de parole auquel il aurait fallu que les actes répondissent davantage,
on se jeta sur la dernière question, comme si elle se fût présentée la
première, et la seule, comme si c'eût été un crime de la soulever, et
on la proclama indigne d'être discutée, parce qu'elle était tout à
fait contraire aux volontés de l'Empereur. Le maréchal Ney, qui voyait
des difficultés à rester, à s'en aller, à passer le Tage, à ne pas le
passer, déclara ne vouloir à aucun prix de la retraite sur le Mondego,
comme opposée d'abord aux intentions de l'Empereur, et puis comme
remplie de graves inconvénients, car, selon lui, on trouverait toutes
les routes détruites, et le pays de Coimbre aussi dévasté que celui de
Santarem, car l'artillerie et la cavalerie achèveraient de perdre
leurs chevaux dans le trajet, l'équipage de pont construit à grands
frais serait sacrifié, et bien que l'on rétrogradât de la moitié du
chemin seulement, on se donnerait aux yeux de l'ennemi l'apparence
d'une armée définitivement en retraite, et on compromettrait ainsi
l'honneur des armes. Après l'allocution du maréchal Ney, chacun
renchérit sur son opinion, et appuya avec une extrême chaleur la
pensée de l'Empereur, rapportée par le général Foy, comme si
l'Empereur eût été présent, et on brûla devant l'image du dieu absent
tout l'encens qu'on eût brûlé devant le dieu lui-même.
[En marge: L'idée de rester sur le Tage ayant prévalu, il s'ensuit la
nécessité de le passer pour vivre sur l'Alentejo.]
L'idée de la retraite sur le Mondego écartée, restait celle de passer
le Tage, quelque périlleuse que l'opération pût être, et il semble par
ce qui précède qu'on aurait dû s'attacher à en découvrir les facilités
plutôt que les difficultés. Il n'en fut rien cependant, car le zèle
pour l'exécution des volontés de l'Empereur une fois bien prouvé,
restaient les dangers de l'opération proposée, que tout le monde
sentait vivement. On partit d'abord de l'idée de choisir Punhète pour
point de passage, les chantiers s'y trouvant établis, deux ponts ayant
été jetés sur le Zezère, et l'armée étant ainsi rapprochée d'Abrantès,
qu'elle était en mesure d'investir et de prendre. Avec de fortes têtes
de pont sur le Zezère et sur le Tage, avec une division tout entière
laissée pour les garder et pour conserver la possession de la rive
droite, on pouvait avec le gros de l'armée occuper la plaine de
l'Alentejo, y vivre, et y tendre la main au 5e corps. Junot appuyait
fort ce projet, lorsque le général Loison, qui connaissait mieux que
lui le confluent du Zezère dans le Tage, puisqu'il y était campé, fit
sentir les dangers du plan proposé. On aurait, disait-il, à garder ces
têtes de pont d'un côté contre le gros de l'armée britannique sortie
de ses lignes, et de l'autre contre la garnison d'Abrantès, devenue
par l'adjonction du corps de Hill une véritable armée. L'Alentejo,
quoique très-fertile, devait être épuisé dans le voisinage du Tage par
les fourrages qu'on y avait faits pour nourrir les troupes anglaises;
il faudrait donc s'éloigner afin de trouver des vivres, et alors que
deviendrait la division laissée sur la droite du Tage? Ne
courrait-elle pas les plus grands périls? N'était-ce pas le cas
d'examiner tout de suite la question de savoir si on passerait
entièrement dans l'Alentejo, en repliant l'équipage de pont sur la
gauche du Tage, en cherchant quelque poste afin de le mettre à l'abri,
et de s'en servir quand on en aurait besoin?
[En marge: Diverses manières de passer le Tage et d'en garder les deux
rives.]
L'idée de faire de la plaine de l'Alentejo le siége principal de
l'armée fut à l'instant repoussée par Junot, et elle présentait en
effet de grands inconvénients, car il était plus difficile encore à un
simple poste qu'à une division de se maintenir sur la rive droite du
fleuve, et d'y assurer la conservation de l'équipage de pont. Il
fallait donc regarder le matériel de passage comme définitivement
sacrifié dans ce système, la rive droite comme perdue, et l'armée
comme échangeant son rôle d'armée de Portugal contre celui d'armée
d'Andalousie, chargée de prendre Lisbonne par la rive gauche du Tage.
Sans doute les formidables lignes de Torrès-Védras n'existaient point
sur la rive gauche (voir la carte nº 53), mais de ce côté Lisbonne
était protégée par le fleuve, puisqu'elle est située sur la rive
droite; le fleuve devant cette ville était large de plus d'une lieue
(il y prend le nom de mer de la Paille), et quand il se resserrait de
nouveau vis-à-vis de Lisbonne même, il offrait encore un bras de mille
mètres au moins, au delà duquel on pouvait bien jeter quelques bombes,
mais sans beaucoup de résultat, sans beaucoup de chances d'émouvoir
lord Wellington dans ses lignes. Bien évidemment tout projet d'attaque
fondé sur une seule rive était faux en principe, car sur l'une il y
avait l'obstacle des lignes de Torrès-Védras, sur l'autre l'obstacle
du Tage, et la seule idée admissible était d'occuper les deux rives à
la fois, pour en faire la base d'une double attaque et d'un blocus
complet.
Mais les difficultés du partage de l'armée sur les deux rives, avec un
pont incertain, avec des forces qui ne permettaient pas d'avoir de
chaque côté un corps suffisant, se reproduisaient sans cesse. On fut
ainsi conduit à examiner l'idée de passer plus bas, c'est-à-dire près
de Santarem, où l'on était pour ainsi dire invincible, à entendre du
moins le général Reynier, qui connaissait bien cette position,
puisqu'il l'occupait depuis cinq mois. Celui-ci affirmait en effet que
quiconque attaquerait de front la position de Santarem serait culbuté
au pied des hauteurs, et que quiconque voudrait la tourner en passant
le Rio-Mayor qui la relie à la chaîne de l'Estrella, serait enveloppé
et pris. En admettant comme fondée cette double assertion, et en
franchissant le Tage près de Santarem, on pouvait laisser Reynier
flanqué par Drouet sur la droite du fleuve, se porter ensuite sur la
gauche avec tout le reste de l'armée, et alors rapprochés les uns des
autres, ayant le moyen de s'aider mutuellement pendant le passage, et,
le passage opéré, ayant sur la rive droite la force de la position de
Santarem, sur la rive gauche la force de la réunion des deux tiers de
l'armée, il était permis de se regarder comme à peu près en sûreté. Au
choix de ce point il y avait donc tous les avantages, sauf une
difficulté, que déjà nous avons fait connaître, et qui malheureusement
était capitale, c'était l'épanchement du fleuve devant Santarem, et
surtout les incessantes variations de sa largeur suivant la crue ou la
baisse des eaux. Toutefois, en sacrifiant quelque chose de l'avantage
attaché à la proximité de Santarem, on pouvait trouver d'assez grandes
facilités dans l'existence d'une île, située à l'embouchure de
l'Alviela, petite rivière qui se jette dans le Tage sous la protection
des hauteurs de Boavista. Cette île étant placée au delà de la
principale largeur du fleuve, comme la Lobau par rapport au Danube, il
ne restait plus, quand on y était parvenu, qu'un faible bras à
franchir. En l'occupant pendant la nuit avec les forces nécessaires,
il était facile d'y attacher le pont, qui aboutirait ainsi à un point
fixe, invariable, aisé à défendre, et dès lors on ne pouvait plus
considérer le bras restant que comme une espèce de fossé, sur lequel
il suffirait d'avoir un pont-levis.
[En marge: Possibilité de passer le Tage à Boavista méconnue par les
chefs de l'armée.]
Il n'y avait à cette manière d'opérer qu'une seule objection, laquelle
par malheur parut au général Éblé beaucoup plus grave qu'elle n'était
réellement. L'équipage de pont était à Punhète; le transporter par
terre jusqu'à l'embouchure de l'Alviela eût exigé des forces de
traction qui manquaient, car tous les chevaux étaient épuisés, et
aurait exigé en outre un temps qui suffisait pour dévoiler notre
projet à l'ennemi: le descendre par eau sur le Tage demandait plus
d'une nuit, et obligeait de passer en suivant les sinuosités du
fleuve, le long de la rive ennemie, sous le feu tellement rapproché
des Anglais, que l'équipage de pont courait danger d'être détruit.
La grande autorité du général Éblé, qui avait accompli une sorte de
merveille en créant cet équipage de pont, et dont l'opinion fut
appuyée par Masséna, entraîna tous les avis, et, sans s'en douter, on
tourna le dos à la fortune, en négligeant l'île qui aurait pu être une
seconde Lobau. Pourquoi Napoléon, dont le coup d'oeil supérieur avait
su si bien trouver le moyen de franchir le Danube devant deux cent
mille Autrichiens, pourquoi n'était-il pas là, au lieu d'être à Paris,
occupé à préparer la funeste expédition de Russie!...
Quoi qu'il en soit, dès que la possibilité de passer à Santarem était
écartée, on ne savait plus à quel plan s'arrêter, le passage près
d'Abrantès ayant déjà été repoussé par les raisons qui ont été
données. On divaguait donc, lorsque le général Foy, tout plein de
l'idée que les ordres impériaux seraient fidèlement exécutés, et que
le maréchal Soult ne résisterait pas à la chaleur persuasive de ses
lettres, dit que d'après toutes les probabilités le 5e corps devait,
sous huit ou dix jours, paraître sur la gauche du Tage, qu'alors
toutes les difficultés tomberaient d'elles-mêmes, car les Anglais à
la vue du 5e corps ne resteraient pas vis-à-vis de Punhète, que la
rive gauche serait ainsi nettoyée, et qu'on passerait le Tage en cet
endroit comme en pleine paix. D'ailleurs, ajouta-t-il, après
l'adjonction du 5e corps, on n'aurait plus à s'inquiéter de la
division de l'armée sur les deux rives du fleuve, on pourrait même, le
fleuve franchi, descendre le pont jusqu'à l'embouchure de l'Alviela,
et se donner ainsi l'avantage de la concentration des forces près de
Santarem. Il était probable de plus qu'on prendrait Abrantès, et qu'on
y trouverait de quoi rendre le pont solide, indépendamment de ce que
d'Abrantès même ne partiraient plus des moyens de le détruire.
[En marge: Le passage du Tage remis à l'arrivée prochaine et
généralement espérée du 5e corps, sous le maréchal Soult.]
L'arrivée du 5e corps, d'après ce qui avait été dit, paraissait si
vraisemblable, que tout le monde se rendit aux raisons du général Foy;
et si, en effet, le 5e corps devait venir de Badajoz, il n'y avait pas
à hésiter, il fallait l'attendre, dût-on l'attendre dix jours et même
vingt. Le maréchal Ney, resté longtemps silencieux, appuya fort cet
avis. Tous les assistants s'y rangèrent avec entraînement, car cette
solution les tirait d'embarras, excepté toutefois Reynier, qui
affirmait ne pouvoir pas vivre plus de cinq à six jours où il était,
sans manger en entier sa réserve. Quand on est fort intéressé à une
éventualité, tour à tour on y croit trop, ou trop peu. Reynier dit que
l'on comptait sur l'arrivée du 5e corps, qu'il voulait bien y compter
aussi, mais qu'il la trouvait beaucoup moins certaine qu'on ne le
prétendait; que les ordres avaient pu être retardés en route, que les
ordres parvenus il faudrait tout disposer pour leur exécution, que le
maréchal Soult avant de venir voudrait peut-être prendre Badajoz, que
cette arrivée tant annoncée pourrait donc ne pas se réaliser aussitôt
qu'on l'espérait, que dans l'intervalle ses soldats mourraient de
faim, que dans l'état de détresse où ils étaient, il ne répondait pas
longtemps de leur obéissance, que quelques jours plus tôt ou plus tard
on serait forcé de prendre un parti, et alors avec bien plus
d'embarras, puisqu'on aurait dévoré une portion de la réserve de
vivres, et perdu une moitié en plus des chevaux de l'artillerie et de
la cavalerie, que mieux valait hasarder une tentative sur-le-champ,
n'importe laquelle; que l'on pouvait au besoin employer toute l'armée
au passage, car à lui seul il se chargeait de garder le camp de
Santarem jusqu'aux sources du Rio-Mayor.
[En marge: On convient de fournir des secours en vivres au général
Reynier pour lui donner le temps d'attendre.]
[En marge: Raisons qui empêchent Masséna d'insister pour la retraite
sur le Mondego, plan qu'il croyait le plus sage.]
La chaleur de Reynier provoqua des répliques fort vives, et on allait
se disputer au lieu de prendre une résolution, lorsque Masséna
interrompit la conférence. Il voyait bien qu'on inclinait généralement
à ajourner l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps, arrivée que du
reste on espérait de bonne foi, et il annonça qu'on attendrait en
effet quelques jours. Il fut convenu, pour apaiser Reynier, que chacun
l'aiderait à vivre, et qu'on lui permettrait de fouiller les îles du
Tage, où il y avait de grandes ressources, et où l'on n'avait pas
voulu se montrer de peur d'y attirer l'ennemi, et de compromettre
quelques-uns des bateaux si laborieusement construits. Ces choses
arrêtées, on se sépara dans l'espérance de voir toutes les difficultés
bientôt résolues par l'apparition du 5e corps, et dans l'opinion qu'il
fallait l'attendre, opinion que tout le monde partageait, à
l'exception de Reynier dont nous venons d'exposer les motifs, à
l'exception de Masséna dont l'esprit simple, positif et d'une
infaillible justesse, ne se berçait jamais de vaines illusions.
Masséna joignait à son grand coup d'oeil sur le champ de bataille, un
jugement fin et sûr, développé par les traverses de la vie militaire,
où les hommes ne sont pas autres qu'ailleurs, et il ne se flattait
nullement que le maréchal Soult vînt à son secours. Il connaissait
assez l'Espagne et les hommes pour n'en rien croire. Aussi penchait-il
à se retirer tout de suite sur le Mondego, car il ne prévoyait pas un
secours du côté du midi, et l'arrivée du général Drouet lui avait
appris à n'en pas attendre du côté du nord. La position de Coimbre,
moins gênante il est vrai pour les Anglais, moins offensive envers
eux, dès lors moins imposante, mais située dans un pays neuf encore,
près de la frontière d'Espagne, à portée des ressources qu'on en
pouvait tirer, à portée au moins de la division Claparède, lui
semblait la position qu'il eût été sensé de prendre immédiatement,
avant la contrainte du besoin, avant la perte d'un plus grand nombre
des chevaux de l'artillerie et du train. Mais la flatterie, même à
distance, envers l'Empereur, ayant empêché qu'on fît à cet avis
seulement l'honneur de l'examiner, il en coûtait au maréchal Masséna
de l'adopter malgré l'opinion de tous les généraux de l'armée;
d'ailleurs un tel avis reposant sur l'invraisemblance des secours
annoncés, quelqu'un eût-il cru le maréchal, sauf Reynier que la faim
éclairait, quelqu'un l'eût-il cru, s'il avait dit que l'armée
d'Andalousie ne paraîtrait sous Abrantès, ni sous dix jours, ni sous
vingt? et ne l'eût-on pas blâmé universellement de quitter le Tage
avant une nécessité démontrée?
[En marge: Confiance de l'armée dans la prochaine apparition du
maréchal Soult à la tête du 5e corps.]
Chacun, après cette conférence de Golgao, rentra dans ses quartiers,
attendant à défaut du secours qui n'était pas venu de la
Vieille-Castille, celui qui devait arriver d'Andalousie. De fortes
détonations entendues de temps en temps du côté de Badajoz, distant
d'une vingtaine de lieues, faisaient supposer que le maréchal Soult
assiégeait cette place, et que le siége terminé il marcherait sur le
Tage. Chaque jour on appliquait l'oreille à terre pour saisir plus
distinctement ces signes de voisinage donnés par les Français, et
selon que les vents les apportaient ou les détournaient, on était
joyeux ou triste dans cette armée de Portugal si cruellement négligée,
quoiqu'en elle résidassent les destinées de la guerre et de l'Empire!
[En marge: Événements de l'Aragon et de l'Andalousie pendant la longue
attente de l'armée de Portugal.]
[En marge: Prise de Mequinenza.]
[En marge: Importance de Tortose et de Tarragone.]
Pour juger de la probabilité des secours tant promis et si
impatiemment attendus, il faut se reporter ailleurs, et savoir ce qui
se passait en Andalousie, et même en Aragon, provinces dont les
opérations se liaient les unes avec les autres. On a vu dans le livre
précédent que l'habile direction imprimée par le général Suchet au
siége de Lerida, lui avait valu la mission d'assiéger successivement
Mequinenza, Tortose, Tarragone, que par ce motif une partie de la
Catalogne avait été adjointe à son commandement, et que ces siéges
terminés le général devait descendre sur Valence. Le maréchal
Macdonald, commandant de la Catalogne, devait combiner ses mouvements
de manière à seconder ceux du commandant de l'Aragon. Le général
Suchet administrant toujours avec le même soin sa province et son
armée, avait réussi à maintenir celle-ci à 28 mille combattants sur 40
mille hommes d'effectif. Dans ce nombre 12 mille gardaient les
principaux postes, et 16 mille exécutaient les opérations actives.
Donnant autant d'attention au matériel qu'au personnel de son armée,
le général Suchet avait su réunir de puissants moyens d'attaque, et
pris en quelques jours Mequinenza, place très-petite, mais d'un abord
difficile, et très-importante parce qu'elle domine une partie du cours
de l'Èbre. Il lui restait à prendre Tortose et Tarragone, les deux
places les plus fortes de la Catalogne et de l'Aragon, peut-être même
de l'Espagne, si l'on en excepte Cadix. Tortose est située sur le bas
Èbre, presque à son embouchure, et commande, outre le débouché de ce
fleuve vers la mer, la communication directe entre la Catalogne et
Valence. Tarragone, située plus au nord, entre Tortose et Barcelone,
sur le rivage de la mer, au centre d'un pays fertile, entourée
d'ouvrages formidables, défendue à la fois par les Espagnols du côté
de terre, par les Anglais du côté de la mer, avait la double
importance de sa force et de sa position, et était au nord-est de la
Péninsule ce que Cadix était au midi, et Lisbonne au sud-ouest. C'est
de Tarragone comme d'un centre que l'insurrection espagnole de la
Catalogne, de l'Aragon, de Valence, sous les ordres du général Blake,
et plus récemment sous ceux du général O'Donnell, rayonnait dans tous
les sens, pour pénétrer par Lerida en Aragon, quand Lerida n'était
pas pris, pour menacer Barcelone par la route d'Ordal, pour déboucher
par Tortose et le bas Èbre sur Valence. Mais il fallait isoler
Tarragone avant d'essayer de la prendre, et c'est dans cette vue que
le général Suchet, après s'être emparé de Lerida qui la liait avec
l'Aragon, voulait se rendre maître de Tortose qui la liait avec
Valence.
C'est à quoi le général Suchet venait d'employer la fin de 1810 et les
premiers jours de 1811. La grande difficulté que le général Suchet
avait à vaincre pour assiéger Tortose consistait dans le transport
d'un matériel d'artillerie considérable; mais heureusement la prise de
la petite place de Mequinenza avait fourni, outre beaucoup d'objets
utiles à un siége, la possession des gorges à travers lesquelles
l'Èbre coule vers la mer. L'habile général Valée, avec ce qu'il y
avait de meilleur à Lerida et à Mequinenza, avait composé un vaste
parc d'artillerie; il y avait joint les outils et les munitions
nécessaires, et le tout, embarqué sur une vingtaine de grosses
barques, avait attendu au pied de Mequinenza les crues d'eau pour
descendre jusqu'à Tortose. Mais comme ces crues pouvaient ne pas avoir
lieu avant l'hiver, le général Suchet avait entrepris de construire
une route de terre, qui, traversant les montagnes de la basse
Catalogne, venait déboucher par le chemin le plus court sur le bas
Èbre. Les soldats travaillant au milieu des chaleurs et des piqûres
des moustiques avaient cruellement à souffrir, là comme dans toutes
les parties de l'Espagne; mais bien nourris, bien payés, ils avaient
patiemment supporté leurs souffrances, et vaillamment exécuté les
travaux dont ils étaient chargés. Pendant qu'on s'occupait de cette
route, le général Suchet avait investi Tortose sur les deux rives de
l'Èbre en portant la division Habert sur la gauche, la division Leval
sur la droite du fleuve, et tour à tour rejeté O'Donnell sur
Tarragone, et ramené Caro avec les Valenciens sur Valence. Enfin pour
que le maréchal Macdonald, chargé de prendre position près de lui et
de le seconder, n'eût aucune peine à vivre, il lui avait abandonné une
portion des magasins formés par sa prévoyance.
[En marge: Siége de Tortose.]
Ces opérations préliminaires n'avaient pas exigé moins de plusieurs
mois, et enfin l'automne étant venu, les crues d'eau ayant permis
d'amener sous Tortose les parties du matériel impossibles à
transporter par terre, le général Suchet ouvrit la tranchée devant
cette place du 19 au 20 décembre. (Voir la carte nº 52.)
[En marge: Description de Tortose.]
La place de Tortose, située sur la gauche de l'Èbre, pas très-loin de
son embouchure, mais assez loin cependant pour que la marine anglaise
ne pût lui prêter secours, était construite au pied des contre-forts
détachés de l'Alba, partie au bord du fleuve, partie sur l'extrémité
des hauteurs, de manière que son enceinte longeant alternativement la
plaine ou gravissant les collines, suivait toutes les sinuosités du
sol. Elle était régulièrement fortifiée, pourvue d'une enceinte
bastionnée, d'un château, et de plusieurs ouvrages avancés. La portion
qui bordait l'Èbre avait pour défense le fleuve même, et au delà une
tête de pont très-solidement construite. La place comptait 11 mille
hommes de garnison, un bon gouverneur et des approvisionnements
considérables.
[En marge: Choix du point d'attaque.]
Le général Haxo, appelé à Dantzig, avait été remplacé par le général
Rogniat, esprit bizarre mais énergique, et officier d'un haut mérite.
Le point d'attaque avait été choisi au sud, entre les montagnes et le
fleuve, dans un terrain plat, devant les bastions Saint-Pierre et
Saint-Jean, à cause de la facilité des travaux dans cette partie du
terrain. Notre attaque principale, s'appuyant par la gauche à l'Èbre,
devait être précédée par une attaque secondaire, celle de la tête de
pont. À droite elle était exposée aux feux d'un fort extérieur,
construit sur les hauteurs, et nommé fort d'Orléans, en mémoire du duc
d'Orléans, qui prit la place en 1708 par ce côté. On avait donc aussi
ouvert la tranchée devant ce fort, pour en détourner les feux, et le
prendre en temps et lieu, lorsque le moment des assauts serait venu.
[En marge: Grande sortie de la garnison.]
[En marge: Reddition de Tortose.]