Arrivé à cet endroit, on se trouvait au fond du bassin dans lequel

coule le Mondego, et dont il ne sort, avons-nous dit, que par une

gorge étroite, pour traverser la ville de Coimbre. C'était là

évidemment que les Anglais devaient essayer de nous combattre, car sur

l'une et l'autre rive ils avaient des positions également fortes à

nous opposer. Si nous passions le Mondego pour nous porter sur la rive

gauche, nous rencontrions un contre-fort détaché de l'Estrella, et

qui, sous le nom de Sierra de Murcelha, se dressait devant nous comme

un obstacle presque insurmontable. En restant sur la rive droite, nous

avions en face la Sierra de Caramula, qui, en se recourbant pour

fermer le bassin du Mondego, et prenant ici le nom de Sierra d'Alcoba,

nous présentait un obstacle moins élevé, mais non moins difficile à

vaincre. Deux chemins, presque parallèles, permettaient de franchir

cette Sierra d'Alcoba, pour descendre ensuite sur Coimbre et rejoindre

la grande route d'Oporto à Lisbonne. Sur l'un comme sur l'autre on

voyait des postes nombreux qui les barraient, et au-dessus, sur des

sommets couverts de bruyères, d'oliviers, de pins, on distinguait des

troupes qui semblaient aller de notre gauche à notre droite. Les

paysans disaient qu'au delà il y avait une plaine. Était-ce un plateau

couronnant la chaîne, duquel il fallait descendre ensuite dans la

plaine de Coimbre, ou bien était-ce la plaine de Coimbre elle-même?

Avait-on devant soi l'armée anglaise, voulant disputer le Portugal sur

ces hauteurs si bien appropriées à sa manière de combattre, ou

seulement deux fortes arrière-gardes n'ayant d'autre désir que celui

de disputer le passage, pour retarder notre marche et se donner le

temps d'évacuer Coimbre?

[En marge: Ney et Reynier, à l'aspect de la position, seraient d'avis

d'assaillir l'ennemi sur-le-champ, mais ils attendent Masséna qui

n'arrive que dans la soirée.]

D'après ce qu'on avait sous les yeux, ces deux suppositions étaient

également vraisemblables. Reynier et Ney après s'être communiqué leurs

impressions, furent du même avis. Quoi que voulussent faire les

Anglais, ils ne paraissaient pas encore bien établis sur le terrain où

on les apercevait, et il fallait les assaillir sur-le-champ, pour les

refouler brusquement s'ils étaient en retraite, pour les forcer dans

leur position avant qu'ils y fussent solidement assis, s'ils voulaient

combattre. Ney et Reynier avaient raison. Par malheur Masséna n'était

pas encore sur le terrain. Il n'arriva que dans la soirée, soit que la

fatigue à laquelle il commençait à être fort sensible eût ralenti sa

marche, soit qu'il eût été occupé de faire avancer la queue de son

armée, qui était toute composée de charrois très-embarrassants. Ses

lieutenants n'ayant pas osé en son absence engager une action

générale, avaient attendu sa présence, et lorsqu'il fut rendu sur les

lieux, il restait tout au plus le temps d'exécuter une reconnaissance,

pour délibérer sur la conduite à tenir le lendemain.

[En marge: Arrivée de Masséna, et délibération sur la question de

savoir s'il faut livrer bataille.]

Le général en chef, après avoir reconnu la position de l'ennemi,

conçut la même opinion que ses lieutenants, et pensa que les Anglais

se préparaient à livrer bataille sur ce terrain. Éviter cette bataille

était difficile. Si on s'était porté sur la gauche du Mondego, qu'il

aurait fallu, faute de ponts, passer à gué pour aller ensuite gravir

la Sierra de Murcelha, on y aurait probablement trouvé les Anglais,

qui découvrant tous nos mouvements des hauteurs qu'ils occupaient,

n'auraient pas manqué de les suivre, peut-être de se jeter sur nous

pendant cette marche de flanc. S'enfoncer dans la gorge même du

Mondego, pour la passer en longeant le fleuve, et déboucher au delà

sur Coimbre, était impossible, les hauteurs en cet endroit serrant

tellement le Mondego qu'il n'y avait aucune route praticable, ni à

droite ni à gauche. Il ne restait donc que les deux chemins qu'on

avait devant soi, traversant directement l'un et l'autre la Sierra

d'Alcoba, à moins qu'on ne cherchât à passer sur la droite, vers le

point où cette sierra se rattache à celle de Caramula, dont elle est

le prolongement. En cet endroit, en effet, on apercevait un

abaissement du terrain qui pouvait donner passage à une armée. Mais

les gens du pays, sans doute mal questionnés, affirmaient qu'il

n'existait de ce côté aucun chemin praticable aux voitures. On n'avait

donc pas le choix, et il fallait ou emporter la position qui nous

faisait obstacle, ou nous retirer. Les opinions furent cependant

partagées. Le maréchal Ney qui tout à l'heure était d'avis de

combattre, n'était plus de cet avis maintenant. Il dit qu'il aurait

fallu assaillir les Anglais sur-le-champ, et avant qu'ils se fussent

établis dans leur position, qu'à présent il était trop tard, qu'il

valait mieux rétrograder que de perdre une bataille dans ces gorges

affreuses, sans savoir comment on se retirerait en ayant à sa suite un

ennemi victorieux. À ces raisons il ajouta diverses considérations,

désormais intempestives, sur une campagne commencée avec des moyens

trop peu proportionnés aux difficultés qu'elle présentait.

[En marge: Ney n'est point d'avis de livrer bataille.]

[En marge: Reynier est d'avis contraire.]

[En marge: Résolution de livrer bataille, et plan adopté pour la

livrer.]

Masséna repoussa vivement la proposition de se retirer, qu'il était

facile au maréchal Ney de faire parce qu'il n'en devait pas porter la

responsabilité. Il dit qu'un tel conseil n'était pas digne du

maréchal, et soutint qu'il fallait livrer bataille. Reynier,

ordinairement circonspect, opinant cette fois au rebours de son

caractère, comme Ney au rebours du sien, appuya l'avis de Masséna. Il

affirma qu'après avoir bien étudié la position, il croyait pouvoir

l'enlever. Masséna accueillit cette opinion, et la bataille fut

résolue pour le lendemain. Reynier s'étant fait fort d'emporter la

position, c'était à lui de l'aborder le premier, et il fut convenu

qu'il essayerait de très-bonne heure de percer par le chemin de

gauche, dit de San-Antonio, tandis que Ney essayerait de percer par

celui de droite, dit de Moira (celui-ci aboutissait à la chartreuse de

Busaco), que Junot qui était arrivé très-tard dans la soirée,

resterait en arrière-garde pour protéger la retraite si on n'avait

pas réussi, que Montbrun avec toute sa cavalerie se tiendrait en

bataille au pied des hauteurs, pour sabrer les Anglais s'ils

cherchaient à en descendre, et que l'artillerie, qu'il était

impossible de mener avec soi à l'assaut de ces ravins, serait placée

sur plusieurs mamelons, d'où elle pourrait envoyer des boulets à

l'ennemi. Masséna devait se tenir de sa personne entre les deux

colonnes d'attaque, pour ordonner les dispositions que les événements

de la journée rendraient nécessaires.

[En marge: Motifs du général anglais pour se battre sur la position de

Busaco.]

Les généraux français ne se trompaient point en supposant que lord

Wellington était décidé à combattre sur ces hauteurs. Le général

anglais en effet, quoique très-prudent, ne voulait pas rentrer dans

ses lignes en fugitif, et il était bien résolu lorsqu'il rencontrerait

l'une de ces positions contre lesquelles l'impétueuse bravoure des

Français semblait devoir échouer, de livrer une bataille défensive,

qui lui permettrait de se retirer plus tranquillement, qui

raffermirait le moral de ses troupes pour le cas où elles auraient à

défendre les lignes de Torrès-Védras, qui même, si elle tournait tout

à fait à son avantage, le dispenserait de se replier sur Lisbonne.

Dans cette pensée, il avait jugé que la Sierra de Murcelha et celle

d'Alcoba, qui viennent, avons-nous dit, se joindre sur le bord du

Mondego au-dessus de Coimbre, lui offriraient l'une ou l'autre le

champ de bataille désiré. Ignorant laquelle des deux les Français

essayeraient d'emporter, il avait placé sur la Sierra de Murcelha le

corps du général Hill, qu'il avait récemment appelé à lui, et s'était

établi de sa personne avec son corps d'armée principal sur celle

d'Alcoba. Ayant aperçu de la position dominante qu'il occupait la

marche des Français, et leur réunion sur la rive droite du Mondego, au

pied de la Sierra d'Alcoba, il avait attiré à lui dans la journée du

26 le corps du général Hill, lui avait fait passer le Mondego et

gravir la Sierra d'Alcoba, ce qui avait donné lieu à ces mouvements

remarqués par les Français à travers les pins et les bruyères qui

couronnaient les hauteurs.

[En marge: Distribution de l'armée anglaise sur les hauteurs de

Busaco.]

Le 26 au soir l'armée anglo-portugaise était donc à peu près réunie

tout entière, au nombre d'environ 50 mille hommes, sur le plateau de

la Sierra d'Alcoba, depuis les sommets qui dominaient à pic le Mondego

jusqu'à la chartreuse de Busaco. Lord Wellington avait placé à

l'extrémité même de la Sierra, contre le Mondego, le détachement

portugais qui servait avec le général Hill. Ensuite, en tirant sur sa

gauche et sur notre droite, venait la division Hill (la 2e), puis la

division Leith (la 5e), celle-ci fermant en partie le chemin principal

de San-Antonio que devait attaquer le général Reynier. La division

Picton (la 3e) achevait de fermer ce débouché. Puis venait la division

Spencer (la 1re), qui, occupant une position intermédiaire entre le

chemin de San-Antonio et celui de Moira, pouvait accourir vers l'un ou

vers l'autre. La Sierra d'Alcoba se détournant ici pour se relier à

celle de Caramula, formait vers la chartreuse de Busaco une ligne

courbe, au centre de laquelle aboutissait le chemin de Moira que

devait enlever le maréchal Ney. C'était le général Crawfurd qui avec

les troupes légères anglaises et le gros des Portugais, occupait

cette dernière position, de manière que le chemin de Moira conduisant

à la chartreuse de Busaco était battu à la fois par les feux du

général Spencer et par ceux du général Crawfurd. Enfin la division

Cole (la 4e) formait l'extrême gauche de l'armée britannique, vers le

point où la Sierra d'Alcoba se reliait à celle de Caramula. Lord

Wellington croyant comme le maréchal Masséna qu'au delà ne se trouvait

point de route praticable, avait borné sa surveillance de ce côté à

l'envoi de quelque cavalerie légère sous le partisan Trent. Au-dessus

de la Sierra régnait un plateau large de cent ou deux cents toises,

fort pierreux, mais sur lequel l'espace ne manquait pas pour se

déployer. Lord Wellington avait disposé sur ce plateau de fortes

réserves d'infanterie et d'artillerie, afin de fondre à l'improviste

sur les troupes assez hardies pour gravir le sommet de la position. Il

était donc encore plus fortement établi à Busaco qu'à Talavera, et il

attendait, non pas sans anxiété, mais sans trouble, la journée du 27.

[En marge: Distribution des troupes françaises au pied de Busaco.]

Les Français, vus de tous côtés et voyant à peine leurs adversaires,

s'inquiétaient peu des formidables obstacles accumulés sur leurs pas.

Ils étaient environ cinquante mille, comme les Anglais, et se sentant

supérieurs à ceux-ci en plaine, ils croyaient pouvoir trouver dans

leur audace une compensation aux difficultés de terrain qu'ils

auraient à vaincre. Le 27, à la pointe du jour, les corps de Reynier

et de Ney étaient formés, l'un en avant de San-Antonio, l'autre en

avant de Moira, prêts à gravir la sierra: l'artillerie prenait

position sur quelques mamelons en face de l'ennemi: la cavalerie et

le 8e corps étaient en bataille dans la plaine, pour recueillir

l'armée si elle était repoussée. Masséna avait pris place au centre de

la ligne, sur un tertre élevé, où, bien qu'exposé à toute l'artillerie

ennemie, il pouvait à peine discerner les deux points d'attaque, tant

le pays, qui était pour les Anglais d'une clarté parfaite, était pour

nous obscur et difficile.

[En marge: Bataille de Busaco, livrée le 27 septembre 1810.]

Dès la pointe du jour, Reynier, conformément à ce qu'il avait promis,

entra le premier en action. La division Merle marchait en tête, guidée

par le capitaine Charlet, qui la veille avait fait au milieu des plus

grands périls une soigneuse reconnaissance des lieux. Elle était

suivie par la brigade Foy de la division Heudelet. Un brouillard épais

protégeait nos deux colonnes.

[En marge: Attaque énergique, mais sans succès, du général Reynier.]

Après avoir suivi quelque temps la route de San-Antonio de Cantaro,

qui allait et venait en forme de rampes sur le flanc de la montagne,

la division Merle se jette à droite de cette route, et s'efforce de

gravir la montagne à travers les arbres et les broussailles qui la

couvrent. Les 2e léger et 36e de ligne, conduits par le général

Sarrut, le 4e léger par le général Graindorge, s'élèvent péniblement,

en s'aidant de tous les gros végétaux dont ces hauteurs sont

hérissées, tandis que sur la route continuent de marcher en colonne le

31e léger de la division Heudelet, et derrière celui-ci les 17e léger

et 70e de ligne de la même division, formant la brigade Foy. Après une

heure d'efforts la division Merle, protégée quelque temps par le

brouillard, parvient au sommet, essoufflée, épuisée de fatigue.

Aussitôt arrivée sur le bord du plateau, elle se jette sur le 8e

portugais qu'elle culbute, et à qui elle enlève son artillerie. Mais

la division Picton est là tout entière, appuyée d'un côté par la

division Leith, de l'autre par une forte batterie et par la division

Spencer, qui de la position intermédiaire qu'elle occupe accourt pour

se porter au danger. À peine la division Merle essaye-t-elle de se

déployer qu'elle est accueillie en flanc par la mitraille de

l'artillerie placée à sa droite, et de front par la mousqueterie de la

division Picton tirant à quinze pas. Sous ces décharges meurtrières,

le général Merle, le colonel Merle du 2e léger, le général Graindorge

qui marchait à la tête du 4e léger, et le colonel de ce même régiment,

Desgraviers, tombent blessés mortellement. Un grand nombre d'officiers

inférieurs et de soldats sont également atteints. Voyant le succès de

ses feux, le général Picton qui se sent appuyé de droite et de gauche,

porte en avant les 88e et 45e régiments, le 8e portugais rallié, et

charge à la baïonnette nos troupes surprises, haletantes encore de

leur pénible escalade, et privées de presque tous leurs chefs. Il les

oblige à se replier jusqu'à l'extrémité du plateau. À ce même instant

le 31e de la division Heudelet, précédant la brigade Foy, débouche par

la route sur la gauche de la division Merle, et se hâte de la

soutenir. Mais assailli, avant qu'il ait pu se former, par la

mitraille et la mousqueterie, privé de son colonel Desmeuniers, il est

refoulé jusqu'au débouché de la route. Nos soldats, aussi intelligents

que braves, loin de se laisser précipiter du haut en bas de la

position, s'arrêtent à la naissance de l'escarpement, et font de tous

les points qu'ils peuvent occuper un feu de tirailleurs meurtrier pour

l'ennemi. Ils donnent ainsi le temps à la brigade Foy d'arriver.

Celle-ci ayant suivi la grande route apparaît enfin sur le plateau,

accompagnée du 31e qu'elle a rallié, et ayant à sa droite et à sa

gauche les restes de la division Merle reformés par le général Sarrut.

Mais en ce moment lord Wellington ayant dirigé la division Leith sur

notre gauche, la division Spencer sur notre droite, avec toutes ses

réserves d'artillerie, combat avec plus de quinze mille hommes,

parfaitement reposés et établis sur un terrain solide, contre sept à

huit mille de nos soldats, essoufflés, pouvant à peine se tenir au

bord d'un précipice, et totalement dépourvus d'artillerie. Après les

avoir criblés de mitraille, lord Wellington les fait aborder à la

baïonnette par la masse entière de son infanterie. Nos soldats,

assaillis ainsi par des feux épouvantables, poussés sur un terrain en

pente par des forces doubles, sont inévitablement culbutés, et se

retirent emportant dans leurs bras, outre les généraux que nous avons

déjà nommés, le général Foy blessé gravement. Reynier qui suivait

l'attaque, avait encore à sa disposition le reste de la division

Heudelet; mais, comptant déjà 2,500 hommes hors de combat, il

craignait de se trop affaiblir par une obstination imprudente,

laquelle d'ailleurs ne pouvait avoir des chances de succès que lorsque

le maréchal Ney aurait attiré à lui une partie de l'armée britannique.

[En marge: L'attaque du maréchal Ney pas plus heureuse que celle du

général Reynier.]

Pendant ce temps, en effet, le maréchal Ney était entré en ligne,

malheureusement un peu tard, ce qui s'expliquait par la distance à

parcourir, le village de Moira qui lui servait de point de départ

étant plus éloigné que celui de San-Antonio d'où le général Reynier

s'était mis en marche. Les difficultés n'étaient pas moins grandes de

son côté, car vers notre droite la sierra formant une courbe pour

rejoindre celle de Caramula, on avait à supporter pour la gravir une

redoutable convergence de feux. La route tracée sur la crête d'un

contre-fort venait déboucher sur le parc de la chartreuse de Busaco,

qui était couvert d'abatis et occupé par la masse entière des troupes

portugaises. La division Loison marchait la première, suivie à quelque

distance par la division Marchand en colonne serrée. Une troisième

division, celle du général Mermet, était tenue en réserve.

Après un combat de tirailleurs assez vif, dans lequel nous avions

l'avantage de l'intelligence mais le désavantage des lieux, le

maréchal Ney lance ses troupes sur la position. Loison quitte la route

avec ses deux brigades, et cherche à escalader le flanc de la sierra,

tandis que Marchand continue à suivre la grande route. À ce flanc de

la sierra se trouve attaché le village de Sul, bâti le long d'une

rampe à mi-côte. Le général Simon s'y précipite audacieusement à la

tête du 26e de ligne et de la légion du Midi. Il en chasse les

Portugais, y prend du canon, et en fait un point d'appui pour essayer

de s'élever jusqu'au sommet de la montagne. Un peu à droite de la

brigade Simon et contre le même escarpement, la brigade Ferrey,

composée des 32e léger, 66e et 82e de ligne, gravit péniblement la

hauteur, sans l'obstacle, mais aussi sans l'appui du village de Sul.

Les deux brigades, à force de constance et d'opiniâtreté, s'attachant

à chaque rocher, à chaque arbre, parviennent cependant sous le feu

meurtrier des Portugais jusqu'au sommet, lorsque tout à coup

l'artillerie du général Crawfurd les couvre de mitraille presque à

bout portant. Au même instant le général Crawfurd fait croiser la

baïonnette à la division légère et à la brigade portugaise de Colman,

et culbute nos régiments avant qu'ils aient pu se former et opposer

quelque résistance. La brigade Simon s'arrête au village de Sul après

avoir perdu son général, resté blessé dans les mains de l'ennemi. La

brigade Ferrey, ne trouvant à se cramponner nulle part, est ramenée au

pied de la montagne. Dans ce moment la division Marchand, demeurée sur

la route, et parvenue au point où la division Loison s'est détournée

pour se porter sur le village de Sul, se voit placée au centre d'un

demi-cercle de feux partis de toutes les hauteurs. En butte par sa

droite à une grêle de balles des troupes portugaises et anglaises du

général Crawfurd, elle hésite, et au lieu de s'élancer au pas de

course sur la chartreuse de Busaco, elle se jette à gauche de la

route, et vient s'abriter contre un escarpement presque à pic. Là,

recevant par-dessus sa tête quelques feux de la division Spencer qui

revient de combattre Reynier, et en flanc tous les feux du général

Crawfurd qu'elle a voulu éviter, elle se trouve dans une impasse, et

ne peut ni gravir l'escarpement contre lequel elle est blottie, ni

reparaître sur la route qu'elle a quittée et où des milliers de

projectiles l'attendent. Le moment d'enlever le parc de la chartreuse

par un élan vigoureux est dès lors passé pour cette division. Le

maréchal Ney ayant déjà perdu 2 mille hommes, parmi lesquels plusieurs

colonels et généraux, et raisonnant comme le général Reynier, remet à

une nouvelle tentative de son voisin l'effort désespéré qui pourrait

tout décider.

[En marge: Masséna se décide à suspendre l'attaque pour essayer de

tourner la position qu'il ne peut enlever de vive force.]

[En marge: Reconnaissance envoyée sur la droite pour trouver un

passage.]

[Illustration: Heureuse découverte du Général Montbrun.]

Malheureusement il était trop tard pour lancer de nouveau les troupes

épuisées de fatigue, et pour essayer d'ébranler un ennemi victorieux,

devenu encore plus confiant dans ses forces et dans sa position.

Masséna qui, s'il eût commandé une simple division, aurait

probablement renouvelé l'attaque, et peut-être triomphé de tous les

obstacles par son opiniâtreté sans égale, jugea comme général en chef

que c'était assez d'avoir déjà perdu dans une tentative infructueuse

4,500 hommes, morts ou blessés, et sans désespérer de déloger les

Anglais, résolut de s'y prendre autrement. Il réunit autour de lui ses

lieutenants, auxquels il aurait eu plus d'une observation à adresser

sur cette journée. Le général Reynier avait tenu parole et fait ce

qu'il avait pu; mais le maréchal Ney avait attaqué tard, et

certainement ne s'était pas montré aussi audacieux qu'à Elchingen. Si,

en effet, pendant que le général Loison escaladait la hauteur, il eût

lancé lui-même la division Marchand sur le parc de la chartreuse, en

la faisant appuyer par sa troisième division qu'il était inutile de

laisser en réserve, puisque Junot formait la réserve de toute l'armée,

il eût peut-être réussi, et en forçant l'un des deux débouchés il eût

aidé Reynier à forcer l'autre. Masséna ne leur adressa aucun reproche,

et les écouta avec le sang-froid imperturbable qu'il conservait dans

les situations difficiles. Reynier exposa sa conduite, et elle était

irréprochable. Ney déclara qu'il avait agi de son mieux, et récrimina

de nouveau contre une expédition tentée sans moyens suffisants, et

contre le tort qu'on avait de ne pas dire la vérité à l'Empereur. Il

indiqua clairement que le plus sage serait de rebrousser chemin, et

d'attendre entre Alméida et Ciudad-Rodrigo de nouveaux renforts.

Masséna ne chercha pas à s'exonérer du résultat de la journée en

accusant ses lieutenants, ni à exhaler son chagrin en vaines

dissertations sur ce qui aurait pu être fait, genre de plaintes dans

lequel les âmes faibles trouvent un soulagement; il se contenta de

repousser avec hauteur toute idée de marche rétrograde, puis après

avoir ordonné à ses lieutenants de rallier leurs troupes au pied de la

sierra, de relever leurs blessés et de se tenir prêts à marcher, il se

retira pour arrêter ses résolutions. De pareils moments étaient le

triomphe de cette âme forte. Masséna se dit qu'après tout les Anglais

avaient dû essuyer aussi des pertes considérables, et que sans doute

ils n'oseraient pas descendre des hauteurs dans la plaine, où ils

rencontreraient outre notre infanterie toujours parfaitement résolue,

notre cavalerie et notre artillerie auxquelles ils n'avaient pas eu

affaire sur le sommet de la sierra (et il voyait juste, car les

Anglais quoique victorieux craignaient une nouvelle attaque, et

n'osaient pas quitter leur position). Il se dit encore que

certainement il devait y avoir quelque issue, surtout vers la droite,

sur les croupes abaissées par lesquelles la Sierra d'Alcoba se

rattachait à la Sierra de Caramula; qu'on avait cru trop légèrement

les premiers rapports recueillis sur les lieux, et qu'il n'était pas

possible qu'à droite, là où le terrain devenait plus facile, les

habitants n'eussent pas établi des communications. Il envoya donc le

général Montbrun et un officier d'un rare mérite, le colonel

Sainte-Croix, courir avec les dragons vers la droite de l'armée, pour

employer la nuit à chercher une communication. Quant à la gauche, il

ne songeait pas à y passer, car il aurait fallu franchir le Mondego

devant les Anglais, sans savoir si on trouverait des gués, et emporter

des positions tout aussi difficiles que celle de Busaco. Ses

résolutions prises, il attendit patiemment le résultat des

investigations ordonnées.

[En marge: Heureuse découverte d'un chemin au moyen duquel on peut

tourner la position de Busaco.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 53 段