coteaux moins élevés qui rattachaient les deux sierras, s'enfoncèrent
dans leurs sinuosités avec cette sagacité que développe l'habitude de
la guerre, découvrirent un chemin qui n'était ni plus mauvais ni
meilleur que tous ceux du Portugal, et qui de plus était praticable à
l'artillerie. Il s'agissait de savoir jusqu'où il les conduirait.
Arrivés presque au sommet de ces coteaux, à un point d'où l'on pouvait
apercevoir la plaine de Coimbre et la grande route de Lisbonne, ils
rencontrèrent un paysan qui leur dit que ce chemin s'étendait jusque
dans la plaine, et allait rejoindre la grande route de Coimbre près
d'un lieu nommé Sardao. (Voir la carte nº 53.) Ils étaient parvenus en
ce moment à un village appelé Boïalva, qui était un peu sur le revers
de la sierra, et que le brigadier Trent n'avait pas songé à occuper.
Montbrun et Sainte-Croix y laissèrent un régiment de dragons avec de
l'artillerie, en échelonnèrent trois autres en arrière avec ordre de
défendre le village de Boïalva à tout prix, puis descendirent au galop
jusqu'à Sardao pour s'assurer que le paysan avait dit vrai,
reconnurent l'exactitude de son rapport, et revinrent en toute hâte
apporter à Masséna la nouvelle de leur heureuse découverte.
[En marge: Masséna décampe dans la nuit du 28 pour tourner la position
des Anglais.]
Masséna la reçut le lendemain de la bataille, c'est-à-dire le 28 à
midi. Les Anglais, contenus par la présence de l'armée française,
inquiets de ce qu'elle pouvait tenter, n'avaient pas remué, et
semblaient presque aussi paralysés que s'ils n'avaient pas été
victorieux. Masséna, sans perdre de temps, ordonna à Junot, dont le
corps était intact et plus rapproché que les autres de la route de
Boïalva, de décamper en silence à la chute du jour, de se porter,
guidé par les dragons de Montbrun, sur la route qu'on venait de
reconnaître, et d'aller occuper la plaine au delà. Il enjoignit à Ney
de suivre Junot, à la colonne des bagages qui était chargée de trois
mille blessés, mais déchargée des vivres consommés, de suivre Ney, et
à Reynier de fermer la marche avec son corps. La moitié des dragons
qui n'avaient pas accompagné Montbrun à Boïalva devait former
l'extrême arrière-garde.
[En marge: Heureuse marche de l'armée française dans la nuit du 28 au
29 septembre.]
Dans la soirée du 28 en effet, quand l'obscurité fut complète, on
décampa sans bruit. Junot par la position de son corps était tout
porté sur la route de Boïalva. Il marcha pendant la nuit entière,
arriva sans obstacle à Boïalva, où il rencontra les dragons que
l'ennemi n'avait pas songé à troubler, et le 29 au point du jour
descendit dans la plaine de Coimbre, qui devenait en ce moment une
sorte de terre promise, eût-elle été aussi dénuée qu'elle était
fertile et riche. Ney eut quelque peine à suivre Junot, car les
bagages et les blessés, n'observant pas exactement l'ordre de marche
indiqué de peur de rester en arrière, interrompaient à chaque instant
l'écoulement des colonnes. Néanmoins dans la journée du 29, le corps
de Ney se trouva tout entier au delà de Boïalva, et à la fin de cette
journée Reynier s'engagea sur la même route, sans être poursuivi par
un piquet anglais. Nos dragons purent ramener à petits pas tous les
traînards et tous les blessés, dont il n'y eut pas un seul de perdu.
[En marge: Surprise du général anglais en voyant les Français dans la
plaine de Coimbre, et sa retraite précipitée de cette ville.]
Ce fut dans cette soirée du 29 que le général anglais s'aperçut enfin
du mouvement de l'armée française. Il était resté deux jours immobile
dans sa position, se demandant ce que faisait son adversaire, et ne
cherchant pas à le découvrir au moyen de reconnaissances bien
dirigées. Il ne le devina que lorsque les casques des dragons français
remplirent de leur éclat la plaine de Coimbre. Vainqueur le 27 au
soir, il était pour ainsi dire vaincu le 29, et tandis qu'on
illuminait à Coimbre pour la prétendue victoire de Busaco, il fallut
se préparer à fuir cette cité malheureuse, en détruisant tout ce qu'on
ne pouvait pas sauver. Lord Wellington s'empressa en effet de
décamper, et de traverser Coimbre en toute hâte, forçant les habitants
à quitter la ville et à détruire ce qu'ils n'emportaient pas. Montbrun
et Sainte-Croix poursuivant à outrance les traînards anglais et
portugais en sabrèrent un certain nombre.
[En marge: Quel jugement on peut porter sur la conduite de lord
Wellington et du maréchal Masséna dans les journées des 27, 28 et 29
septembre.]
Telle fut, sous le commandement du maréchal Masséna, cette première
rencontre de l'armée française avec l'armée anglaise. On a souvent
blâmé ce maréchal d'avoir livré bataille sans chance suffisante de
vaincre, et d'avoir ainsi compromis inutilement la vie de beaucoup de
ses soldats, et jusqu'à un certain point on a eu raison. Mais on a
trop oublié que sans ce combat meurtrier de Busaco, qui retint dans
leur position les Anglais intimidés, Masséna n'aurait pas pu exécuter
tranquillement le mouvement de flanc sur Boïalva, au moyen duquel il
fit tomber la position de son adversaire. Il eût été mieux sans doute
de ne pas attendre, pour reconnaître la route de droite, un échec qui
obligeait à la trouver à tout prix, de la rechercher à l'avance, car
le seul aspect des lieux en indiquait l'existence, et, après l'avoir
trouvée, de faire sur Busaco une simple démonstration pour tromper les
Anglais, pendant que le gros de l'armée aurait défilé sur Boïalva. On
aurait pu ainsi occuper lord Wellington sans grande effusion de sang,
le devancer dans la plaine de Coimbre, et l'y rencontrer sur un
terrain découvert où toutes les chances étaient pour les Français.
Mais pour être juste il faut se garder de ces jugements fondés sur des
circonstances qu'on a connues après l'événement, et que le général
dont on apprécie la conduite ne connaissait pas, et pouvait
difficilement connaître. Quoi qu'il en soit, si Masséna n'obtint pas
le résultat qu'il poursuivait le jour de la bataille, il l'obtint le
lendemain, et, quant au général anglais, il fut gravement en faute,
car établi depuis longtemps sur les lieux, entouré de tous les
renseignements du pays, posté sur des hauteurs d'où l'on découvrait la
contrée entière, il est surprenant qu'au seul aspect du sol et de la
position des villages, il n'ait pas compris que des communications
devaient exister entre la vallée du Mondego et la plaine de Coimbre,
par la partie abaissée des sierras d'Alcoba et de Caramula. Et comme à
la guerre on est souvent puni de ses fautes dans la journée même, il
perdit en quelques heures le fruit de ses sages dispositions, et fut
obligé d'abandonner le Portugal jusqu'à Lisbonne, mais jusqu'à
Lisbonne seulement, ainsi qu'on le verra bientôt par la suite de ce
récit.
[En marge: Entrée des Français à Coimbre.]
[En marge: Vains efforts de Masséna pour empêcher des ravages dont le
signal est donné par les Portugais eux-mêmes.]
Lorsque les Français entrèrent dans Coimbre, ils trouvèrent la plus
grande partie de la population en fuite, et tous les habitants riches
embarqués avec ce qu'ils avaient de plus précieux sur des bâtiments
dont on coupait les câbles pour descendre par le Mondego jusqu'à la
mer. La plupart des maisons avaient été dévastées par les Anglais et
non par les habitants, qui n'avaient pas la moindre envie de ravager
leurs propriétés pour affamer les Français. Masséna, désirant leur
faire comprendre que c'était duperie à eux de suivre le conseil de
lord Wellington, aurait voulu ne rien détruire, afin de les convaincre
qu'en conservant leurs villes ils les conservaient pour eux-mêmes bien
plus que pour les Français. Il avait donc ordonné à tous les généraux
de respecter les propriétés, mais la discipline était difficile à
imposer à des soldats affamés, et habitués à voir les Portugais ruiner
eux-mêmes leurs propres habitations. Entrant dans des maisons vides
ou déjà pillées, trouvant les grains épars, les tonneaux de vin
enfoncés, ils ne se faisaient aucun scrupule d'achever un ravage
commencé par les propriétaires eux-mêmes, ou par leurs alliés. De plus
il faut répéter qu'ils avaient faim, et que beaucoup d'entre eux ayant
jeté leur charge de biscuit dans l'espérance de vivre sur le pays, ils
tâchaient de réaliser cette espérance aux dépens des lieux qu'ils
traversaient. Ils auraient pu très-bien vivre à Coimbre, car la ville
était trop considérable pour qu'en quelques heures les Anglais fussent
parvenus à emporter ou à détruire tout ce qu'elle contenait. Il y
avait en effet des subsistances dans les maisons et dans les magasins.
Malheureusement le général Junot eut le tort de ne pas s'occuper assez
de réprimer les désordres, et les magasins furent inutilement
gaspillés. D'autres magasins formés par les Anglais sur le bas
Mondego, à Montemor, ne furent pas mieux conservés. On y envoya les
dragons de Montbrun; mais le défaut de moyens de transport ne permit
pas de les utiliser; on consomma ce qu'on put, et on anéantit le
reste.
Masséna s'apercevant qu'avec des précautions on pourrait trouver des
denrées alimentaires en Portugal, et surtout intéresser les Portugais
à ne pas les détruire, réprimanda vivement ses lieutenants,
particulièrement Junot, et par cette réprimande ne les disposa pas
mieux en faveur du commandant en chef. Il tâcha néanmoins d'arrêter le
ravage, de rassurer les habitants, de les ramener dans Coimbre. Il
parvint effectivement à en apprivoiser un grand nombre, et à les faire
rentrer dans leurs maisons abandonnées.
Après avoir remis quelque ordre dans la ville, il songea à lui
confier un dépôt bien précieux, celui de ses blessés ramassés sur le
champ de bataille de Busaco. Il en avait environ trois mille
transportés sur des mulets et sur des ânes. Il fit disposer un hôpital
spacieux, approvisionné de tout ce qui était nécessaire, y plaça une
partie des officiers de santé de l'armée, et une garde d'une centaine
de marins attachés à l'expédition de Portugal. Cette garde était
suffisante pour garantir la sûreté de l'hôpital contre un désordre
intérieur, mais point pour défendre la ville elle-même contre une
attaque du dehors. Pour parer à un tel danger, il n'aurait pas fallu
moins de trois mille hommes. Or Masséna avait déjà perdu plus de
quatre mille hommes à Busaco en morts ou blessés, et près d'un millier
depuis Alméida, en hommes tombés malades en route. Il ne lui restait
donc guère que 45 mille combattants en arrivant à Coimbre. S'il avait
fallu se priver de trois mille encore, et se réduire à 42 mille contre
les Anglais qui en s'approchant de Lisbonne allaient s'augmenter d'un
tiers au moins, et avec lesquels il se flattait d'avoir bientôt une
nouvelle rencontre, c'eût été trop donner au hasard, et il aima mieux
s'en remettre pour ses blessés à la foi des habitants, que s'exposer à
perdre une bataille par insuffisance de forces.
[Date en marge: Octob. 1810.]
[En marge: Résolution que prend Masséna de déposer ses blessés à
Coimbre, sans y laisser une garnison.]
Il assembla donc les principaux habitants de Coimbre, leur recommanda
ses blessés, promit de payer les soins qu'on aurait pour eux en
ménagements envers le pays, et menaça la ville d'un châtiment terrible
s'il arrivait quelque malheur aux soldats impotents qu'il confiait à
son humanité. Ces dispositions achevées dans le moins de temps
possible, c'est-à-dire en trois jours, Masséna continua sa route sur
Lisbonne. Il avait formé sous Montbrun une nouvelle avant-garde,
composée de toute la cavalerie légère et d'une partie des dragons, et
laissé à l'arrière-garde le reste des dragons sous le général
Treilhard. Il fit talonner vivement les Anglais par cette avant-garde,
renforcée de quelque infanterie légère, afin de leur ôter le temps de
tout détruire en se retirant. En effet, en quittant Coimbre pour se
porter à Condeixa, on trouva des magasins que les Anglais n'avaient
pas détruits et qu'on eut le temps de sauver. Mais Junot eut encore le
tort de les laisser gaspiller par ses soldats, ce qui lui attira de
nouvelles remontrances du général en chef. On continua la poursuite de
l'ennemi par Pombal et Leyria. (Voir la carte nº 53.)
[En marge: Marche sur Lisbonne.]
[En marge: Routes suivies par l'armée anglaise dans sa retraite sur
Lisbonne.]
En marchant du nord au sud vers Lisbonne, le long de cette chaîne
abaissée qui est, avons-nous dit, le prolongement de l'Estrella, comme
l'Estrella n'est elle-même que le prolongement du Guadarrama, et qui
en s'abaissant toujours va finir entre la mer et l'embouchure du Tage,
on avait trois routes à suivre: la route du Tage, qu'on gagnait en
traversant la chaîne des hauteurs entre Pombal et Thomar, et en
longeant ensuite le fleuve d'Abrantès à Santarem, de Santarem à
Lisbonne; la route du milieu, tracée près de la crête des hauteurs par
Pombal, Leyria, Moliano, Candieros, et descendant aussi sur le bord du
Tage par Alcoentre et Alenquer; la route enfin du bord de la mer, qui
passait par Alcobaça, Obidos et Torrès-Védras. Arrivé à Pombal, le
général anglais se débarrassa du corps de Hill, lui confia ce qu'il
avait de plus encombrant, et le dirigea sur Thomar, en lui ordonnant
de ne pas perdre un instant pour arriver sur le Tage, y embarquer ses
plus lourds équipages, et se couvrir de ce fleuve s'il était poursuivi
par les Français. Il lui réitéra l'ordre de tout détruire, et plus
particulièrement les barques qui auraient pu servir à jeter des ponts
sur le Tage. Avec la partie la plus solide de ses troupes, il prit les
deux autres routes, les divisions Spencer et Leith marchant sur celles
du milieu, les divisions Cole et Picton sur celle de la mer, les unes
et les autres se hâtant le plus possible pour échapper aux vives
poursuites de notre avant-garde.
Montbrun, en effet, avec le brave Sainte-Croix, qui avait autant
d'esprit que de bravoure, était sur les traces des Anglais, et en
sabrait tous les soirs quelques-uns. Le 6 octobre ils avaient atteint
Leyria, serrant l'ennemi de près, pas assez toutefois pour sauver les
approvisionnements que renfermait cette ville. L'armée, marchant à une
journée de distance, y arriva le lendemain. Masséna, incertain de la
direction suivie par les Anglais, car on les apercevait sur les trois
routes à la fois, avait adopté la route du milieu, qui était la plus
courte, point la plus mauvaise, et qui, dans le doute, l'éloignait le
moins possible de l'ennemi.
Le 8, l'avant-garde, toujours conduite par Sainte-Croix, franchit les
hauteurs pour descendre sur le Tage, heurta de nouveau les Anglais, et
recueillit à leur suite quelques barils de biscuit et de poudre. Le 9
elle se porta sur Alenquer, y prit une centaine d'hommes, et en mit
hors de combat un nombre égal. Elle envoya une reconnaissance sur
l'importante ville de Santarem, qui est en arrière sur le Tage, et où
l'on apprit que le général Hill en était parti l'avant-veille. On
disait que tout y était détruit. Le lendemain 10, l'avant-garde entra
à Villa-Nova, qu'elle trouva bien fournie de toutes sortes
d'approvisionnements, et elle poursuivit jusqu'au pied des hauteurs
d'Alhandra les arrière-gardes des généraux Crawfurd et Hill, qui
disparurent derrière des retranchements d'un aspect imposant.
[En marge: Arrivée de l'armée devant les lignes de Torrès-Védras, et
sa surprise à l'aspect de ces lignes, dont l'existence était ignorée.]
Le lendemain 11 l'armée rejoignit successivement et vint prendre
position devant Alhandra et Sobral, en face des ouvrages que l'armée
anglaise avait occupés la veille. De quelque côté que la vue se portât
on découvrait des hauteurs couronnées de redoutes; on en voyait sur le
versant qui vient aboutir au Tage, et, en passant sur le versant
opposé, on en apercevait également jusqu'à la mer. En route, on avait
bien entendu dire que les Anglais avaient exécuté des travaux en avant
de Lisbonne, mais on ignorait quels étaient ces travaux, et on était
loin de supposer qu'ils fussent de force à nous retenir longtemps. Les
très-rares habitants qu'on avait arrêtés en arrivant devant Alhandra,
Sobral, Torrès-Védras, parlaient d'une première ligne de redoutes
armées de plusieurs centaines de pièces de canon, puis d'une seconde
encore plus forte, qu'il faudrait emporter si on était venu à bout de
la première, et enfin d'une troisième fort resserrée, laquelle
couvrait un port d'embarquement où toute la flotte anglaise était
constamment prête à recevoir lord Wellington et ses soldats. Ce fut
pour l'armée, qui arrivait pleine d'ardeur et de confiance, nullement
démoralisée par Busaco, convaincue au contraire de sa supériorité sur
les Anglais, demandant à grands cris qu'ils s'arrêtassent pour se
mesurer avec elle, et leur prodiguant mille épithètes injurieuses
quand ils se retiraient, ce fut, disons-nous, pour l'armée une pénible
surprise que de voir l'ennemi qu'elle poursuivait lui échapper
subitement et s'enfermer dans un asile d'un aspect si formidable!
Confiante, du reste, en elle-même, dans Masséna, dans la réunion de
forces qui ne pouvait manquer de s'opérer devant Lisbonne, elle ne vit
dans cet obstacle qu'une difficulté passagère dont elle triompherait
bientôt en versant un sang dont elle n'était pas avare.--Nous en
viendrons à bout, disaient les soldats, comme nous serions venus à
bout de Busaco, si on n'eût pas fait cesser l'attaque.--C'était un
admirable esprit que celui de cette armée, si malheureusement
sacrifiée à une politique dénuée de toute raison! Mais l'obstacle dont
elle parlait si légèrement était plus difficile à vaincre qu'elle ne
le supposait.
[En marge: Description des lignes de Torrès-Védras.]
C'est ici le lieu de faire connaître ces fameuses lignes de
Torrès-Védras, dont nous n'avons indiqué plus haut que l'objet, le
site, et le nom. Comme il a été déjà dit, c'est vers le mois d'octobre
de l'année précédente que lord Wellington avait songé à s'assurer aux
extrémités de la Péninsule une position retranchée, autant que
possible inexpugnable, dans laquelle il pût résister aux forces
accumulées des Français, et attendre la décadence du système impérial,
qui, selon lui, était prochaine. Le promontoire formé par l'extrémité
abaissée de l'Estrella, s'avançant entre l'Océan et les eaux épanchées
du Tage (appelées la mer de la Paille), lui avait semblé le site le
mieux adapté à son projet. (Voir la carte nº 53.) D'abord les diverses
lignes d'ouvrages par lesquelles il voulait barrer ce promontoire
étant à quelques lieues en avant de Lisbonne, et les routes qui les
liaient entre elles ne passant point par Lisbonne même, il devait s'y
trouver tout à fait indépendant de la population de cette capitale, la
plus nombreuse de la Péninsule, la plus agitée, voulant tantôt une
chose et tantôt une autre, et rarement ce que voulait le général
anglais. Lord Wellington, habitué aux institutions de son pays, ayant
la sagesse rare de les aimer quoiqu'il eût souvent à en souffrir,
haïssait les agitations populaires par lesquelles la liberté
commençait à se produire sur le continent. Homme de sens, allant
impitoyablement à son but, n'hésitant jamais à immoler à ses plans les
peuples dont il venait défendre l'indépendance, il n'entendait pas
qu'un certain jour on l'obligeât à livrer bataille pour mettre fin aux
souffrances d'un blocus, ou qu'un autre jour une populace ameutée
l'empêchât de lever l'ancre, si la sûreté de son armée lui commandait
de s'embarquer. Par ces motifs, il avait voulu être indépendant du
peuple de Lisbonne, et n'avoir pas même à s'inquiéter de le faire
vivre, bien résolu à nourrir d'abord son armée, puis l'armée
portugaise dont il tirait grand parti, et enfin la population de
paysans qu'il avait entraînée à sa suite, et qui lui fournissait
d'utiles travailleurs. Cette population, qui dépassait en nombre les
deux armées anglaises et portugaises réunies, qu'il avait entièrement
ruinée, et dont les bras robustes et patients lui servaient tour à
tour à élever des montagnes ou à les abaisser, était devenue l'objet
de ses soins les mieux calculés. Au lieu de la laisser accumulée dans
les rues de Lisbonne, exposée à la contagion, à la faim, à la révolte,
il la tenait en plein air dans ses lignes, où elle était distraite par
le travail, nourrie par la marine anglaise, et occupée à construire
tous les jours de nouveaux ouvrages sur les pas des Français. Voici
quel était le plan de ces ouvrages.
[En marge: Première ligne de retranchements depuis Alhandra sur le
Tage, jusqu'à Torrès-Védras vers l'Océan.]
À neuf ou dix lieues en avant de Lisbonne, entre Alhandra sur le Tage,
et Torrès-Védras vers l'Océan, il avait songé à créer une première
ligne de retranchements, qui devait couper le promontoire à douze
lieues au moins de son extrémité dans la mer. Cette première ligne se
composait des ouvrages suivants. Sur le versant du Tage, les hauteurs
d'Alhandra, d'un côté tombant à pic dans le fleuve, de l'autre
remontant jusque vers Sobral, formaient sur un espace de quatre à cinq
lieues des escarpements presque inaccessibles, et baignés dans toute
leur étendue par la petite rivière d'Arruda. On avait coupé par des
barricades armées de canons la route qui passait entre le pied de ces
hauteurs et le Tage, et qui conduisait à Lisbonne par le bord du
fleuve. De ce point en remontant jusqu'à Sobral on avait escarpé de
main d'homme toutes les collines qui n'offraient pas un accès assez
difficile. Dans les enfoncements formés par le lit des ravins et
présentant des petits cols accessibles, on avait établi tantôt des
redoutes, tantôt des abatis qui fermaient tout à fait les passages.
Enfin sur les sommets principaux on avait élevé des forts, armés de
grosse artillerie, se flanquant les uns les autres, et commandant au
loin les avenues par lesquelles l'ennemi aurait pu se présenter.
À Sobral même, qui formait le point de partage entre les deux
versants, se trouvait un plateau, et là le terrain offrant moins de
relief, on y avait suppléé par une multitude d'ouvrages de la plus
grande force, et on avait même construit sur une éminence qu'on
appelle le Monte-Agraça, une véritable citadelle, dont il n'aurait été
possible de triompher que par un siége en règle. Au delà commençait le
versant maritime, sur lequel s'étendait une nouvelle chaîne de
hauteurs qui se prolongeait jusqu'à la mer, et qui était baignée par
le Zizambro. Cette petite rivière dans ses détours passe à
Torrès-Védras, d'où les lignes dont il s'agit ont reçu le nom
désormais immortel de lignes de Torrès-Védras. Là, comme du côté
d'Alhandra, on avait tantôt escarpé à la pioche le flanc des hauteurs,
tantôt fermé les gorges par des abatis ou des redoutes, couronné et
lié entre eux les sommets par des forts, et surtout rendu presque
impraticable le cours du Zizambro, en construisant dans son lit des
barrages qui retenaient les eaux, et entretenaient les marécages en
toute saison.
[En marge: Nature des ouvrages composant les lignes de Torrès-Védras.]