Il était impossible que tant de mouvements militaires, que tant de

revirements diplomatiques fussent longtemps un secret pour la cour de

Russie. Il y avait de plus la levée de la conscription de 1811, qui

s'exécutant en vertu d'un décret du Sénat, était un acte public

destiné à être universellement connu, le jour même où il

s'accomplirait. Napoléon cependant était résolu à dissimuler de ces

opérations tout ce qu'il en pourrait cacher, et de n'arriver aux

aveux qu'à la dernière extrémité, voulant toujours être solidement

établi sur la Vistule avant que les Russes eussent pu s'en approcher.

En conséquence il régla de la manière suivante le langage de ses

agents à l'égard du cabinet de Saint-Pétersbourg. Relativement à la

garnison de Dantzig qui allait être augmentée, on devait dire qu'un

immense armement anglais dirigé vers le Sund, et portant des troupes

de débarquement, exigeait qu'on ne laissât pas une ville comme Dantzig

exposée aux entreprises de la Grande-Bretagne, d'ajouter d'ailleurs

que les troupes en marche sur cette ville étaient allemandes, que dès

lors il n'y avait pas à en prendre ombrage. On devait expliquer de la

même façon les envois de matériel par les canaux allemands qui

allaient du Rhin à la Vistule. Quant aux fusils, aux canons expédiés

en Saxe, on devait alléguer que le roi de Saxe ayant quelques sommes à

recevoir de la France, et n'ayant pas un matériel proportionné à ses

nouveaux États, on le payait en produits des manufactures françaises,

réputées alors les premières de l'Europe pour la fabrication des

armes. Quant à la conscription, on devait dire que n'en ayant pas levé

en 1810, et la guerre d'Espagne absorbant beaucoup d'hommes, on

appelait uniquement pour cette guerre une partie de la classe de 1811.

Enfin, lorsque toutes ces explications seraient épuisées, et auraient

fini par ne plus rien valoir, M. de Caulaincourt était autorisé à

déclarer qu'en effet il était possible que la France armât à double

fin, contre les Espagnols et les Anglais d'une part, et contre les

Russes de l'autre; qu'on ne voulait pas sans doute faire la guerre à

ces derniers, mais qu'on était plein de défiance à leur égard; qu'on

venait d'apprendre qu'il arrivait des troupes de Finlande en

Lithuanie, qu'il se construisait des retranchements sur la Dwina et

sur le Dniéper, que par conséquent, si le cabinet de Saint-Pétersbourg

voulait connaître la vraie cause des armements de la France, il devait

la chercher dans les armements de la Russie; que s'il demandait une

explication, on en réclamait une à son tour, et que s'il fallait

parler franchement, on supposait d'après les préparatifs de la Russie,

d'après sa conduite dans la question des neutres, qu'elle avait le

projet de terminer bientôt la guerre de Turquie, puis, le prix de

l'alliance avec la France étant recueilli, la Finlande, la Moldavie,

la Valachie ayant été ajoutées à l'empire des czars, de conclure la

paix avec l'Angleterre, de jouir ainsi de ce qu'elle aurait acquis, en

abandonnant l'allié auquel elle en serait redevable; que dans cette

hypothèse même, qui n'était pas la pire qu'on pût imaginer, qui

n'était pas la trahison, mais l'abandon, car on n'allait pas jusqu'à

supposer une déclaration de guerre à la France, il ne fallait pas se

faire illusion, le parti de Napoléon était arrêté, et que la paix

seule avec l'Angleterre, sans même y ajouter les hostilités contre la

France, serait considérée comme une déclaration de guerre, et suivie

d'une prise d'armes immédiate.

M. de Caulaincourt avait donc ordre d'opposer question à question,

querelle à querelle, mais toujours sans rien précipiter, car Napoléon

voulait gagner du temps, afin de pouvoir s'avancer peu à peu sur la

Vistule, pendant que la Russie était retenue sur le Danube par le

désir et l'espoir de se faire céder les provinces danubiennes.

[En marge: La nouvelle situation de Napoléon à l'égard de la Russie ne

lui permet pas d'envoyer une armée de plus en Espagne.]

[En marge: À défaut d'une nouvelle armée, Napoléon fait refluer vers

Masséna toutes les forces disponibles en Espagne.]

[En marge: Ordres au général Drouet.]

Telles avaient été les mesures de Napoléon aux premiers signes de

mauvais vouloir qui lui étaient venus du côté de la Russie, et qu'il

s'était attirés par ses propres actes, en la traitant trop légèrement

à l'occasion du projet de mariage avec la grande-duchesse Anne, en

refusant de signer la convention relative à la Pologne (seul point sur

lequel il eût raison), en poussant ses occupations de territoire vers

la Baltique d'une manière alarmante pour les États du Nord, en

traitant enfin le duc d'Oldenbourg avec un étrange oubli de tous les

égards dus à un proche parent de l'empereur Alexandre. Quoi qu'il en

soit des causes de cette situation, les faits étaient irrémédiables,

et Napoléon voulant se mettre promptement en mesure à l'égard de la

Russie, ne pouvait plus donner à l'Espagne qu'une attention et des

ressources partagées. Quant à sa présence, qui à elle seule eût valu

bien des bataillons, il ne fallait plus y penser, et ses armées

d'Espagne, privées de lui en 1809 par la guerre d'Autriche, en 1810

par le mariage avec Marie-Louise et par les affaires de Hollande,

allaient l'être en 1811 par les préparatifs de la guerre de Russie.

Quant à une force supplémentaire de 60 ou 80 mille hommes venant tout

à coup accabler les Anglais à Torrès-Védras, il ne fallait pas y

penser davantage dans l'état des choses, puisqu'il s'agissait de

préparer rapidement trois corps d'armée entre le Rhin et la Vistule.

Restait donc l'emploi plus ou moins habile des ressources existant

dans la Péninsule. Napoléon avait déjà, avec quelques cadres tirés du

Piémont et de Naples, organisé une division de réserve pour la

Catalogne, afin de hâter les siéges de Tortose et de Tarragone. Il

avait avec des conscrits tirés des dépôts, et destinés à recruter les

armées d'Andalousie et de Portugal, organisé une autre division de

réserve pour les provinces de la Castille. Il ne voulait revenir sur

aucune de ces mesures, et il espérait avec ces ressources, avec le

corps du général Drouet, avec l'armée d'Andalousie, fournir au

maréchal Masséna des renforts suffisants pour le mettre en état de

triompher des Anglais. En conséquence, complétant, précisant

davantage, après avoir entendu le général Foy, les ordres qu'il avait

déjà donnés, il prescrivit au général Caffarelli d'accélérer la marche

de la division de réserve préparée pour la Castille; il prescrivit au

général Thouvenot qui commandait en Biscaye, au général Dorsenne qui

avec la garde était établi à Burgos, au général Kellermann qui

s'étendait avec la division Seras et divers détachements de Valladolid

à Léon, de ne retenir aucune des troupes du général Drouet, et de le

laisser passer avec ses deux divisions sans lui faire perdre un

instant. Il avait enjoint à celui-ci de se hâter autant que possible,

de réunir entre Ciudad-Rodrigo et Alméida les dragons que Masséna

avait laissés sur ses derrières, les soldats sortis des hôpitaux, les

vivres et les munitions qu'on avait dû préparer, d'y joindre une au

moins de ses deux divisions, s'il ne pouvait les mouvoir toutes les

deux, de marcher avec ces forces et un grand convoi au secours du

maréchal Masséna, de rétablir à tout prix les communications avec lui,

mais, en les rétablissant, de ne pas perdre les siennes avec Alméida

et Ciudad-Rodrigo, de rendre en un mot à l'armée de Portugal tous les

services qui dépendraient de lui, sans se laisser couper de la

Vieille-Castille; d'en appeler même au général Dorsenne s'il avait

besoin d'être secouru. Napoléon ordonna en même temps au général

Dorsenne d'aider le général Drouet, surtout si on avait quelque grand

engagement avec les Anglais, mais en ne dispersant pas, en ne

fatiguant pas la garde, qui pouvait dans certaines éventualités être

appelée à rebrousser chemin vers le Nord.

[En marge: Ordres au maréchal Soult.]

[En marge: Ordres au roi Joseph, au maréchal Suchet, à l'amiral

Ganteaume.]

À ces ordres expédiés en Vieille-Castille, Napoléon en joignit

d'autres pour l'Andalousie tout aussi positifs. Il prescrivit au

maréchal Soult d'envoyer sur le Tage le 5e corps, commandé par le

maréchal Mortier, et supposé de 15 ou 20 mille hommes, fallût-il pour

exécuter ces instructions affaiblir le 4e corps qui gardait le royaume

de Grenade. Le 5e corps devait se pourvoir d'un petit équipage de

siége afin de concourir à l'attaque d'Abrantès, passer sur le ventre

des misérables troupes qui sous Mendizabal, O'Donnell et autres,

formaient une espèce d'armée d'observation autour de Badajoz,

d'Olivença, d'Elvas, et aller ensuite en toute hâte aider le maréchal

Masséna à occuper les deux rives du Tage. Napoléon pressa en outre le

roi Joseph de se priver des troupes qui ne lui seraient pas

indispensables et de les envoyer sur Alcantara. Il accéléra la

formation de la division de réserve destinée à la Catalogne, afin de

renforcer le maréchal Macdonald, qui devait seconder le général Suchet

dans l'exécution des siéges de Tortose et de Tarragone. Il recommanda

au général Suchet de hâter ces siéges, afin qu'il pût se porter plus

tôt sur Valence, et appuyer le maréchal Soult dans ses opérations vers

le Portugal. Enfin Napoléon ordonna à l'amiral Ganteaume de se tenir

prêt à embarquer sur ses dix-huit vaisseaux quelques milliers d'hommes

qui étaient réunis à Toulon. Par cette espèce de refluement de toutes

les forces de la Péninsule vers le Tage, il se flattait de fournir à

Masséna un secours matériel et moral tout à la fois, car il faisait

dire à tous ceux qui devaient seconder l'armée de Portugal, que rien

dans la Péninsule n'égalait en importance ce qui se passait entre

Santarem et Lisbonne, que même le sort de l'Europe en dépendait

peut-être.

[En marge: Retour du général Foy en Portugal avec les instructions de

Napoléon pour le maréchal Masséna.]

Ces mesures ordonnées, Napoléon, après avoir accordé au général Foy

les récompenses que méritaient ses services (il lui avait conféré le

grade de général de division), et un repos qu'exigeait sa blessure, le

fit repartir pour le Portugal, afin de remettre au maréchal Masséna

des instructions, déjà expédiées du reste par plusieurs officiers.

Dans ces instructions, Napoléon annonçait au maréchal Masséna tous les

secours qui lui étaient destinés, tous les ordres donnés soit au

général Drouet, soit au maréchal Soult, pour qu'ils apportassent sur

le Tage le concours de leurs efforts; il lui traçait la manière de se

conduire sur le Tage, lui recommandait de s'assurer des deux rives du

fleuve, afin de pouvoir manoeuvrer sur l'une et sur l'autre, de jeter

non pas un pont, mais deux, comme on avait fait sous Vienne, afin de

n'être pas exposé à perdre ses communications; de tout préparer, en un

mot, pour sa jonction avec le 5e corps, et une fois réuni à Mortier, à

Drouet, d'attaquer avec quatre-vingt mille hommes les lignes

anglaises, et s'il ne pouvait réussir à les emporter, de rester du

moins devant elles, d'y séjourner le plus longtemps possible, d'y

épuiser les Anglais, d'affamer la population de Lisbonne, de

multiplier enfin pour l'ennemi les pertes d'hommes et d'argent, car

tant que cette situation durait, l'anxiété dans laquelle on tenait le

gouvernement et le peuple britanniques devait amener tôt ou tard, en y

joignant les souffrances commerciales, une révolution dans la

politique de l'Angleterre, et dès lors la paix générale, but en ce

moment de tous les efforts de la politique française.

[En marge: État de l'armée de Portugal pendant l'hiver passé sur le

Tage.]

Pendant que s'accomplissaient dans le Nord les événements dont on

vient de lire le récit, le maréchal Masséna, passant l'hiver de 1810 à

1811 sur les bords du Tage, entre Santarem et Punhète, faisant des

efforts inouïs pour y nourrir son armée, et pour y préparer le passage

du fleuve, n'avait reçu aucune nouvelle de France depuis le départ du

général Foy. Il était donc là depuis à peu près cinq mois, sans

communications de son gouvernement, sans secours, sans instructions,

et déployant toute la force de son caractère pour soutenir le moral de

son armée, non pas chez les soldats, qui avaient pris gaiement leur

étrange position, mais chez les chefs, qui étaient mécontents,

divisés, les uns humiliés de ne pas commander, les autres dégoûtés

d'une campagne où il n'y avait aucun acte d'éclat à faire, et

seulement beaucoup de patience, beaucoup de résignation à déployer.

[En marge: Manière de vivre des soldats.]

[En marge: Fourrages régulièrement organisés pour se procurer des

vivres.]

Les soldats s'étaient créé des habitudes singulières, et qui

révélaient la souple et énergique nature de notre nation. N'ayant plus

de froment, ils s'étaient accoutumés à vivre de maïs, de légumes, de

poisson salé, comme s'ils étaient nés dans les latitudes les plus

méridionales de l'Europe. Le mouton, le boeuf, le vin, dont ils ne

manquaient pas encore, les dédommageaient de ce régime si nouveau pour

eux. Mais c'est au prix des plus grandes fatigues qu'ils parvenaient à

se procurer ces aliments, et souvent ils étaient obligés d'aller les

chercher à trois ou quatre journées du camp, surtout depuis que les

environs étaient épuisés. Ils partaient en troupes sous les ordres de

leurs officiers, exploitaient les fermes, fouillaient les bois, où ils

trouvaient parfois les paysans retirés avec leur bétail dans des

espèces de camps retranchés, leur livraient combat quand ils ne

pouvaient agir différemment, puis, après avoir vécu de leur mieux

pendant le trajet, rapportaient fidèlement le butin dont l'armée

devait vivre. Il y avait dans cette existence un mélange de bonne et

de mauvaise fortune, de combats, d'aventures étranges, qui plaisait à

leur imagination audacieuse. Qu'il se commît bien des excès dans cette

spoliation continuelle du pays, devenue leur unique moyen de

subsistance, personne ne l'oserait nier, et personne non plus ne

pourrait s'en étonner. Seulement il est permis d'affirmer, d'après le

témoignage du général anglais lui-même, que les Français, toujours

humains, traitaient les Portugais, leurs ennemis, beaucoup mieux que

ne faisaient les Anglais, leurs alliés. Le maréchal Masséna avait

publié les ordres du jour les plus énergiques pour réduire aux

moindres ravages possibles cette épouvantable manière de nourrir la

guerre par la guerre. Mais que pouvait-il lorsque son gouvernement

l'avait mis dans une situation où il lui était impossible de faire

vivre son armée autrement? Ce qu'il faut ajouter, c'est que ces

soldats, malgré de si longues excursions pour nourrir eux et leurs

camarades, revenaient presque tous au camp, et qu'après plusieurs mois

d'un pareil genre de vie, il en manquait à peine quelques centaines,

exemple bien rare, car il est peu d'armées européennes qui n'eussent

fondu en entier par suite de telles épreuves! Il s'était formé

cependant quelques troupes de maraudeurs allemands, anglais, français

(ceux-ci en petit nombre), ayant pris gîte dans les villages

abandonnés, et là, dans l'oubli de toute nationalité, de tout devoir,

vivant au sein d'une véritable abondance qu'ils s'étaient procurée par

leur coupable industrie. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les

Français, les moins nombreux dans ces bandes, avaient pourtant fourni

le chef qui les commandait. C'était un sous-officier intelligent et

pillard, qui s'était mis à leur tête, et avait réussi à obtenir leur

obéissance. Les deux généraux en chef, français et anglais, s'étaient

accordés, sans se concerter, pour faire la guerre à ces maraudeurs, et

les fusillaient sans pitié quand ils parvenaient à les saisir.

[En marge: Troupes de maraudeurs formées entre les deux armées.]

[En marge: Efforts du maréchal Masséna et de lord Wellington pour les

détruire.]

[En marge: Soins de chaque corps à se pourvoir lui-même.]

[En marge: Difficulté pour amener les divers corps à

s'entre-secourir.]

Masséna avait voulu qu'avec le produit de la maraude régularisée

chaque corps se ménageât une réserve en biscuit de dix à douze jours,

afin de pouvoir subsister s'il fallait se concentrer subitement, soit

pour attaquer l'ennemi, soit pour lui résister. Les corps, mécontents

de l'administration générale, à laquelle ils s'en prenaient fort

injustement de leurs souffrances, l'avaient exclue de toute

participation à leur entretien, et s'étaient en effet créé leurs

magasins particuliers avec un véritable égoïsme qui ne songeait qu'à

soi. L'oeil du commandant en chef ne pouvant ainsi pénétrer dans leurs

affaires, il était devenu impossible de savoir ce qu'ils possédaient,

de les contraindre à s'aider les uns les autres, et surtout de

pourvoir les hôpitaux, qui souvent étaient privés du nécessaire.

Certain corps, comme celui de Reynier par exemple, placé sur les

hauteurs stériles de Santarem, obligé, à cause du voisinage de

l'ennemi, d'avoir beaucoup d'hommes sous les armes, et n'en pouvant

envoyer que très-peu à la maraude, était réduit fréquemment à la plus

extrême pénurie, et se plaignait vivement de son état. On était

d'abord convenu, pour égaliser les peines, que Ney avec le 6e corps

viendrait le remplacer. Puis celui-ci, au moment de tenir parole,

avait imaginé mille prétextes pour s'en dispenser, et s'était borné à

envoyer quelques quintaux de grains à ses camarades du 2e corps.

Pourtant diverses trouvailles heureuses dans les environs de Santarem,

et dans Santarem même au fond des maisons abandonnées, de hardies

descentes dans les îles du Tage, avaient rendu au 2e corps le pain et

la viande qui allaient lui manquer. En un mot, la faim jusqu'ici ne

s'était pas encore fait sentir. On était beaucoup plus à plaindre sous

le rapport des vêtements. La chaussure et les habits étaient en

lambeaux. Même sous ce rapport, l'industrie des soldats ne leur avait

pas fait défaut. Ils avaient réparé leurs souliers avec du cuir

ramassé çà et là, et ceux qui n'avaient plus de souliers s'étaient

composé des espèces de sandales, comme celles que les montagnards de

tous les pays se font avec la peau des animaux dont ils se

nourrissent. Ils avaient raccommodé leurs vêtements avec du drap de

toutes couleurs, et leurs habits, ou déchirés, ou bizarrement

rajustés, attestaient leur noble misère sans rien ôter à leur attitude

martiale.

[En marge: Industrie des soldats.]

[En marge: Détresse des officiers.]

Les officiers seuls étaient dignes de pitié. Rien en effet n'égalait

leur dénûment. N'ayant pour se nourrir que ce qu'ils tenaient de

l'affection des soldats, ne pouvant comme ceux-ci rajuster leurs

habits de leurs propres mains, ou mettre des peaux de bête à leurs

pieds, ils étaient réduits, pour les moindres services, à payer des

prix énormes aux rares ouvriers restés à Santarem et dans quelques

villages voisins. La réparation d'une paire de bottes coûtait jusqu'à

cinquante francs, et pour suffire à ces dépenses ils n'avaient pas

même la ressource de la solde, qui était arriérée de plusieurs mois.

Ils souffraient donc à la fois du besoin et de l'humiliation de leur

position. Toutefois le sentiment du devoir les soutenait, comme la

gaieté et l'esprit d'aventure soutenaient la masse des soldats.

Masséna leur ayant persuadé à tous qu'ils étaient sur le Tage pour un

grand but, que bientôt ils y seraient secourus par des forces

considérables, qu'ils pourraient alors précipiter les Anglais à la

mer, qu'en attendant il fallait essayer de franchir le fleuve, soit

pour recueillir les richesses de l'Alentejo, soit pour préparer les

opérations futures, ils étaient tout occupés de ce passage du Tage, et

en dissertaient sans mesure. Pourrait-on jeter le pont, en

trouverait-on les matériaux, réussirait-on à les employer si on

parvenait à les réunir, et en tout cas vaudrait-il la peine de tenter

cette opération hasardeuse? Serait-il prudent, après l'avoir

effectuée, de rester divisés sur les deux rives du Tage, et ne

vaudrait-il pas mieux attendre, même le pont étant jeté, qu'un corps

français vînt de l'Andalousie donner la main à l'armée de Portugal?

telles étaient les questions que tout le monde agitait en sens divers,

et avec la hardiesse de raisonnement particulière aux armées

françaises, habituées à discuter sur toutes les résolutions qui

n'occupent ailleurs que les états-majors.

[En marge: Toute l'armée préoccupée du passage du Tage.]

[En marge: Prodigieux efforts du général Éblé pour créer un équipage

de pont.]

La création de l'équipage de pont sans outils, sans bois, presque sans

ouvriers, était le premier problème que le général Éblé avait

entrepris de résoudre, avec une persévérance et une fertilité d'esprit

dignes d'admiration. Il lui avait fallu, ainsi qu'on l'a vu, fabriquer

des pioches, des haches, des scies, et, après s'être créé ces outils

indispensables, aller abattre des bois dans une forêt voisine du camp,

charrier au chantier de grands arbres qu'on fixait par une extrémité

sur un avant-train de canon, en laissant l'autre extrémité traîner à

terre, les amener ainsi près du Tage en épuisant les chevaux de

l'artillerie déjà fatigués, déferrés, mal nourris; les scier en

planches, les débiter en courbes, les façonner enfin en barques

propres à supporter le tablier d'un pont. Heureusement on avait

trouvé quelques scieurs de long parmi les Portugais, et avec leur

secours on était parvenu à accélérer le sciage des bois. Un emprunt de

quelques mille francs fait, comme il a été dit, aux officiers

supérieurs et aux employés de l'armée, avait permis de payer ces

ouvriers, car on n'avait pu recevoir la somme la plus minime depuis

l'entrée en Portugal, et on n'y avait pas trouvé une pièce d'argent,

les habitants ayant eu soin d'emporter avant toute autre chose ce

qu'ils possédaient en numéraire. Quant aux ouvriers tirés de l'armée,

on avait eu la plus grande peine à les décider au travail, faute de

pouvoir leur fournir un salaire, et ce salaire d'ailleurs ne pouvant

leur procurer aucune jouissance dans un pays désert. Le seul moyen de

les retenir était de les bien nourrir, et le général Éblé, quoique

Masséna lui eût prêté le secours de son autorité, n'obtenait que

très-difficilement des divisions voisines du chantier qu'on nourrît

les quelques centaines de soldats qui travaillaient pour tout le

monde. Par bonheur l'excellent général Loison, ne se refusant jamais

au bien de l'armée, quoi qu'il pût lui en coûter, s'était appliqué de

son mieux à pourvoir le chantier des vivres nécessaires. Grâce à ces

efforts inouïs d'intelligence et de volonté, le général Éblé avançait

dans sa tâche; mais un grand inconvénient en résultait, c'était la

ruine des chevaux de l'artillerie et des équipages. On n'avait point

de grains à leur fournir, et quant au fourrage il se bornait à un peu

de vert, car l'hiver on en trouvait en Portugal. Mais cette nourriture

ne leur donnait pas beaucoup de force, et en laissait mourir un grand

nombre. Déjà on avait diminué de plus de cent voitures les équipages

de l'artillerie, et on allait être obligé de réduire chaque division à

moins de deux pièces de canon par mille hommes, proportion la plus

restreinte qui se puisse admettre. Ce mal produisait cependant un

avantage, bien triste, il est vrai, celui de rendre inutile une

certaine quantité de gargousses, qu'on avait converties en cartouches

pour suppléer à celles que la maraude consommait chaque jour.

Restait une dernière difficulté à vaincre pour achever la réunion des

matériaux de l'équipage de pont, c'était de se procurer des cordages

et des moyens d'attache, tels qu'ancres, grappins, etc. Le général

Éblé, par un dernier prodige d'industrie, avait réussi à se créer une

corderie en employant soit du chanvre, soit de vieilles cordes,

trouvés à Santarem. Il avait aussi, à défaut d'ancres, forgé des

grappins pouvant mordre au fond du fleuve, et si l'on parvenait à

lancer des barques à l'eau et surtout à les manoeuvrer devant

l'ennemi, il était à peu près en mesure de les fixer aux deux bords du

rivage.

[En marge: L'équipage de pont une fois construit, reste à savoir si on

pourra l'amarrer aux deux rives du Tage.]

Mais parviendrait-on à jeter le pont en présence de cet ennemi?

Question grave qui en ce moment partageait tous les esprits.

[En marge: Avantages et inconvénients d'Abrantès et de Santarem comme

points de passage.]

[En marge: Opinions opposées du maréchal Ney et du général Reynier sur

la question du passage.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 53 段