recueillît ces ressources, et les administrât dans l'intérêt commun de
l'armée. Mais il y avait contre cette administration un cri général,
comme si elle eût été coupable de toutes les privations qu'on
endurait. Il fallut donc laisser chaque corps s'administrer lui-même,
soit par son général, soit par son chef d'état-major. Chacun dès lors
s'arrangea du mieux qu'il put pour vivre suivant les lieux et les
circonstances. Mais ce n'étaient pas les subsistances qui
constituaient la plus grande des difficultés du moment. Il fallait
avant peu, soit pour bloquer Lisbonne sur les deux rives, soit pour
s'ouvrir l'Alentejo, soit pour donner la main à l'armée d'Andalousie
si elle venait, soit enfin pour prendre l'importante ville d'Abrantès,
passer le Tage au-dessus ou au-dessous de cette ville. C'était là
l'opération capitale qu'on devait se proposer, mais qui sans un
équipage de pont était inexécutable. Or pour unique ressource on avait
trouvé deux barques dans Santarem, l'ennemi ayant détruit ou emmené
toutes les autres. Il en fallait cependant beaucoup, car le Tage,
inégal comme la Loire en France, comme tous les cours d'eau qui ne
prennent pas leur source dans des montagnes neigeuses, et qui vivant
de pluies, sont tour à tour ou desséchés ou torrentueux, le Tage
s'élevait ou s'abaissait alternativement de plusieurs pieds, et il ne
fallait pas moins d'une centaine de grosses barques pour en embrasser
la largeur. Le Zezère qui vient s'y réunir, et qui nous séparait du
gros village de Punhète et de la ville d'Abrantès, méritait aussi
qu'on y établît un pont, surtout afin de s'ouvrir la route de
Castel-Branco, l'une de celles par lesquelles on pouvait communiquer
avec la frontière d'Espagne. On avait besoin de cent vingt barques
pour ces deux ponts.
[En marge: Beaux travaux du général Éblé pour rendre possible
l'établissement d'un pont sur le Tage.]
Le général Montbrun, malgré son savoir-faire, venait de manquer
vingt-cinq grosses barques dans une île, près de Chamusca. Il ne
restait donc aucun moyen de s'en procurer dans le pays. Le général
Éblé, vieux général d'artillerie, distingué par une haute intelligence
autant que par un dévouement et une activité sans bornes, se chargea
de construire des barques pourvu qu'on lui donnât des ouvriers. Il
existait des forges dans Santarem, du fer qu'on pouvait retirer des
démolitions, et même du bois. Mais on avait peu d'outils. Le général
Éblé, après avoir réuni les ouvriers de l'artillerie, fit fabriquer
des haches, des scies, des marteaux. Puis il fit démolir des maisons
pour avoir des bois, mais ces bois ne pouvaient pas fournir de grosses
planches. Ayant découvert une assez belle forêt à quelque distance de
Santarem, on y coupa des arbres, qu'on transporta en les fixant par
l'une de leurs extrémités sur un avant-train de canon, et en les
traînant ainsi jusqu'à la ville. Malheureusement on usait par ce
travail fatigant les hommes et les chevaux. On avait de la peine à
trouver des ouvriers, parce qu'on ne vivait passablement que dans
l'intérieur des corps, où la maraude était régulièrement organisée.
Les soldats travaillant pour tout le monde dans les chantiers, et
n'ayant pas le temps d'aller à la maraude, étaient exposés à manquer
du nécessaire. Aussi venaient-ils peu volontiers aux chantiers de
Santarem, ou s'en échappaient dès qu'ils en avaient l'occasion. Les
punir légèrement n'eût servi de rien. Les punir sévèrement dans la
position où l'on était, personne n'en avait le coeur. Restait à les
payer, mais on n'avait point d'argent. Masséna fit une collecte parmi
les officiers supérieurs et les employés, qui se cotisèrent pour
prêter 20 ou 25 mille francs à la caisse de l'armée. Grâce à ces
efforts les constructions commencèrent, et on ne désespéra pas de
posséder bientôt les moyens de franchir le Tage.
[En marge: Translation des chantiers de Santarem à Punhète.]
Tandis qu'on se livrait à ces travaux sous la direction du général
Éblé, Masséna voulut s'étendre jusqu'à Punhète et Abrantès, où l'on se
flattait de trouver de grandes ressources. Loison et Montbrun, en
effet, passèrent le Zezère à force d'audace et d'adresse, y jetèrent
un pont de chevalets, et finirent par s'établir sur l'autre bord de
cette rivière, malgré de sérieux dangers, car le pont était si fragile
et le Zezère si torrentueux, que la communication pouvait à tout
moment être interrompue. Pourtant on finit par consolider les
chevalets, et en pénétrant dans Punhète on y découvrit des
approvisionnements. Bientôt même on pensa qu'il fallait y transférer
l'établissement et les chantiers de Santarem, parce que le pont sur le
Tage, dont on avait tant de peine à réunir les matériaux, serait plus
facile à jeter vis-à-vis de Punhète, le Tage en cet endroit n'ayant
pas encore reçu les eaux du Zezère. On décida donc que les chantiers y
seraient transportés. Les barques déjà construites pouvaient remonter
par eau, et rien de ce qu'on avait fait ne devait être perdu.
Punhète conquis, le général Montbrun poussa des reconnaissances
jusqu'aux portes d'Abrantès. Mais le peuple de cette ville, nombreux
et fougueux, soutenu par des troupes de l'armée anglo-portugaise,
avait élevé des défenses tout autour de ses murs, et il fallait pour
en venir à bout une attaque en règle, exécutée avec du gros calibre.
Cette attaque d'ailleurs n'avait pas chance de réussir tant que les
assiégés pourraient recevoir par la gauche du Tage les secours de lord
Wellington. On différa donc cette conquête importante jusqu'au jour où
l'on serait en mesure d'agir sur les deux rives du Tage.
[En marge: Masséna, résolu à bloquer les lignes anglaises jusqu'à
l'arrivée des renforts, songe à prendre une position plus sûre et plus
tranquille que celle de Sobral.]
Lorsque le maréchal Masséna eut aperçu la possibilité de s'établir
solidement sur ce fleuve, d'y vivre, de le franchir, et d'attendre
ainsi en sûreté les résolutions ultérieures de Napoléon, il mit ses
soins à rechercher un campement plus sûr, plus tranquille, mieux
adapté à ses deux opérations essentielles, qui consistaient, comme on
vient de le voir, dans la création d'un équipage de pont et dans la
conquête d'Abrantès.
[Date en marge: Nov. 1810.]
[En marge: Masséna fait choix de la position de Santarem, s'étendant
de Santarem à Thomar.]
Obligée en ce moment de toucher par sa tête à Sobral, par sa queue à
Abrantès, notre armée s'était trop étendue, et se trouvait exposée
chaque jour à des combats inutiles et meurtriers. D'ailleurs le
terrain qu'elle occupait devant les lignes anglaises avait été déjà
dévoré, et il était devenu impossible d'y subsister. Masséna songea
donc à se replier à quelques lieues en arrière, et à s'établir le long
du Tage, depuis Santarem jusqu'à Thomar, avec une division à Leyria,
pour surveiller le revers de l'Estrella, et garder la grande route de
Coimbre, soit contre un retour offensif des Anglais, soit contre les
irruptions des insurgés espagnols et portugais qui devenaient fort
incommodes, car ils avaient envahi Coimbre depuis le départ de
l'armée, et fait prisonniers, sans toutefois les égorger, les blessés
que nous avions laissés dans cette ville. La nouvelle position qu'il
s'agissait de prendre entre Santarem et Thomar en nous plaçant à
quelques lieues des lignes anglaises, ne nous empêchait nullement de
les bloquer rigoureusement, du moins sur la rive droite du Tage, la
seule en notre possession, et en même temps nous procurait un
établissement plus paisible et plus assuré. Les petits combats de tous
les jours qu'une armée inaguerrie peut souhaiter, mais qui fatiguent
inutilement une armée éprouvée, nous étaient épargnés; et quant à une
attaque sérieuse, la seule que nous dussions désirer, elle ne pouvait,
à cause de la distance qui allait nous séparer, être tentée sans que
l'ennemi démasquât ses intentions, ce qui rendait les surprises
impossibles. Enfin cette position nous reportait plus près de Punhète
où étaient nos chantiers, et d'Abrantès dont il importait de
s'emparer.
[En marge: L'armée décampe dans la nuit du 14 novembre.]
En conséquence, le 14 novembre, après un mois de séjour devant les
lignes anglaises, Masséna ramena son armée en arrière, et mit beaucoup
d'art dans cette opération. Il fallait en effet dérober le mouvement
de Junot aux Anglais, avec lesquels il était tous les jours aux
prises; sans quoi ils auraient pu se jeter sur lui en masse, et lui
faire essuyer un grave échec. Pour les tromper Masséna répandit
partout le bruit qu'il allait attaquer les lignes, ce qui réjouit nos
soldats, et inquiéta les Anglais au point de les retenir immobiles
dans leurs ouvrages. Puis il ordonna à Junot qui était à Sobral sur le
plateau central, et à Reynier qui était à Villa-Nova sur le Tage,
d'expédier d'avance leurs malades, leurs blessés et la partie
embarrassante de leur artillerie. À la nuit le maréchal Masséna fit
décamper Junot en toute hâte, en retenant sous les armes Reynier qui
avait des troupes plus aguerries, et qui occupait d'ailleurs la large
route du Tage, sur laquelle la retraite était facile. Au jour Junot se
trouvait hors d'atteinte, et Reynier à son tour commençait à décamper,
tandis que les Anglais attachés à la garde de leurs retranchements ne
songeaient nullement à nous poursuivre.
Ney avait déjà gagné Thomar. Junot le suivit en passant par Santarem,
et le lendemain Reynier suivit Junot en prenant la même route. Au
moment de son entrée dans Santarem, Reynier eut une fausse alerte. Les
Anglais s'apercevant enfin de leur méprise s'étaient mis sur nos
traces, préoccupés de l'idée que nous voulions emporter Abrantès
d'assaut, et naturellement très-pressés de nous en détourner. Parvenu
à Santarem, position dominante sur le Tage, à laquelle on arrive par
une route tracée au milieu des marécages du fleuve, et qui peut être
tournée parce qu'elle ne se relie pas étroitement à l'Estrella,
Reynier se vit poursuivi par des forces considérables, et craignit un
instant d'être enveloppé. Il se troubla et demanda du secours à
Masséna, qui, dédaignant trop ses terreurs, ne le secourut que fort
tard. L'alerte n'eut pas de suite, et même deux régiments anglais qui
avaient voulu gagner du terrain sur le flanc de Reynier faillirent
être enlevés. La seule conséquence fâcheuse de cette aventure fut que
beaucoup de blessés et de malades de l'hôpital de Santarem, émus par
les alarmes de Reynier, sortirent précipitamment de leur lit, et que
parmi eux quelques-uns moururent dans les rues.
Bientôt on s'assit solidement dans la nouvelle position qu'on était
venu prendre. Reynier s'établit sur les hauteurs de Santarem, où il
était couvert par des marécages, des escarpements, des abatis, par le
cours du Rio-Mayor, et relié avec la chaîne principale de l'Estrella
par une brigade de Junot cantonnée de Trèmes à Alcanhède. Il n'était
mal partagé que sous le rapport des vivres, mais pour le dédommager
on lui abandonna une portion de la riche plaine de Golgao. Junot campa
au centre de cette plaine à Torrès-Novas. Ney plaça son quartier
général à Thomar: il avait une division, celle de Loison, à Punhète,
deux à Thomar même, et une brigade d'infanterie avec toute sa
cavalerie à Leyria, sur le revers de l'Estrella, de manière à occuper
la route de Torrès-Védras à Coimbre. Il pouvait ainsi couvrir les
chantiers de Punhète, menacer Abrantès, et se porter par un mouvement
de gauche à droite sur Leyria, si lord Wellington essayait de nous
tourner.
[En marge: Avantages de la nouvelle position prise par Masséna.]
Cette position était inexpugnable, et en même temps adaptée aux divers
objets qu'on avait en vue, lesquels consistaient à préparer le passage
du Tage, à prendre Abrantès, à bloquer enfin les lignes anglaises, en
attendant l'arrivée des renforts demandés à Napoléon. Le maréchal Ney,
habituellement mécontent de ce qu'ordonnait le quartier général,
aurait voulu que l'armée fût réunie tout entière entre Leyria et
Coimbre. Mais s'écarter à ce point de Lisbonne, c'était commencer une
sorte de retraite, c'était abandonner les bords du Tage, et renoncer
au passage de ce fleuve, ainsi qu'à tout projet sur Abrantès, sans se
procurer ni plus de sécurité, ni plus de chances de communiquer avec
Alméida. Au contraire en tenant seulement la cavalerie et une brigade
d'infanterie à Leyria, on était sûr de regagner la route de Coimbre et
d'Alméida quand on le voudrait, sans renoncer à aucun des objets
essentiels qu'on devait se proposer. D'ailleurs, en ayant des postes
sur le Zezère on se trouvait plus près d'Alméida qu'à Leyria même,
car on était en mesure de communiquer avec la frontière espagnole par
une route moins infestée par les bandes de Trent, vu qu'elle passait
au sud de l'Estrella.
[En marge: Envoi du général Foy à Paris pour faire connaître à
Napoléon la situation de l'armée, et en obtenir le secours que cette
situation exige.]
L'armée dans cette nouvelle position parut confiante, assez satisfaite
de sa manière de vivre, et pleine de l'espérance de reprendre bientôt
sa tâche, lorsque des renforts venus de la Vieille-Castille par la
route d'Alméida, ou de l'Andalousie par celle de Badajoz, se seraient
joints à elle. En attendant, les préparatifs pour passer le Tage et
pour attaquer Abrantès occupaient ses bras et son esprit. Masséna
s'était hâté d'employer les moyens nécessaires pour faire arriver à
Paris la connaissance de sa situation et de ses besoins. S'il n'eût
été que devant une armée espagnole, il n'aurait pas eu fort à
s'inquiéter, mais ayant affaire à une armée anglaise commandée par un
sage et habile capitaine, placé à une grande distance de sa base
d'opération, condamné à vivre de maraude pendant l'hiver qui
s'approchait, campé près d'un fleuve dont il n'avait qu'une rive,
tandis que son adversaire les possédait toutes deux, comptant en fait
de forces un tiers de moins que l'ennemi, n'ayant de munitions que
pour une seule bataille, entouré de tous côtés de partisans qui ne
laissaient passer aucun courrier, le moins qui pût lui arriver c'était
de manquer le but de la campagne, et de se retirer sans avoir forcé
les lignes anglaises, tandis qu'il pouvait à tout moment essuyer un
désastre, si à force de vigilance, de fermeté et de discernement dans
le choix de ses positions, il ne savait se rendre inattaquable. Il se
décida donc à expédier vers Paris un officier intelligent et brave,
en le faisant accompagner par un petit corps de troupes, car ce
n'était qu'à cette condition qu'on avait chance de rejoindre la
frontière espagnole. Il désigna pour cette mission le général Foy,
qu'il avait sous ses ordres depuis Zurich, qui était vif, attachant,
doué du talent de bien exprimer sa pensée, et décoré d'une blessure
reçue à Busaco. Il lui confia le soin d'exposer les opérations de
l'armée depuis le départ d'Alméida jusqu'à l'établissement à Santarem.
Indépendamment des dépêches qu'il lui remit, il le chargea de tout
expliquer verbalement à l'Empereur, et de demander dans un délai
très-rapproché des munitions, des vivres, des renforts, soit par
Alméida, soit par Badajoz, promettant de finir bientôt la guerre
contre les Anglais si ces secours arrivaient à temps, et pronostiquant
de grands malheurs si on les lui faisait attendre.
[En marge: Grandeur de la question que le maréchal Masséna et lord
Wellington sont chargés de résoudre.]
Les deux hommes de guerre supérieurs que la destinée venait de placer
en présence l'un de l'autre aux extrémités du Portugal ne pouvaient
guère tenir une autre conduite que celle qu'ils tenaient en ce moment.
L'un ne pouvait pas mieux défendre cette extrémité du Portugal, seule
portion qui lui restât du sol de la Péninsule, l'autre ne pouvait pas
mieux se préparer à l'attaquer. De ce promontoire extrême allait
dépendre le sort des nations européennes, car les Anglais une fois
expulsés du Portugal, tout devait tendre en Europe à la paix générale,
et au contraire leur situation consolidée en ce pays, Masséna obligé
de rebrousser chemin, la fortune de l'Empire commençait à reculer
devant la fortune britannique, pour s'abîmer peut-être au milieu
d'une catastrophe prochaine. La question était donc d'une immense
gravité. Mais elle dépendait moins des deux généraux chargés de la
résoudre par les armes, que des deux gouvernements chargés de leur en
fournir les moyens. À ces derniers était reportée la solution de cette
grande question, qui n'était pas moins que celle de l'empire du monde.
On va voir quel concours ces deux généraux reçurent, l'un d'une patrie
agitée par les partis, l'autre d'un maître aveuglé par la prospérité.
[En marge: La solution de cette question dépendant plus des deux
gouvernements que des deux généraux.]
[En marge: Difficultés de la situation de lord Wellington.]
Quelque sérieux que soient à la guerre les embarras d'un chef d'armée,
il faut se garder de croire que son adversaire n'ait pas aussi les
siens. Napoléon, qui avait acquis au plus haut point la philosophie de
la guerre, comme les hommes qui ont beaucoup vécu finissent par
acquérir la philosophie de la vie, Napoléon aimait à dire qu'après une
bataille chacun _avait son compte_, et que si les généraux étaient
bien convaincus de cette vérité, ils ne se laisseraient pas si
facilement décourager par les apparences ou même par la réalité d'un
revers, et qu'en persévérant ils auraient souvent l'occasion de
ramener la fortune. Si en effet le maréchal Masséna se trouvait dans
une situation grave, lord Wellington de son côté n'était pas dans une
situation exempte d'embarras. Tandis que le général français
considérait comme difficile d'emporter les lignes de Torrès-Védras, le
général anglais de son côté considérait comme très-difficile de les
défendre, si les Français tenaient la conduite la plus naturellement
indiquée. Ainsi lord Wellington avait deux dangers à courir: c'était
d'abord que les Français ne réunissent leurs forces vers Lisbonne pour
l'en accabler, c'était ensuite que le gouvernement britannique, divisé
comme devait l'être tout gouvernement libre en présence d'une question
si importante, ne le rappelât du Portugal, ou ne prît des mesures qui
rendraient sa persévérance impossible. Ces deux dangers également
graves, mais point également probables, se présentaient cependant
chacun avec assez de vraisemblance pour inquiéter profondément son
âme, quelque forte qu'elle fût.
[En marge: Ses craintes relativement aux projets des Français.]
Quant à la concentration des forces des Français devant Lisbonne, qui
pouvait résulter à la fois de l'envoi des troupes réunies dans la
Castille sous le général Drouet, et du refluement des armées
d'Andalousie vers le Portugal, elle était fort à prévoir, et tellement
indiquée, qu'il eût fallu être aveugle pour ne pas la craindre. On
parlait beaucoup, en effet, de l'arrivée des fameuses divisions
d'Essling (celles qui des mains du maréchal Oudinot avaient passé aux
mains du général Drouet) et de leur influence probable sur le sort de
la guerre; on parlait aussi de l'apparition du 5e corps sous le
maréchal Mortier, qui s'était porté, comme on l'a vu, de Séville sur
Badajoz. Relativement aux divisions d'Essling, récemment entrées sur
le sol de la Vieille-Castille, lord Wellington, ordinairement bien
renseigné, pensait qu'elles n'étaient pas aussi nombreuses qu'on le
prétendait, qu'elles auraient beaucoup d'occupation dans le nord de la
Péninsule, qu'au surplus elles viendraient renforcer Masséna par la
rive droite du Tage, et ne lui apporteraient pas un moyen de plus de
passer sur la rive gauche. Quoique l'arrivée de ces deux divisions fût
un fait inquiétant, il y en avait un autre bien plus alarmant à
redouter, c'était le refluement des troupes de l'Andalousie vers
Lisbonne, lesquelles, partiellement ou en masse, pouvaient venir
tendre la main au maréchal Masséna par la rive gauche du Tage, lui en
assurer dès lors les deux rives, et lui procurer les moyens d'attaquer
les lignes de Torrès-Védras avec des forces formidables. C'était là le
principal souci du général anglais, qui craignait par-dessus toutes
choses que les Français, négligeant les siéges de Cadix et de Badajoz,
ne se portassent en masse sur Lisbonne, pour aider le maréchal Masséna
à enlever les lignes de Torrès-Védras. Aussi pressait-il vivement la
régence espagnole de donner aux Français le plus d'occupation qu'elle
pourrait devant Cadix, de couper tous les ponts de la Guadiana afin
qu'ils trouvassent de grandes difficultés à franchir cette rivière, et
de faire d'Elvas, de Campo-Major, de Badajoz, des forteresses
tellement importantes, qu'ils n'osassent pas les négliger pour marcher
sur Lisbonne. Et comme lord Wellington doutait fort que ses conseils
fussent exactement suivis, il aurait voulu transformer la belle
province de l'Alentejo en un désert, comme il avait fait de la
province de Coimbre, afin de mettre les Français, s'ils
l'envahissaient, dans l'impossibilité d'y vivre. Mais il le demandait
sans l'obtenir de la régence de Portugal, qui n'entendait pas, pour
affamer les Français, s'affamer elle-même, et qui lui disait souvent
avec aigreur qu'au lieu de combattre les Français par la famine, moyen
également funeste aux deux partis, il ferait bien mieux de les
combattre par les armes, et de délivrer le Portugal au lieu de le
ruiner.
[Date en marge: Déc. 1810.]
[En marge: Grande détresse dans l'intérieur de Lisbonne.]
[En marge: Souffrances de l'armée anglaise dans les lignes de
Torrès-Védras.]
Ces réponses irritaient le général anglais sans ébranler sa sage
résolution, qui était toujours de ne pas risquer le sort d'une
bataille contre les Français, car il était beaucoup plus sûr de les
détruire par la misère que par des actions au moins douteuses s'il
prenait l'offensive. Mais ce n'était pas sans peine qu'il persistait
dans son plan, quelque bien conçu que ce plan pût paraître. Les vivres
coûtaient prodigieusement cher dans Lisbonne, quoique la mer fut
ouverte et protégée par le pavillon britannique. Le blé ne manquait
pas, le poisson salé non plus, mais la viande était devenue fort rare;
les légumes frais avaient disparu, et tous les aliments, quels qu'ils
fussent, n'étaient accessibles qu'à l'opulence, à ce point qu'au lieu
de payer au peuple de Lisbonne ses journées en argent, il avait fallu
les lui payer avec des rations. On avait même été obligé de tarifer le
prix des logements pour les malheureux qui avaient reflué des
provinces dans la capitale. À ces vives souffrances se joignaient des
anxiétés incessantes, car à chaque mouvement des Français on annonçait
une attaque, et on en prédisait le succès. Dans l'armée anglaise
elle-même, malgré sa rigoureuse discipline, malgré l'estime qu'elle
avait pour son chef, il s'élevait plus d'un murmure, même parmi les
officiers. Au lieu de marcher et de combattre, ce qui est pour l'homme
de guerre la meilleure distraction des souffrances, rester sous toile,
exposés sur ce promontoire élevé de Lisbonne à tous les vents de
l'Océan et à des pluies continuelles, ne convenait guère aux soldats
de lord Wellington et aux nombreux réfugiés couchés à terre au milieu
des lignes de Torrès-Védras. Beaucoup d'officiers se plaignaient
hautement, écrivaient à leurs compatriotes des lettres fâcheuses, et
contribuaient à accroître les inquiétudes que l'on avait conçues en
Angleterre sur le sort de l'armée britannique.
[En marge: Grandes craintes en Angleterre sur le sort de l'armée
anglaise.]
[En marge: Une rechute de George III, atteint d'aliénation mentale,
amène le prince de Galles à la régence.]
[En marge: Efforts du ministère pour limiter les pouvoirs du régent.]
[En marge: Efforts de l'opposition pour faire déférer au régent la
plénitude de l'autorité royale.]