Les ouvrages de fortification étaient les uns ouverts à la gorge

(c'était le moindre nombre), les autres fermés. Tous avaient glacis en

terre, fossé, escarpes en pierre sèche, magasins en bois pour les

vivres et les munitions. Il y en avait qui étaient armés de six

bouches à feu; il y en avait qui en contenaient cinquante, depuis les

calibres de 6 et de 8 jusqu'à ceux de 16 et de 24. Ces bouches à feu

étaient toutes montées sur affûts de position, de manière à ne pouvoir

servir à l'ennemi en cas de mouvement rétrograde d'une ligne sur

l'autre. On avait vidé le riche arsenal de Lisbonne pour fournir cette

artillerie, et employé tous les boeufs du pays pour la mettre en

place. Les garnisons étaient permanentes, et quelques-unes s'élevaient

jusqu'à mille hommes. Des routes larges et faciles avaient été

pratiquées entre ces divers ouvrages de manière à y conduire les

renforts avec une extrême rapidité. Un système de signaux empruntés à

la marine (le télégraphe était alors dans son enfance) pouvait en

quelques minutes apporter au centre de la ligne la nouvelle précise de

ce qui se passait à ses extrémités. À son entrée même, c'est-à-dire

vis-à-vis Sobral, se trouvait une sorte de champ de bataille, préparé

à l'avance pour que l'armée anglaise pût accourir tout entière vers la

partie la plus accessible, et joindre sa force propre aux mille feux

des ouvrages environnants. Naturellement on avait placé les Portugais

dans les fortifications, et on leur avait adjoint trois mille

canonniers, Portugais aussi, longuement formés à la manoeuvre du

canon, et tirant juste. L'armée anglaise avec ce qu'il y avait de plus

disponible, de plus manoeuvrier dans l'armée de ligne portugaise,

était destinée à occuper les campements principaux, qu'on avait

habilement disposés près des points supposés d'attaque. Tout avait été

soigneusement préparé pour qu'elle y fût bien abritée, bien nourrie,

et qu'elle pût y partager son temps entre le repos et les manoeuvres.

Le général Hill, qui en se retirant avait suivi le bord du Tage, avait

pris position derrière les hauteurs d'Alhandra; le général Crawfurd

s'était établi avec la division légère entre Alhandra et le plateau

vis-à-vis Sobral. Le général Picton, qui avait suivi la route de la

mer, occupait les bords du Zizambro et les hauteurs en arrière,

jusqu'à Torrès-Védras. Le général Leith gardait l'entrée même de cet

immense camp retranché, et avait pour soutien les divisions Spencer,

Cole, Campbell, qui avaient opéré leur retraite par la route du

milieu, et devaient se présenter en masse si l'ennemi tentait

d'assaillir les lignes par leur partie la moins escarpée.

Lord Wellington ayant demandé au marquis de La Romana de laisser

Badajoz, dont la défense importait moins que celle des lignes de

Torrès-Védras, et de venir le joindre à Lisbonne, celui-ci lui avait

amené environ 8 mille Espagnols, excellents pour le rôle défensif

auquel on les destinait. Le général anglais avait donc 30 mille

Anglais, 30 et quelques mille Portugais, 8 mille Espagnols, ce qui

faisait 70 mille hommes de troupes régulières pour défendre ces

positions; il avait en outre beaucoup de milices et une nombreuse

population de paysans, qui sans doute coûtait à nourrir, mais

travaillait sans cesse à de nouveaux ouvrages.

[En marge: Seconde et troisième ligne de retranchements en arrière de

Torrès-Védras.]

Il faut ajouter qu'à trois ou quatre lieues en arrière se déployait

une seconde ligne d'ouvrages, barrant également le promontoire, du

Tage à l'Océan, sur une longueur de sept à huit lieues, dominée par

les sommets de Mafra et de Montachique, et accessible en un seul

endroit, le défilé de Buccellas, dont on avait fait un vrai

coupe-gorge pour quiconque voudrait s'y engager. Enfin, derrière cette

seconde et formidable ligne, à l'extrémité même du promontoire, se

trouvait un dernier abri, espèce de réduit qui consistait dans un

demi-cercle de montagnes escarpées et hérissées de canons, inabordable

du côté de la terre, et offrant dans sa concavité tournée vers la mer

un mouillage sûr, où toute la flotte anglaise pouvait s'abriter. Ce

dernier réduit, en supposant que les deux premières lignes d'ouvrages

eussent été emportées, devait tenir encore plusieurs jours,

c'est-à-dire le temps nécessaire pour embarquer les troupes et les

soustraire à la poursuite d'un ennemi victorieux.

Tel était ce système colossal de lignes défensives, digne de la nation

qui l'avait conçu, et de l'ennemi dont il s'agissait d'arrêter la

puissance. Des milliers d'ouvriers y travaillaient depuis plus d'un

an, sous la conduite des ingénieurs anglais et sous la police de deux

régiments de ligne portugais. Presque achevé à l'époque de l'entrée

des Anglais, il ne le fut tout à fait que quelques mois après, et il

ne compta pas moins de 152 redoutes, et environ 700 bouches à feu en

batterie. Il avait fallu abattre cinquante mille oliviers, qui

formaient avec la vigne la principale végétation du pays. On avait

assez bien payé les paysans qui avaient prêté leurs bras, mais fort

mal les propriétaires dont on avait coupé les arbres. Les Anglais

pensaient que ce n'était rien que de ravager le Portugal, pourvu que

l'on parvînt à le disputer aux Français, et leur protection lui était

certainement plus dommageable que ne l'eût été notre invasion. Quant à

l'indépendance, nous ne lui en aurions pas laissé moins qu'il n'en

avait sous lord Wellington.

[En marge: Ouvrages projetés à la gauche du Tage.]

Les ouvrages que nous venons de décrire étaient sur la droite du Tage.

Sur la gauche il avait été exécuté quelques travaux, mais de peu

d'importance, malgré les vives instances de la régence portugaise. Ici

encore s'était révélée dans sa cruelle simplicité la politique

militaire du général britannique. Vers l'embouchure du Tage dans

l'Océan, la rive gauche se rapproche de la rive droite, et forme en se

rapprochant cette entrée du fleuve, si célèbre dans les récits des

voyageurs par son aspect pittoresque, par la multitude et la beauté

des palais qui la décorent. De la rive gauche on pouvait bombarder

Lisbonne, incendier l'église et le palais de Belem, le palais de

Queluz, et tous les édifices de cette capitale, renouveler ainsi de

main d'homme les horreurs du tremblement de terre du dernier siècle!

Mais ce point si vulnérable éveillait médiocrement la sollicitude de

lord Wellington. Qu'on jetât des bombes sur la belle ville de

Lisbonne, c'était fâcheux sans doute, mais peu grave, selon lui, pour

la défense du précieux promontoire de la rive droite, d'où il pouvait

tenir en échec la puissance de Napoléon, et provoquer les nations

européennes à un soulèvement général. Or, pour défendre la rive

gauche, il aurait fallu s'affaiblir considérablement sur la rive

droite, ce qu'il ne voulait faire à aucun prix. On lui proposait, il

est vrai, de construire sur cette rive gauche, entre Aldéa-Gallégo et

Setubal, un camp retranché, où l'on attirerait toutes les populations

de l'Alentejo; mais lord Wellington les regardait comme incapables de

le défendre, et il craignait, si le camp, comme il n'en doutait pas,

était enlevé, qu'il n'en résultât un ébranlement moral parmi les

défenseurs des lignes de Torrès-Védras. Il disait encore avec beaucoup

de sens que les Français n'avaient pas assez de forces en Andalousie

pour opérer une invasion dans l'Alentejo, que s'ils s'y présentaient

ce serait pour venir se joindre vers Abrantès à l'armée du maréchal

Masséna, et s'acharner avec celui-ci contre les lignes de

Torrès-Védras; que Lisbonne ne courait donc aucun danger sérieux de ce

côté; que si elle recevait quelques boulets, il n'y savait que faire,

qu'il fallait le laisser tranquille, et libre de s'occuper

exclusivement d'une tâche déjà bien assez difficile, celle de défendre

la rive droite, de laquelle dépendait le salut du Portugal et de

l'Europe. Cependant, pour répondre aux criailleries des habitants de

la capitale, il avait consenti à élever quelques ouvrages sur les

hauteurs d'Almada, vis-à-vis de Lisbonne, bien certain du reste qu'ils

seraient pris à la première attaque sérieuse. Mais tous les palais de

Lisbonne ne valaient pas à ses yeux une seule des redoutes de

Torrès-Védras, et militairement il avait raison.

[En marge: Contestation entre la régence portugaise et lord Wellington

au sujet des ouvrages à construire sur la rive gauche du Tage.]

[En marge: Confiance de lord Wellington dans la force des lignes qui

lui ont servi de refuge.]

Lord Wellington ainsi appuyé sur trois lignes de retranchements

formidables, qu'il défendait avec 70 mille hommes et une nombreuse

population de paysans réfugiés, pouvait considérer avec quelque

sécurité la brave armée française qu'il avait devant lui, bien que

d'après toutes les probabilités elle dût s'accroître considérablement.

Aussi, consulté par son gouvernement sur sa situation, au moment même

où il prenait position derrière ces lignes, et sur la possibilité de

rappeler la flotte de transport, qui coûtait à elle seule plus de 75

millions par an à l'Angleterre, il répondit qu'il se regardait comme

en parfaite sûreté à Torrès-Védras, que si on voulait absolument lui

enlever la flotte de transport, on était libre de le faire, qu'il ne

se croirait pas perdu par suite d'une telle mesure, mais que ce ne

serait pas conforme aux règles de la prudence, car à tout moment

l'armée française pouvait être renforcée par des troupes venues de la

Vieille-Castille, et par d'autres troupes détachées de l'Andalousie;

que si un ordre partait de Paris le maréchal Masséna attaquerait, et

qu'en présence d'un pareil général et de pareils soldats, il fallait,

malgré toutes les probabilités, se garder de répondre du résultat;

qu'on ferait donc bien, quelque coûteuse qu'elle fût, de lui laisser

la flotte de transport, bien qu'il espérât n'en pas avoir besoin. Il

ajoutait enfin, ce qui honore infiniment son intelligence politique,

que probablement le maréchal Masséna serait faiblement secouru du côté

de la Castille, et aucunement du côté de l'Andalousie.

Tel était l'obstacle imprévu devant lequel le général en chef Masséna

venait de se trouver arrêté avec son armée. Personne ne se doutait de

l'existence de cet obstacle avant de l'avoir aperçu, et même après

l'avoir vu, il fallut une reconnaissance de plusieurs jours pour en

apprécier toute la force. Dès le 12 octobre le corps de Junot était

arrivé sur le plateau de Sobral: le 13 Masséna voulant juger de la

situation et des intentions de l'ennemi, fit attaquer par ce corps le

village de Sobral, qui était en dehors des lignes, et en quelque sorte

aux sources des deux petites rivières de l'Arruda et du Zizambro. Les

Anglais disputèrent ce village avec vigueur, mais uniquement pour

l'honneur des armes, car il n'était pas dans l'enceinte des

retranchements qu'ils avaient un intérêt absolu à défendre. Les

troupes de Junot le leur enlevèrent à la baïonnette, et leur tuèrent

environ deux cents hommes. La perte fut à peu près égale de notre

côté. Mais à peine étions-nous maîtres de Sobral, qu'en voulant

déboucher au delà un feu violent parti de tous les forts nous indiqua

la ligne des ouvrages ennemis, leur force et leur liaison. On ne

pouvait plus conserver de doute sur l'existence d'un vaste camp

retranché, embrassant le promontoire entier de Lisbonne de l'un à

l'autre versant, de l'embouchure de l'Arruda dans le Tage, à

l'embouchure du Zizambro dans l'Océan.

[En marge: Position d'attente prise par le maréchal Masséna devant les

lignes anglaises.]

[En marge: Reconnaissance des lignes opérée par Masséna.]

Masséna avant de rien décider fit prendre à ses troupes une position

d'attente. Junot resta à Sobral et sur les coteaux environnants,

vis-à-vis des avant-postes des Anglais; Reynier s'établit près du Tage

à Villa-Nova, Ney en arrière vers Alenquer. (Voir la carte nº 53.) Les

Anglais n'étant pas obéis aux portes de Lisbonne comme dans les

provinces du nord qu'ils occupaient militairement, et ayant d'ailleurs

traversé le pays au pas de course, n'avaient pu ni détruire eux-mêmes

ni faire détruire les ressources de cette province du Portugal, qui

était l'une des plus riches de tout le royaume. On pouvait donc y

subsister quelques semaines, et se donner le temps de réfléchir avant

d'arrêter un parti sur la conduite qu'il convenait de tenir. Masséna

se mit donc à reconnaître lui-même la position des Anglais sur l'un et

l'autre versant, et employa plusieurs jours à opérer cette

reconnaissance de ses propres yeux. Le 16, se trouvant sous l'une des

batteries ennemies, qu'il observait avec une lunette appuyée sur un

petit mur de jardin, les officiers anglais, qui apercevaient

distinctement l'illustre maréchal, éprouvèrent à son aspect un

sentiment digne des nations civilisées, quand elles sont réduites au

malheur de se faire la guerre. Ils pouvaient en faisant feu de toutes

leurs pièces, cribler de boulets l'état-major du général en chef, et

probablement l'atteindre lui-même. Ils tirèrent un seul coup pour

l'avertir du péril, et avec tant de justesse qu'ils renversèrent le

mur qui servait d'appui à sa lunette. Masséna comprit le courtois

avertissement, salua la batterie, et remontant à cheval se mit hors de

portée. Il en savait assez, après tout ce qu'il avait vu, pour n'avoir

plus de doutes sur la valeur des vastes ouvrages élevés devant lui.

Quelques paysans ramassés dans les environs, quelques individus

attirés hors de Lisbonne par les officiers portugais qui suivaient

l'armée, affirmèrent unanimement qu'après cette première ligne de

retranchements il en existait une seconde, puis une troisième, les

trois armées de 700 bouches à feu, gardées par 70 mille hommes au

moins de troupes régulières, sans compter les milices et les paysans

réfugiés. Ce n'était donc plus un simple camp retranché dont on

pouvait brusquer l'attaque avec de l'audace, c'était une suite

d'obstacles naturels dont l'art avait singulièrement augmenté la

difficulté, qui étaient liés en outre par des fortifications fermées

la plupart à la gorge, impossibles à enlever dans un moment d'élan, et

tout aussi difficiles à surprendre, car tandis que les Anglais, grâce

aux routes qu'ils avaient construites, aux signaux qu'ils avaient

établis, pouvaient se porter en quelques heures d'un versant à

l'autre, et réunir la masse entière de leurs forces sur le point

attaqué, les Français rencontraient de leur côté un accident de

terrain qui leur interdisait toute manoeuvre de ce genre. En effet,

sur la partie du promontoire qu'ils occupaient, une montagne élevée,

appelée le Monte-Junto, dépourvue de toute route, séparait les deux

versants, et ne permettait pas qu'en feignant d'attaquer sur l'un on

pût soudainement se transporter sur l'autre. Le versant sur lequel ils

se déploieraient serait forcément celui par lequel ils devraient

attaquer, et ils seraient dès lors assurés d'y trouver réunis les 70

mille hommes de l'armée anglaise.

[En marge: Impossibilité reconnue d'enlever les lignes de

Torrès-Védras, à moins de renforts considérables et d'une attaque

combinée sur les deux rives du Tage.]

Tout considéré, la position parut inattaquable, au moins pour le

moment, et le jugement qu'en porta Masséna prouve que chez lui

l'énergie n'excluait pas la prudence. Certes, rien n'aurait mieux

convenu à son caractère et à sa situation qu'une tentative audacieuse,

dont l'heureuse issue eût terminé la guerre, mais il eut le bon sens

de comprendre que cette tentative ne présentait pas assez de chances

de réussite pour qu'il dût la faire, tandis que l'insuccès, qui était

très-probable, l'exposait à une perte infaillible. Il était loin

d'avoir alors les 50 mille hommes avec lesquels il était entré en

Portugal. L'attaque de Busaco lui avait coûté 4,500 morts ou blessés;

la marche lui avait valu 2 mille malades ou écloppés. Quelques blessés

de Busaco, légèrement atteints, avaient, il est vrai, rejoint l'armée;

les malades de la marche devaient être bientôt rétablis, au moins en

partie, et lorsque les uns et les autres seraient rentrés dans les

rangs, il pouvait compter sur environ 45 mille soldats vraiment en

état de combattre. C'étaient sans doute des troupes excellentes,

capables de tout tenter: que pouvaient-elles cependant contre 70 mille

ennemis, qui, en plaine, n'auraient certainement pas tenu devant

elles, mais qui, dans des positions défensives, valaient les

meilleures troupes du monde? Pour enlever ces lignes, il aurait fallu

avoir 90 ou 100 mille hommes, en porter 20 mille sur la rive gauche du

Tage, 70 ou 80 mille sur la droite, attaquer non-seulement sur les

deux rives, mais sur les deux versants de la rive droite, troubler

l'ennemi par la simultanéité de ces attaques, l'obliger au moins à se

diviser, prendre, s'il le fallait, par des siéges réguliers

quelques-uns des principaux ouvrages, escalader les autres, faire

ainsi une trouée en forçant l'entrée de la ligne à coups d'hommes, et,

en cas de revers, être assez fort pour ne pas craindre le lendemain.

Mais si avec 45 mille hommes, avec la possession d'une seule rive du

Tage, Masséna eût attaqué les lignes, et qu'il y eût inutilement

sacrifié 10 mille hommes en morts ou blessés, ce qui était

inévitable, comment aurait-il pu le lendemain, réduit à 35 mille

hommes, se retirer devant un ennemi enhardi par le succès, le

poursuivant sans relâche au milieu de populations furieuses, et à

travers un pays déjà ravagé, où il ne trouverait ni un jour de repos,

ni un morceau de pain? Probablement il n'aurait pas regagné Alméida

sans avoir perdu presque toute son armée, et sa campagne, qui devait

être une conquête, serait devenue un vrai désastre. Ajoutons que

Masséna obligé de tout porter avec lui, vivres et munitions, avait

bien encore assez de munitions pour livrer une bataille, mais pas

assez pour en livrer deux, et qu'après ce qu'il aurait consommé devant

les lignes, il n'aurait probablement pas eu de quoi se défendre dans

sa retraite.

Il n'y avait donc point à hésiter, et il fallait renoncer à attaquer

immédiatement les lignes de Torrès-Védras. Mais de ce qu'on ne les

attaquait pas immédiatement, il n'en résultait pas qu'on ne les

attaquerait pas plus tard, et qu'en attendant on n'aurait rien à faire

sur les bords du Tage, entre Abrantès, Santarem et Alhandra. D'abord

on obtenait en restant sur place un premier résultat, c'était de tenir

les Anglais bloqués, dans des perplexités continuelles que leur

gouvernement ne tarderait pas à partager; on en obtenait un second si

on les bloquait longtemps, c'était de les priver de subsistances,

non-seulement pour eux mais pour l'immense population de Lisbonne,

qui, ne recevant plus rien de l'intérieur du pays, ne pourrait vivre

que par la mer, et bientôt à des prix qui rendraient l'alimentation du

peuple portugais impossible. Or, quelque dédaigneux que fût lord

Wellington des mouvements populaires, il était impossible qu'il

résistât à un peuple affamé, demandant ou qu'on le nourrît, ou qu'on

laissât entrer les Français; et ce peuple vaincu par la faim ouvrant

les portes de Lisbonne du côté de la rive gauche, les lignes de

Torrès-Védras devaient bientôt tomber d'elles-mêmes. Il y avait donc

bien des chances favorables pour nous en restant devant les lignes

anglaises. Mais il fallait d'abord y rester longtemps, et en cherchant

à affamer les Anglais, ne pas commencer par mourir de faim nous-mêmes.

Il était indispensable pour cela d'occuper les deux rives du Tage,

afin de fermer à l'ennemi toutes les sources d'approvisionnement, et

de se procurer à soi toutes les subsistances de la fertile province de

l'Alentejo, ce qui n'était possible que si un fort détachement de

l'armée d'Andalousie, après avoir pris Badajoz, se portait, par la

rive gauche du Tage, sur Lisbonne. Il fallait donc auparavant

s'établir solidement sur le Tage entre Alhandra, Santarem et Abrantès,

se procurer les moyens d'y vivre, jeter un pont sur le fleuve afin de

manoeuvrer sur les deux rives, faire en même temps connaître sa

position à Napoléon, pour qu'il envoyât de la Vieille-Castille tous

les renforts dont il pourrait disposer, et pour qu'il ordonnât à

l'armée d'Andalousie de se porter sur Lisbonne, attendre ainsi l'effet

de ces mesures, et puis, quand les renforts seraient arrivés, tenter

avec des forces considérables une attaque furieuse sur les lignes

anglaises, si le blocus n'avait pas suffi pour en amener la chute.

[En marge: Ce qu'il y avait à faire en restant devant les lignes de

Torrès-Védras.]

[En marge: Sang-froid et constance du maréchal Masséna.]

Masséna, placé à cinq cents lieues de Paris, à cent lieues de

Salamanque, dans un pays affreux, au milieu de populations féroces,

tellement coupé de ses communications qu'il n'avait pas reçu une seule

dépêche depuis son départ d'Alméida, incertain de ses moyens de vivre,

arrêté devant un obstacle réputé presque insurmontable, au delà duquel

il ne pouvait pas aller chercher l'ennemi, et d'où l'ennemi pouvait

toujours fondre sur lui avec des forces supérieures, Masséna ne se

troubla point, imposa à tout le monde la résolution qui était dans son

âme, s'appliqua, malgré ses lieutenants qui parlaient encore de se

retirer, à persuader à toute l'armée qu'il fallait savoir prendre

patience, rester où l'on était, attendre les renforts qui ne

tarderaient pas d'arriver, et, loin de considérer les lignes comme

invincibles, préparer au contraire son courage à les affronter, dès

qu'on aurait le nombre d'hommes et la quantité de munitions

nécessaires pour les assaillir avec chance de succès.

Son premier soin fut de se choisir un champ de bataille, en cas que

les Anglais vinssent l'attaquer. Junot à Sobral était toujours exposé

à une irruption de l'ennemi. Masséna lui traça sa ligne de retraite

vers des coteaux situés en arrière, ceux d'Aveyras, sur lesquels Ney

était déjà établi, où Reynier pouvait se porter rapidement, et où

l'armée entière, concentrée en quelques heures, serait en mesure de

recevoir les Anglais, et de les accabler s'ils osaient prendre

l'offensive. Cela fait, il se mit à la recherche des subsistances.

[En marge: Soins à recueillir les vivres existants sur les bords du

Tage, de Santarem à Abrantès.]

La ville la plus importante sur la partie du Tage qu'on occupait,

était celle de Santarem. On l'avait trouvée abandonnée et à demi

dévastée. Les soldats affamés avaient ajouté aux ravages de l'ennemi.

Masséna, afin d'arrêter les dégâts, y envoya l'administrateur en chef

de l'armée et le général d'artillerie Éblé. Après quelques recherches

on reconnut qu'il restait dans l'intérieur de Santarem des ressources

assez considérables, qu'il y en avait dans les villages environnants,

et qu'en les recueillant avec soin, en les distribuant avec ordre, on

pourrait nourrir l'armée pendant quelque temps. On y établit un

hôpital pour deux ou trois mille malades, et on réunit, soit en

meubles, soit en linge et literie, de quoi pourvoir cet hôpital de

tout ce qui lui était nécessaire. On découvrit encore d'autres denrées

dont les Portugais avaient l'habitude de se nourrir, telles que lard,

poisson salé, huile, légumes secs, sucre, café, rhum, vins excellents.

Au dehors on ramassa un peu de froment, beaucoup de maïs, et dans les

îles du Tage du bétail en assez grande quantité. Les petites îles

environnantes renfermaient aussi des vivres, que les Anglais n'avaient

eu ni le pouvoir ni le temps de faire disparaître. Il n'y avait

d'entièrement dévastés que les moulins, et encore leur mécanisme fort

simple était plutôt disloqué que détruit. On avait parmi les soldats

de l'artillerie et du génie des ouvriers ayant depuis longtemps

négligé leur métier, mais prêts à le reprendre pour les besoins de

l'armée. Avec leur secours, le général Éblé répara les moulins, et

parvint bientôt à moudre les grains qu'on avait trouvés. On fit dès

lors des distributions régulières, et Masséna ordonna de former dans

chaque corps, avec les excédants de l'approvisionnement quotidien, un

approvisionnement de réserve. De Santarem, en remontant vers le Zezère

et vers Abrantès, s'étendait une riche plaine, celle de Golgao, dans

laquelle le corps de Ney s'était déjà répandu, et où l'on avait la

certitude de se procurer de grandes ressources. On commença donc à se

rassurer sur les subsistances, et, malgré le pain de maïs dont nos

soldats n'avaient pas l'habitude, l'abondance de la viande, du poisson

salé, du vin, du sucre, du café, des liqueurs, leur rendait la vie

supportable. Ils ne manquaient que de souliers, mais heureusement on

trouva du cuir dans Santarem, et tant bien que mal on répara les

chaussures. À peine sur cette rive, peuplée de petites villes et de

villages, restait-il quelques centaines d'habitants. On vivait de tout

ce qu'avaient abandonné les autres.

[En marge: Nécessité de jeter un pont sur le Tage pour s'ouvrir

l'Alentejo, et pour manoeuvrer sur les deux rives du fleuve.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 53 段