revirements diplomatiques fussent longtemps un secret pour la cour de
Russie. Il y avait de plus la levée de la conscription de 1811, qui
s'exécutant en vertu d'un décret du Sénat, était un acte public
destiné à être universellement connu, le jour même où il
s'accomplirait. Napoléon cependant était résolu à dissimuler de ces
opérations tout ce qu'il en pourrait cacher, et de n'arriver aux
aveux qu'à la dernière extrémité, voulant toujours être solidement
établi sur la Vistule avant que les Russes eussent pu s'en approcher.
En conséquence il régla de la manière suivante le langage de ses
agents à l'égard du cabinet de Saint-Pétersbourg. Relativement à la
garnison de Dantzig qui allait être augmentée, on devait dire qu'un
immense armement anglais dirigé vers le Sund, et portant des troupes
de débarquement, exigeait qu'on ne laissât pas une ville comme Dantzig
exposée aux entreprises de la Grande-Bretagne, d'ajouter d'ailleurs
que les troupes en marche sur cette ville étaient allemandes, que dès
lors il n'y avait pas à en prendre ombrage. On devait expliquer de la
même façon les envois de matériel par les canaux allemands qui
allaient du Rhin à la Vistule. Quant aux fusils, aux canons expédiés
en Saxe, on devait alléguer que le roi de Saxe ayant quelques sommes à
recevoir de la France, et n'ayant pas un matériel proportionné à ses
nouveaux États, on le payait en produits des manufactures françaises,
réputées alors les premières de l'Europe pour la fabrication des
armes. Quant à la conscription, on devait dire que n'en ayant pas levé
en 1810, et la guerre d'Espagne absorbant beaucoup d'hommes, on
appelait uniquement pour cette guerre une partie de la classe de 1811.
Enfin, lorsque toutes ces explications seraient épuisées, et auraient
fini par ne plus rien valoir, M. de Caulaincourt était autorisé à
déclarer qu'en effet il était possible que la France armât à double
fin, contre les Espagnols et les Anglais d'une part, et contre les
Russes de l'autre; qu'on ne voulait pas sans doute faire la guerre à
ces derniers, mais qu'on était plein de défiance à leur égard; qu'on
venait d'apprendre qu'il arrivait des troupes de Finlande en
Lithuanie, qu'il se construisait des retranchements sur la Dwina et
sur le Dniéper, que par conséquent, si le cabinet de Saint-Pétersbourg
voulait connaître la vraie cause des armements de la France, il devait
la chercher dans les armements de la Russie; que s'il demandait une
explication, on en réclamait une à son tour, et que s'il fallait
parler franchement, on supposait d'après les préparatifs de la Russie,
d'après sa conduite dans la question des neutres, qu'elle avait le
projet de terminer bientôt la guerre de Turquie, puis, le prix de
l'alliance avec la France étant recueilli, la Finlande, la Moldavie,
la Valachie ayant été ajoutées à l'empire des czars, de conclure la
paix avec l'Angleterre, de jouir ainsi de ce qu'elle aurait acquis, en
abandonnant l'allié auquel elle en serait redevable; que dans cette
hypothèse même, qui n'était pas la pire qu'on pût imaginer, qui
n'était pas la trahison, mais l'abandon, car on n'allait pas jusqu'à
supposer une déclaration de guerre à la France, il ne fallait pas se
faire illusion, le parti de Napoléon était arrêté, et que la paix
seule avec l'Angleterre, sans même y ajouter les hostilités contre la
France, serait considérée comme une déclaration de guerre, et suivie
d'une prise d'armes immédiate.
M. de Caulaincourt avait donc ordre d'opposer question à question,
querelle à querelle, mais toujours sans rien précipiter, car Napoléon
voulait gagner du temps, afin de pouvoir s'avancer peu à peu sur la
Vistule, pendant que la Russie était retenue sur le Danube par le
désir et l'espoir de se faire céder les provinces danubiennes.
[En marge: La nouvelle situation de Napoléon à l'égard de la Russie ne
lui permet pas d'envoyer une armée de plus en Espagne.]
[En marge: À défaut d'une nouvelle armée, Napoléon fait refluer vers
Masséna toutes les forces disponibles en Espagne.]
[En marge: Ordres au général Drouet.]
Telles avaient été les mesures de Napoléon aux premiers signes de
mauvais vouloir qui lui étaient venus du côté de la Russie, et qu'il
s'était attirés par ses propres actes, en la traitant trop légèrement
à l'occasion du projet de mariage avec la grande-duchesse Anne, en
refusant de signer la convention relative à la Pologne (seul point sur
lequel il eût raison), en poussant ses occupations de territoire vers
la Baltique d'une manière alarmante pour les États du Nord, en
traitant enfin le duc d'Oldenbourg avec un étrange oubli de tous les
égards dus à un proche parent de l'empereur Alexandre. Quoi qu'il en
soit des causes de cette situation, les faits étaient irrémédiables,
et Napoléon voulant se mettre promptement en mesure à l'égard de la
Russie, ne pouvait plus donner à l'Espagne qu'une attention et des
ressources partagées. Quant à sa présence, qui à elle seule eût valu
bien des bataillons, il ne fallait plus y penser, et ses armées
d'Espagne, privées de lui en 1809 par la guerre d'Autriche, en 1810
par le mariage avec Marie-Louise et par les affaires de Hollande,
allaient l'être en 1811 par les préparatifs de la guerre de Russie.
Quant à une force supplémentaire de 60 ou 80 mille hommes venant tout
à coup accabler les Anglais à Torrès-Védras, il ne fallait pas y
penser davantage dans l'état des choses, puisqu'il s'agissait de
préparer rapidement trois corps d'armée entre le Rhin et la Vistule.
Restait donc l'emploi plus ou moins habile des ressources existant
dans la Péninsule. Napoléon avait déjà, avec quelques cadres tirés du
Piémont et de Naples, organisé une division de réserve pour la
Catalogne, afin de hâter les siéges de Tortose et de Tarragone. Il
avait avec des conscrits tirés des dépôts, et destinés à recruter les
armées d'Andalousie et de Portugal, organisé une autre division de
réserve pour les provinces de la Castille. Il ne voulait revenir sur
aucune de ces mesures, et il espérait avec ces ressources, avec le
corps du général Drouet, avec l'armée d'Andalousie, fournir au
maréchal Masséna des renforts suffisants pour le mettre en état de
triompher des Anglais. En conséquence, complétant, précisant
davantage, après avoir entendu le général Foy, les ordres qu'il avait
déjà donnés, il prescrivit au général Caffarelli d'accélérer la marche
de la division de réserve préparée pour la Castille; il prescrivit au
général Thouvenot qui commandait en Biscaye, au général Dorsenne qui
avec la garde était établi à Burgos, au général Kellermann qui
s'étendait avec la division Seras et divers détachements de Valladolid
à Léon, de ne retenir aucune des troupes du général Drouet, et de le
laisser passer avec ses deux divisions sans lui faire perdre un
instant. Il avait enjoint à celui-ci de se hâter autant que possible,
de réunir entre Ciudad-Rodrigo et Alméida les dragons que Masséna
avait laissés sur ses derrières, les soldats sortis des hôpitaux, les
vivres et les munitions qu'on avait dû préparer, d'y joindre une au
moins de ses deux divisions, s'il ne pouvait les mouvoir toutes les
deux, de marcher avec ces forces et un grand convoi au secours du
maréchal Masséna, de rétablir à tout prix les communications avec lui,
mais, en les rétablissant, de ne pas perdre les siennes avec Alméida
et Ciudad-Rodrigo, de rendre en un mot à l'armée de Portugal tous les
services qui dépendraient de lui, sans se laisser couper de la
Vieille-Castille; d'en appeler même au général Dorsenne s'il avait
besoin d'être secouru. Napoléon ordonna en même temps au général
Dorsenne d'aider le général Drouet, surtout si on avait quelque grand
engagement avec les Anglais, mais en ne dispersant pas, en ne
fatiguant pas la garde, qui pouvait dans certaines éventualités être
appelée à rebrousser chemin vers le Nord.
[En marge: Ordres au maréchal Soult.]
[En marge: Ordres au roi Joseph, au maréchal Suchet, à l'amiral
Ganteaume.]
À ces ordres expédiés en Vieille-Castille, Napoléon en joignit
d'autres pour l'Andalousie tout aussi positifs. Il prescrivit au
maréchal Soult d'envoyer sur le Tage le 5e corps, commandé par le
maréchal Mortier, et supposé de 15 ou 20 mille hommes, fallût-il pour
exécuter ces instructions affaiblir le 4e corps qui gardait le royaume
de Grenade. Le 5e corps devait se pourvoir d'un petit équipage de
siége afin de concourir à l'attaque d'Abrantès, passer sur le ventre
des misérables troupes qui sous Mendizabal, O'Donnell et autres,
formaient une espèce d'armée d'observation autour de Badajoz,
d'Olivença, d'Elvas, et aller ensuite en toute hâte aider le maréchal
Masséna à occuper les deux rives du Tage. Napoléon pressa en outre le
roi Joseph de se priver des troupes qui ne lui seraient pas
indispensables et de les envoyer sur Alcantara. Il accéléra la
formation de la division de réserve destinée à la Catalogne, afin de
renforcer le maréchal Macdonald, qui devait seconder le général Suchet
dans l'exécution des siéges de Tortose et de Tarragone. Il recommanda
au général Suchet de hâter ces siéges, afin qu'il pût se porter plus
tôt sur Valence, et appuyer le maréchal Soult dans ses opérations vers
le Portugal. Enfin Napoléon ordonna à l'amiral Ganteaume de se tenir
prêt à embarquer sur ses dix-huit vaisseaux quelques milliers d'hommes
qui étaient réunis à Toulon. Par cette espèce de refluement de toutes
les forces de la Péninsule vers le Tage, il se flattait de fournir à
Masséna un secours matériel et moral tout à la fois, car il faisait
dire à tous ceux qui devaient seconder l'armée de Portugal, que rien
dans la Péninsule n'égalait en importance ce qui se passait entre
Santarem et Lisbonne, que même le sort de l'Europe en dépendait
peut-être.
[En marge: Retour du général Foy en Portugal avec les instructions de
Napoléon pour le maréchal Masséna.]
Ces mesures ordonnées, Napoléon, après avoir accordé au général Foy
les récompenses que méritaient ses services (il lui avait conféré le
grade de général de division), et un repos qu'exigeait sa blessure, le
fit repartir pour le Portugal, afin de remettre au maréchal Masséna
des instructions, déjà expédiées du reste par plusieurs officiers.
Dans ces instructions, Napoléon annonçait au maréchal Masséna tous les
secours qui lui étaient destinés, tous les ordres donnés soit au
général Drouet, soit au maréchal Soult, pour qu'ils apportassent sur
le Tage le concours de leurs efforts; il lui traçait la manière de se
conduire sur le Tage, lui recommandait de s'assurer des deux rives du
fleuve, afin de pouvoir manoeuvrer sur l'une et sur l'autre, de jeter
non pas un pont, mais deux, comme on avait fait sous Vienne, afin de
n'être pas exposé à perdre ses communications; de tout préparer, en un
mot, pour sa jonction avec le 5e corps, et une fois réuni à Mortier, à
Drouet, d'attaquer avec quatre-vingt mille hommes les lignes
anglaises, et s'il ne pouvait réussir à les emporter, de rester du
moins devant elles, d'y séjourner le plus longtemps possible, d'y
épuiser les Anglais, d'affamer la population de Lisbonne, de
multiplier enfin pour l'ennemi les pertes d'hommes et d'argent, car
tant que cette situation durait, l'anxiété dans laquelle on tenait le
gouvernement et le peuple britanniques devait amener tôt ou tard, en y
joignant les souffrances commerciales, une révolution dans la
politique de l'Angleterre, et dès lors la paix générale, but en ce
moment de tous les efforts de la politique française.
[En marge: État de l'armée de Portugal pendant l'hiver passé sur le
Tage.]
Pendant que s'accomplissaient dans le Nord les événements dont on
vient de lire le récit, le maréchal Masséna, passant l'hiver de 1810 à
1811 sur les bords du Tage, entre Santarem et Punhète, faisant des
efforts inouïs pour y nourrir son armée, et pour y préparer le passage
du fleuve, n'avait reçu aucune nouvelle de France depuis le départ du
général Foy. Il était donc là depuis à peu près cinq mois, sans
communications de son gouvernement, sans secours, sans instructions,
et déployant toute la force de son caractère pour soutenir le moral de
son armée, non pas chez les soldats, qui avaient pris gaiement leur
étrange position, mais chez les chefs, qui étaient mécontents,
divisés, les uns humiliés de ne pas commander, les autres dégoûtés
d'une campagne où il n'y avait aucun acte d'éclat à faire, et
seulement beaucoup de patience, beaucoup de résignation à déployer.
[En marge: Manière de vivre des soldats.]
[En marge: Fourrages régulièrement organisés pour se procurer des
vivres.]
Les soldats s'étaient créé des habitudes singulières, et qui
révélaient la souple et énergique nature de notre nation. N'ayant plus
de froment, ils s'étaient accoutumés à vivre de maïs, de légumes, de
poisson salé, comme s'ils étaient nés dans les latitudes les plus
méridionales de l'Europe. Le mouton, le boeuf, le vin, dont ils ne
manquaient pas encore, les dédommageaient de ce régime si nouveau pour
eux. Mais c'est au prix des plus grandes fatigues qu'ils parvenaient à
se procurer ces aliments, et souvent ils étaient obligés d'aller les
chercher à trois ou quatre journées du camp, surtout depuis que les
environs étaient épuisés. Ils partaient en troupes sous les ordres de
leurs officiers, exploitaient les fermes, fouillaient les bois, où ils
trouvaient parfois les paysans retirés avec leur bétail dans des
espèces de camps retranchés, leur livraient combat quand ils ne
pouvaient agir différemment, puis, après avoir vécu de leur mieux
pendant le trajet, rapportaient fidèlement le butin dont l'armée
devait vivre. Il y avait dans cette existence un mélange de bonne et
de mauvaise fortune, de combats, d'aventures étranges, qui plaisait à
leur imagination audacieuse. Qu'il se commît bien des excès dans cette
spoliation continuelle du pays, devenue leur unique moyen de
subsistance, personne ne l'oserait nier, et personne non plus ne
pourrait s'en étonner. Seulement il est permis d'affirmer, d'après le
témoignage du général anglais lui-même, que les Français, toujours
humains, traitaient les Portugais, leurs ennemis, beaucoup mieux que
ne faisaient les Anglais, leurs alliés. Le maréchal Masséna avait
publié les ordres du jour les plus énergiques pour réduire aux
moindres ravages possibles cette épouvantable manière de nourrir la
guerre par la guerre. Mais que pouvait-il lorsque son gouvernement
l'avait mis dans une situation où il lui était impossible de faire
vivre son armée autrement? Ce qu'il faut ajouter, c'est que ces
soldats, malgré de si longues excursions pour nourrir eux et leurs
camarades, revenaient presque tous au camp, et qu'après plusieurs mois
d'un pareil genre de vie, il en manquait à peine quelques centaines,
exemple bien rare, car il est peu d'armées européennes qui n'eussent
fondu en entier par suite de telles épreuves! Il s'était formé
cependant quelques troupes de maraudeurs allemands, anglais, français
(ceux-ci en petit nombre), ayant pris gîte dans les villages
abandonnés, et là, dans l'oubli de toute nationalité, de tout devoir,
vivant au sein d'une véritable abondance qu'ils s'étaient procurée par
leur coupable industrie. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les
Français, les moins nombreux dans ces bandes, avaient pourtant fourni
le chef qui les commandait. C'était un sous-officier intelligent et
pillard, qui s'était mis à leur tête, et avait réussi à obtenir leur
obéissance. Les deux généraux en chef, français et anglais, s'étaient
accordés, sans se concerter, pour faire la guerre à ces maraudeurs, et
les fusillaient sans pitié quand ils parvenaient à les saisir.
[En marge: Troupes de maraudeurs formées entre les deux armées.]
[En marge: Efforts du maréchal Masséna et de lord Wellington pour les
détruire.]
[En marge: Soins de chaque corps à se pourvoir lui-même.]
[En marge: Difficulté pour amener les divers corps à
s'entre-secourir.]
Masséna avait voulu qu'avec le produit de la maraude régularisée
chaque corps se ménageât une réserve en biscuit de dix à douze jours,
afin de pouvoir subsister s'il fallait se concentrer subitement, soit
pour attaquer l'ennemi, soit pour lui résister. Les corps, mécontents
de l'administration générale, à laquelle ils s'en prenaient fort
injustement de leurs souffrances, l'avaient exclue de toute
participation à leur entretien, et s'étaient en effet créé leurs
magasins particuliers avec un véritable égoïsme qui ne songeait qu'à
soi. L'oeil du commandant en chef ne pouvant ainsi pénétrer dans leurs
affaires, il était devenu impossible de savoir ce qu'ils possédaient,
de les contraindre à s'aider les uns les autres, et surtout de
pourvoir les hôpitaux, qui souvent étaient privés du nécessaire.
Certain corps, comme celui de Reynier par exemple, placé sur les
hauteurs stériles de Santarem, obligé, à cause du voisinage de
l'ennemi, d'avoir beaucoup d'hommes sous les armes, et n'en pouvant
envoyer que très-peu à la maraude, était réduit fréquemment à la plus
extrême pénurie, et se plaignait vivement de son état. On était
d'abord convenu, pour égaliser les peines, que Ney avec le 6e corps
viendrait le remplacer. Puis celui-ci, au moment de tenir parole,
avait imaginé mille prétextes pour s'en dispenser, et s'était borné à
envoyer quelques quintaux de grains à ses camarades du 2e corps.
Pourtant diverses trouvailles heureuses dans les environs de Santarem,
et dans Santarem même au fond des maisons abandonnées, de hardies
descentes dans les îles du Tage, avaient rendu au 2e corps le pain et
la viande qui allaient lui manquer. En un mot, la faim jusqu'ici ne
s'était pas encore fait sentir. On était beaucoup plus à plaindre sous
le rapport des vêtements. La chaussure et les habits étaient en
lambeaux. Même sous ce rapport, l'industrie des soldats ne leur avait
pas fait défaut. Ils avaient réparé leurs souliers avec du cuir
ramassé çà et là, et ceux qui n'avaient plus de souliers s'étaient
composé des espèces de sandales, comme celles que les montagnards de
tous les pays se font avec la peau des animaux dont ils se
nourrissent. Ils avaient raccommodé leurs vêtements avec du drap de
toutes couleurs, et leurs habits, ou déchirés, ou bizarrement
rajustés, attestaient leur noble misère sans rien ôter à leur attitude
martiale.
[En marge: Industrie des soldats.]
[En marge: Détresse des officiers.]
Les officiers seuls étaient dignes de pitié. Rien en effet n'égalait
leur dénûment. N'ayant pour se nourrir que ce qu'ils tenaient de
l'affection des soldats, ne pouvant comme ceux-ci rajuster leurs
habits de leurs propres mains, ou mettre des peaux de bête à leurs
pieds, ils étaient réduits, pour les moindres services, à payer des
prix énormes aux rares ouvriers restés à Santarem et dans quelques
villages voisins. La réparation d'une paire de bottes coûtait jusqu'à
cinquante francs, et pour suffire à ces dépenses ils n'avaient pas
même la ressource de la solde, qui était arriérée de plusieurs mois.
Ils souffraient donc à la fois du besoin et de l'humiliation de leur
position. Toutefois le sentiment du devoir les soutenait, comme la
gaieté et l'esprit d'aventure soutenaient la masse des soldats.
Masséna leur ayant persuadé à tous qu'ils étaient sur le Tage pour un
grand but, que bientôt ils y seraient secourus par des forces
considérables, qu'ils pourraient alors précipiter les Anglais à la
mer, qu'en attendant il fallait essayer de franchir le fleuve, soit
pour recueillir les richesses de l'Alentejo, soit pour préparer les
opérations futures, ils étaient tout occupés de ce passage du Tage, et
en dissertaient sans mesure. Pourrait-on jeter le pont, en
trouverait-on les matériaux, réussirait-on à les employer si on
parvenait à les réunir, et en tout cas vaudrait-il la peine de tenter
cette opération hasardeuse? Serait-il prudent, après l'avoir
effectuée, de rester divisés sur les deux rives du Tage, et ne
vaudrait-il pas mieux attendre, même le pont étant jeté, qu'un corps
français vînt de l'Andalousie donner la main à l'armée de Portugal?
telles étaient les questions que tout le monde agitait en sens divers,
et avec la hardiesse de raisonnement particulière aux armées
françaises, habituées à discuter sur toutes les résolutions qui
n'occupent ailleurs que les états-majors.
[En marge: Toute l'armée préoccupée du passage du Tage.]
[En marge: Prodigieux efforts du général Éblé pour créer un équipage
de pont.]
La création de l'équipage de pont sans outils, sans bois, presque sans
ouvriers, était le premier problème que le général Éblé avait
entrepris de résoudre, avec une persévérance et une fertilité d'esprit
dignes d'admiration. Il lui avait fallu, ainsi qu'on l'a vu, fabriquer
des pioches, des haches, des scies, et, après s'être créé ces outils
indispensables, aller abattre des bois dans une forêt voisine du camp,
charrier au chantier de grands arbres qu'on fixait par une extrémité
sur un avant-train de canon, en laissant l'autre extrémité traîner à
terre, les amener ainsi près du Tage en épuisant les chevaux de
l'artillerie déjà fatigués, déferrés, mal nourris; les scier en
planches, les débiter en courbes, les façonner enfin en barques
propres à supporter le tablier d'un pont. Heureusement on avait
trouvé quelques scieurs de long parmi les Portugais, et avec leur
secours on était parvenu à accélérer le sciage des bois. Un emprunt de
quelques mille francs fait, comme il a été dit, aux officiers
supérieurs et aux employés de l'armée, avait permis de payer ces
ouvriers, car on n'avait pu recevoir la somme la plus minime depuis
l'entrée en Portugal, et on n'y avait pas trouvé une pièce d'argent,
les habitants ayant eu soin d'emporter avant toute autre chose ce
qu'ils possédaient en numéraire. Quant aux ouvriers tirés de l'armée,
on avait eu la plus grande peine à les décider au travail, faute de
pouvoir leur fournir un salaire, et ce salaire d'ailleurs ne pouvant
leur procurer aucune jouissance dans un pays désert. Le seul moyen de
les retenir était de les bien nourrir, et le général Éblé, quoique
Masséna lui eût prêté le secours de son autorité, n'obtenait que
très-difficilement des divisions voisines du chantier qu'on nourrît
les quelques centaines de soldats qui travaillaient pour tout le
monde. Par bonheur l'excellent général Loison, ne se refusant jamais
au bien de l'armée, quoi qu'il pût lui en coûter, s'était appliqué de
son mieux à pourvoir le chantier des vivres nécessaires. Grâce à ces
efforts inouïs d'intelligence et de volonté, le général Éblé avançait
dans sa tâche; mais un grand inconvénient en résultait, c'était la
ruine des chevaux de l'artillerie et des équipages. On n'avait point
de grains à leur fournir, et quant au fourrage il se bornait à un peu
de vert, car l'hiver on en trouvait en Portugal. Mais cette nourriture
ne leur donnait pas beaucoup de force, et en laissait mourir un grand
nombre. Déjà on avait diminué de plus de cent voitures les équipages
de l'artillerie, et on allait être obligé de réduire chaque division à
moins de deux pièces de canon par mille hommes, proportion la plus
restreinte qui se puisse admettre. Ce mal produisait cependant un
avantage, bien triste, il est vrai, celui de rendre inutile une
certaine quantité de gargousses, qu'on avait converties en cartouches
pour suppléer à celles que la maraude consommait chaque jour.
Restait une dernière difficulté à vaincre pour achever la réunion des
matériaux de l'équipage de pont, c'était de se procurer des cordages
et des moyens d'attache, tels qu'ancres, grappins, etc. Le général
Éblé, par un dernier prodige d'industrie, avait réussi à se créer une
corderie en employant soit du chanvre, soit de vieilles cordes,
trouvés à Santarem. Il avait aussi, à défaut d'ancres, forgé des
grappins pouvant mordre au fond du fleuve, et si l'on parvenait à
lancer des barques à l'eau et surtout à les manoeuvrer devant
l'ennemi, il était à peu près en mesure de les fixer aux deux bords du
rivage.
[En marge: L'équipage de pont une fois construit, reste à savoir si on
pourra l'amarrer aux deux rives du Tage.]
Mais parviendrait-on à jeter le pont en présence de cet ennemi?
Question grave qui en ce moment partageait tous les esprits.
[En marge: Avantages et inconvénients d'Abrantès et de Santarem comme
points de passage.]
[En marge: Opinions opposées du maréchal Ney et du général Reynier sur
la question du passage.]