Dispositions d'esprit de Napoléon au moment de l'arrivée du

général Foy à Paris. -- Accueil qu'il fait à ce général et longues

explications avec lui. -- Nécessité d'un nouvel envoi de 60 ou 80

mille hommes en Espagne, et impossibilité actuelle de disposer

d'un pareil secours. -- Causes récentes de cette impossibilité.

-- Derniers empiétements de Napoléon sur le littoral de la mer du

Nord. -- Réunion à l'Empire des villes anséatiques, d'une partie

du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. -- Mécontentement de

l'empereur Alexandre en apprenant la dépossession de son oncle le

grand-duc d'Oldenbourg. -- Au lieu de ménager l'empereur

Alexandre, Napoléon insiste d'une manière menaçante pour lui

faire adopter ses nouveaux règlements en matière de commerce. --

Résistance du czar et ses explications avec M. de Caulaincourt.

-- L'empereur Alexandre ne désire pas la guerre, mais s'y attend,

et ordonne quelques ouvrages défensifs sur la Dwina et le

Dniéper. -- Napoléon informé de ce qui se passe à

Saint-Pétersbourg se hâte d'armer lui-même, pendant que la Russie

engagée en Orient ne peut répondre à ses armements par des

hostilités immédiates. -- Première idée d'une grande guerre au

nord. -- Immenses préparatifs de Napoléon. -- Ne voulant

distraire aucune partie de ses forces pour les envoyer dans la

Péninsule, il se borne à ordonner aux généraux Dorsenne et

Drouet, au maréchal Soult de secourir Masséna. -- Illusions de

Napoléon sur l'efficacité de ce secours. -- Retour du général Foy

à l'armée de Portugal. -- Long séjour de cette armée sur le Tage.

-- Son industrie et sa sobriété. -- Excellent esprit des soldats,

découragement des chefs. -- Ferme attitude de Masséna. -- Le

général Gardanne parti de la frontière de Castille avec un corps

de troupes pour porter des dépêches à l'armée de Portugal, arrive

presque jusqu'à ses avant-postes, et rebrousse chemin sans avoir

communiqué avec elle. -- Le général Drouet, dont les deux

divisions composent le 9e corps, traverse la province de Beira

avec la division Conroux, et arrive à Leyria. -- Joie de l'armée

à l'apparition du 9e corps. -- Son abattement quand elle apprend

que le secours qui lui est parvenu se réduit à sept mille hommes.

-- Arrivée du général Foy, et communication des instructions dont

il est porteur. -- Réunion des généraux à Golgao pour conférer

sur l'exécution des ordres venus de Paris, et résolution de

rester sur le Tage en essayant de passer ce fleuve pour vivre des

ressources de l'Alentejo. -- Divergence d'avis sur les moyens de

passer le Tage. -- Admirables efforts du général Éblé pour créer

un équipage de pont. -- On se décide à attendre pour tenter le

passage que l'armée d'Andalousie vienne par la rive gauche donner

la main à l'armée de Portugal. -- Événements survenus dans le

reste de l'Espagne pendant le séjour sur le Tage. -- Suite des

siéges exécutés par le général Suchet en Aragon et en Catalogne.

-- Investissement de Tortose à la fin de 1810, et prise de cette

place en janvier 1811. -- Préparatifs du siége de Tarragone. --

Événements en Andalousie. -- Éparpillement de l'armée

d'Andalousie entre les provinces de Grenade, d'Andalousie et

d'Estrémadure. -- Embarras du 4e corps obligé de se partager

entre les insurgés de Murcie et les insurgés des montagnes de

Ronda. -- Efforts du 1er corps pour commencer le siége de Cadix.

-- Difficultés et préparatifs de ce siége. -- Opérations du 5e

corps en Estrémadure. -- Le maréchal Soult ne croyant pas pouvoir

suffire à sa tâche avec les troupes dont il dispose, demande un

secours de 25 mille hommes. -- L'ordre de secourir Masséna lui

étant arrivé sur ces entrefaites, il s'y refuse absolument. -- Au

lieu de marcher sur le Tage, il entreprend le siége de Badajoz.

-- Bataille de la Gevora. -- Destruction de l'armée espagnole

venue au secours de Badajoz. -- Reprise et lenteur des travaux du

siége. -- Détresse de l'armée de Portugal pendant que l'armée

d'Andalousie assiége Badajoz. -- Misère extrême du corps de

Reynier et indispensable nécessité de battre en retraite. --

Masséna, ne pouvant plus s'y refuser, se décide à un mouvement

rétrograde sur le Mondego, afin de s'établir à Coimbre. --

Retraite commencée le 4 mars 1811. -- Belle marche de l'armée et

poursuite des Anglais. -- Arrivé à Pombal, Masséna veut s'y

arrêter deux jours pour donner à ses malades, à ses blessés, à

ses bagages le temps de s'écouler. -- Fâcheux différend avec le

général Drouet. -- Craintes du maréchal Ney pour son corps

d'armée, et ses contestations avec Masséna sur ce sujet. -- Sa

retraite sur Redinha. -- Beau combat de Redinha. -- Le maréchal

Ney évacue précipitamment Condeixa, ce qui oblige l'armée entière

à se reporter sur la route de Ponte-Murcelha, et de renoncer à

l'établissement à Coimbre. -- Marches et contre-marches pendant

la journée de Casal-Novo. -- Affaire de Foz d'Arunce. -- Retraite

sur la Sierra de Murcelha. -- Un faux mouvement du général

Reynier oblige l'armée à rentrer définitivement en

Vieille-Castille. -- Spectacle que présente l'armée au moment de

sa rentrée en Espagne. -- Obstination de Masséna à recommencer

immédiatement les opérations offensives, et sa résolution de

revenir sur le Tage par Alcantara. -- Refus d'obéissance du

maréchal Ney. -- Acte d'autorité du général en chef et renvoi du

maréchal Ney sur les derrières de l'armée. -- Difficultés qui

empêchent Masséna d'exécuter son projet de marcher sur le Tage,

et qui l'obligent de disperser son armée en Vieille-Castille pour

lui procurer quelque repos. -- Affreux dénûment de cette armée.

-- Vaines promesses du maréchal Bessières devenu commandant en

chef des provinces du nord. -- Avantageuse situation de lord

Wellington depuis la retraite des Français, et triomphe du parti

de la guerre dans le parlement britannique. -- Lord Wellington

laisse une partie de son armée devant Alméida et envoie l'autre

à Badajoz pour en faire lever le siége. -- Tardive arrivée de ce

secours, et prise de Badajoz par le maréchal Soult. -- Celui-ci,

après la prise de Badajoz, se porte sur Cadix pour appuyer le

maréchal Victor. -- Beau combat de Barossa livré aux Anglais par

le maréchal Victor. -- Le maréchal Soult trouve les lignes de

Cadix débarrassées des ennemis qui les menaçaient, mais il est

bientôt ramené sur Badajoz par l'apparition des Anglais. -- À son

tour il demande du secours à l'armée de Portugal qu'il n'a pas

secourue. -- Les Anglais investissent Badajoz. -- Cette

malheureuse ville, assiégée et prise par les Français, est de

nouveau assiégée par les Anglais. -- Projet formé par Masséna

dans cet intervalle de temps. -- Quoique fort mal secondé par

l'armée d'Andalousie, il médite de lui rendre un grand service en

allant se jeter sur les Anglais qui bloquent Alméida. -- Ce

projet, retardé par les lenteurs du maréchal Bessières, ne

commence à s'exécuter que le 2 mai au lieu du 24 avril. -- Par

suite de ce retard, lord Wellington a le temps de revenir de

l'Estrémadure pour se mettre à la tête de son armée. -- Bataille

de Fuentès d'Oñoro livrée les 3 et 5 mai. -- Grande énergie de

Masséna dans cette mémorable bataille. -- Ne pouvant débloquer

Alméida, Masséna le fait sauter. -- Héroïque évasion de la

garnison d'Alméida. -- Masséna rentre en Vieille-Castille. -- En

Estrémadure, le maréchal Soult ayant voulu venir au secours de

Badajoz, livre la bataille d'Albuera, et ne peut réussir à

éloigner l'armée anglaise. -- Grandes pertes de part et d'autre,

et continuation du siége de Badajoz. -- Belle défense de la

garnison. -- Situation difficile des Français en Espagne. --

Résumé de leurs opérations en 1810 et en 1811; causes qui ont

fait échouer leurs efforts dans ces deux campagnes qui devaient

décider du sort de l'Espagne et de l'Europe. -- Fautes de

Napoléon et de ses lieutenants. -- Injuste disgrâce de Masséna.

[Date en marge: Déc. 1810.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec le général Foy.]

[En marge: Injustice de Napoléon envers Masséna, et fausse idée qu'il

se fait de la guerre d'Espagne.]

Le général Foy, si célèbre depuis comme orateur, joignait à beaucoup

de bravoure, à beaucoup d'esprit une imagination vive, souvent mal

réglée, mais brillante, et qui éclatait en traits de feu sur un visage

ouvert, attrayant, fortement caractérisé. Napoléon aimait l'esprit,

bien qu'il s'en défiât. Le général le charma par sa conversation, et à

son tour il l'éblouit, car c'était la première fois qu'il l'admettait

familièrement auprès de lui. Les nouvelles arrivées par cette voie

étaient les seules qu'on eût reçues de l'armée de Portugal, et

jusque-là on avait été réduit à en chercher dans les journaux

anglais. Le général Foy trouva Napoléon parfaitement convaincu de

l'importance de la question qui allait se résoudre sur le Tage, car

sur la situation générale il en savait plus que personne, et il était

persuadé que battre les Anglais, ou même les tenir longtemps en échec

devant Lisbonne, c'était donner les plus grandes chances à la paix

européenne. Mais le général Foy le trouva plein encore d'illusions sur

les conditions de la guerre d'Espagne, bien changées depuis 1808, sur

l'immense consommation d'hommes qu'elle exigeait, sur la peine qu'on

avait à faire vivre les armées dans la Péninsule, sur la difficulté de

battre les Anglais; il le trouva très-injuste envers Masséna, aimant

mieux s'en prendre à cet illustre lieutenant de n'avoir pas fait

l'impossible, qu'à lui-même de l'avoir ordonné. Napoléon avait

toujours à la bouche le chiffre faux de 70 mille Français et de 24

mille Anglais, comme s'il eût été un de ces princes paresseux et

ignares qui jugent des choses d'après le dire de ministres courtisans,

et sont trop indolents pour chercher la vérité, ou trop peu

intelligents pour la comprendre. Napoléon, qui avait ordonné

itérativement de livrer bataille, se plaignait maintenant de ce qu'on

eût tenté l'attaque de Busaco; lui qui avait voulu qu'on poussât les

Anglais l'épée dans les reins, se plaignait maintenant de ce qu'on ne

s'était pas arrêté à Coimbre, et malgré sa prodigieuse sagacité, il

avait de la peine à se figurer comment, au lieu de 70 mille Français

menant tambour battant 24 mille Anglais, nous étions 45 mille braves

soldats vivant par miracle devant 70 mille Anglo-Portugais bien

nourris et presque invincibles derrière des retranchements

formidables. Cependant, au fond, la difficulté de le convaincre ne

venait pas de la difficulté d'éclairer un si admirable esprit, mais de

l'impossibilité de lui faire admettre des vérités qui contrariaient

ses calculs du moment.

Le général Foy défendit bien son chef, et prouva que dans toutes les

occasions les opérations reprochées au maréchal Masséna avaient été

commandées par les circonstances. Il soutint qu'une fois arrivé devant

Busaco il fallait ou se retirer honteusement en sacrifiant l'honneur

des armes, ou combattre; que si on n'avait pas enlevé la position, on

avait produit au moins chez les Anglais cette immobilité craintive qui

avait permis de les tourner, que s'arrêter à Coimbre après y avoir

paru eût été un aveu d'impuissance tout aussi fâcheux que le refus de

combattre à Busaco; que d'ailleurs on ignorait à Coimbre l'existence

des lignes de Torrès-Védras, ce qui était beaucoup plus excusable que

de les ignorer à Paris, au centre de toutes les informations; qu'être

parvenu devant ces lignes, même pour y rester immobiles, n'était pas à

regretter, puisqu'on y bloquait les Anglais, puisqu'on les faisait

vivre dans des perplexités continuelles; qu'on devait même obtenir

bientôt un résultat décisif, si des secours suffisants arrivaient en

temps utile par les deux rives du Tage; qu'en un mot si tout était

engagé, rien du moins n'était compromis, pourvu qu'averti par

l'expérience, on proportionnât les moyens au grand but qu'on avait en

vue.

Chaleureux pour les intérêts de son chef, le général Foy se montra,

quand il fallut peindre les désolantes réalités de la guerre

d'Espagne, aussi vrai que le permettait son désir de plaire, non pas

au pouvoir mais au génie. Toutefois il n'était pas nécessaire d'en

dire beaucoup à Napoléon pour l'éclairer, et il connut, en quittant le

général, une grande partie de la vérité. Ce qu'il fallait faire, il le

savait bien, et qui aurait pu le savoir, s'il ne l'avait su!

[En marge: Premiers ordres de Napoléon en faveur de l'armée de

Portugal.]

En effet, quoique la guerre d'Espagne commençât à lui causer autant de

fatigues d'esprit qu'elle causait de fatigues de corps à ses soldats,

et que par ce motif il déléguât trop au major général Berthier le soin

d'en suivre les détails, il n'avait cessé, même avant l'arrivée du

général Foy, de donner des ordres qui étaient déjà dans le sens des

besoins et des désirs du maréchal Masséna. Il avait recommandé

plusieurs fois au général Drouet de hâter son mouvement, de porter sa

première division au moins jusqu'à Alméida, d'y réunir tout ce que

Masséna avait laissé sur les derrières, tout ce qui était sorti des

hôpitaux, et, avec ces forces, de balayer les routes, afin de rouvrir

les communications avec l'armée de Portugal. Il avait ordonné aux

généraux commandant les provinces du nord, au général Thouvenot,

gouverneur de la Biscaye, au général Dorsenne, gouverneur de Burgos,

de ne pas retenir la seconde division du général Drouet, et de la

diriger immédiatement sur Salamanque. Il avait même, dans la prévision

d'une grande perte d'hommes, préparé une division de réserve avec des

conscrits tirés des dépôts de l'armée d'Andalousie et de Portugal; il

y avait ajouté quelques cavaliers pris dans les dépôts de la

cavalerie d'Espagne, et enfin deux bataillons des gardes nationales,

les seuls restants de la grande levée de Walcheren, et attachés depuis

à la garde impériale. Ces détachements, formant 10 à 12 mille hommes,

avaient été envoyés sous le général Caffarelli en Castille, pour y

servir sur les derrières jusqu'à ce qu'ils pussent être versés dans

leurs corps respectifs, et pour rendre disponibles en attendant les

deux divisions du général Drouet. Napoléon avait, en outre, adressé de

vifs reproches au maréchal Soult, pour avoir tiré un faible parti des

trois corps composant l'armée d'Andalousie, corps qu'il évaluait à 80

mille hommes, comme il évaluait à 70 mille l'armée de Masséna. Il lui

reprochait d'avoir conduit mollement le siége de Cadix, qui n'était

défendu, disait-il, que par de la canaille, d'avoir laissé le marquis

de La Romana se jeter en Portugal sur les flancs de Masséna, au lieu

de le fixer en Estrémadure en l'y attaquant sans cesse; d'avoir permis

que le 5e corps s'enfermât tristement dans Séville pendant tout l'été,

d'être en définitive depuis dix mois en Andalousie, sans y avoir rien

fait que de prendre Séville, dont il avait trouvé les portes ouvertes.

Il lui avait enjoint de détacher tout de suite 10 mille hommes vers le

Tage, afin de donner la main au maréchal Masséna. Enfin il avait

censuré tout aussi vivement le commandant de l'armée du centre,

c'est-à-dire son frère Joseph, pour s'être confiné dans Madrid avec

une vingtaine de mille hommes, et s'être borné à d'insignifiantes

courses contre les guérillas, dans une direction du reste assez mal

choisie, car ces courses avaient été dirigées vers Cuenca et vers

Guadalaxara, contre le fameux partisan l'Empecinado, et non vers

Tolède et Alcantara, où elles auraient pu être fort utiles à l'armée

de Portugal. Pour appuyer ces critiques, il lui avait dit, comme au

maréchal Soult, comme au général Drouet, que c'était à Santarem, entre

Abrantès et Lisbonne, que se décidait en ce moment le sort de la

Péninsule, et probablement de l'Europe.

[En marge: Nouveaux ordres de Napoléon relativement à l'armée de

Portugal, après son entrevue avec le général Foy.]

Napoléon avait donc, quoique de loin, entrevu cette situation, et

prévu en partie les dispositions qu'elle exigeait. Mais apprenant

enfin la vraie position de Masséna, il résolut de tout faire converger

vers lui, tant les troupes disponibles en Vieille-Castille que celles

qu'on avait eu le tort d'engager en Andalousie, et il prépara les

ordres les plus formels pour les généraux qui devaient concourir à

cette réunion de forces vers le Portugal. Cependant si on pouvait, en

sacrifiant beaucoup d'objets secondaires à l'objet principal,

accroître singulièrement les moyens de Masséna, et le mettre à même de

remplir une partie de sa tâche, n'était-ce pas le cas de faire un

suprême effort, et puisqu'on avait commis la faute de s'engager en

Espagne, de s'y engager tout à fait pour en sortir plus vite, de

détourner encore des bords de l'Elbe ou du Rhin l'une de ces armées

qui s'y trouvaient utilement placées sans doute, mais de l'en

détourner pour l'employer plus utilement ailleurs, de marcher avec

quatre-vingt mille hommes au secours de Masséna, d'y marcher en

personne, d'amener, par ce mouvement irrésistible, Soult, Drouet,

Dorsenne, devant Torrès-Védras, et de terminer la lutte européenne par

un coup de foudre frappé sur Lisbonne? S'il y avait danger à dégarnir

le Nord, ce danger n'eût-il pas disparu avec la paix générale,

conquise aux extrémités du Portugal? L'Empire était tranquille: la

Hollande, qu'on avait privée de son indépendance, était consternée

mais soumise; la jeune Impératrice portait dans son sein l'héritier du

grand empire, et, quoiqu'il dût en coûter à son époux de la quitter,

on sait bien qu'il était toujours prêt à mettre ses desseins au-dessus

de ses affections. Quelle raison pouvait donc empêcher une résolution

si indiquée, et si décisive? Malheureusement, pendant que se passaient

dans la Péninsule les événements que nous avons racontés, Napoléon

venait d'en provoquer de fort graves au Nord, et la situation qu'il

s'était créée par son ambition exorbitante le tyrannisait plus qu'il

ne tyrannisait l'Europe. Ce glorieux despote, comme il arrive souvent,

était esclave, esclave de ses propres fautes.

[En marge: Nécessité d'envoyer un secours extraordinaire en Espagne,

et causes qui en empêchent.]

[En marge: Nouvelles difficultés que Napoléon s'est créées dans le

nord de l'Europe.]

On a vu qu'après avoir terminé la campagne de Wagram il avait voulu se

rattacher l'Autriche, apaiser l'Allemagne, distribuer tous les

territoires qui lui restaient afin de pouvoir évacuer les pays au delà

du Rhin, consacrer exclusivement ses soins à la guerre d'Espagne, et

contraindre l'Angleterre à la paix par le double moyen du blocus

continental et d'un grand échec infligé à l'armée de lord Wellington,

mais qu'avec ces intentions si pacifiques il avait, pour rendre le

blocus continental plus efficace, réuni la Hollande à l'Empire, étendu

ses occupations militaires sur les côtes de la mer du Nord jusqu'à la

frontière du Holstein, imaginé un vaste système de tarification sur

les denrées coloniales, fort lucratif pour lui et ses alliés, mais

extrêmement vexatoire pour les peuples, et qu'enfin il avait prescrit

aux uns, recommandé aux autres, la Russie comprise, l'emploi de ce

système presque intolérable. Déjà, par une conséquence inévitable,

cette politique dont la paix était le but, mais dont les occupations

militaires, les usurpations de territoire, les confiscations

violentes, les exactions ruineuses, étaient le moyen, cette politique

avait réveillé toutes les défiances que Napoléon aurait voulu

dissiper. En effet, convertir en départements français non-seulement

Rome, Florence, le Valais, mais encore Rotterdam, Amsterdam et

Groningue, n'était pas propre à rassurer ceux qui supposaient à

Napoléon le projet de soumettre le continent à sa domination

universelle. Napoléon ne s'en était pas tenu là; il avait considéré

comme fort gênant de n'avoir dans les villes anséatiques qu'une

autorité purement militaire, et il avait pensé qu'étendre le

territoire de l'Empire, déjà porté à l'Ems par la réunion de la

Hollande, jusqu'au Weser et à l'Elbe par la réunion de Brême, de

Hambourg et de Lubeck, serait fort utile; qu'il envelopperait ainsi

dans la vaste étendue de ses rivages les mers au sein desquelles

s'élève l'Angleterre, et que ce front menaçant de Boulogne, si

importun pour elle, se trouverait de la sorte prolongé jusqu'à Lubeck.

Quelles difficultés pouvait-il y avoir à l'accomplissement d'un tel

dessein? Les villes anséatiques étaient sous sa main; le Hanovre, dont

il fallait prendre quelques parties, appartenait à son frère Jérôme,

qui n'avait pas rempli les conditions auxquelles il lui avait donné ce

royaume, soit en ne payant pas exactement les troupes françaises, soit

en ne faisant pas pour les donataires français ce qu'il lui avait

promis; les territoires de certains princes allemands, ceux d'Arenberg

et de Salm notamment, que cette nouvelle délimitation devait englober,

étaient autant à sa disposition que ceux d'un sujet français. En

laissant à ces princes leurs biens privés, en les dédommageant pour le

reste avec des dotations constituées en France, la difficulté était

levée à leur égard. Il y avait, il est vrai, le prince d'Oldenbourg,

dont le territoire placé entre la Frise et le Hanovre, entre les

bouches de l'Ems et celles du Weser, ne pouvait pas être omis, et qui

de plus était l'oncle de l'empereur de Russie. Faire de ce prince,

très-cher à son neveu, un simple sujet de l'Empire français, devait

paraître un procédé bien tranchant. Mais par hasard nous avions encore

dans nos mains un fragment de ces nombreux États germaniques récemment

distribués par Napoléon, c'était Erfurt, véritable miette tombée de la

table du conquérant. En accordant Erfurt au duc d'Oldenbourg, Napoléon

croyait combler la mesure des bons procédés envers la Russie. Restait

enfin le grand-duc de Berg, fils bien jeune encore de Louis, dédommagé

par le beau duché de Berg de la couronne de Hollande, qui avait été un

moment déposée sur son berceau. On avait besoin d'une partie de ce

duché pour compléter les nouvelles démarcations, mais c'était là un

arrangement de famille, dont il n'y avait pas à s'inquiéter. La chose

une fois arrêtée dans la pensée de Napoléon fut mise immédiatement à

exécution.

[En marge: Réunion à la France des villes anséatiques, du duché

d'Oldenbourg, et de divers autres territoires.]

Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, converti en départements

français la Toscane, les États romains, la Hollande. Par un décret

suivi d'un sénatus-consulte du 13 décembre 1810, il convertit en trois

départements français, dits de l'Ems supérieur, des Bouches-du-Weser,

des Bouches-de-l'Elbe, le duché d'Oldenbourg, le territoire des

princes de Salm et d'Arenberg, une portion du Hanovre, les territoires

de Brême, de Hambourg, de Lubeck, et par la même occasion il s'empara

du Valais, qu'il convertit en département français, sous le titre de

département du Simplon. Une simple signification fut adressée aux

princes dépossédés, et quant au prince d'Oldenbourg, oncle

d'Alexandre, on lui annonça que par considération pour l'empereur de

Russie, on lui accordait en dédommagement la ville d'Erfurt. Napoléon

était bien tenté de réunir aussi les deux principautés de

Mecklembourg, ce qui lui aurait donné une assez grande étendue de

côtes sur la Baltique, et aurait placé sous sa main la Poméranie

suédoise; pourtant il n'osa point aller jusque-là. Il se contenta de

déclarer aux deux princes de Mecklembourg qu'il voulait bien leur

laisser leurs États, mais à condition qu'ils lui seraient aussi utiles

dans sa lutte contre l'Angleterre que s'ils étaient annexés à

l'Empire, c'est-à-dire qu'ils lui fourniraient des matelots, qu'ils

armeraient Rostock et Vismar de manière à n'y pas laisser stationner

les Anglais, et qu'enfin ils fermeraient leurs côtes au commerce

britannique, aussi bien que pourraient le faire les douaniers

français; que si une seule de ces conditions n'était pas remplie, la

réunion de leurs États à l'Empire suivrait immédiatement l'infraction

constatée, car il n'avait de ménagements à garder envers personne, les

Anglais n'en gardant aucun dans leurs mesures maritimes.

[En marge: Les États allemands trop intimidés pour réclamer contre les

derniers empiétements de Napoléon.]

[En marge: La Russie déjà très-préoccupée de l'extension des

frontières françaises vers le Nord, est profondément blessée de la

dépossession du duc d'Oldenbourg.]

Ce n'était pas la Prusse cachant sa haine sous une profonde

soumission, et ayant d'ailleurs de bien autres chagrins à dévorer, ce

n'étaient pas les princes allemands, les uns détrônés et remplacés par

le nouveau roi de Westphalie, les autres liés à l'Empire par la

crainte ou par la complicité des agrandissements territoriaux, ce

n'était pas l'Autriche enfin, réduite à concentrer son ambition sur la

conservation du territoire qui lui restait, que ces mesures pouvaient

révolter, bien que tout prince portant une couronne dût trembler à la

vue d'une telle manière de procéder! Mais la Russie, traitée si

légèrement à l'occasion du mariage avec l'Autriche, blessée et alarmée

du refus de signer la convention relative à la Pologne,

très-exactement avertie de l'augmentation progressive de la garnison

de Dantzig, frappée de voir la frontière de France dépasser

successivement la Hollande, le Hanovre, le Danemark, atteindre la

Suède, et s'approcher ainsi de Memel et de Riga, la Russie vaincue à

Austerlitz et à Friedland, mais non pas abattue jusqu'à tout souffrir,

devait être fortement préoccupée de ces extensions de territoire, et

offensée de la façon expéditive avec laquelle on traitait un parent

qui lui tenait de près, et pour lequel plus d'une fois elle avait

témoigné le plus vif intérêt, notamment à l'époque des arrangements de

l'Allemagne en 1803 et en 1806. Les formes auraient dû au moins

corriger un peu ce que ces actes avaient d'inquiétant et de blessant;

malheureusement les formes furent presque aussi rudes que les actes

eux-mêmes.

[En marge: Napoléon, au lieu de ménager la Russie dans les

circonstances actuelles, se montre plus exigeant envers elle au sujet

du blocus continental.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 53 段