La Romana, forte de 27 à 28 mille hommes, dont 7 à 8 mille

avaient joint lord Wellington sous le marquis de La Romana lui-même.

[En marge: Leur plan et la nature de leurs opérations.]

C'est avec ces divers rassemblements, favorisés par les lieux et la

saison, que les généraux Castaños et Blake avaient réussi à paralyser

entièrement les trois corps qui formaient l'armée d'Andalousie. Leur

plan consistait à profiter de la présence des troupes anglaises et

espagnoles réunies à Cadix et à Gibraltar, pour faire des sorties

fréquentes sur le front et les ailes du 1er corps, et contrarier

autant que possible le maréchal Victor dans les préparatifs du siége

de Cadix, pour soutenir par d'autres sorties, tant de Cadix que de

Gibraltar, les montagnards de la Ronda, et tourmenter de toutes les

façons le général Sébastiani du côté de Grenade et de Malaga, pour

exécuter enfin des descentes continuelles aux bouches de la Guadiana,

y donner la main aux insurgés du comté de Niebla, et courir sans

relâche entre les cinq places d'Olivença, d'Elvas, de Badajoz, de

Campo-Mayor, d'Albuquerque, de manière à ne pas laisser un moment de

repos au 5e corps et au maréchal Mortier qui le commandait. Être battu

n'était rien, pourvu qu'on ne fût jamais soumis, qu'on ne restât pas

un jour immobile, qu'on ne laissât pas un instant de repos aux

Français. Une fois l'amour-propre de gagner des batailles mis de côté

par les Espagnols, cette guerre de partisans, appuyée sur Valence,

Murcie, Gibraltar, Cadix, la mer, la Guadiana, et les cinq places de

l'Estrémadure, devait leur être aussi avantageuse que celle qu'ils

faisaient au nord; et en effet toute cette année 1810, en réalisant

leurs espérances, avait démontré la faute des Français de s'être

portés en Andalousie avant d'avoir pacifié le nord de l'Espagne et

expulsé les Anglais du Portugal.

[En marge: Forte occupation donnée aux trois corps français.]

[En marge: Embarras du général Sébastiani à Grenade.]

Le général Sébastiani, occupé alternativement dans la Ronda ou dans

les Apulxaras, avait été obligé une fois de se porter en masse sur

Blake, qu'il avait battu à Baza, une autre fois de livrer à Fuencirola

un combat aux Anglais, qu'il avait contraints de se rembarquer. Réuni

enfin à un détachement du 5e corps sorti de Séville, il s'était vu

forcé de brûler les principaux villages de la Ronda, sans y étouffer

l'insurrection, bien qu'il fût parvenu à rejeter dans Gibraltar les

troupes qui fomentaient sans cesse les troubles de ces montagnes.

[En marge: Pénibles efforts du maréchal Victor pour préparer le siége

de Cadix.]

La campagne du 1er corps avait été moins fatigante, moins coûteuse en

hommes, parce qu'il n'avait pas eu autant à se déplacer, mais elle

n'avait pas été moins laborieuse à cause des travaux d'investissement

qui constituaient sa tâche. Le maréchal Victor, secondé par l'habile

général d'artillerie Sénarmont, celui qui avait montré à Friedland, à

Uclès, tant de hardiesse et de présence d'esprit, avait embrassé dans

une suite de redoutes parfaitement placées, et très-bien adaptées à

leur objet, tout l'espace qui s'étendait de Puerto-Santa-Maria à

Puerto-Real, de Puerto-Real à Santi-Petri. (Voir la carte nº 52.) Il

les avait armées de 250 bouches à feu du plus gros calibre, toutes

fondues à Séville. Il avait enlevé de vive force à l'ennemi le

Trocadéro et le fort de Matagorda, qui, formant une pointe avancée

dans la rade, pouvait couvrir Cadix de projectiles. Il avait fait

fondre à Séville un mortier d'un nouvel échantillon qui lançait des

bombes à 2,400 toises, portée bien suffisante pour incendier la

malheureuse ville de Cadix. On en préparait un grand nombre de ce

genre à Séville, afin de les placer au fort de Matagorda. Le maréchal

Victor avait recueilli, radoubé, ou même construit cent cinquante

chaloupes canonnières armées de gros canons, avec des bateaux de

transport pour dix mille hommes, et les avait fait conduire, en

côtoyant le rivage, des bouches du Guadalquivir à l'embouchure du

Guadalète. Mais pour les amener de ce point dans la rade intérieure de

Cadix, où l'on en avait besoin, il aurait fallu doubler la pointe de

Matagorda si près des feux ennemis, qu'il y aurait eu danger pour

cette précieuse flottille. Afin d'éluder cette difficulté, le maréchal

les avait fait poser sur des rouleaux, et traîner par terre de

Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real. Les travaux préalables étaient donc

fort avancés. Toutefois, il manquait encore des matelots pour

manoeuvrer la flottille, le bataillon des marins de la garde n'étant

pas assez nombreux; il manquait des canonniers pour servir cette

immense artillerie, et une masse de projectiles et de munitions

proportionnée à l'usage extraordinaire qu'on en devait faire. Il

aurait fallu enfin un renfort d'infanterie, car le maréchal Victor,

qui, sur un effectif de plus de 30 mille hommes, avait réussi à mettre

en ligne jusqu'à 21 ou 22 mille combattants, en avait à peine 15 mille

d'actuellement disponibles.

[En marge: Secours demandé par le maréchal Victor pour triompher de la

résistance de Cadix.]

Il ne cessait de dire que si on lui procurait cinq ou six cents marins

de plus, un millier de canonniers, des poudres et des projectiles en

quantité suffisante, et un renfort de quelques mille hommes

d'infanterie, il passerait le canal de Santi-Petri sur sa flottille,

enlèverait à la baïonnette l'île de Léon, puis cheminerait par

l'isthme sur la place de Cadix, tandis que le fort de Matagorda

lancerait sur elle une masse formidable de feux. Il ajoutait encore

qu'une flotte française paraissant pour quelques jours devant Cadix,

où il n'y avait que huit vaisseaux anglais, cette ville se rendrait

sur-le-champ. Cadix en notre pouvoir, cette flotte n'avait plus rien à

craindre de l'ennemi, et serait là aussi sûrement qu'à Toulon. Quel

résultat en effet n'eussent pas obtenu les dix-huit vaisseaux de

l'amiral Ganteaume, se présentant avec 12 ou 15 mille hommes de

débarquement, et un grand chargement de munitions! Ils auraient

probablement changé la face des choses dans la Péninsule, car Cadix

pris, on aurait pu envoyer immédiatement trente mille hommes sur

Lisbonne, ce qui eût rendu presque certaine la chute des lignes de

Torrès-Védras! Après avoir tant de fois remis au hasard le sort des

flottes françaises, quelle plus heureuse occasion d'en risquer une,

eût-elle dû périr! Jamais la grandeur du but n'aurait mieux justifié

la grandeur du sacrifice.

[En marge: Peu d'empressement du maréchal Soult à seconder le maréchal

Victor dans l'exécution du siége de Cadix.]

Non-seulement le maréchal Victor ne recevait point le secours naval

qu'il avait souvent demandé, mais le maréchal Soult ne le secondait

d'aucune manière. Ces deux chefs militaires vivaient fort mal

ensemble. Le maréchal Victor était persuadé que le siége de Cadix,

parce qu'il devait être son ouvrage et son triomphe, n'avait pas la

faveur du maréchal Soult; et il est vrai que ce dernier, loin de lui

donner des renforts, lui enlevait fréquemment des détachements pour

les envoyer soit dans les montagnes de Ronda, soit dans le comté de

Niebla, et que de tous les objets, celui dont il paraissait le moins

occupé, c'était Cadix.

[En marge: Laborieuse campagne du maréchal Mortier en Estrémadure.]

Le modeste maréchal Mortier, qui nulle part n'était un obstacle, et

partout savait se rendre utile en se contentant du second rang,

n'avait pas eu une existence moins laborieuse que le général

Sébastiani à Grenade, et le maréchal Victor devant Cadix. Obligé de

courir avec le 5e corps tantôt à Badajoz contre les troupes de La

Romana, tantôt dans le comté de Niebla contre les insurgés de cette

contrée et les détachements sortis de Cadix, tantôt jusqu'à Jaen pour

y aider le général Sébastiani, il avait eu à opérer à des distances de

soixante lieues, et ses troupes étaient épuisées de fatigue. Il avait

remporté des succès sans doute, car il avait pris ou tué 2 mille

hommes à Mendizabal vers Llerena, et détruit à Fuente de Cantos la

cavalerie portugaise. Mais rentré à Séville vers la fin de l'année

1810, il ne comptait pas, sur un effectif de 24 mille hommes, plus de

8 mille hommes capables de marcher.

[En marge: Grande diminution des trois corps composant l'armée

d'Andalousie.]

[En marge: Grave inconvénient résultant du système adopté, et qui

consiste à vouloir tout faire à la fois.]

Les trois corps composant l'armée d'Andalousie n'auraient pas réuni 40

mille hommes, bien qu'en réalité ils en comptassent 80 mille. Il est

vrai que l'hiver venu la portion disponible avait considérablement

augmenté, grâce à la fin des chaleurs, au repos et à la sortie des

hôpitaux. Napoléon avait fort sévèrement blâmé les opérations du

maréchal Soult, qui dirigeait les trois corps comme général en chef,

et lui avait reproché tout ensemble le défaut de vigueur et le défaut

de combinaison dans l'emploi de ses troupes. Il est certain qu'après

avoir commis la faute de disperser ses forces en Espagne par

l'invasion prématurée de l'Andalousie, on commettait la même faute en

Andalousie en poursuivant tous les objets à la fois. Vouloir en même

temps menacer Valence et Murcie, occuper Jaen, Grenade, Malaga,

soumettre Ronda, fermer Gibraltar, garder Séville, assiéger Cadix,

Badajoz, Elvas, Campo-Mayor, c'était s'exposer à ruiner complétement

l'armée sans atteindre un seul de tous ces buts. Bien que dès

l'origine le mieux eût été, comme nous l'avons dit, de faire avant

toute autre chose une campagne décisive contre les Anglais, pourtant

en prenant le parti d'exécuter la campagne d'Andalousie concurremment

avec celle de Portugal, il fallait alors porter toutes ses forces sur

Cadix, et se borner à tenir de simples postes à Cordoue et à Séville,

pour jalonner la route de Madrid. Cadix occupé, toute l'Andalousie eût

été bientôt soumise, et on aurait pu avoir une force disponible pour

l'employer partout où l'on aurait voulu, à Grenade ou à Abrantès. En

différant l'occupation de Grenade par le 4e corps, on n'aurait pas

rendu le général Blake beaucoup plus redoutable, puisque ce qu'on

avait le plus à désirer c'était de voir les Espagnols se présenter à

nous en corps d'armée, qu'avec quelques mille hommes on battait et

mettait en fuite pour longtemps. On aurait même pu ne pas envoyer le

5e devant Badajoz, et laisser venir La Romana tout près de Séville,

pour avoir l'avantage de lui livrer une grande bataille sans se

déplacer. On aurait eu ainsi toutes ses forces rassemblées devant

Cadix, et prêtes à marcher sur tous les points où un grand intérêt

l'aurait exigé, sans compter qu'on aurait réuni sous les drapeaux un

quart de plus de l'effectif, en s'épargnant des courses mortelles pour

combattre des guérillas qu'on dispersait sans les détruire. En

Espagne, il fallait d'abord poursuivre les grands buts, et des grands

passer aux moindres. Faute d'en agir ainsi, l'armée d'Andalousie

épuisée de fatigue, ruinée par les maladies, s'étendant il est vrai de

Carthagène à Badajoz, pouvant dire l'Andalousie soumise, mais ne

pouvant pas empêcher les guérillas de la désoler, n'avait pris ni

Cadix, ni Badajoz, était incapable de prêter assistance à qui que ce

fût, et était réduite au contraire à réclamer pour elle-même des

renforts considérables. Le maréchal Soult venait en effet de terminer

l'année en demandant à Napoléon le secours de vingt-cinq mille hommes

d'infanterie, d'un millier de marins, d'un millier d'artilleurs, et

d'une flotte. Avec ces moyens, il promettait d'avoir bientôt pris

Cadix et conquis tout le midi de la Péninsule depuis Carthagène

jusqu'à Ayamonte.

[En marge: Surprise et chagrin du maréchal Soult, en recevant, dans sa

situation déjà très-difficile, l'ordre de secourir le maréchal Masséna

sur le Tage.]

Il est facile de comprendre comment, après des demandes pareilles, le

maréchal Soult dut accueillir l'ordre arrivé de Paris d'envoyer une

partie de ses forces sur le Tage. Cet ordre lui avait été adressé

plusieurs fois, sous des formes différentes, et toujours plus

embarrassantes. D'abord on lui avait enjoint de faire tout ce qu'il

pourrait pour talonner La Romana, et l'empêcher de nuire au maréchal

Masséna; puis on lui avait prescrit d'opérer une diversion sur la

Guadiana avec un détachement de dix mille hommes; enfin on venait de

lui ordonner d'une manière formelle d'envoyer le 5e corps tout entier

avec un équipage de siége sur Abrantès, tout objet, excepté le siége

de Cadix, devant être sacrifié à cet objet suprême. Lorsque ce dernier

ordre parvint au maréchal Soult, il en fut surpris, et, nous pouvons

le dire, consterné. On lui prescrivait effectivement une chose qui,

sans être absolument impossible, était extrêmement difficile, même

périlleuse, tout cela pour servir un voisin qu'à tort il regardait

comme un rival, car la renommée de ces deux maréchaux n'était pas

égale, et pour faire réussir l'oeuvre d'autrui aux dépens de la

sienne: c'était beaucoup attendre et beaucoup exiger du coeur humain.

Quant à la difficulté, elle est frappante d'après le seul exposé des

faits. Le général Sébastiani tenait à peine Grenade; le maréchal

Victor avait tout au plus de quoi garder ses redoutes; le maréchal

Mortier, réduit à 8 mille hommes à la fin de l'été, disposant

peut-être de 10 ou 12 mille à la fin de l'automne, était, sinon

indispensable, au moins très-utile pour couvrir les derrières du

maréchal Victor, occuper Séville, manoeuvrer entre Séville et Badajoz.

Et comment, sans l'exposer à de véritables dangers, vouloir qu'il se

lançât dans l'Alentejo, en laissant cinq places sur ses derrières,

Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, en ayant à ses

trousses 15 à 18 mille hommes des troupes de La Romana, en étant

exposé à rencontrer les Anglais, sans savoir si Masséna aurait tout

disposé pour lui tendre la main vers Abrantès? Ces objections étaient

fortes, et auraient rempli d'une juste anxiété le général qui aurait

eu la meilleure volonté du monde d'exécuter les ordres qu'il avait

reçus. Quelle puissance ne devaient-elles pas avoir sur un général

auquel on demandait d'abandonner sa conquête, pour aller assurer celle

d'autrui?

[En marge: Le maréchal Soult se décide à différer l'exécution des

ordres qu'il a reçus, et entreprend le siége de Badajoz, sous le

prétexte de rendre ainsi un grand service à l'armée de Portugal.]

Le maréchal Soult, considérant comme incontestable l'impossibilité de

ce qu'on exigeait de lui, se crut dispensé d'obéir immédiatement, et

différa l'exécution des ordres impériaux, en disant que ces ordres

seraient la perte de l'Andalousie, probablement la perte du 5e corps

lui-même, qui succomberait avant d'arriver au Tage, entre les Anglais

qui l'attendraient, les Espagnols qui le poursuivraient, les Français

qui ne pourraient pas étendre la main jusqu'à lui; que par ces divers

motifs il croyait devoir différer l'exécution de prescriptions aussi

funestes, et qu'il implorait l'envoi d'un officier pour venir examiner

et constater l'exactitude de ses assertions. Néanmoins il ajoutait que

voulant rendre service au maréchal Masséna, il allait se porter avec

le 5e corps tout entier, et quelques détachements des deux autres, sur

la Guadiana, afin d'entreprendre le siége de Badajoz, d'Olivença,

d'Elvas, et que vraisemblablement ce serait là une diversion

infiniment utile à l'armée de Portugal.

[En marge: À quelles conditions le maréchal Soult aurait pu marcher

sur le Tage.]

Cette dernière assertion ne pouvait pas être prise au sérieux.

Exécuter en effet la conquête de Badajoz dans l'espace de deux ou

trois mois, et à une distance de vingt-cinq lieues du maréchal

Masséna, quand celui-ci avait besoin qu'on l'aidât tout de suite à

passer le Tage, était un secours dérisoire. La seule raison plausible

que pût faire valoir le maréchal Soult consistait dans la difficulté

de ce qu'on lui demandait. Était-il possible, ne l'était-il pas, de

venir au secours de l'armée de Portugal? Telle était la question qu'il

fallait s'adresser. C'était chose impraticable assurément dans le

système d'occupation qu'on avait adopté en Andalousie, car étant déjà

faible, et trop faible sur tous les points, on allait perdre les

postes qu'on dégarnirait, sans donner au 5e corps une force suffisante

pour s'avancer en sécurité sur le Tage. Or ce système, Napoléon, sans

l'approuver, l'avait en quelque sorte confirmé en le laissant

pratiquer pendant une année: comment le changer tout à coup, sans son

ordre formel, en faisant des sacrifices de territoire qui seraient aux

yeux de l'ennemi de fâcheux mouvements rétrogrades? Et pourtant il n'y

avait pas de milieu: si on voulait tenter quelque chose de possible,

il fallait sur-le-champ retirer le 4e corps de Grenade, le porter à

Séville, en laisser une moitié dans cette capitale pour parer aux

accidents imprévus sur les derrières du maréchal Victor, puis avec le

reste joindre le maréchal Mortier, tomber sur tout ce qu'il y avait

d'Espagnols entre les cinq places de l'Estrémadure, marcher en toute

hâte sur Abrantès avec une vingtaine de mille hommes, courir la chance

d'y trouver les Anglais peut-être en très-grande force sur la rive

gauche du Tage, mais remédier à ce danger en avertissant bien Masséna

qu'on arrivait, de façon qu'il fût prêt à jeter son pont, et à mettre

le pied sur la rive gauche au moment même où l'on y paraîtrait. Avec

ces précautions, avec de grands sacrifices, avec beaucoup d'audace et

de dévouement, cette opération était praticable. À de moindres

conditions, sans renoncer à Grenade, sans placer un corps

intermédiaire qui pût au besoin soutenir le maréchal Victor, sans

renforcer beaucoup le 5e corps chargé de marcher sur le Tage, la chose

était impossible, et le maréchal Soult était autorisé à la refuser. Si

on voulait qu'il obéît, il aurait fallu lui tracer d'avance les

sacrifices qu'il aurait à faire, les lui imposer, le laisser dès lors

sans raison fausse ou vraie de désobéir, et commander enfin, non pas

d'une manière vague, mais précise et absolue, comme on fait lorsqu'on

songe sérieusement à ce qu'on ordonne, et qu'on ordonne avec la

volonté d'être obéi. Malheureusement, se plaisant dans ses illusions,

distrait par d'autres objets, croyant sérieusement sinon à l'existence

de 80 mille hommes, du moins à celle de 60 mille en Andalousie,

Napoléon ne pensait pas qu'il dût y avoir difficulté à l'exécution de

ses volontés, et se bornait à prescrire au maréchal Soult de marcher

sur Abrantès, dût-on, disait-il, se rendre un peu plus faible du côté

de Grenade. C'était le seul sacrifice qu'il prévoyait et autorisait.

Avec de telles conditions il devait être désobéi, et il le fut de la

façon la plus grave et la plus fâcheuse pour l'ensemble des

événements.

[En marge: Départ du maréchal Soult pour l'Estrémadure.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 53 段