[En marge: Dominé par ses instructions, le général Drouet voudrait

retourner à Alméida. Masséna s'y oppose, et le retient en Portugal.]

Masséna toutefois était résolu à ne pas laisser partir le général

Drouet. Le départ de celui-ci après un séjour de quelques instants

pouvait jeter l'armée dans le désespoir, et devait lui ôter

certainement le moyen de passer le Tage, en lui ôtant le courage de le

tenter. Or, ne point passer le Tage, c'était prendre la résolution de

battre en retraite, puisque dans quelques jours il allait devenir

impossible de vivre sur la rive droite, qu'on avait entièrement

dévorée. Masséna fit sentir tous ces inconvénients au général Drouet.

Il aurait pu se borner à lui donner sous sa responsabilité des ordres

formels, car le général Drouet étant tombé dans la sphère d'action de

l'armée de Portugal, se trouvait évidemment sous l'autorité du général

en chef de cette armée. Mais, moins impérieux qu'il n'était énergique,

Masséna aima mieux persuader le général Drouet et obtenir de son libre

assentiment ce qu'il aurait pu exiger de son obéissance. Le général

Drouet ne mettait en tout ceci aucune mauvaise volonté, bien qu'il

n'eût pas grande envie de faire partie d'une armée compromise; mais,

tout plein de ses instructions et craignant d'y manquer, il en

alléguait le texte, qui malheureusement était formel. Ces instructions

disaient, en effet, que, tout en portant secours à l'armée de

Portugal, il fallait ne pas se laisser couper d'Alméida, et ne pas

perdre ses propres communications pour rétablir celles du maréchal

Masséna. Or à Thomar, où était arrivé le général Drouet, à Leyria, où

on voulait l'établir, il était aussi coupé de la frontière de la

Vieille-Castille que Masséna lui-même. Pourtant il y avait à lui dire

que s'il persistait à remplir la partie de ses instructions qui lui

recommandait expressément le soin de ses communications, il en

violerait une autre bien plus importante, celle qui lui enjoignait de

porter secours à l'armée de Portugal; que dans l'alternative forcée de

violer l'une ou l'autre, il valait mieux observer la plus importante,

et la plus conforme à l'esprit de sa mission, qui était d'aider

l'armée de Portugal, et que loin d'aider cette armée par son

apparition, il l'aurait compromise au contraire, et peut-être perdue,

en se retirant sitôt. C'était bien assez de n'amener que 7 mille

hommes après en avoir annoncé 30 mille! D'ailleurs il lui restait la

division Claparède, la plus forte des deux, pour veiller à ses

communications et accomplir la seconde partie de sa tâche. À tous ces

arguments, Masséna ajouta le plus décisif, en lui disant qu'il mettait

sous sa responsabilité personnelle les événements qui pouvaient

arriver, s'il rebroussait chemin immédiatement et livrait l'armée de

Portugal à elle-même.

[En marge: Masséna renforcé par les troupes des généraux Gardanne et

Drouet, se confirme dans la pensée de passer le Tage.]

Le général Drouet, qui était un honnête homme, victime d'instructions

peu appropriées aux circonstances[23], n'hésita plus après avoir

entendu le général en chef, et consentit à demeurer auprès de l'armée

de Portugal. Le maréchal lui fit prendre position à Leyria, sur le

revers de l'Estrella, où il empêchait que l'armée ne fût tournée par

la route de la mer, pendant qu'elle était campée sur la route du Tage.

L'établissement du général Drouet à Leyria avait un autre avantage,

c'était de relever les troupes de Ney, et de permettre leur

concentration entre Thomar et Punhète, au point où se faisaient les

préparatifs de passage. Bien que le secours, en y comprenant le

détachement du général Gardanne, ne fût que de 9 mille hommes environ,

l'armée se trouvant reportée à près de 53 mille, Masséna y vit un

moyen, non d'attaquer les lignes anglaises, mais de rendre le passage

du Tage infiniment moins périlleux. En laissant en effet 23 mille

hommes sur la rive droite, et en se transportant avec 30 mille sur la

gauche, il y avait moins d'inquiétude à concevoir pour la position des

deux fractions de l'armée séparées l'une de l'autre par un grand

fleuve, le danger toutefois restant bien grave pour toutes les deux si

le pont qui devait les unir venait à être rompu, comme celui du

Danube à Essling. Néanmoins la témérité de se partager sur les deux

rives étant beaucoup moindre avec le renfort qu'on venait de recevoir,

Masséna se confirma dans la pensée de franchir le Tage, car une fois

dans l'Alentejo il pouvait vivre trois ou quatre mois de plus aux

environs de Santarem, remplir les instructions de Napoléon qui lui

enjoignaient de persister à bloquer les lignes de Torrès-Védras, et

attendre ainsi le secours tant annoncé de l'armée d'Andalousie. Si ce

secours arrivait, alors les destinées de l'armée de Portugal étaient

changées; de la défensive elle pouvait passer à l'offensive, et

terminer sous les murs de Lisbonne la longue guerre qui depuis vingt

ans désolait l'Europe.

[Note 23: Cette célèbre campagne de Portugal a donné lieu

naturellement à de vives controverses. Les écrivains

militaires se sont partagés en sens divers. Récemment un

habile défenseur du maréchal Masséna, M. le général Koch,

dans un ouvrage remarquable, a reproché au général Drouet,

d'ailleurs avec vérité, d'avoir fort accru les embarras de

tout genre qui vinrent assaillir le maréchal Masséna pendant

cette déplorable campagne. Si le général Koch avait connu la

correspondance de Napoléon, il aurait vu que le tort n'était

pas au général Drouet, mais bien à Napoléon lui-même, qui,

tout rempli d'illusions, se figurant que le soin des

communications pouvait et devait être en Portugal ce qu'il

était en Allemagne, lui donnait l'ordre étrange de secourir

Masséna sur le Tage, et de conserver en même temps ses

communications vers Alméida. Nous citons les propres lettres

de Napoléon, lesquelles, sans détruire les allégations du

général Koch relativement aux embarras causés à Masséna par

le général Drouet, font voir cependant à qui doit remonter

le reproche adressé au général Drouet. Ce n'est pas du reste

au génie de Napoléon qu'il faut s'en prendre ici, car si

quelqu'un au monde était capable de donner des instructions,

c'était lui, mais à sa politique, qui le réduisait, pour

suffire à toutes ses entreprises, à donner des ordres

indignes de lui, indignes de sa haute prévoyance. Voici, au

surplus, le texte même des lettres dont il s'agit.

«_Au major général._

»Fontainebleau, 3 novembre 1810.

»Je reçois la lettre du général Drouet du 22 octobre, de

Valladolid.

»Les dispositions qu'il fait pour rouvrir les communications

avec le Portugal ne me paraissent pas satisfaisantes.

Réitérez-lui l'instruction d'aller à Alméida, et de réunir

des forces considérables, pour pouvoir être utile au prince

d'Essling et aider à ouvrir ses communications.

»Il faudrait qu'il donnât au général Gardanne ou à tout

autre général une force de 6 mille hommes avec 6 pièces de

canon pour rouvrir la communication, et qu'un autre corps de

même force se trouvât à Alméida pour correspondre avec lui.

Enfin il est important que les communications de l'armée de

Portugal soient rétablies, afin que pendant tout le temps

que les Anglais ne se seront pas rembarqués, il puisse

assurer les derrières du prince d'Essling.

»Envoyez-lui le _Moniteur_ d'aujourd'hui, où il y a des

nouvelles de Portugal venues de Londres.

»Aussitôt que les Anglais seront rembarqués, il portera son

quartier général à Ciudad-Rodrigo, _mon intention n'étant

pas que le 9e corps s'engage dans le Portugal, à moins que

les Anglais ne tiennent encore, et même le 9e corps ne doit

jamais se laisser couper d'Alméida, mais il doit manoeuvrer

entre Alméida et Coimbre_.

»Écrivez au général Drouet qu'il me tarde fort d'avoir des

nouvelles de Portugal; que cela est important sous tous les

points de vue, et qu'il faut que les communications soient

rétablies de manière à avoir des nouvelles, sinon tous les

jours, au moins tous les huit jours.

»Demandez-lui l'état des troupes laissées sur les derrières,

de la division Seras, de ce qu'a laissé le prince d'Essling,

cavalerie, infanterie, artillerie, enfin de ce qui est dans

le 6e gouvernement.»

«_Au major général._

»Paris, le 20 novembre 1810.

»Vous trouverez ci-joint l'extrait des derniers journaux

anglais. Vous sentirez l'importance d'expédier un officier

d'état-major au général Drouet pour lui faire connaître

qu'au 1er novembre il n'y avait pas encore eu de bataille;

que l'armée française avait sa gauche à Villa-Franca et sa

droite à Torrès-Védras, et que l'armée anglaise était à

quatre lieues de Lisbonne; que 10 mille hommes de milices

occupent Coimbre et interceptent la route, que la cavalerie

n'est presque d'aucun usage; qu'il est donc important qu'il

ne fasse point de petits paquets et qu'il rouvre les

communications avec le prince d'Essling avec un fort corps;

_que je compte du reste sur sa prudence pour ne pas se

laisser couper d'Alméida_.

»Il paraîtrait par les journaux anglais que la garnison de

Coimbre se serait laissé surprendre du 10 au 15 octobre et

aurait laissé prendre 1,500 malades qui se trouvaient dans

cette place.

»Réitérez les ordres aux généraux Caffarelli, Dorsenne et

Reille pour l'exécution des mouvements que j'ai ordonnés

précédemment, c'est-à-dire que la garde se réunisse à

Burgos; que tout ce qui appartient au général Drouet lui

soit envoyé. Recommandez au général Kellermann de ne pas

retenir la division Conroux et de la laisser filer sur

Salamanque.

»Quand les fusiliers de la garde arrivent-ils à Bayonne?

Vous donnerez l'ordre qu'ils se reposent deux jours à

Bayonne. Les détachements qui se trouvent au camp de Marac

joindront leurs compagnies.

»Écrivez au duc de Dalmatie pour lui faire connaître ce que

disent les Anglais de l'armée de Portugal, et lui faire

comprendre l'importance de faire une diversion en faveur de

cette armée.»

Ces lettres, comme on le voit, sont toutes antérieures d'un

mois ou deux à la situation que nous décrivons; mais elles

contiennent expressément le principe de toutes les

instructions données depuis par le ministère de la guerre au

général Drouet, et expliquent la position ambiguë de ce

général, qui, partagé entre le désir de secourir Masséna et

celui de ne pas perdre ses communications, fut pour l'armée

de Portugal plus embarrassant qu'utile.]

[Date en marge: Fév. 1811.]

[En marge: L'armée déçue dans ses espérances par l'arrivée d'une seule

division, demande à battre en retraite ou à passer le Tage.]

Si Masséna avait pris son parti du désappointement qu'il venait

d'éprouver en recevant au lieu d'un corps de 30 mille hommes,

expressément chargé de le secourir, une division de 7 mille hommes

n'ayant que des instructions équivoques, l'armée ne supporta pas aussi

patiemment que lui cette triste déception. De l'enthousiasme elle

passa au découragement; elle murmura tout haut, et murmura contre

l'Empereur, qui la laissait en une pareille situation, sans vivres,

sans munitions, sans secours. À quoi bon, disait-elle, la condamner à

se morfondre sur le Tage, si on ne devait pas bientôt lui donner le

moyen d'agir offensivement et efficacement? Le mal causé aux Anglais,

si on avait pu les enfermer tout à fait dans Lisbonne, eût été assez

grand sans doute pour mériter les plus pénibles sacrifices; mais les

laisser circuler dans tout l'Alentejo, leur permettre de s'y nourrir à

l'aise, c'était les embarrasser médiocrement, et en réalité

n'embarrasser que nous-mêmes; ils vivaient bien et nous vivions mal,

et bientôt, si cette situation se prolongeait, eux continuant à

très-bien vivre, et nous fort mal, nous finirions par succomber

d'inanition. L'armée en vint à éprouver, comme toutes les troupes

envoyées en Espagne, le sentiment qu'on la sacrifiait sans pitié, sans

chance de gloire, à la tâche ingrate de créer des royautés de famille.

Il n'eût pas même fallu beaucoup de nouvelles causes d'irritation pour

produire des mouvements insubordonnés. À la vérité devant l'ennemi

cette disposition eût disparu à l'instant même, pour laisser place à

l'honneur militaire et au plus noble courage: les faits le prouvèrent

bientôt.

Dans le corps de Reynier la souffrance étant arrivée au comble, on

n'entendait que ce cri: Passons le Tage, ou partons!--En effet, le

général Éblé avait achevé son étonnante création, et il avait une

centaine de grosses barques, avec des cordages et des grappins d'une

certaine solidité, pour jeter le pont si impatiemment attendu. Il

avait de plus assuré notre établissement sur les deux rives du Zezère,

en y consolidant le pont de chevalets, et en y joignant un pont de

bateaux, sans rien détourner de ce qui était nécessaire au grand pont

sur le Tage. Les moyens matériels, quoique bien difficiles à réunir,

ne constituaient donc plus la difficulté principale. La double

question militaire d'un passage de vive force en présence d'un ennemi

bien averti, et du partage de l'armée sur les deux rives d'un grand

fleuve, était la véritable question à examiner et à résoudre.

[En marge: Tandis qu'on se dispose à passer le Tage, le général Foy

arrive à l'armée.]

Tout le monde était occupé à la discuter, lorsque arriva enfin le

général Foy avec un nouveau détachement d'environ 2 mille hommes, avec

les instructions verbales de Napoléon, et les inspirations puisées

dans ses nombreux entretiens. Le général Foy, parvenu à Ciudad-Rodrigo

à la fin de janvier, avait attendu plusieurs jours avant qu'on pût

former en recrues, en malades, en blessés sortis des hôpitaux, une

escorte suffisante pour protéger sa marche et apporter un petit

renfort à l'armée; et, pendant qu'on la formait, il avait profité de

l'occasion d'un aide de camp qui se rendait à Séville, pour écrire au

maréchal Soult les lettres les plus pressantes sur la nécessité de

joindre tout ou partie de l'armée d'Andalousie à l'armée de Portugal.

Le général Foy avait servi sous le maréchal Soult, et avait quelque

raison de croire à sa bienveillance pour lui. S'inspirant donc des

entretiens de Napoléon, il lui exposa la situation de l'Europe, celle

en particulier de l'Angleterre, et l'espérance qui n'était plus

douteuse d'amener la politique britannique de la guerre à la paix, si

on faisait éprouver à lord Wellington un grave échec. Il ne lui

présenta pas ces vues comme lui appartenant en propre, mais comme

étant l'opinion même de Napoléon, et s'autorisa de ce qu'il avait

entendu pour affirmer que la volonté formelle de celui-ci était que

l'armée d'Andalousie marchât sur le Tage, en laissant de côté toute

autre opération. En terminant il ajouta les considérations suivantes:

[En marge: Lettres écrites par le général Foy au maréchal Soult.]

«Je vous conjure, monsieur le maréchal, au nom d'un sentiment sacré

pour tous les coeurs français, du sentiment qui nous enflamme tous

pour les intérêts et la gloire de notre auguste maître, de présenter

le plus tôt possible un corps de troupes sur la rive gauche du Tage,

vis-à-vis l'embouchure du Zezère. Une marche, un détachement de ce

côté, ne peut pas compromettre l'armée à vos ordres. Il y a à peine

quatre journées de Badajoz à Brito, village situé en face de Punhète.

Les Anglais sont peu nombreux à la rive gauche du Tage, ils ne peuvent

rien oser dans cette partie sans compromettre la sûreté de leurs

formidables retranchements devant Lisbonne, qui ne sont qu'à huit

lieues du pont de Rio-Mayor. Le sort du Portugal et l'accomplissement

des volontés de l'Empereur, monsieur le maréchal, sont entre les mains

de Votre Excellence. Suivant les déterminations que vous prendrez,

l'armée de M. le prince d'Essling passera le Tage, fera la loi aux

Anglais sur les deux rives du fleuve, les fatiguera, les rongera, les

entretiendra dans leur pénible et ruineuse inaction, formera entre eux

et vos siéges une barrière propre à accélérer la reddition des places,

ou bien cette armée, manquant un passage devenu nécessaire, sera

forcée de s'éloigner du Tage et des Anglais pour trouver de quoi

manger, et par là même donnera gain de cause à nos éternels ennemis,

dans une lutte où jusqu'à ce jour les chances ont été en notre faveur.

Le pays entre le Mondego et le Tage étant mangé et dévasté

entièrement, il ne peut plus être question pour l'armée de Portugal de

faire un pas rétrograde de cinq ou six lieues. La faim la relancera

jusque dans les provinces du nord. Les conséquences d'une pareille

retraite sont incalculables. Il vous appartient, monsieur le maréchal,

d'être à la fois le sauveur d'une grande armée et le principal

instrument des conceptions de notre glorieux souverain. Le jour où les

troupes sous vos ordres auront paru sur les bords du Tage et facilité

le passage de ce grand fleuve, vous serez le véritable conquérant du

Portugal.»--

[En marge: Effet produit sur l'armée par l'arrivée du général Foy.]

Ces lettres écrites, et sa colonne formée, le général Foy s'était mis

en route le 27 janvier, et était parvenu au quartier général le 5

février. Son arrivée produisit sur l'armée une assez vive sensation,

parce que tout plein des impressions reçues à Paris dans ses

entretiens avec l'Empereur, il apportait la conviction que l'armée de

Portugal était l'instrument de grands desseins, que ses longs

sacrifices ne seraient pas un dévouement inutile, que des secours

proportionnés à l'importance de sa mission allaient lui être envoyés,

et qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour qu'elle fût en mesure

d'accomplir sa tâche glorieuse. Ses discours, tenus devant tous les

généraux, répétés par ceux-ci à beaucoup d'officiers, établirent

l'opinion qu'on n'était pas sacrifié à un but insignifiant; qu'il

fallait pour atteindre ce but d'abord rester où l'on se trouvait, et

ensuite opérer le passage du Tage. Ce fut un grand bien pour le moral

de l'armée, et qui compensa en partie le fâcheux effet produit par la

faiblesse des derniers secours. Par malheur l'arrivée du général Foy

ajouta aux embarras du général Drouet, car un paquet de dépêches, qui

lui fut remis en cette occasion, contenait l'instruction plus formelle

que jamais de secourir Masséna, mais en ayant bien soin de ne pas se

laisser couper d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Or, en demeurant auprès

de l'armée de Portugal, le général Drouet était aussi coupé que

Masséna lui-même. Ce fut une nouvelle persuasion à opérer, de nouveaux

efforts à faire auprès du général. Toutefois le moment étant venu

enfin de passer le Tage, l'imminence de cette opération était pour le

général Drouet un argument auquel il ne résista pas. Il consentit à

rester encore à Leyria, sur les derrières et le flanc de l'armée de

Portugal.

[En marge: Les discours du général Foy contribuent à réparer le

mauvais effet produit dans l'armée par la faiblesse des derniers

secours.]

Cette armée se trouvait, avec le dernier renfort amené par le général

Foy, portée à une force totale de 55 mille hommes. Masséna était

disposé à tenter le passage, mais beaucoup d'objections s'étant

élevées à ce sujet, il voulut conférer avec ses lieutenants, et les

mettre d'accord sur une opération qui n'avait chance de réussir que

par leur concours dévoué et sans réserve. D'ailleurs la présence du

général Foy, dépositaire des volontés formelles de l'Empereur, ne

pouvait qu'être d'un utile effet sur les généraux réunis. Il se décida

donc à les convoquer, mais ne voulant point recourir à l'appareil d'un

conseil de guerre, il fit réunir dans un déjeuner, donné par le

général Loison à Golgao, la plupart des chefs de l'armée dont l'avis

était bon à recueillir.

[En marge: Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur le passage

du Tage.]

Cette réunion, qui sous une forme amicale devait avoir toute

l'importance d'un conseil de guerre, eut lieu en effet le 17 février à

Golgao. Le maréchal Masséna comme général en chef, le maréchal Ney,

les généraux Reynier et Junot comme chefs des trois corps d'armée, le

général Fririon comme chef de l'état-major, les généraux Éblé et

Lazowski en qualité de commandants de l'artillerie et du génie, enfin

les généraux Foy, Loison et Solignac à divers titres, se trouvèrent

assis à la même table. Une fois le repas terminé, Masséna dit à ses

lieutenants qu'il saisissait volontiers l'occasion qui les réunissait

autour de lui, pour avoir leur avis sur la conduite à tenir, car il

était urgent de prendre un parti, l'armée ne pouvant plus vivre où

elle était, les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie mourant

chaque jour de fatigue et d'inanition, la nécessité de changer de

place devenant dès lors pressante, et le choix s'offrant entre une

retraite sur le Mondego où il restait quelques ressources, et un

passage du Tage qui permettrait de vivre dans l'Alentejo sans

s'éloigner de Lisbonne, et qui, bien que fort difficile, fort

dangereux, était devenu praticable, grâce au zèle et à l'habileté du

général Éblé. En sollicitant leur avis, ajouta Masséna, il fallait

qu'avant de le donner ils connussent les intentions de l'Empereur,

recueillies de sa propre bouche par le général Foy lui-même, qui était

présent et pouvait les faire connaître. Masséna invita alors le

général Foy à rapporter tout ce qu'il avait entendu dans ses divers

entretiens avec l'Empereur.

[En marge: Le général Foy chargé d'exposer les intentions de

l'Empereur.]

Le général Foy prit la parole et répéta ce que nous avons dit tant de

fois de la grande utilité de tenir les Anglais en échec sous Lisbonne,

jusqu'à ce qu'on les obligeât de se retirer ou par la famine ou par la

force; de la nécessité, pour atteindre ce but, de passer le Tage, afin

de se nourrir dans l'Alentejo, et de donner la main au 5e corps, qui

ne pouvait manquer d'arriver sous peu de jours à la suite des ordres

formels partis de Paris; enfin de la persuasion positive où était

l'Empereur qu'on obtiendrait un immense résultat politique en chassant

les Anglais du Portugal, et qu'on les amènerait ainsi à une paix

prochaine. Le général Foy parlant de ce qu'il avait entendu dans ses

conférences avec l'Empereur, en parlant avec la chaleur qui lui était

naturelle, remplit tous ceux qui l'écoutaient de la pensée impériale

et du désir de s'y conformer. Restaient à discuter les moyens

d'exécution pour opérer le passage du Tage.

Masséna posa alors les questions suivantes: Fallait-il passer le Tage?

Sur quel point fallait-il le passer, et au moyen de quelle opération?

Si on apercevait des difficultés trop grandes à franchir ce fleuve en

présence des Anglais, ou ce fleuve franchi à demeurer divisé sur ses

deux rives avec un pont d'une solidité équivoque, ne serait-il pas

plus sage, dans l'impossibilité de vivre plus longtemps où l'on se

trouvait, d'exécuter un mouvement rétrograde de peu d'importance, de

se retirer par exemple sur le Mondego, dont la vallée n'avait pas été

dévastée, et qui offrait pour principal établissement la ville de

Coimbre, d'où l'on pourrait tenir les Anglais en échec, et recevoir de

France les secours dont on avait besoin?

[En marge: Empressement de tous les généraux à se conformer aux

intentions de l'Empereur, et à se prononcer pour une prolongation de

séjour sur le Tage.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 53 段