préparatifs, ce fut d'abord, si on devait avoir inévitablement la
guerre, de la faire avant que la Russie fût débarrassée de la Turquie,
de choisir ensuite pour armer le moment où cette puissance, occupée
ailleurs, ne pourrait répondre à un acte menaçant par un acte
agressif, de se trouver ainsi sur la Vistule avant elle, et avec de
telles forces qu'on pût obtenir même sans guerre le résultat de la
guerre.
[En marge: Travaux ordonnés par Napoléon à Dantzig, et dans toutes les
places du Nord restées en sa possession.]
[En marge: Garnison de Dantzig.]
[En marge: Équipages de ponts préparés à Dantzig.]
[En marge: Convois de munitions expédiés par les canaux.]
Dans l'ensemble des mesures à prendre, Dantzig, par sa position sur la
Vistule, par son étendue, par ses fortifications, devait être le
premier objet de nos soins, car il était appelé à devenir le dépôt
aussi vaste que sûr de toutes nos ressources matérielles. Après
Dantzig, les places de Thorn et Modlin sur la Vistule, de Stettin,
Custrin, Glogau sur l'Oder, de Magdebourg sur l'Elbe, méritaient la
plus grande attention. Napoléon avait déjà renforcé la garnison de
Dantzig; il donna tout de suite des ordres pour la porter à 15 mille
hommes. Il y augmenta les troupes d'artillerie et du génie qui étaient
françaises, y joignit un régiment français de cavalerie légère, et y
fit envoyer un nouveau renfort d'infanterie polonaise, laquelle était
aussi sûre que la nôtre. Cette infanterie, tirée des places de Thorn,
Stettin, Custrin, Glogau, y fut remplacée par des régiments du
maréchal Davout, de manière que ces mouvements de troupes, exécutés de
proche en proche, fussent moins remarqués. Napoléon demanda à son
frère Jérôme, au roi de Wurtemberg, au roi de Bavière, de lui fournir
chacun un régiment, afin d'avoir à Dantzig des troupes allemandes de
toute la Confédération. Il compléta à ses frais les approvisionnements
des places de Stettin, Custrin, Glogau, Magdebourg. Il exigea du roi
de Saxe la reprise des travaux de Thorn sur la Vistule, de Modlin au
confluent de la Vistule et du Bug, place importante, qui, on doit s'en
souvenir, remplaçait Varsovie, capitale trop difficile à défendre. Le
roi de Saxe manquant de ressources financières, Napoléon imagina
divers moyens de lui en procurer. Il prit d'abord à la solde de la
France les deux nouveaux régiments polonais qu'il venait de lui
demander, puis il lui fit ouvrir un emprunt à Paris, au moyen de la
maison Laffitte, qui dut adresser les fonds provenant de cet emprunt
au trésor saxon comme si elle les avait reçus du public, tandis qu'en
réalité elle les recevait du trésor impérial. Napoléon envoya en outre
des canons et cinquante mille fusils à Dresde, sous prétexte d'une
liquidation existant entre la Saxe et la France, laquelle se soldait,
disait-on, en envois de matériel. Il fit partir le général Haxo,
enlevé aux siéges de la Catalogne, pour qu'il traçât le plan de
nouvelles fortifications, soit à Dantzig, soit à Thorn, les unes et
les autres aux frais de la France. Les bois et les fers abondant à
Dantzig, Napoléon ordonna d'y préparer plusieurs équipages de ponts,
portés sur haquets, c'est-à-dire sur chariots, qui devaient être
traînés par plusieurs milliers de chevaux, et servir à franchir tous
les fleuves, ou, comme disait Napoléon, _à dévorer tous les
obstacles_. Il achemina par les canaux qui unissent la Westphalie avec
le Hanovre, le Hanovre avec le Brandebourg, le Brandebourg avec la
Poméranie, un immense convoi de bateaux chargés de boulets, de bombes,
de poudre et de munitions confectionnées. Un détachement français
établi sur ces bateaux devait veiller à leur garde, et quelquefois les
traîner dans les passages difficiles. Le général Rapp eut ordre
d'acheter, sous prétexte d'approvisionner la garnison de Dantzig, des
quantités considérables de blé et d'avoine, et de faire un recensement
secret de toutes les céréales qui existaient ordinairement dans cette
place, afin de s'en emparer au premier moment. Dantzig étant le
grenier du Nord, on pouvait y trouver l'aliment d'une armée de cinq à
six cent mille hommes. Sur toutes les choses qui allaient passer par
ses mains, le général Rapp, comme le lui écrivait Napoléon, devait
_agir et couper sa langue_.
[En marge: Approvisionnements en blé secrètement préparés à Dantzig.]
[En marge: Projet d'un vaste établissement de guerre à Hambourg.]
Outre les points d'appui qu'il avait dans le Nord, tels que Dantzig,
Thorn, Stettin, Custrin, Napoléon songeait à se créer au milieu de
l'Allemagne un dépôt aussi vaste, aussi sûr que celui de Dantzig, mais
placé entre l'Oder et le Rhin, et capable d'arrêter un ennemi qui
viendrait par la mer. Il avait déjà dans cette position, Magdebourg,
place d'une grande force, et à laquelle il y avait peu à faire. Mais
Magdebourg était trop haut sur l'Elbe, trop loin de la mer, et n'était
pas situé de manière à contenir le Hanovre, le Danemark, la Poméranie.
Hambourg avait au contraire tous les avantages de situation qui
manquaient à Magdebourg. La nombreuse population de cette ville, si
elle offrait quelque danger de rébellion, présentait aussi des
ressources immenses en matériel de tout genre, et Napoléon pensait
avec raison qu'une armée ne trouve tout ce dont elle a besoin qu'au
milieu des populations accumulées, largement pourvues de ce qu'il leur
faut pour manger, se loger, se vêtir, se voiturer. Il avait fait aussi
la réflexion que Hambourg étant le principal chef-lieu des trois
nouveaux départements anséatiques, on y trouverait toujours en
douaniers, percepteurs des contributions, gendarmes, marins, soldats
sortant des hôpitaux, bataillons de dépôt, dix ou douze mille
Français, qui tous ensemble fourniraient une garnison puissante,
moyennant qu'on eût laissé dans la place un fonds permanent de troupes
du génie et d'artillerie. Hambourg avait de plus l'avantage de pouvoir
donner asile à la flottille des côtes, car elle recevait dans ses eaux
de fortes corvettes, et jusqu'à des frégates. Napoléon ordonna donc de
grands travaux pour embrasser, sinon dans une enceinte continue, au
moins dans une suite d'ouvrages bien liés, cette vaste cité
anséatique, qui allait devenir la tête de notre établissement
militaire au milieu de l'Allemagne et sur la route de Russie.
[En marge: Création des moyens de transport.]
Aux nombreux appuis placés sur son chemin, Napoléon devait ajouter des
moyens de transport extraordinaires, afin de vaincre cette redoutable
difficulté des distances, qui allait être, comme nous venons de le
dire, la principale dans la guerre qu'il préparait. Il avait déjà
beaucoup fait pour cette importante partie des services militaires. En
effet, dans les guerres du commencement du siècle, les vivres, les
munitions, l'artillerie elle-même, étaient confiés à de simples
charretiers, ou requis sur les lieux, ou fournis par des compagnies
financières, et s'acquittant fort mal de leurs devoirs surtout dans
les moments de danger. Napoléon avait le premier confié l'artillerie,
les munitions dont l'artillerie a la garde et le transport, à des
conducteurs soldats, gouvernés comme les autres soldats par la
discipline et l'honneur militaires. Il avait fait de même pour les
bagages de l'armée, tels que vivres, outils, ambulances, en instituant
des bataillons dits du train, qui conduisaient des caissons numérotés
sous les ordres d'officiers et de sous-officiers. Il y avait de ces
bataillons en France, en Italie, en Espagne. Ceux qui se trouvaient
dans cette dernière contrée, ayant perdu leurs voitures et leurs
chevaux, ne comptaient presque plus que des cadres, et dans cet état
ne pouvaient rendre dans la Péninsule aucun service. Napoléon, après
avoir réuni dans un petit nombre de ces cadres ce qu'il restait
d'hommes et de chevaux, dirigea sur le Rhin les cadres devenus
disponibles, en ordonna le recrutement, et, sans dire pour quel motif,
prescrivit une nombreuse fabrication de caissons à Plaisance, à Dôle,
à Besançon, à Hambourg et à Dantzig. Il ne restait plus à se procurer
que les chevaux, qu'il suffirait d'acheter au dernier moment en
France, en Suisse, en Italie, où les chevaux de trait abondent.
Napoléon avait le projet, indépendamment des vastes magasins placés
sur la Vistule et le Niémen, de traîner après lui vingt ou trente
jours de vivres pour une armée de quatre cent mille soldats. À aucune
époque la guerre n'avait été conçue d'après de telles proportions, et
si des causes morales ne venaient déjouer ces prodigieux efforts, la
civilisation devait offrir en 1812 le spectacle de la plus grande
difficulté qui eût jamais été vaincue par les hommes.
[En marge: Ressources financières pour payer les préparatifs de la
guerre de Russie.]
[En marge: Troupes qui doivent composer l'armée de Russie.]
[En marge: Corps de l'Elbe.]
[En marge: Corps du Rhin.]
[En marge: Corps d'Italie.]
Napoléon, pour faire face à toutes ces dépenses, avait le produit des
saisies de denrées coloniales, lesquelles avaient procuré des sommes
considérables, surtout dans le Nord. Il avait donc l'argent sur place.
Aux soins pour le matériel devaient se joindre les soins pour le
personnel de la future armée de Russie. Pour la première fois depuis
longtemps il avait laissé passer une année, celle de 1810, sans lever
de conscription. Il est vrai que la classe de 1810 avait été levée en
1809, par l'habitude antérieurement contractée de prendre chaque
classe un an à l'avance. Mais enfin les yeux de la population
s'étaient reposés toute une année du spectacle affligeant des appels,
et la conscription de 1811 restait intacte au commencement de 1811,
sans avoir été appelée avant l'âge révolu du service. Napoléon résolut
de la lever immédiatement, en réservant pour 1812 celle de 1812, si
des préparatifs il fallait passer à la guerre même. Il ordonna donc au
ministre Clarke (duc de Feltre) de vider les cinquièmes bataillons
(qui étaient ceux de dépôt) pour verser dans les quatrièmes bataillons
les conscrits déjà formés, et faire place dans les cinquièmes à la
conscription qui allait être appelée. Il décida que les superbes
régiments du corps du maréchal Davout, destinés à être le noyau de la
grande armée, seraient accrus en nombre d'un régiment léger, ce qui
devait les porter à seize, recevraient immédiatement leur quatrième
bataillon (il n'y en avait que trois au corps), et qu'on leur
adjoindrait les régiments hollandais récemment incorporés dans l'armée
française, ainsi que les tirailleurs du Pô et les tirailleurs corses.
Cette belle infanterie avec quatre régiments de cuirassiers, six
régiments de cavalerie légère, et 120 bouches à feu, devait présenter
un corps de 80 mille hommes, sans égal en Europe, excepté parmi
certaines troupes de l'armée d'Espagne. Napoléon ordonna le
recrutement immédiat des cuirassiers, chasseurs, hussards, répandus
dans les cantonnements de la Picardie, de la Flandre et de la
Lorraine, comprenant plus de vingt régiments, pouvant fournir encore
vingt mille cavaliers accomplis, les dignes compagnons de l'infanterie
du maréchal Davout. Les rives du Rhin, les côtes de la Manche et de la
Hollande contenaient les régiments d'infanterie des fameuses divisions
Boudet, Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, Saint-Hilaire, qui avaient
soutenu les combats d'Essling et d'Aspern. En reportant encore des
bataillons de dépôt dans les bataillons de guerre les conscrits déjà
formés, on pouvait procurer à ces régiments trois beaux bataillons, et
plus tard quatre, si la guerre n'avait lieu qu'en 1812. Ils devaient
présenter les éléments d'un second corps aussi puissant que le
premier, échelonné un peu au delà du Rhin, et appelé à remplacer sur
l'Elbe celui du maréchal Davout, lorsque ce dernier s'avancerait sur
l'Oder. Restait l'armée d'Italie, appuyée à droite par celle
d'Illyrie, en arrière par celle de Naples. Napoléon avait déjà attiré
en Lombardie plusieurs régiments du Frioul, et leur avait substitué
dans cette province un nombre égal de régiments d'Illyrie. Il avait
attiré aussi plusieurs régiments de Naples dont Murat pouvait se
passer. Ne craignant pas de se dégarnir vers l'Italie, dans l'état de
ses relations avec l'Autriche, il se proposait de former entre Milan
et Vérone un beau corps de 15 à 18 régiments d'infanterie, de 10
régiments de cavalerie, auquel viendraient s'ajouter les 30 mille
Lombards composant l'armée propre du royaume d'Italie. Il était facile
de le recruter avec les hommes déjà instruits dans les dépôts, et qui
allaient y être remplacés par la conscription de 1811. On pouvait donc
avoir en très-peu de temps au débouché des Alpes un troisième corps
qui au premier signal passerait du Tyrol en Bavière, de la Bavière en
Saxe, où il rencontrerait toutes préparées et l'attendant les armées
saxonne et polonaise.
[En marge: Plan de rassemblement pour les divers corps dont
l'organisation est préparée.]
Le projet de Napoléon si la guerre avec la Russie le surprenait dans
l'année même, c'est-à-dire en 1811, ce qu'il ne croyait point, était
de porter immédiatement sur la Vistule le corps du maréchal Davout,
qui était de 80 mille hommes, et dont les avant-postes étaient déjà
sur l'Oder, mouvement qui pouvait s'exécuter en un clin d'oeil,
aussitôt que les Russes inspireraient une inquiétude sérieuse. Ces 80
mille Français devaient trouver 50 mille Saxons et Polonais échelonnés
de la Wartha à la Vistule, une garnison de 15 mille hommes à Dantzig,
et présenter ainsi à l'ennemi une première masse d'environ 140 mille
combattants, très-suffisante pour arrêter les Russes si ceux-ci
avaient déployé une activité peu présumable. Vingt mille cuirassiers
et chasseurs, les plus vieux cavaliers de l'Europe, devaient suivre
sans retard. Le corps formé sur le Rhin, et fort d'au moins soixante
mille hommes, serait prêt à peu de jours d'intervalle. Un mois après,
l'armée d'Italie, les contingents allemands, la garde impériale,
porteraient à plus de trois cent mille hommes les forces de l'Empire
contre la Russie. Il est douteux que les Russes, même en sacrifiant la
guerre de Turquie, eussent pu, dans cet espace de temps, réunir des
moyens aussi étendus.
[En marge: Étendue des forces sur lesquelles comptait Napoléon.]
En supposant donc une surprise peu vraisemblable, c'est-à-dire les
hostilités en 1811, Napoléon devait être plus préparé que les Russes.
Mais si, comme tout l'annonçait, la guerre était à la fois inévitable
et différée, Napoléon ayant le temps d'appeler la conscription de 1812
à la suite de celle de 1811, était en mesure de se procurer des forces
bien plus imposantes encore, car il pouvait porter les régiments du
maréchal Davout à cinq bataillons de guerre, ceux du Rhin à quatre,
ceux d'Italie à cinq, tous ses régiments de cavalerie à onze cents
hommes, et verser enfin le surplus des conscriptions de 1811 et de
1812 dans une centaine de cadres de bataillons tirés d'Espagne, en
ayant soin de ne prendre que le cadre, et de laisser en Espagne
l'effectif tout entier. Grâce à ces divers moyens il pouvait avoir 300
mille Français et 100 mille alliés sur la Vistule, une réserve de 100
mille Français sur l'Elbe, 135 bataillons de dépôt occupés dans
l'intérieur de l'Empire à instruire les recrues et à garder les
frontières, sans que par toutes ces mesures les forces consacrées à la
Péninsule eussent été sensiblement affaiblies: armement formidable,
qui devait faire trembler l'Europe, enivrer d'un fol orgueil le
conquérant possesseur de ces multitudes armées, et peut-être même
assurer le triomphe de ses gigantesques prétentions, si le lien qui
tenait unie cette immense machine de guerre ne venait à se briser par
des accidents physiques toujours à craindre, par des causes morales
déjà trop faciles à entrevoir.
[En marge: Les mesures diplomatiques mises en rapport avec les mesures
militaires.]
Napoléon ne s'en tint pas à ces précautions militaires, il donna à sa
diplomatie une direction conforme à ses projets, particulièrement en
ce qui concernait la Turquie et l'Autriche.
[En marge: Tentative secrète d'alliance avec les Turcs.]
En Turquie, il avait été fidèle aux engagements pris envers l'empereur
Alexandre soit à Tilsit, soit à Erfurt, et n'avait jamais rien fait
qui pût détourner la Porte d'abandonner à la Russie les provinces
danubiennes. Toutefois, par son chargé d'affaires, M. de
Latour-Maubourg, il avait fait dire secrètement aux Turcs qu'il ne les
croyait pas en état de disputer longtemps la Moldavie et la Valachie à
la Russie, qu'il leur conseillait donc de céder ces provinces, mais
rien au delà, et que si la Russie poussait ses prétentions plus loin,
il était prêt à appuyer leur résistance. En effet, lorsqu'il avait été
question, à propos des limites de la Bessarabie et de la Moldavie, de
porter la frontière russe jusqu'au vieux Danube, dont le lit se
retrouve de Rassova à Kustendjé, il avait conseillé aux Turcs de
refuser cette concession, et leur avait même offert un traité de
garantie, par lequel la frontière du Danube étant une fois stipulée
avec les Russes, il s'engageait à défendre l'indépendance et
l'intégrité de l'empire ottoman en deçà de cette frontière.
[En marge: Défiance des Turcs envers la France depuis les entrevues de
Tilsit et d'Erfurt.]
Mais en donnant ces conseils et ces témoignages d'intérêt, la
diplomatie française avait trouvé les Turcs on ne peut pas plus mal
disposés pour elle. Depuis les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, dont
les Anglais avaient communiqué tous les détails à la Porte, en les
exagérant beaucoup, les Turcs s'étaient considérés comme absolument
livrés par la France à la Russie, et trahis, suivant eux, dans une
amitié qui datait de plusieurs siècles. Ils en étaient arrivés à une
telle défiance, qu'ils ne voulaient rien croire de ce que leur disait
la légation française, réduite alors à un simple chargé d'affaires.
Ils étaient non-seulement profondément atteints dans leur plus
pressant intérêt, celui des provinces danubiennes, mais offensés dans
leur orgueil, parce que Napoléon, soit négligence, soit première
ferveur pour l'alliance russe, avait laissé sans réponse la lettre de
notification par laquelle le sultan Mahmoud, en succédant au
malheureux Sélim, lui avait fait part de son avénement au trône. Les
Turcs supportaient donc à peine le représentant de la France à
Constantinople, ne lui parlaient que pour se plaindre de ce qu'ils
appelaient notre trahison, ne l'écoutaient que pour lui témoigner une
méfiance presque outrageante. Au conseil de céder les provinces
danubiennes, ils n'avaient répondu qu'avec indignation, déclarant
qu'ils n'abandonneraient jamais un pouce de leur territoire, et à
l'offre de les appuyer si on exigeait au delà de la ligne du nouveau
Danube, ils avaient répondu avec une indifférence qui prouvait qu'ils
ne comptaient dans aucun cas sur notre appui.
[En marge: Manière de s'y prendre pour ramener les Turcs.]
Napoléon s'était flatté qu'aux premiers soupçons de notre brouille
avec la Russie cette situation changerait tout à coup, que
l'Angleterre, voulant faire cesser la guerre entre les Turcs et les
Russes pour procurer à ces derniers le libre usage de leurs forces,
serait amenée elle-même à conseiller au divan l'abandon des provinces
danubiennes, qu'à partir de ce moment les Turcs seraient aussi mal
disposés pour l'Angleterre qu'ils l'étaient actuellement pour la
France, que bientôt même voyant en nous des ennemis des Russes, ils
recommenceraient à nous regarder comme des amis, et qu'on réussirait
alors à leur faire écouter des propositions d'alliance. Il ordonna
donc à M. de Latour-Maubourg, en lui recommandant la plus grande
réserve envers la légation russe, de ne rien négliger pour se
rapprocher des Turcs, de leur avouer à demi-mot le refroidissement de
la France avec la Russie, de leur faire comprendre que la Russie
serait bientôt obligée de porter ses forces ailleurs que sur le
Danube, qu'ils devaient donc se garder de conclure une paix
désavantageuse avec elle, et au contraire continuer la guerre en
contractant avec la France une solide alliance. Il chargea M. de
Latour-Maubourg de leur expliquer le passé par leurs propres fautes à
eux, par la mort de Sélim, le meilleur ami de la France, qu'ils
avaient cruellement égorgé, par la faiblesse, la mobilité avec
laquelle ils s'étaient abandonnés à l'Angleterre, ce qui avait forcé
la France à s'allier à la Russie. Mais c'était là, devait dire M. de
Latour-Maubourg, un passé qu'il fallait oublier, un passé désormais
évanoui, et ne pouvant avoir aucune fâcheuse conséquence pour les
Turcs s'ils revenaient à la France, s'ils s'unissaient franchement à
elle, car ils sauveraient ainsi les provinces danubiennes, qu'une paix
inopportune avec la Russie menaçait de leur faire perdre.
M. de Latour-Maubourg ne devait dire tout cela que peu à peu, une
chose étant amenée par l'autre et lorsque la brouille de la France
avec la Russie arrivant successivement à la connaissance du public,
les tendances de la France à s'entendre avec la Porte pourraient être
présentées à la Russie comme le résultat de sa conduite à elle-même.
M. de Latour-Maubourg avait ordre d'être très-prudent, et de se
comporter de manière à pouvoir revenir en arrière, s'il s'opérait un
rapprochement imprévu avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. On devait
l'avertir du moment où les relations avec ce cabinet ne laisseraient
plus aucune espérance d'accommodement, et où l'on pourrait agir à
visage découvert.
[En marge: Insinuations à l'égard de l'Autriche pour préparer une
alliance avec elle.]
À l'égard de l'Autriche, des ouvertures de la même nature durent être
faites, et avec tout autant de prudence. À Vienne les embarras étaient
moindres qu'à Constantinople. Le mariage avait rapproché les deux
cours et les deux peuples; l'accouchement de l'impératrice
Marie-Louise qu'on attendait à toute heure, s'il donnait surtout un
héritier mâle, rendait le rapprochement encore plus facile et plus
complet. Napoléon avait renvoyé M. de Metternich à Vienne avec la
lettre la plus amicale pour son beau-père, et avec la renonciation à
l'article le plus important du dernier traité, celui qui limitait à
150 mille hommes l'armée autrichienne. C'était une preuve de confiance
et un signe de retour des plus marqués. Depuis, M. de Schwarzenberg
avait fait certaines insinuations desquelles on pouvait conclure
qu'une alliance serait possible. Napoléon, abandonnant l'alliance
russe aussi vite qu'il l'avait embrassée à Tilsit, ordonna à M. Otto,
dans ses pourparlers avec M. de Metternich, de paraître ne plus
comprendre ce que voulait la Russie, de se montrer incommodé, fatigué
de l'esprit inconstant, inquiet, ambitieux de cette cour; d'exprimer
un vif regret au sujet des provinces danubiennes qu'on s'était engagé
à livrer aux Russes, d'ajouter que ce serait bien le cas, maintenant
qu'un mariage unissait les deux cours de Schoenbrunn et des Tuileries,
qu'un héritier semblait devoir naître de ce mariage, de ne plus
sacrifier l'orient de l'Europe à des haines heureusement éteintes
entre la France et l'Autriche. Ces ouvertures devaient être faites
avec mesure, avec lenteur, par des mots dits sans suite, et qu'on
rendrait plus significatifs lorsque les représentants de l'Autriche à
Paris et à Vienne auraient témoigné le désir d'en entendre davantage.
Un grand secret, de grands ménagements étaient recommandés à M. Otto
envers la légation russe à Vienne.
[En marge: Langage prescrit à l'égard de la Russie lorsque les
préparatifs militaires de la France et ses menées diplomatiques
commenceraient à être connues.]