de Santarem situé sur le Tage, à Punhète situé sur le Zezère, et
occupé en outre par de solides ponts de chevalets les deux rives du
Zezère. (Voir la carte nº 53.) On était là à quelque distance de
l'embouchure du Zezère dans le Tage, ayant à gauche et assez près de
soi Abrantès, où lord Wellington avait envoyé tout le corps de Hill,
et à droite, mais beaucoup plus bas, Santarem, où lord Wellington
lui-même avait porté ses avant-postes. Pour jeter le pont il fallait
d'abord conduire les bateaux du Zezère dans le Tage, et c'était
facile, car il n'y avait qu'à les livrer au courant; mais après les
avoir amenés jusqu'au Tage, fallait-il le leur faire remonter, pour
essayer de passer près d'Abrantès, ou bien fallait-il le leur faire
descendre, pour essayer de passer dans les environs de Santarem? Si on
faisait remonter les bateaux jusque près d'Abrantès, on avait
l'avantage de trouver en cet endroit le Tage mieux encaissé, et
moindre aussi de tout le volume du Zezère qu'il n'avait pas encore
recueilli; mais on avait devant soi l'ennemi nombreux et bien établi,
et de plus on ne pouvait opérer qu'avec une partie de ses forces, le
corps de Reynier devant être laissé dans son camp de Santarem, pour
tenir tête au gros de l'armée anglaise si elle sortait de ses lignes
avec l'intention d'attaquer les nôtres. Au contraire voulait-on
descendre jusqu'à Santarem, ce qui se pouvait, car il n'était pas
absolument impossible de conduire les bateaux jusque-là sans qu'ils
fussent détruits, on avait l'avantage d'opérer avec toute l'armée
réunie, mais on trouvait le Tage d'une largeur démesurée, et tour à
tour se resserrant ou s'étendant, au point de ne savoir où l'on
attacherait le pont, et comment on en rendrait les abords praticables.
Il y avait donc d'excellentes raisons pour et contre chacune des deux
opérations. Près d'Abrantès le pont était plus facile à jeter, mais on
divisait l'armée; près de Santarem on la concentrait assez pour
défendre nos lignes et protéger le passage, mais le fleuve était
d'une largeur et d'une inconstance qui ne permettaient guère d'en
embrasser les bords trop étendus. Enfin quelque parti qu'on adoptât,
même après avoir réussi, devait-on rester divisés sur les deux rives
du fleuve, et n'y avait-il pas à craindre, si on ne laissait sur la
gauche qu'un détachement peu nombreux, que le pont faiblement défendu
ne fût détruit? si au contraire on laissait un corps suffisant, qu'un
accident comme celui d'Essling n'exposât ce corps à périr? Telles
étaient les chances diverses que les soldats discutaient avec une rare
intelligence et un prodigieux sang-froid, car on n'apercevait pas le
moindre ébranlement moral dans l'armée. Chacun d'eux, bien entendu,
résolvait la difficulté à sa façon. Même controverse existait dans les
états-majors. Reynier, qui se trouvait mal où il était, et voulait
changer de place, soutenait que le passage était à la fois urgent et
praticable, s'engageait même, pendant qu'on l'exécuterait, à accabler
les Anglais s'il leur prenait envie d'attaquer la position de
Santarem. Mais le maréchal Ney, sur lequel pesait la responsabilité du
passage, car il était placé en arrière vers le Zezère, et sa position,
son énergie, le souvenir d'Elchingen, le désignaient pour cette
opération hardie, le maréchal Ney, sans se refuser à jeter le pont,
paraissait douter du succès avec le matériel dont il disposait, et en
présence d'un ennemi aussi averti que l'était lord Wellington. Enfin,
le passage exécuté, il ne répondait nullement des conséquences que
pourrait avoir une rupture du pont. Quant à Junot, variable comme le
vent, il argumentait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, était
de l'avis du passage avec Reynier, le jugeait impossible quand il
était auprès de Ney, et ne pouvait être utile qu'au moment où le feu
commencerait.
[En marge: Défaut de subordination et de respect à l'égard du général
en chef de la part des généraux.]
[En marge: Confiance des soldats dans le génie de Masséna.]
Ces divergences d'avis n'auraient pas présenté de graves
inconvénients, sans les expressions amères dont on usait à l'égard du
général en chef, comme s'il eût été responsable de l'étrange situation
où l'on se trouvait sur le Tage, et s'il n'avait pas été la première
victime d'une volonté inflexible, qui prenait des résolutions loin des
lieux et des événements, et dans le plus complet oubli de la réalité
des choses! On ne cessait, dans chaque quartier général, de tenir un
langage souverainement déplacé contre le maréchal Masséna, et de
donner un dangereux exemple, celui de l'indiscipline des esprits, la
plus funeste de toutes dans les armées, car en détruisant l'unité de
pensée et de volonté, elle rend l'unité d'action impossible. Reynier
lui-même, aigri par la souffrance de ses soldats, se plaignait et
commençait à n'avoir plus la même retenue que par le passé. Junot,
suivant son usage, disant comme Ney à Thomar, comme Reynier à
Santarem, et, revenu au quartier général, n'osant plus contredire
devant Masséna qu'il aimait, ne s'écartait pas toutefois du respect
extérieur qu'il lui devait. Reynier aussi observait jusqu'à un certain
point ce respect. Ney, au contraire, avait fait de son quartier
général de Thomar un centre où se réunissaient tous les mécontents de
l'armée, et où l'on tenait publiquement les propos les plus
inconvenants. Les membres de l'administration, que la méfiance des
soldats avait privés de toute participation à l'entretien des corps,
avaient porté à Thomar leur oisiveté médisante, et parmi eux le
principal ordonnateur, parent du maréchal Ney, n'était pas le moins
malveillant dans son langage, quoique rappelé à l'activité par la
protection de Masséna. Là, toutes les décisions du quartier général
étaient censurées amèrement, et les souffrances d'une longue attente
étaient imputées non à la politique impériale, mais au général en
chef, qui était certes bien innocent de tous les maux qu'on endurait.
Les choses étaient poussées à ce point que Ney, depuis qu'on avait
pris la nouvelle position sur le Tage, n'était plus venu visiter
Masséna, et restait à Thomar, comme s'il eût été le chef de l'armée,
et que Thomar eût été le quartier général. Naturellement on rapportait
tous ces détails à Masséna, qui s'en irritait quelquefois, mais
retombait presque aussitôt dans sa négligence et ses dédains
accoutumés, donnant sous le rapport des moeurs des exemples qui
malheureusement n'étaient pas faits pour lui ramener le respect de
l'armée, mais sous le rapport de la fermeté et du sang-froid en
donnant d'autres que ses lieutenants auraient dû imiter, et
n'imitaient point. Du reste, cette triste indiscipline n'était pas
descendue des généraux aux soldats. Ceux-ci, étrangers aux envieuses
déclamations de leurs chefs immédiats, confiants dans le caractère, la
gloire, la fortune de Masséna, comptant sur les secours prochains de
Napoléon qui n'avait pu les envoyer si loin à la poursuite des Anglais
sans leur fournir bientôt le moyen d'achever cette poursuite,
s'attendaient encore à exécuter les grandes choses qu'ils s'étaient
promises de cette campagne. Seulement, s'ils étaient prêts à se
dévouer dans les occasions importantes, ils répugnaient à se
sacrifier dans celles qui ne l'étaient pas. Le triste état des
hôpitaux, où l'on manquait de médicaments, de lits, et presque
d'aliments, où les vivres n'arrivaient que par un effort énergique et
tous les jours renouvelé de la volonté du général en chef, le triste
état des hôpitaux avait fait naître parmi eux l'opinion qu'un homme
malade ou blessé était un homme mort. Aussi, résolus à se faire tuer
jusqu'au dernier dans une affaire décisive, les soldats demandaient
qu'on leur épargnât les petits combats dont la nécessité n'était pas
démontrée. Sachant de plus qu'on manquait de munitions, ils voulaient
qu'on réservât leur sang et leurs cartouches pour le moment où l'on
déciderait du sort de la Péninsule et de l'Europe dans une grande
journée. Ainsi cette armée invariable dans son dévouement et son
héroïsme, supportant les privations, les souffrances avec une patience
et une industrie admirables, n'avait perdu un peu de sa valeur que
sous le rapport de la disponibilité de tous les instants: on pouvait
toujours lui demander les grandes choses, mais pas toujours les
petites!
[En marge: Combien les instructions de Paris concordaient peu avec
l'état des choses en Portugal.]
En présence d'une pareille situation on peut apprécier l'à-propos,
l'utilité, l'exact rapport avec les faits des instructions impériales,
qui recommandaient à Masséna de bien s'assurer le moyen de manoeuvrer
sur les deux rives du Tage, de jeter sur ce fleuve non pas un pont, ce
qui n'était pas assez sûr, mais deux, ainsi qu'on avait fait sur le
Danube; de se créer de vastes magasins de vivres et de munitions afin
de pouvoir prolonger son séjour sous les murs de Lisbonne, de prendre
surtout Abrantès, où devaient se trouver de grandes ressources, de
harceler sans cesse les Anglais, de chercher à les attirer hors de
leurs lignes pour les battre, etc... Savantes leçons sans doute, que
Masséna n'avait pu oublier, car il avait contribué à en assurer le
succès sur le Danube, mais dont celui qui les donnait, tout grand
qu'il fût, aurait été fort embarrassé de faire l'application sur le
Tage, sans bois, sans fer, sans pain, sans toutes les ressources de la
ville de Vienne, sans la fertilité de l'Autriche, sans communication
avec la France, sans obéissance à ses vues, sans aucun des moyens
enfin qu'il avait eus sous la main pour opérer le prodigieux passage
du Danube le jour de la bataille de Wagram! Né sur le trône, héritier
de vingt rois, n'ayant jamais fait de la guerre qu'un royal amusement,
Napoléon n'aurait pas autrement adapté ses ordres à la réalité! Tant
l'aveugle fortune aveugle vite même les hommes de génie, quand ils se
prennent à vouloir soumettre non pas leurs désirs à la nature des
choses, mais la nature des choses à leurs désirs!
L'armée comptant toujours sur de prompts et importants secours, était
à la recherche des moindres indices, des moindres bruits qui pouvaient
révéler l'approche de troupes amies. Une rumeur vague, parvenue aux
avant-postes, avait un moment fait espérer l'apparition d'une armée
française, et causé une émotion de joie, malheureusement passagère. En
effet, une colonne de nos troupes était presque arrivée jusqu'aux
avant-postes sur le Zezère, et puis s'en était allée, aussi vite
qu'elle était venue. On avait la plus grande peine à s'expliquer ce
singulier événement, qui pourtant était bien simple.
[En marge: Inutile tentative du général Gardanne pour communiquer avec
l'armée de Portugal.]
Le général Gardanne, à qui le général Foy avait transmis l'ordre de
rejoindre l'armée avec la brigade de dragons laissée en arrière, avec
les hommes sortis des hôpitaux, avec des convois de vivres et de
munitions, n'avait pas pu réunir plus de trois ou quatre cents
cavaliers, et de quinze ou seize cents hommes d'infanterie. Il n'avait
pu y ajouter ni un sac de farine, ni un baril de cartouches, ni une
voiture de transport. En effet, depuis le départ de Masséna il avait
été dans l'impossibilité, faute de moyens pour protéger les routes, de
continuer les magasins de Salamanque et l'approvisionnement des places
d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Il avait, comme tous les commandants
des provinces du Nord, vécu au jour le jour, étendant à peine son
action à quelques lieues de lui, et dévorant autant de vivres qu'il
parvenait à s'en procurer. Sur l'ordre reçu du général Foy, il s'était
mis en marche avec une colonne de deux mille hommes, avait passé au
sud de l'Estrella, suivi la vallée du Zezère, d'après les indications
qu'on lui avait données, et poussé sa marche jusqu'à une journée des
avant-postes du général Loison, devant Abrantès. Là, tout préoccupé
des périls inconnus qui l'entouraient, ayant entendu dire, et ayant
raison de croire que l'armée de Portugal avait autant d'ennemis
derrière que devant elle, il avait craint de tomber dans les mains
d'un corps nombreux, et ne rencontrant pas les avant-postes français,
supposant qu'un corps considérable les avait forcés à se replier, il
était revenu en toute hâte à Alméida, bravant pour retourner plus de
dangers qu'il n'en fuyait. Le général Gardanne était cependant un
officier intelligent et brave, mais dans cette guerre d'aventures et
de surprises, où l'on s'attendait à tout, on se prenait à craindre
autant de dangers qu'on en pouvait imaginer. De retour à Alméida, il y
avait trouvé le général Drouet tant de fois annoncé, et arrivé enfin
non pas avec les deux divisions d'Essling, mais avec une seule, celle
du général Conroux. La division Claparède était encore à une grande
distance en arrière. Sous le rapport des hommes ces divisions ne
laissaient rien à désirer, car, quoique jeunes, elles avaient fait
dans la campagne de 1809 un rapide et rude apprentissage de la guerre.
Malheureusement ayant traversé une moitié de la France et de l'Espagne
pour venir des côtes de Bretagne en Vieille-Castille, elles étaient
déjà fatiguées et fort diminuées en nombre. C'est tout au plus si la
division Conroux comptait 7 mille hommes en état de servir. La
division Claparède, encore en marche, en comptait un millier de plus,
de façon que le corps entier ne pouvait pas réunir plus de 15 mille
hommes véritablement présents sous les armes.
[En marge: Départ du général Drouet pour le Portugal avec une seule de
ses deux divisions, celle du général Conroux.]
Pressé par les instructions réitérées de Napoléon, et notamment par
les plus récentes, de pénétrer en Portugal, de rouvrir à tout prix les
communications avec Masséna, de lui rendre enfin tous les services
qu'il pourrait, le général Drouet n'avait pas autre chose à faire que
d'entrer immédiatement en campagne, quoiqu'il n'eût sous la main que
la division Conroux. Quant à la division Claparède, il n'était pas
indispensable de l'attendre, car les instructions de Napoléon
assignant un double objet au 9e corps, celui de secourir l'armée de
Portugal et celui de rétablir les communications avec elle, de manière
à ne plus les laisser interrompre, le général Drouet pouvait remplir
la première partie de sa mission avec la division Conroux, et confier
à la division Claparède le soin de remplir la seconde. Bien qu'il fût
autorisé à demander le concours du général Dorsenne, il n'y songea
point, car il l'avait trouvé s'épuisant à courir après les guérillas,
s'affligeant de la dispersion et des fatigues de la jeune garde, et
peu disposé par conséquent à en envoyer un détachement jusqu'aux
frontières du Portugal. Il lui demanda pour unique service de ne pas
retenir la division Claparède, et laissant à celle-ci l'ordre de se
placer le plus tôt possible à l'entrée de la vallée du Mondego, entre
Alméida et Viseu, de tomber à outrance sur les détachements de Trent
et de Silveyra, et de tenir la route toujours ouverte jusqu'à Coimbre,
il se décida à partir lui-même avec la division Conroux pour
s'approcher du Tage. Il s'adjoignit le détachement du général
Gardanne, ce qui portait à 9 mille hommes au plus le secours tant
annoncé des fameuses divisions d'Essling! Le général Drouet avait bien
à la vérité reçu le commandement de la division Seras, précédemment
détachée du corps de Junot, et préposée à la garde du royaume de Léon;
mais elle y était si occupée qu'il n'eût pas été sage de l'en retirer.
Il se mit donc en route avec ses 9 mille hommes, en suivant la vallée
du Mondego. Si ce n'était pas assez pour secourir efficacement
Masséna, c'était plus qu'il n'en fallait assurément pour passer sur
le corps de tous les ennemis qu'on pouvait rencontrer, bien que la
rumeur publique en élevât le nombre à des proportions effrayantes. Le
général Drouet n'amenait avec lui, comme le général Gardanne, ni
argent, ni vivres, ni munitions. L'argent eût été inutilement
compromis, sans pouvoir être fort utile dans les villes désertes
qu'occupait l'armée. Des vivres et des munitions il n'en avait pas, et
en tout cas il avait encore moins le moyen de les transporter. Il
s'était même vu pendant son séjour en Vieille-Castille contraint de
vivre sur les approvisionnements des deux places d'Alméida et de
Ciudad-Rodrigo, ce qui était un véritable malheur, ces places pouvant
être tôt ou tard investies par l'ennemi.
[En marge: Impatience d'avoir des nouvelles de France, éprouvée par
toute l'armée.]
Le général Drouet ayant pris par la vallée du Mondego, suivit la rive
gauche et non la rive droite de ce fleuve, afin d'abréger. Il traversa
presque sans obstacle la Sierra de Murcelha, déboucha sur Leyria,
vivant de ce qu'il trouvait sur son chemin, et n'ayant pas de peine à
disperser les coureurs qui rôdaient autour de lui. L'armée de
Portugal, aux oreilles de laquelle était parvenu le bruit de la
tentative du général Gardanne, éprouvait la plus vive impatience de
voir arriver une troupe française, fût-ce même une simple colonne de
quelques centaines d'hommes. On soupirait après les communications
avec la Vieille-Castille et avec la France, autant qu'après un
secours. On voulait savoir enfin si on était oublié ou non, si on
était destiné ou non à quelque chose de grand, de praticable, de
simplement intelligible, car on n'avait pas reçu un courrier de France
depuis le 16 septembre 1810, jour du passage de la frontière de
Portugal, et on était au milieu de janvier 1811. Aussi, malgré la
répugnance pour les combats de détail, chacun s'était-il prêté aux
plus hardies reconnaissances, exécutées avec des colonnes de douze et
quinze cents hommes, et dans tous les sens, le long du Tage jusqu'à
Villa-Velha, le long du Zezère jusqu'à Pedragosa, et sur le Mondego
jusqu'à Coimbre. Chaque fois on avait fait fuir les paysans ainsi que
les milices de Trent et de Silveyra, et tout s'était réduit à tuer du
monde, à brûler des villages, à ramener du bétail, quelquefois des
grains, consolation précieuse, il est vrai, dans l'état de pénurie
dont on était menacé, mais qui ne dédommageait pas des nouvelles si
impatiemment et si vainement attendues. Depuis quelques jours
notamment on avait vu sur la rive gauche du Tage des masses de paysans
chassant devant eux leurs troupeaux à travers les plaines de
l'Alentejo, portant leurs hardes sur des bêtes de somme, et gagnant
les environs de Lisbonne, comme si l'armée d'Andalousie avait été sur
leurs traces, et on en avait conclu que Napoléon peut-être avait donné
au maréchal Soult l'ordre de venir joindre l'armée de Portugal, et que
le maréchal l'avait exécuté. La joie dans le camp avait été générale,
mais courte.
[En marge: Arrivée du général Drouet à Leyria, et grande joie de
l'armée.]
Enfin, après plusieurs jours de cette vive attente, une troupe de
dragons, conduite par le général Gardanne, joignit les avant-postes de
Ney entre Espinhal et Thomar. On se reconnut, on s'embrassa avec
effusion, on se raconta d'un côté les perplexités d'une longue et
pénible attente de plusieurs mois, de l'autre les hasards menaçants
bravés en vain pour rejoindre l'armée. Le général Gardanne, qui
déplorait plus vivement que personne son expédition du mois précédent,
crut racheter ses torts, qu'on ne songeait guère à lui reprocher, en
annonçant des merveilles à ses camarades impatients d'apprendre ce
qu'on allait faire pour eux. Il dit qu'outre sa propre brigade, le
général Drouet amenait une forte division, mais que ce n'était
pas tout, qu'une autre division suivait, que le 9e corps réuni ne
serait pas de moins de 25 à 30 mille hommes, que l'abondance
l'accompagnerait, car il y avait un trésor à Salamanque, et que, les
communications rétablies, les vivres, les munitions, tout arriverait
aisément. On sait que d'exagérations, bien excusables assurément,
naissent de ces effusions entre militaires qui se revoient après de
grands dangers! À peine cette rencontre avait-elle eu lieu, que la
nouvelle de l'apparition du général Drouet se répandit dans toute
l'armée, de Thomar à Santarem, et y produisit une sorte
d'enthousiasme. Comptant sur la prochaine arrivée de trente mille de
leurs camarades, les soldats de Masséna se crurent bientôt capables de
tout tenter, et se livrèrent aux plus flatteuses espérances. L'hiver
si court dans ces régions allait faire place au printemps. Devant soi
on avait les lignes de Torrès-Védras, qui ne paraissaient plus
insurmontables à une armée de 75 mille Français, à gauche le Tage, qui
ne devait plus être un obstacle, et au delà la fertile plaine de
l'Alentejo, où l'on recueillerait en abondance ce que l'on commençait
à ne plus trouver dans la plaine de Golgao presque entièrement
dévorée.
[En marge: Instructions et nouvelles apportées par le général Drouet.]
Masséna vit le général Drouet et en reçut une masse de dépêches
arriérées qui n'avaient pu lui parvenir encore. Les unes n'avaient
plus aucun rapport à la situation actuelle, et prouvaient seulement
les illusions dont on se berçait à Paris; les autres, plus récentes,
et écrites depuis la mission du général Foy, contenaient quelques
critiques qui avaient survécu aux efforts justificatifs de ce général,
et dont au reste il n'y avait qu'à sourire, à sourire tristement il
est vrai, en voyant les erreurs dans lesquelles Napoléon s'obstinait.
Toutefois ces critiques étaient compensées par les plus belles
promesses de secours, par l'annonce de la prochaine arrivée du général
Drouet, par la communication des ordres adressés au maréchal Soult,
par l'approbation la plus complète donnée à l'établissement sur le
Tage, celle-ci accompagnée des plus vives instances pour y rester
indéfiniment. Quelque peu appropriées que fussent à la circonstance
beaucoup des prescriptions venues de Paris, pourtant c'était quelque
chose que cette approbation donnée au séjour sur le Tage, et cette
volonté fortement exprimée qu'on ne le quittât point. Il y avait de
quoi ôter toute anxiété au général en chef sur la conduite qu'il avait
à tenir, et de quoi inspirer une entière confiance à l'armée dans la
marche par lui adoptée, puisque c'était celle que Napoléon avait
ordonnée de loin, comme la meilleure et la plus conforme à ses grands
desseins. Mais il s'agissait de savoir enfin ce que Napoléon envoyait
de moyens pour exécuter sa résolution, par lui si fermement arrêtée,
ou de forcer la position des Anglais, ou de les y bloquer jusqu'à ce
qu'ils fussent contraints de l'abandonner. Ici malheureusement tout
était déception et sujet de chagrin. Le 9e corps, annoncé comme devant
être de 30 mille hommes, s'élevait à peine à 15 mille. De ces 15 mille
le général Drouet en amenait 7 sous le général Conroux, sans compter
les 2 mille de Gardanne, réduits à 1500 par un double voyage. Quant
aux 8 mille du général Claparède, il les avait laissés à Viseu,
c'est-à-dire à soixante lieues en arrière, afin de maintenir les
communications. Et même les 7 mille hommes de la division Conroux, le
général Drouet pouvait difficilement les laisser d'une manière
permanente à Thomar, car ses instructions lui enjoignant formellement
de conserver toujours ses communications avec la frontière d'Espagne,
il était forcé de rebrousser chemin pour disperser de nouveau
l'insurrection, qui s'était reformée sur ses derrières, comme l'onde
se reforme derrière un vaisseau qui l'a fendue pour la traverser.
[En marge: Profond chagrin de Masséna en voyant à quoi se réduit le
secours amené par le général Drouet.]
La joie était encore toute vive dans l'armée, que Masséna était déjà
en proie au chagrin, et désabusé sur la réalité des secours qu'on lui
avait tant promis. Pas un boisseau de grain, pas un baril de poudre,
pas un sac d'argent, bien qu'il y eût des millions à Salamanque, et,
au lieu de 30 mille hommes, 9 mille tout au plus, dont 7 mille
allaient repartir, et n'étaient venus que pour escorter
d'insignifiantes dépêches, c'était là, au lieu d'une apparition
heureuse qui avait rempli l'armée d'une fausse joie, une sorte
d'apparition funeste! Mieux eût valu cent fois ne rien recevoir, ni
dépêches, ni renforts, que de recevoir ce secours dérisoire, car
l'espérance au moins serait restée!