Américains, qui, selon lui, étaient de faux neutres, et d'appliquer
aux denrées coloniales le tarif français du 5 août, qui en admettant
ces denrées les frappait d'un droit de 50 pour cent. N'étant pas
satisfait des réponses reçues de Saint-Pétersbourg, il avait renouvelé
ses demandes avec des instances presque menaçantes; il avait fait dire
dans un langage plein d'amertume qu'on avait vu aux foires de Leipzig
et de Francfort de grandes quantités de marchandises coloniales, qu'en
remontant à l'origine de ces marchandises on avait trouvé qu'elles
étaient venues en Allemagne sur des chariots russes, qu'évidemment
elles étaient le produit d'une contrebande tolérée par la Russie en
infraction de l'alliance de Tilsit; que de son côté, il était prêt à
remplir toutes les conditions de cette alliance, pourvu cependant
qu'on les observât à son égard; que parmi ces conditions il tenait
principalement à celles qui tendaient à détruire le commerce
britannique, que leur observation était indispensable pour amener
l'Angleterre à une paix dont tout le monde avait besoin, la Russie
aussi bien que les autres États; que pour lui l'alliance avec la
Russie était à ce prix, et non-seulement l'alliance, mais la paix
elle-même, qu'il était résolu à ne souffrir nulle part de complicité
publique ou cachée avec l'Angleterre, et qu'il recommencerait la
guerre avec le continent tout entier, plutôt que de le permettre, car
c'était l'unique moyen d'obtenir la paix maritime, c'est-à-dire la
paix générale.
À ces reproches qu'il envoyait à Saint-Pétersbourg, au lieu des
explications qu'il aurait dû adresser pour les dernières usurpations
territoriales, Napoléon s'était contenté d'ajouter, en termes du reste
assez polis, l'annonce fort brève de la réunion du pays d'Oldenbourg à
l'Empire, et du dédommagement d'Erfurt, accordé, disait-il, en
considération de l'empereur Alexandre.
[En marge: Dispositions présentes de l'empereur Alexandre.]
[En marge: Ce prince ne désire point la guerre, veut surtout la
différer à cause de sa lutte avec les Turcs, mais est résolu à ne pas
faire quelques-uns des sacrifices commerciaux qu'on exige de lui.]
Tant d'actes inquiétants ou offensants, accompagnés d'un langage si
peu fait pour les atténuer, avaient dû profondément affecter
l'empereur Alexandre, surtout lorsqu'ils venaient à la suite d'un
mariage vivement sollicité d'abord, puis dédaigneusement écarté, à la
suite du refus juste, mais péremptoire, de tout engagement rassurant à
l'égard du rétablissement de la Pologne, et ils prouvaient qu'avec
Napoléon la pente qui conduisait du refroidissement à la guerre était
rapide. L'empereur Alexandre n'aurait pas voulu parcourir cette pente
aussi vite, et il n'eût pas même demandé mieux que de s'y arrêter tout
à fait. D'abord il avait beaucoup de raisons pour éviter la guerre, ou
pour la retarder s'il lui était impossible de l'éviter. Bien qu'il eût
confiance dans ses forces, dans la puissance des distances, dans le
concours que pourraient lui procurer les haines européennes, il
n'avait pas le moindre désir de braver encore les dangers qu'il avait
courus à Eylau et à Friedland. De plus, il était l'auteur de la
politique d'alliance avec la France, politique qui lui avait valu
beaucoup de critiques amères, soit chez lui, soit hors de chez lui, et
il lui en coûtait de donner gain de cause à ses censeurs en revenant
si vite de l'alliance à la guerre. Mais s'il devait être réduit à
cette extrémité, il désirait ne pas rompre l'alliance avant qu'elle
eût produit les fruits qu'il s'en était promis, et qui pouvaient seuls
justifier sa conduite aux yeux des juges sévères qu'elle avait
rencontrés. La Finlande était acquise, mais les provinces danubiennes
ne l'étaient pas, et il voulait les avoir en sa possession avant de
s'exposer encore une fois aux redoutables chances d'une rupture avec
la France. La campagne de 1810 contre les Turcs s'était bien passée,
quoique les progrès des généraux russes eussent été assez lents. Après
avoir envahi dans les années précédentes la Moldavie et la Valachie,
ils avaient cette année franchi le Danube à Hirschova et Silistrie,
enlevé ces deux places, marché sur Routschouk par leur droite, sur
Varna par leur gauche, emporté Bajardjik d'assaut, bombardé Varna sans
résultat, échoué devant Tschumla où les Turcs avaient un camp
considérable, mais pris Routschouk, et gagné aux environs de cette
place une victoire importante. Pourtant, quoique se battant avec une
maladresse égale à leur bravoure, les Turcs n'avaient pas encore
définitivement perdu la ligne du Danube, et il fallait des succès
beaucoup plus décisifs pour leur imposer les grands sacrifices de
territoire que la Russie exigeait d'eux. Elle prétendait en effet leur
arracher non-seulement la Moldavie, mais la Valachie, en adoptant
pour limite le lit du vieux Danube qui va de Rassova à Kustendjé, plus
la souveraineté de la Servie qu'elle tenait à rendre indépendante, une
portion de territoire le long du Caucase, et une somme d'argent
représentative des frais de la guerre. Pour obtenir de telles
concessions de la Porte, qui était résolue à maintenir l'intégrité de
son empire, il fallait au moins une campagne encore, et des plus
heureuses.
Par tous ces motifs l'empereur Alexandre ne recherchait pas la guerre
avec la France, et surtout, s'il y était réduit, désirait qu'elle fût
différée. Mais il y avait des sacrifices qu'il était décidé à ne point
accorder, en les refusant toutefois avec des formes qui pussent rendre
ses refus supportables, ou du moins en retarder les conséquences. Ces
sacrifices auxquels il ne voulait pas se résoudre étaient des
sacrifices commerciaux.
[En marge: Mesure dans laquelle l'empereur Alexandre veut concourir au
blocus continental.]
Il en avait fait de considérables en déclarant la guerre à
l'Angleterre, qui était le principal consommateur des produits
naturels de la Russie, et dont l'absence des marchés russes
appauvrissait beaucoup les grands propriétaires de l'empire. Mais il
s'était résigné à cette guerre parce qu'elle était la condition de
l'alliance française, et que cette alliance était la condition des
deux grandes conquêtes qu'il poursuivait, la Finlande au nord, les
provinces danubiennes au midi. Aller au delà, et après s'être privé de
tout commerce avec l'Angleterre, se priver encore du commerce qu'il
faisait avec les Américains, était chose à laquelle il désirait se
soustraire, afin de ne pas trop irriter ses sujets. Les raisons à
donner pour s'en dispenser n'étaient pas des meilleures, car les
Américains étaient presque tous des fraudeurs. Ou ils étaient sortis
d'Amérique pendant l'embargo, comme nous l'avons déjà dit, et alors
ils étaient des fraudeurs même pour l'autorité américaine; ou ils
étaient sortis depuis la levée de l'embargo, et la plupart (on le
savait avec certitude) allaient à la Havane, à Ténériffe, à Londres
même, acheter des denrées coloniales qui étaient propriété anglaise,
se faisaient ensuite convoyer par le pavillon de l'Angleterre,
arrivaient ainsi escortés dans les ports russes, y vendaient les
sucres, les cafés, les cotons, les indigos, les bois de teinture dont
le continent était si avide, dont il n'entrait plus que de
très-faibles quantités depuis la police continentale créée par
Napoléon, et rapportaient à Londres les grains, les fers, les
chanvres, qui composaient le prix de leurs cargaisons. Les Américains
n'étaient pas les seuls faux neutres que la Russie voulût recevoir:
les Suédois étaient des intermédiaires non moins commodes pour elle,
et encore plus effrontés dans la simulation de leur qualité. Bien que
Napoléon eût accordé la paix aux Suédois à condition de rompre toute
relation commerciale avec l'Angleterre, ils avaient établi à
Gothembourg, au fond du Cattégat, un immense entrepôt, où sous le
prétexte de recevoir des neutres, et notamment des Américains, ils
recevaient tout simplement les Anglais eux-mêmes, sans même vérifier
la nationalité du pavillon, chargeaient ensuite les marchandises
qu'ils en avaient reçues sur leurs propres vaisseaux, et allaient sous
leur nom les porter dans les ports russes. Il est vrai qu'Alexandre,
voulant se renfermer dans la stricte observation des traités, avait
institué un tribunal des prises pour condamner les Américains qui trop
évidemment ne venaient pas d'Amérique, ou les Suédois qui apportaient
trop notoirement des marchandises anglaises. Il en faisait ainsi
saisir et confisquer un certain nombre; mais s'il consentait à gêner
et à diminuer son commerce, il n'entendait pas le détruire. Les
négociants à la longue barbe pouvaient encore échanger les grains, les
bois, les chanvres contre des sucres, des cafés, des cotons qu'ils
débitaient en Russie, ou que par un vaste roulage, très-profitable aux
paysans russes, ils transportaient à Koenigsberg sur la frontière de
la Vieille-Prusse, à Brody, sur la frontière d'Autriche. De ces points
le roulage allemand les portait à Leipzig et à Francfort. Le haut prix
auquel le blocus continental avait fait monter ces marchandises
permettait d'en payer le transport quelque coûteux qu'il fût, et il
arrivait qu'une quantité de sucres produite à la Havane, transportée
de la Havane en Angleterre et de l'Angleterre en Suède par des
vaisseaux anglais, de la Suède en Russie par des vaisseaux américains
ou suédois, descendait ensuite de Russie en Allemagne sur des chariots
russes!
[En marge: Limite que l'empereur Alexandre ne veut point dépasser en
fait de sacrifices commerciaux.]
Quoique ce trafic fût fort peu commode, Alexandre aurait bien consenti
à le gêner encore un peu plus, mais jamais à le supprimer. Il y avait
un autre intérêt de son commerce dont il était résolu à ne pas faire
le sacrifice. Le change baissait d'une manière alarmante, et on
pouvait craindre que les relations au dehors ne devinssent tout à fait
impossibles, s'il fallait longtemps encore donner une aussi grande
quantité de valeurs russes pour se procurer des valeurs allemandes,
françaises ou anglaises, afin de payer à Francfort, à Paris, à
Londres, ce qu'on y avait acheté. La première cause de la baisse du
change était dans le papier-monnaie. Il arrivait en effet au rouble ce
qui arrivait à la livre sterling, et il était naturel que les
étrangers n'acceptassent le rouble comme la livre sterling qu'au taux
réduit du papier. La diminution qui se manifestait dans l'exportation
des produits russes par suite de la guerre, était une seconde cause de
cette baisse. L'infériorité des Russes sous le rapport manufacturier,
laquelle les condamnait à prendre au dehors tous les objets de luxe,
était la troisième. On ne pouvait pas faire cesser les deux premières,
car il eût fallu substituer l'or et l'argent au papier-monnaie, ou
rendre aux exportations de la Russie une facilité que la guerre ne
comportait pas. Mais les commerçants russes s'étaient figuré que si
l'on prohibait les draps, les soieries, les toiles de coton et autres
objets venant de l'étranger, l'industrie russe les produirait, et
qu'une des causes de la baisse du change serait dès lors supprimée.
Avec le temps, c'était possible; y compter dans le moment même était
une de ces espérances chimériques qui sont la consolation ordinaire
des intérêts souffrants. Une commission de négociants russes, formée
auprès du gouvernement, avait élevé de telles réclamations à ce sujet,
qu'Alexandre s'était vu forcé de rendre un ukase qui interdisait tous
les produits manufacturés anglais, plusieurs produits manufacturés
allemands, et quelques produits manufacturés français, réputés faire
concurrence à l'industrie russe, tels que les draps et les soieries.
Des peines sévères, assez semblables à celles que Napoléon avait
introduites dans son code de douanes, la confiscation et le brûlement,
étaient prononcées dans cet ukase.
Telle était la manière dont l'empereur Alexandre prétendait
s'acquitter des engagements pris à Tilsit. Voyant Napoléon ne point se
gêner dans ses combinaisons commerciales, et tantôt interdire
absolument par des peines terribles les produits anglais, tantôt en
admettre des quantités considérables au prix d'un impôt fort lucratif,
le voyant également repousser du sol français les produits des nations
amies, telles que les Suisses ou les Italiens, quand ils faisaient
concurrence à l'industrie française, il s'était promis de suivre, lui
aussi, ses convenances particulières, en se renfermant dans la lettre
matérielle des traités fort étroitement entendue. Ces limites posées,
il était décidé à s'y défendre doucement dans la forme, opiniâtrément
dans le fond, à tâcher de s'y maintenir sans rupture avec la France,
en tout cas à ne s'exposer à la guerre qu'après s'être débarrassé des
Turcs, mais à l'accepter plutôt qu'à supprimer les restes de son
commerce.
[Date en marge: Janv. 1811.]
[En marge: Quelques mesures de précaution prises par le czar sur ses
frontières.]
Craignant cependant qu'avec un caractère aussi entier que celui de
Napoléon les formes même les plus douces ne pussent pas prévenir une
brouille, il résolut de prendre quelques précautions militaires, point
menaçantes mais efficaces. Il ne voulut rien faire de trop rapproché
des frontières polonaises, qui étaient en quelque sorte des frontières
françaises. Abandonnant par ce motif la ligne du Niémen, il choisit
sa ligne de défense plus en arrière, c'est-à-dire sur la Dwina et le
Dniéper, fleuves qui, naissant l'un près de l'autre, tracent, en
courant le premier vers la Baltique, le second vers la mer Noire, une
longue ligne transversale du nord-ouest au sud-est, laquelle est la
vraie ligne défensive de la Russie à l'intérieur. (Voir la carte nº
54.) Devant un adversaire aussi impétueux que Napoléon il fallait
abandonner du champ, et placer au dedans de l'empire le terrain de la
résistance. Alexandre s'occupant lui-même des détails militaires en
compagnie d'hommes expérimentés, fit ordonner des travaux de
fortification à Riga, à Dunabourg, à Witebsk, à Smolensk, surtout à
Bobruisk, place assise sur la Bérézina, au milieu des marécages qui
bordent cette rivière. À ces travaux défensifs, qui, selon lui, ne
devaient pas être plus provoquants que ceux que Napoléon exécutait à
Dantzig, à Modlin, à Torgau, il joignit quelques mesures
d'organisation militaire. Il était resté en Finlande, depuis la guerre
avec les Suédois, un certain nombre de régiments appartenant à des
divisions stationnées ordinairement en Lithuanie. Il fit revenir ces
régiments en Lithuanie même, et s'occupa en outre de tenir sur le pied
de guerre toutes les divisions placées sur les frontières de Pologne,
et demeurées pour la plupart dans les mêmes cantonnements depuis la
paix de Tilsit.
Ces mesures prises, Alexandre eut soin d'adapter son langage à sa
politique. Il avait à s'expliquer avec M. de Caulaincourt sur
l'admission des neutres dans les ports russes, sur l'extension des
frontières françaises jusqu'à Hambourg, sur la prise de possession du
pays d'Oldenbourg, sur la formation évidente, quoique dissimulée,
d'une puissante garnison à Dantzig, et il résolut de s'exprimer sur
tous ces sujets avec douceur, et en même temps avec fermeté, de
manière à prouver qu'il était bien informé, qu'il ne recherchait pas
la guerre, mais qu'il la ferait si on exigeait de lui certains
sacrifices qu'il était décidé à refuser, de manière enfin à ne rien
brusquer et à n'amener aucune crise prochaine.
[En marge: Explications de l'empereur Alexandre avec M. de
Caulaincourt.]
Il avait montré quelque froideur à M. de Caulaincourt depuis le
mariage manqué et depuis le refus de la convention relative à la
Pologne, froideur qui s'adressait au gouvernement français, et qu'avec
beaucoup de tact il s'était appliqué à ne pas rendre personnelle à M.
de Caulaincourt. Il savait que M. de Caulaincourt sentant sa position
devenir difficile, et désirant rentrer en France pour s'y marier,
avait demandé et obtenu son rappel; il ne voulait donc pas renvoyer
mécontent un homme qu'il estimait et qu'il aimait; de plus il
désirait donner à son langage un caractère amical qui n'était plus
dans ses actes. Par ces diverses raisons il affecta de rendre à
l'ambassadeur de France toute la faveur dont celui-ci avait joui à
Saint-Pétersbourg; il le revit aussi souvent, aussi familièrement
qu'autrefois, et multiplia avec lui des entretiens intimes dont voici
la substance ordinaire.
[En marge: Raisons que l'empereur Alexandre donne de sa conduite.]
Napoléon, disait Alexandre, était visiblement changé à son égard, et
d'allié intime à Tilsit, non moins intime à Erfurt, était devenu un de
ces amis indifférents, bien près de devenir des ennemis. Il
l'apercevait, et s'en affligeait profondément, car il ne souhaitait
pas une rupture, et ferait tout pour l'éviter. Indépendamment de ce
que la guerre présentait de hasardeux contre un aussi grand capitaine
que Napoléon, contre une aussi vaillante armée que l'armée française,
elle était pour lui une véritable humiliation, car elle contenait la
condamnation du système d'alliance que, depuis trois années, lui et M.
de Romanzoff soutenaient seuls dans l'empire. Ce système d'alliance,
il y persistait, et ne dissimulait pas qu'il y trouvait son avantage
en obtenant la Finlande et les provinces du Danube, ces dernières
toutefois restant à acquérir, peut-être un peu par la faute de la
France, qui n'avait pas assez secondé la Russie à Constantinople. Mais
si la Russie gagnait à ce système, que n'y gagnait pas la France, qui
depuis 1807 avait envahi l'Espagne, arraché à l'Autriche l'Illyrie et
une partie de la Gallicie, et qui récemment encore venait de convertir
en provinces françaises les États romains, la Toscane, le Valais, la
Hollande, les villes anséatiques? La Finlande, les provinces
danubiennes étaient-elles à comparer à ces vastes royaumes, à ces
belles possessions continentales et maritimes? Il pourrait se plaindre
de cette manière de maintenir l'équilibre entre les deux empires, et
surtout de cette extension de territoire, qui, en portant la France
jusqu'à Lubeck, la rendait frontière du Danemark et de la Suède, et
presque voisine de la Russie, mais il aimait mieux ne pas le faire,
voulant bien convaincre Napoléon qu'il n'avait aucune jalousie contre
lui. Pourtant, s'il renonçait à se plaindre de ce défaut d'égalité
dans les avantages que chacun tirait de l'alliance, pouvait-il se
taire sur l'occupation de ce duché d'Oldenbourg, de si mince
importance pour Napoléon, mais si intéressant pour la famille régnante
de Russie, et dont on aurait bien pu ne pas s'emparer, puisque, en
acquérant si peu, on causait tant de peine à un allié, auquel on
devait au moins des égards? L'indemnité d'Erfurt, qu'on offrait,
n'était-elle pas dérisoire, et ne semblait-elle pas ajouter la
raillerie au dommage causé? Et ce dommage, ajoutait Alexandre, il en
aurait pris son parti, se réservant d'indemniser lui-même un oncle qui
lui était cher, mais le défaut d'égards envers la Russie le touchait
profondément, moins pour lui que pour la nation russe, susceptible et
fière comme il convenait à sa grandeur. Les ennemis de l'alliance, si
nombreux en Europe, avaient bien assez dit que Napoléon traitait le
czar comme un jeune homme sans expérience et sans caractère, dont il
avait fait un client engoué et soumis, et dont il se souciait si peu
qu'il lui occasionnerait tous les désagréments qu'il plairait à son
humeur capricieuse de lui faire essuyer! Fallait-il leur donner si tôt
et si complétement raison?
L'occupation d'Oldenbourg, disait Alexandre en insistant sur ce sujet,
l'avait touché surtout à cause de l'effet produit à la cour et dans le
public, effet déplorable, assurait-il, même en mettant de côté tout
vain amour-propre. Quant à l'indemnité d'Erfurt, il ne pouvait
l'accepter sans se couvrir de ridicule, et du reste en la refusant il
ne demandait rien, car on n'avait rien à lui offrir qui ne fût enlevé
à quelque pauvre prince d'Allemagne, fort innocent de tout le mal, et
il ne voulait pas qu'on l'accusât de contribuer à l'une de ces
dépossessions violentes, qui avaient tant révolté, depuis vingt ans,
le sentiment moral de l'Europe. Sans doute il n'avait pas besoin de
déclarer que pour le duché d'Oldenbourg il ne ferait point la guerre,
mais il voulait bien qu'on sût qu'il était blessé, surtout affligé, et
qu'il espérait, sans l'exiger, sans la désigner, une réparation qui
satisfît la dignité offensée de la nation russe.