Alexandre, on venait lui susciter une querelle au sujet des neutres
admis dans ses ports, au sujet surtout de l'ukase du 31 décembre! Eh
bien, il le déclarait franchement, insister sur un tel point, c'était
lui demander la ruine entière du commerce russe, déjà bien réduit par
mille entraves, et il ne pouvait y consentir. Tout le monde en Europe
ne comprenait pas l'intérêt qu'avaient les nations maritimes à
résister aux prétentions de l'Angleterre, et à s'imposer pour un tel
motif de cruelles privations, et il n'était pas étonnant qu'on eût de
la peine à le comprendre en Russie. Alexandre seul et quelques sujets
éclairés de son empire sentaient cet intérêt, mais la masse ne voyait
dans le blocus continental qu'une de ces volontés despotiques de la
France, qu'il était bien cruel de subir quand on était si loin d'elle,
et, en tout cas, assez puissant pour se faire respecter. À quel titre,
d'ailleurs, demandait-on les derniers sacrifices exigés par Napoléon?
Au nom des traités? La Russie exécutait fidèlement celui de Tilsit.
Elle avait promis à Tilsit de se mettre en guerre avec l'Angleterre,
dès lors de proscrire son pavillon, et de souscrire aux quatre
articles du droit des neutres, et elle l'avait fait. Elle avait
déclaré la guerre à l'Angleterre sans un intérêt qui lui fût propre;
elle avait fermé tous ses ports au pavillon britannique; elle avait
même si soigneusement recherché ce pavillon sous son déguisement
américain, que dans le cours de cette année plus de cent navires, se
qualifiant américains, avaient été saisis, condamnés et confisqués.
Ceux qu'on avait admis ne l'avaient été qu'après un sérieux examen de
leurs papiers, fait de concert avec le ministre des États-Unis, M.
Adam. Napoléon, il est vrai, prétendait que tous les Américains admis
avaient touché le sol de l'Angleterre, ou avaient été convoyés par ses
vaisseaux, ce qui prouvait une connivence intéressée avec elle, et ce
qui était contraire aux décrets de Berlin et de Milan. Mais ces
décrets, qu'il avait plu à Napoléon d'ajouter au droit maritime à
titre de représailles, et qui déclaraient dénationalisés tous
vaisseaux ayant touché en Angleterre, ayant subi sa visite ou son
convoi, ces décrets, après tout, étaient-ils obligatoires pour la
Russie? Napoléon s'était-il concerté avec elle pour les rendre? et
suffisait-il qu'il décrétât quelque chose à Paris pour qu'à l'instant
même on fût tenu de s'y soumettre à Saint-Pétersbourg? Parce que les
deux empires étaient alliés, cela voulait-il dire qu'ils fussent
confondus sous la main du même maître? Beaucoup d'hommes éclairés,
même en France, contestaient l'efficacité des nouvelles mesures, et
prétendaient qu'on se faisait à soi autant de mal qu'à l'ennemi.
N'était-il pas permis de penser ainsi en Russie, et de se conduire
suivant ce que l'on pensait? Napoléon lui-même, quel cas faisait-il
de ses propres décrets? Après les avoir rendus, après avoir voulu les
imposer non-seulement à la France, mais à tout le continent, ne
venait-il pas d'y manquer de la façon la plus étrange en adoptant le
système des licences, d'après lequel tout navire pouvait aller dans
les ports d'Angleterre, et, moyennant certaines conditions, en revenir
chargé de produits britanniques? N'avait-il pas fait davantage par le
tarif du 5 août, et n'avait-il pas autorisé des introductions immenses
de produits anglais, moyennant un droit de 50 pour cent? Or, en
supposant que les Américains admis dans les ports russes fussent tous
Anglais, ce qui n'était pas, la Russie ferait-elle une chose plus
étrange que celle que faisait la France par ses derniers décrets? et
s'il était permis à celle-ci de violer le blocus à condition qu'on
exporterait ses vins ou ses soieries, et qu'on lui payerait un impôt
énorme, ne pouvait-il pas être permis à celle-là d'admettre des
produits, anglais peut-être, mais plus probablement américains, afin
de débiter ses bois, ses chanvres, ses fers, ses grains? Quand la
France ne savait pas supporter pour une cause qui était la sienne
toutes les privations du blocus, les autres nations, pour une cause
qui n'était que très-accessoirement la leur, seraient-elles donc
seules obligées à des sacrifices, à un dévouement, dont on ne leur
donnait pas l'exemple? On ne pouvait exiger une telle soumission que
de la part d'esclaves prodiguant leur vie pour défendre un maître qui
ne daigne pas même s'exposer à un danger. Or, la Russie n'en était pas
là, et entendait n'en être là envers personne. Elle avait pris
l'engagement de se mettre en guerre avec l'Angleterre, et cet
engagement elle l'avait tenu. Elle avait exclu le pavillon
britannique, elle continuerait à l'exclure, et à le rechercher même
sous ses divers déguisements, mais elle n'irait pas au delà, et elle
continuerait à reconnaître et à admettre des neutres. Quant à l'ukase
du 31 décembre, il n'y avait pas un seul mot à dire pour qui voulait
considérer le vrai droit public des nations. Chacun était bien
autorisé, sans se mettre en hostilité avec une puissance, à repousser
tels ou tels produits venant de chez elle, dans le but de favoriser
chez soi la création de produits semblables. Ce n'était ni une
hostilité, ni même un signe de malveillance, car, tout en professant
de l'amitié pour un autre peuple, il était bien permis de préférer le
sien. Or la Russie croyait que l'achat trop considérable des produits
manufacturés étrangers contribuait à la baisse du change chez elle,
baisse devenue alarmante; elle se croyait propre, elle aussi, à
fabriquer des tissus de coton, des draps, des soieries, des glaces, et
elle voulait le tenter. Elle en avait certes bien le droit! Ce n'était
ni par froideur ni par humeur contre la France qu'elle excluait telle
ou telle marchandise française, c'était pour les fabriquer à son tour;
et la preuve, c'est que, par le même acte législatif, elle venait
d'interdire tous les produits manufacturés anglais, et plusieurs
produits allemands. La France elle-même n'avait-elle pas frappé, dans
de semblables vues, certaines provenances russes, comme les potasses
par exemple? Il n'y a donc pas, répétait Alexandre, un mot de reproche
à m'adresser, car je suis rigoureusement fidèle à l'alliance.
J'admets, il est vrai, des Américains dont quelques-uns peuvent être
Anglais, malgré ce que je fais pour discerner ces derniers, mais j'ai
besoin d'eux, car sans eux une partie de mes sujets mourraient de
faim. Je ne manque en cela qu'aux décrets de Berlin et de Milan, qui
ne m'obligent pas, auxquels Napoléon est le premier à manquer, témoin
ses licences et son tarif de 50 pour cent, et il doit me laisser en
paix pour une conduite qu'il tient lui-même, plus que moi, et moins
légitimement que moi, car il devrait se considérer du moins comme
astreint à respecter ses propres décrets. Du reste, je le déclare
franchement, sur ce point je ne puis pas céder; je ne céderai pas,
sachez-le bien, et ne me mettez pas inutilement à la torture, car vous
me forceriez à la guerre, et je ne la désire pas. Je veux, au
contraire, persévérer dans l'alliance. Cette alliance a du bien, elle
a du mal pour moi, mais j'y suis entré, j'y veux rester par dignité
d'abord, par intérêt ensuite, car un système ne porte ses fruits qu'en
y persévérant jusqu'à maturité. J'ai acquis la Finlande, je le
reconnais; j'acquerrai la Moldavie et la Valachie si mes généraux me
servent bien, et si mon allié ne me dessert pas à Constantinople; je
conviens que ce sont de beaux fruits de l'alliance, moins beaux
toutefois que l'Espagne, les États romains, la Toscane, la Westphalie,
la Hollande, les villes anséatiques. Néanmoins, sans comparer les
avantages, je veux persister dans l'alliance, et en faire sortir la
paix avec l'Angleterre, qui consolidera toutes nos acquisitions, et
qu'on ne peut en faire sortir que par la persévérance. Quelques
barriques de sucre et de café que je prendrais à Londres sans le
savoir, ou même en le sachant comme le fait l'empereur Napoléon, ne
valent pas un refroidissement, ne sont pas à comparer, comme
inconvénients, aux propos que fait tenir déjà, et que fera tenir
encore davantage notre mésintelligence. L'espoir de nous désunir
causera cent fois plus de satisfaction à l'Angleterre que ne lui en
ferait éprouver l'introduction de tout le sucre, de tout le coton qui
encombrent Londres. Restons donc unis, fermement unis, en nous
pardonnant les uns aux autres bien des choses inévitables et
nécessaires, en nous épargnant surtout des querelles inutiles, qui
bientôt seraient ébruitées au grand dommage de l'alliance et de la
paix générale. Quant à moi, je sais bien tout ce qui se prépare à
Dantzig, je sais tout ce que disent les Polonais, je ne m'en offusque
pas; je ne ferai pas un seul pas en avant, et si le canon doit être
tiré, je vous le laisserai tirer les premiers. Je prendrai alors Dieu,
mon peuple, l'Europe pour juges, et, avec ma nation tout entière, nous
mourrons l'épée à la main, plutôt que de subir un joug injuste.
Quelque grand que soit le génie de l'empereur Napoléon, quelque
vaillants que soient ses soldats, la justice de notre cause, l'énergie
du peuple russe, l'immensité des distances, nous assurent des chances
dans une guerre qui de notre part ne sera que défensive. Mais laissons
là ces tristes pronostics, ajoutait Alexandre en serrant
affectueusement la main de M. de Caulaincourt; je vous donne ma parole
d'honneur que je ne veux pas la guerre, que je la crains, et qu'elle
contrarie toutes mes vues. Si on m'y oblige cependant, je la ferai
énergique et désespérée, mais je ne la veux pas, je vous le déclare en
souverain, en honnête homme, en ami, qui, à tous ces titres, rougirait
de vous tromper.--
[En marge: Quels étaient les vrais sentiments de l'empereur
Alexandre.]
Chaque fois qu'Alexandre disait ces choses, et cela lui arrivait
souvent, il les disait avec un accent de vérité frappant, avec un
mélange de grâce, de douceur et de force[22]; il touchait, il
embarrassait M. de Caulaincourt, qui ne savait que répondre à tant de
raisons, les unes vraies, les autres au moins plausibles.
[Note 22: J'ai reproduit ici avec une exactitude scrupuleuse
les conversations d'Alexandre contenues en cent dépêches, et
je dois dire qu'on est frappé, en les lisant, de la
connaissance des affaires que ce prince avait acquise à
cette époque. Le plus habile des conseillers d'État français
ou russes n'aurait pas mieux exposé les raisons que le czar
tirait des traités et de la législation pour soutenir la
thèse qu'il avait adoptée, et qui était de son point de vue
finement et solidement raisonnée.]
Quant à moi, en historien sincère, aimant mon pays plus que chose au
monde, mais pas jusqu'à lui sacrifier la vérité, je dois le déclarer,
après avoir lu tous les documents, l'empereur Alexandre, d'après mon
sentiment, ne voulait pas la guerre. Il la redoutait profondément, et
bien qu'il commençât à s'y préparer, par défiance du caractère de
Napoléon, il aurait tout fait pour l'éviter, car elle était pour lui,
outre un grand danger, la condamnation de sa politique personnelle, un
aveu qu'il s'était trompé en adoptant l'alliance française à Tilsit,
la renonciation à la Valachie et à la Moldavie (ainsi que l'événement
l'a prouvé), enfin une témérité inutile et sans but. Il n'y avait
qu'une considération qui pût décider Alexandre à la guerre, c'était
l'intérêt de son commerce. Gêner ce commerce au delà de la limite
qu'il s'était tracée, lui était impossible dans l'état des esprits en
Russie. Au point de vue du droit strict il était fondé dans son dire
quand il soutenait que les décrets de Berlin et de Milan, au nom
desquels on voulait défendre l'admission des Américains qui avaient
communiqué avec les Anglais, ne l'obligeaient pas. Au point de vue de
l'alliance, et à titre d'amitié, il aurait dû sans doute exclure les
Américains convoyés la plupart par les Anglais; mais Napoléon ayant
par les licences et par le tarif du 5 août permis l'introduction des
denrées coloniales anglaises, nous ne pouvions vraiment pas demander
pour notre cause un zèle que nous ne montrions pas nous-mêmes; et il
faut ajouter qu'après les procédés dans l'affaire du mariage, après le
refus, très-honorable d'ailleurs, de la convention relative à la
Pologne, nous n'étions plus fondés à exiger et à espérer un dévouement
sans bornes. Il y avait en un mot refroidissement chez l'empereur
Alexandre, il n'y avait pas projet de rompre. C'était à nous à décider
s'il nous convenait de passer, ce qui n'est que trop facile, du
refroidissement à la guerre.
[En marge: M. de Caulaincourt transmet à Paris les explications de
l'empereur Alexandre, et les Polonais font connaître les travaux
entrepris sur la Dwina et le Dniéper.]
Telles étaient les dispositions de la cour de Russie, à la suite des
incorporations territoriales qui avaient porté les frontières
françaises jusqu'à Lubeck, et des nouvelles exigences que Napoléon
avait manifestées relativement à l'exécution du blocus continental. M.
de Caulaincourt, avec une parfaite sincérité, avait tout mandé à
Paris, et avait exprimé son sentiment personnel, c'est que le czar ne
voulait pas la guerre. Il n'avait tu qu'une chose, parce qu'il
l'ignorait, c'est le commencement de préparatifs militaires que nous
avons mentionné, et qui était la suite des défiances conçues par
l'empereur Alexandre. Mais ce qu'il n'avait pu découvrir de
Saint-Pétersbourg, ce qu'il n'avait pu recueillir au milieu du silence
qui régnait autour de lui, les Polonais du grand-duché, ceux de
l'armée surtout, l'avaient bientôt aperçu, et publié avec leur
vivacité accoutumée. Appelant la guerre de tous leurs voeux, parce
qu'ils en attendaient l'entière restauration de leur patrie, placés
aux avant-postes sur les frontières de Russie, ils n'avaient pas tardé
à savoir, malgré le soin que la police russe mettait à interdire les
communications, qu'on remuait de la terre sur la Dwina et le Dniéper,
qu'on exécutait des travaux à Bobruisk, à Witebsk, à Smolensk, à
Dunabourg, même à Riga. Ils avaient appris de plus que quelques
troupes revenaient de Finlande en Lithuanie. De la meilleure foi du
monde ils avaient pris ces faits pour les signes infaillibles d'une
guerre prochaine, ils les avaient grossis et mandés au général Rapp,
gouverneur de Dantzig, lequel en avait donné connaissance à Napoléon,
comme c'était son devoir. En peu de semaines toute la Pologne avait
retenti du bruit d'une rupture certaine entre la France et la Russie,
et mille échos avaient porté ce bruit de Pologne en Allemagne. La
France seule, dont tous les échos étaient muets, ne l'avait pas
reproduit; mais le commerce, par correspondance, en avait reçu et
transmis le retentissement.
[En marge: Forte impression que produisent sur Napoléon les nouvelles
de Russie.]
[En marge: Réponse aux raisons d'Alexandre.]
Napoléon, en apprenant par M. de Caulaincourt les réponses
qu'Alexandre opposait à ses remontrances, et par le général Rapp les
faits que les Polonais avaient recueillis, fut fortement ému. Il
éprouva et témoigna beaucoup d'humeur contre M. de Caulaincourt,
disant que celui-ci ne connaissait pas les questions traitées par
l'empereur de Russie, et qu'il s'était montré bien faible dans les
discussions qu'il avait eues avec ce prince. Il ordonna de répliquer
sur-le-champ que les Américains étaient tous Anglais, car sans cela
les Anglais ne les laisseraient point passer; qu'il ne fallait
reconnaître aucun neutre, car il n'y en avait plus; que les licences
dont on faisait un argument contre lui n'avaient pas la moindre
importance; que les Anglais ayant besoin de grain, il leur en envoyait
quelque peu, et les condamnait à le payer bien cher, en les obligeant
à recevoir des vins ou des soieries; que quant à l'introduction plus
considérable, il est vrai, des denrées coloniales moyennant le droit
de 50 pour cent, c'était une introduction ruineuse pour le commerce
anglais; qu'en la permettant on ne faisait que se substituer à la
contrebande, qui, avec une prime de 50 pour cent, parvenait toujours,
quoi qu'on fît, à introduire des sucres et des cafés; que du reste il
consentait à ce mode d'introduction, et même avait pressé l'empereur
Alexandre de l'adopter en Russie, car le trésor russe en tirerait
grand profit; que la guerre aux produits anglais était le plus sûr
moyen d'obtenir la paix maritime; que les combinaisons qu'il proposait
étaient les mieux adaptées aux difficultés naturelles de l'entreprise,
que ses alliés devaient s'en rapportera son expérience, et l'imiter
s'ils étaient sincères, et que pour lui il ne les reconnaîtrait pour
alliés véritables qu'à cette condition.
[En marge: Fatale promptitude des résolutions de Napoléon.]
Mais Napoléon éprouva un tout autre sentiment que l'irritation ou le
désir d'argumenter, en apprenant les travaux sur la Dwina et le
Dniéper, et les mouvements de troupes de Finlande en Lithuanie. Avec
la promptitude ordinaire de son esprit et de son caractère, il vit
sur-le-champ dans ces simples précautions la guerre projetée,
déclarée, commencée, et il conçut le désir impétueux de se mettre en
mesure. Il avait déjà éprouvé tant de fois, avec l'Angleterre en 1803,
avec l'Autriche en 1805 et en 1809, avec la Prusse en 1806, avec la
Russie en 1805, qu'un premier refroidissement amenait la défiance, la
défiance les préparatifs, et les préparatifs la guerre, que tout plein
du souvenir de ce rapide enchaînement de conséquences, il ne douta pas
un instant que sous un an, ou sous quelques mois, il n'eût la Russie
sur les bras. S'il avait su se rendre justice à lui-même, et s'avouer
pour combien son caractère entrait dans cette prompte succession des
choses, il aurait pu reconnaître que, même la Russie armant par une
défiance bien naturelle, la guerre restait en son pouvoir à lui, avec
libre choix de l'avoir ou de ne pas l'avoir, moyennant qu'il sût
résister à ses passions, car évidemment la Russie ne la voulait pas, à
moins qu'il n'exigeât de cette puissance plus qu'elle n'était disposée
à concéder relativement au commerce. Or, ce que Napoléon demandait à
la Russie n'était pas indispensable au succès de ses desseins, car en
continuant à exiger d'elle l'exécution du blocus continental, tel
qu'elle le pratiquait actuellement, en l'exigeant même un peu plus
rigoureux, ce qui était possible, en se tenant en paix avec elle, en
restant libre dès lors de porter de nouvelles forces dans la Péninsule
contre les Anglais, en persévérant dans le système adopté de leur
faire éprouver une grande gêne commerciale, et un échec militaire
important, il devait aboutir bientôt à la paix maritime, c'est-à-dire
générale, et obtenir ainsi la consécration de sa grandeur par le monde
entier. Mais habitué à commander en maître, irrité de trouver quelque
opposition de la part d'une puissance qu'il avait vaincue, mais point
accablée, pensant qu'il fallait lui donner une nouvelle et dernière
leçon, se faisant à ce sujet des sophismes assortis à ses passions,
comme s'en font même les plus grands esprits, se disant qu'il fallait
profiter de ce qu'il était assez jeune encore pour écraser toutes les
résistances européennes, afin de laisser au futur héritier de l'Empire
une domination universelle et définitivement acceptée, commençant
surtout avec la mobilité d'un caractère ardent à se dégoûter du plan
qui consistait à chercher en Espagne la fin de ses longues luttes,
fatigué des obstacles qu'il y rencontrait, des lenteurs qui
retardaient sans cesse l'accomplissement de ses desseins, s'en prenant
de ces lenteurs non à la nature des choses mais à ses lieutenants,
subitement enchanté de l'idée de se charger lui-même de la grande
solution en négligeant le midi pour aller frapper au nord l'un de ces
terribles coups d'épée qu'il savait frapper si juste, si fort et si
loin, et d'en finir ainsi en quelques mois au lieu de se traîner
encore pendant des années dans les inextricables difficultés de la
guerre de la Péninsule, entraîné, dominé, aveuglé par une foule de
pensées qui vinrent l'assaillir à la fois, il vit tout à coup une
nouvelle guerre avec la Russie comme une chose écrite dans le livre
des destins, comme le terme de ses grands travaux, et il trouva tout
arrêtée en lui la résolution de la faire, sans qu'il pût se rendre
compte du jour, de l'heure où cette résolution s'était formée.
Cette idée vivement conçue dans son esprit, il en entreprit la
réalisation avec une incroyable promptitude. Sans rechercher si le
tort était à lui ou à la Russie, si la cause du conflit prévu était en
lui ou en elle, s'il ne dépendrait pas de sa volonté seule, de sa
volonté mieux éclairée, de le prévenir, il tint pour certain que la
Russie lui ferait la guerre dans un temps assez prochain, qu'elle
choisirait pour la lui déclarer le moment où victorieuse des Turcs,
leur ayant arraché l'abandon des provinces danubiennes, elle aurait la
libre disposition de toutes ses forces, qu'alors elle conclurait la
paix avec l'Angleterre, et après avoir obtenu par lui la Finlande, la
Moldavie, la Valachie, elle tâcherait d'obtenir par l'Angleterre la
Pologne, au grand dommage, à l'éternelle confusion de la France; et de
tout cela il tira la conséquence qu'il fallait prendre ses précautions
sur-le-champ, et se mettre en mesure avant que la Russie y fût
elle-même. Dès ce moment (janvier et février 1811) il commença les
préparatifs d'une guerre décisive dans les vastes plaines du Nord. Une
fois décidé à ne plus garder aucun ménagement avec la Russie, à la
soumettre absolument comme la Prusse et l'Autriche, il avait
certainement raison de s'y prendre le plus tôt possible, avant qu'elle
fût délivrée de la guerre de Turquie.
[En marge: Premiers préparatifs de la guerre de Russie.]
La principale difficulté à vaincre dans une grande guerre au Nord
c'était celle des distances. Porter cinq ou six cent mille hommes du
Rhin sur le Dniéper, les y porter avec un énorme matériel d'équipages
de ponts afin de traverser les principaux fleuves du continent, avec
une quantité de vivres extraordinaire non-seulement pour les hommes
mais pour les chevaux, afin de subsister dans un pays où les cultures
étaient aussi rares que les habitants, et qu'on trouverait
probablement dévasté comme Masséna avait trouvé le Portugal; suivre
avec ce matériel un peuple au désespoir à travers les plaines sans
limites qui s'étendent jusqu'aux mers polaires, était une difficulté
prodigieuse, et que l'art militaire n'avait pas encore surmontée, car
lorsque les barbares se jetèrent jadis sur l'empire romain, et les
Tartares sur la Chine et l'Inde, on vit la barbarie envahir la
civilisation, et vivre de la fertilité de celle-ci; mais la
civilisation, quelque habile et quelque courageuse qu'elle soit, a une
difficulté bien grave à surmonter si elle veut envahir la barbarie
pour la refouler, c'est de porter avec elle tout ce qu'elle ne doit
pas trouver sur ses pas.
Quoique les embarras de tout genre qu'il avait eus en 1807 fussent
déjà un peu effacés de sa mémoire, Napoléon prévoyant d'après les
dévastations de lord Wellington en Portugal les moyens désespérés que
ses ennemis ne manqueraient pas d'employer, sentait que les distances
seraient le principal obstacle que lui opposeraient les hommes et la
nature. Pour en triompher il fallait changer sa base d'opération; il
fallait la placer non plus sur le Rhin, mais sur l'Oder, ou sur la
Vistule, et même, si l'on pouvait, sur le Niémen, c'est-à-dire à trois
ou quatre cents lieues des frontières de France; et déjà, dans sa
vaste intelligence, Napoléon avait rapidement arrêté son plan
d'opération, car c'est dans ces combinaisons qu'il était
extraordinaire et sans égal.
[En marge: Profondes combinaisons de Napoléon pour annuler autant que
possible la difficulté des distances.]
Il avait sur l'Elbe l'importante place de Magdebourg, précieux débris
de la couronne du grand Frédéric resté entre ses mains, et à peine
donné à son frère Jérôme; il avait sur l'Oder Stettin, Custrin,
Glogau, autres débris de la monarchie prussienne, gardés en gage
jusqu'à l'acquittement des contributions de guerre dues par la Prusse;
il avait de plus sur la Vistule la grande place de Dantzig, cité
allemande et slave, prussienne et polonaise, constituée en ville libre
sous le protectorat de Napoléon, mais libre comme on pouvait l'être
sous un tel protecteur, et occupée déjà par une garnison française.
Enfin, entre ces différentes places se trouvait le corps du maréchal
Davout, pouvant servir de noyau à la plus belle armée. C'est de tous
ces échelons que Napoléon entendait se servir pour faire arriver sans
retard, et pourtant sans éclat, un immense matériel de guerre, et avec
ce matériel une immense réunion de troupes du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe
à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Il espérait
y réussir en dérobant ses premiers mouvements à l'oeil de l'ennemi,
puis quand il ne pourrait plus les cacher en alléguant de faux
prétextes, puis quand les prétextes eux-mêmes ne vaudraient plus rien
en avouant le projet d'une négociation armée, et enfin, au dernier
moment, en se portant par une marche rapide de Dantzig à Koenigsberg,
de manière à mettre derrière lui, à sauver de la main des Russes les
riches campagnes de la Pologne et de la Vieille-Prusse, à s'en
approprier les ressources, et à économiser de la sorte le plus
longtemps possible les provisions qu'il aurait réunies. C'est en se
servant ainsi de ces divers échelons que Napoléon voulait porter sa
base d'opération à trois ou quatre cents lieues en avant, pour faire
que le Rhin fût sur la Vistule ou le Niémen, que Strasbourg et Mayence
fussent à Thorn et à Dantzig, peut-être même à Elbing et à
Koenigsberg.
[En marge: Motifs qui portent Napoléon à commencer de bonne heure ses
préparatifs.]
Mais ces mouvements d'hommes et de choses, quelque soin qu'on mît à
les cacher, ou du moins à en dissimuler l'intention, frapperaient
toujours assez les yeux les moins clairvoyants, pour que la Russie
avertie prît aussi ses précautions, et se jetât peut-être la première
sur les contrées qu'on voulait occuper avant elle, et cherchât ainsi à
rendre plus vaste l'espace ravagé qui nous séparerait d'elle. Dans ce
cas, outre le danger de laisser en prise à ses armées les champs les
plus fertiles du Nord, il y avait l'inconvénient de rendre la guerre
inévitable, car si le grand-duché de Varsovie était envahi par la
Russie, l'honneur ne permettait pas de rester en paix. Or, Napoléon,
qui regardait une rupture avec cette puissance comme inévitable, ne
demandait cependant pas mieux que de la prévenir, car, il faut le
redire, ce n'était plus à son goût pour la guerre qu'il obéissait en
s'attaquant tantôt aux uns tantôt aux autres, mais à sa passion de
domination, et il avait fait ce calcul qu'en commençant ses
préparatifs à l'instant même, tandis que la Russie occupée en Orient
serait obligée d'ajourner ses représailles, il pourrait être tout
prêt, tout armé sur la Vistule, quand elle reviendrait des bords du
Danube, qu'alors il serait en mesure de soustraire à ses ravages la
Pologne et la Vieille-Prusse, et peut-être réussirait à l'intimider à
tel point qu'il obtiendrait d'elle par une négociation armée la
soumission à ses vues, qu'il était résolu à conquérir par la guerre,
s'il lui était impossible de l'obtenir autrement. Il poussait même les
rêves de sa vaste imagination jusqu'à espérer que grâce à ses immenses
moyens, grâce à ses nombreuses populations qu'il croyait faire
françaises en les plaçant dans des cadres français, grâce à ses
richesses, résultat de son économie et de ses exactions commerciales,
il pourrait à la fois continuer la guerre au midi et la préparer au
nord, poursuivre d'un côté les Anglais jusqu'aux extrémités de la
Péninsule, et amasser de l'autre tant de soldats en Pologne, que la
Russie effrayée se soumettrait à ses volontés, ou serait foudroyée!
Fatale prétention de tout embrasser qui devait lui devenir funeste,
car, quelque grand qu'il fût, il y avait à craindre que ses deux bras
ne pussent pas s'étendre à la fois de Cadix à Moscou, ou que s'ils le
pouvaient, ils ne fussent plus assez forts pour porter des coups
décisifs, surtout quand il faudrait pour atteindre le Volga traverser
des champs couverts de ruines, hérissés de glaces, semés de haines!