Ce fut surtout le lendemain 27, quand il fit jour, que le désastre de

la ville parut dans toute son horreur. Les habitants consternés

demandaient qu'on ne les exposât pas davantage à ces ravages de la

foudre. Les troupes de la garnison, indignées, comme les défenseurs de

Ciudad-Rodrigo, de l'immobilité persévérante des Anglais, disaient

qu'on ne devait pas les sacrifier plus longtemps à l'égoïsme d'un

allié impitoyable, et parlaient aussi de se rendre. Masséna, jugeant

très-bien du désordre qui devait régner dans la place, la fit sommer

dans la journée du 27, en écrivant au gouverneur qu'après un accident

comme celui qui venait de le frapper, il était impossible qu'il

poussât plus loin la résistance. Le gouverneur se mit à parlementer et

à disputer sur les conditions. Pendant ce temps, un général portugais,

le marquis d'Alorna, qu'on menait avec soi, ainsi que plusieurs autres

officiers de la même nation, afin d'essayer de leur influence sur

l'armée portugaise, se montra sur le rempart, s'aboucha avec quelques

officiers de la garnison, et fut accueilli très-amicalement. Tout

prouvait que cette garnison ne voulait plus se défendre. Pourtant le

gouverneur ayant encore disputé toute la journée, Masséna fit

recommencer le feu, mais n'eut que quelques coups de canon à tirer,

car à onze heures du soir la capitulation fut acceptée aux conditions

que nous avions dictées.

[Date en marge: Sept. 1810.]

[En marge: Résultats de la prise d'Alméida.]

Le lendemain 28 août le 6e corps, qui avait eu la gloire de ce second

siége comme du premier, entra dans Alméida, et commença ainsi par deux

faits d'armes glorieux l'invasion du Portugal. On trouva près de 5

mille hommes dans la place, d'assez grands approvisionnements en

vivres, et une belle artillerie. Les 5 mille prisonniers de la

garnison se composaient du 24e régiment de ligne portugais et de

miliciens. Masséna était assez embarrassé de ces prisonniers,

particulièrement des derniers. Les Anglais avaient cherché à persuader

aux habitants du Portugal que les Français avaient la coutume de tuer

tout ce qu'ils prenaient. Il pensa que c'était un démenti utile à

donner à ces bruits que de renvoyer ces miliciens, paysans pour la

plupart, en les chargeant de dire à leurs compatriotes que ceux qui ne

se défendraient pas seraient traités avec la même indulgence. Quant au

24e portugais, sur l'avis du marquis d'Alorna, Masséna lui proposa

d'entrer au service de la France, à l'exemple d'autres Portugais déjà

enrôlés dans l'armée française, et le trouva disposé à accueillir

cette proposition. Tous, soldats et officiers, acceptèrent, les uns

pour déserter bientôt, les autres par ressentiment contre les Anglais,

qui les laissaient battre sans les secourir. Masséna fit ensuite

réparer Alméida pour le remettre en état de défense.

La première partie du plan de campagne, celle qui consistait dans la

conquête des forteresses de la frontière, était donc heureusement

accomplie. On avait une bonne base d'opération, bonne toutefois si on

pouvait approvisionner les places conquises, y créer des hôpitaux, des

magasins, et y mettre des forces suffisantes pour couvrir les

communications. Seulement on avait trop de Ciudad-Rodrigo et

d'Alméida, car c'étaient deux garnisons au lieu d'une à laisser en

arrière, c'était double approvisionnement à se procurer, double soin

de défense pour un même objet, car les deux places étaient si

voisines, que l'une servait au même usage que l'autre. Aussi Masséna

voulait-il détruire Alméida, ce qui eût été fort heureux; mais,

ignorant que Napoléon à Paris pensait comme lui à cet égard, et ne

l'ayant su que plus tard, il décida la réparation et la mise en état

de défense de ce poste, et il commença enfin ses dernières

dispositions pour l'entrée en Portugal.

[En marge: Masséna aurait voulu détruire Alméida; mais il ne l'ose

pas, dans l'ignorance où il est des intentions de Napoléon.]

On était en septembre, et il se proposait de franchir la frontière du

10 au 15. Napoléon, après l'avoir beaucoup félicité de la prise de

Ciudad-Rodrigo et de celle d'Alméida, l'avait vivement pressé d'entrer

enfin en action, et, une fois en marche, de se jeter à corps perdu sur

les Anglais.--Ils ne sont pas plus de 25 mille, lui écrivait-il; vos

soldats doivent, même après les siéges et les maladies de l'été,

s'élever au nombre d'environ 60 mille; et comment vingt-cinq mille

Anglais pourraient-ils résister à soixante mille Français commandés

par vous? Hésiter serait un scandale de faiblesse qui n'est pas à

craindre d'un général tel que le duc de Rivoli et le prince

d'Essling.--Masséna n'avait pas besoin qu'on le pressât d'aborder

franchement les Anglais quand il les rencontrerait sur ses pas, mais

il voyait avec douleur les illusions que se faisait Napoléon sur la

force des deux armées, et avait le vague pressentiment qu'il serait,

lui, la première victime de ces illusions, en attendant que Napoléon

le devînt à son tour, ce que personne ne prévoyait alors, excepté

peut-être le général britannique, seul bien placé en Europe pour en

juger sainement.

[En marge: Forces comparées de lord Wellington et du maréchal Masséna,

et infériorité des forces de celui-ci.]

Masséna n'avait malheureusement pas tout ce que supposait Napoléon, et

les Anglais étaient autrement forts que celui-ci ne l'imaginait. Les

trois corps réunis de Reynier, Ney et Junot, qui ne comptaient pas 80

mille hommes, comme on le croyait à Paris, mais 66,000, pouvaient tout

au plus en réunir 50,000 en entrant en Portugal. En effet, les siéges

avaient coûté au moins 2 mille hommes au corps du maréchal Ney. La

saison ayant rapidement passé de pluies continuelles à des chaleurs

étouffantes, avait enlevé au corps de Ney, et surtout à celui de Junot

qui était composé de jeunes gens, au moins 7 à 8 mille hommes. Il

fallait laisser dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo des

garnisons qui ne pouvaient pas être moindres de 1200 hommes dans

l'une, de 1800 dans l'autre, ce qui faisait 3 mille. Il fallait enfin

quelques troupes valides sur les derrières, et le général en chef,

malgré son désir de ne pas disséminer ses forces, avait résolu,

indépendamment des garnisons d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, de

laisser au général Gardanne une colonne de trois mille hommes,

composée d'un millier de dragons et de deux mille soldats

d'infanterie, pour rendre les routes praticables entre les diverses

places qui formaient notre base d'opération, pour achever les vastes

magasins qu'il importait d'avoir sur nos derrières, pour recueillir

enfin les hommes sortant des hôpitaux. Par ces divers motifs, Masséna,

dans le moment, ne pouvait partir qu'avec 50 mille hommes tout au

plus. C'était bien peu contre lord Wellington, qui venait de ramener

le général Hill sur Abrantès, dès qu'il avait aperçu le mouvement du

général Reynier vers la Sierra de Gata, et qui, avec les 20 mille

Anglais, les 15 mille Portugais qu'il avait déjà, possédait ainsi un

total de 50 mille hommes d'excellente qualité. Contre les positions

défensives, qui en Portugal se rencontraient à chaque pas, et que lord

Wellington savait si bien choisir et défendre, il nous aurait fallu au

moins un tiers de plus pour lutter avec un avantage égal. En se

retirant, lord Wellington allait voir son armée augmenter encore par

le ralliement des Portugais, par la jonction des Espagnols de Badajoz,

par l'arrivée à Lisbonne des renforts de Cadix. Il devait donc avoir

sous les murs de Lisbonne, indépendamment des lignes de Torrès-Védras

dont l'existence était ignorée des Français, une force d'environ 80

mille hommes. Arrivés devant ces lignes, à quel nombre seraient

réduits les 50 mille hommes de Masséna, obligés de tout porter avec

eux, ayant eu beaucoup de combats à soutenir, et probablement même

quelque grande bataille à livrer? Ce n'était pas faire une supposition

bien exagérée que de les croire réduits à 40 mille, mourants de faim

devant les 80 mille Anglais, Espagnols, Portugais, de lord Wellington,

qui seraient eux bien pourvus de tout, et retranchés dans quelque

forte position défensive, avec la mer et les escadres britanniques

pour appui. Ce n'est pas tout encore. Masséna devait arriver par la

gauche du Tage, qui entre Abrantès et Lisbonne est un vaste fleuve, et

se trouver sans moyen de passage en présence des Anglais, que leur

matériel maritime mettrait en possession des deux rives. Il aurait

donc fallu que 25 ou 30 mille Français, partant de l'Andalousie avec

un équipage de pont qu'on aurait pu faire descendre d'Alcantara,

vinssent donner la main à Masséna sous Abrantès, que Masséna lui-même

eût 70 mille combattants au lieu de 50, et alors, en déduisant les

pertes, il y aurait eu chance de succès contre lord Wellington, sauf

toujours la difficulté de vivre, laquelle eût été fort diminuée

toutefois par l'occupation des deux rives du Tage, car l'Alentejo

présentait des ressources dont les Français venus de Badajoz pouvaient

s'emparer avant que les Anglais eussent le temps de les détruire.

[En marge: Le maréchal Masséna écrit de nouveau à l'Empereur pour lui

signaler toutes les difficultés de l'expédition de Portugal.]

Le maréchal Masséna, tout en se résignant à obéir, écrivit de nouveau

à Napoléon pour lui dire que ses forces étaient insuffisantes par

rapport à celles des Anglais, que les routes étaient épouvantables,

qu'il ne trouverait rien pour vivre, qu'à peine parti toutes ses

communications seraient interceptées, que c'est à peine s'il serait

possible de communiquer de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, qu'il ne

pourrait rien recevoir, que c'était donc un grand problème de savoir

comment il parviendrait à subsister devant les Anglais pourvus de

tout, fort accrus en nombre, tandis que lui serait fort réduit, et

qu'il n'avait aucune chance de succès si on ne faisait pas arriver

promptement sur ses derrières un corps considérable, qui apporterait

non-seulement un secours d'hommes, mais des vivres, des munitions de

guerre et des chevaux pour les traîner. Ce que Masséna découvrait dans

sa prévoyance, ses lieutenants le découvraient comme lui. Ney, Junot,

Reynier, sur qui ne pesait pas, il est vrai, la charge difficile de

contredire l'Empereur, déclaraient chaque jour que l'entreprise

n'était pas sage avec les moyens dont on disposait, qu'il était facile

de rédiger des plans à Paris, et de donner loin de la réalité des

choses des ordres qui sur les lieux étaient inexécutables, qu'il

fallait oser faire de sérieuses représentations à l'Empereur, et

refuser de marcher tant qu'il n'aurait pas envoyé ce qui était

nécessaire pour réussir. Malheureusement Masséna, qui, nous l'avons

déjà dit, venait d'être comblé de faveurs, et qui craignait de passer

pour timide aux yeux d'un maître très-exigeant en fait d'énergie,

Masséna eut un tort, le seul grave de cette campagne, tort que

partagent souvent même les caractères les plus indépendants sous des

maîtres non contredits, celui d'accepter une mission déraisonnable, et

il se décida à marcher en avant. D'ailleurs il comptait sur la

prochaine arrivée du général Drouet avec 20 mille hommes, sur celle du

général Gardanne avec 8 ou 9 mille, et même sur le concours probable

des troupes d'Andalousie; il comptait sur cette fortune qui depuis

vingt ans ne l'avait jamais trahi, et enfin, tout fatigué qu'il était,

il sentait dans le fond de son âme la confiance que, s'il pouvait

joindre l'ennemi quelque part, il lui ferait éprouver un tel échec,

que la guerre serait peut-être terminée en une bataille, et qu'il

n'aurait plus que des débris à poursuivre jusqu'au bord de l'Océan.

[En marge: Malgré les objections du maréchal Masséna, Napoléon

persiste à ordonner l'expédition de Portugal.]

Quant à Napoléon, malgré les lettres qu'il reçut, il persista, s'étant

accoutumé depuis longtemps à entendre les généraux exagérer les

ressources de l'ennemi et diminuer les leurs, ne tenant compte dans

l'armée anglaise que des Anglais, qu'il évaluait sur de faux rapports

à 25 mille hommes tout au plus, considérant comme rien les Espagnols

et les Portugais, se figurant dès lors que 50 mille Français

viendraient facilement à bout de 25 mille Anglais, ignorant

l'existence des lignes de Torrès-Védras, n'imaginant pas tout ce que

l'ennemi trouverait de ressources dans la distance, le climat, la

stérilité des lieux, ayant enfin contracté l'habitude qui semblerait

ne devoir être que celle de la médiocrité, mais qui grâce à la

flatterie devient quelquefois celle du génie lui-même, l'habitude de

croire à l'accomplissement de tout ce qu'il désirait. Il répondit à

toutes les objections qu'il fallait marcher, et ne pas _marchander_

les Anglais quand on les rencontrerait. Masséna se décida donc à

partir, espérant qu'on lui enverrait ce qu'on lui avait promis, et que

la fortune et son grand courage ne lui feraient pas défaut. Il avait

fixé le 10 septembre pour le passage de la frontière; il ajourna

jusqu'au 16, afin d'être mieux préparé, et de laisser passer les

chaleurs, qui étaient encore très-fortes à cette époque. Il s'était

flatté de pouvoir amasser six mois de vivres à Ciudad-Rodrigo et

Alméida, avec des approvisionnements suffisants pour le cas d'une

retraite de l'armée; il s'était promis aussi de transporter avec lui

vingt jours de subsistances, ce qui, pour cinquante mille hommes,

supposait un million de rations. En ceci comme dans tout le reste, la

réalité se trouva bien au-dessous de l'espérance. Le moment du départ

venu, il n'avait pu introduire que quatre mois de vivres dans les

deux places; il avait dû renoncer à la formation de magasins sur les

derrières de l'armée, et n'était parvenu à réunir que pour seize jours

de vivres, même après avoir ruiné tous les moyens de transport du

pays, depuis Burgos jusqu'à Salamanque. Il est vrai que des marchés

passés, des réquisitions ordonnées devaient procurer encore 1,200

mille rations de grains, et qu'il laissait à ses agents à Salamanque

le soin de s'entendre avec le général Gardanne pour continuer en son

absence l'exécution de ses ordres. De seize jours de vivres qu'il

avait réunis, le soldat en portait six dans son sac, et dix devaient

suivre sur des mulets, des ânes et des boeufs. Au lieu de 100 bouches

à feu, qui n'auraient représenté que deux pièces par mille hommes, il

pouvait à peine en atteler 72, par la nécessité où il se trouvait de

porter des munitions de guerre pour toute la campagne. Ses chevaux

d'artillerie étaient déjà très-fatigués par les deux siéges auxquels

on les avait employés, mais deux mille boeufs les aidaient à traîner

le gros matériel. Des troupeaux de moutons enlevés à la contrée

suivaient chaque corps d'armée; en un mot tout était disposé comme

pour la traversée du désert. L'armée, malgré l'humeur chagrine de

quelques chefs, voyait approcher avec plaisir le moment où elle allait

sortir de sa longue inaction, et aborder enfin les Anglais. Les deux

corps de Ney et de Reynier étaient formés de soldats éprouvés. Le

corps de Junot seul était jeune, mais instruit, et avait déjà reçu la

flamme de l'esprit militaire au contact des deux autres. Il était, en

outre, débarrassé de tout ce qui était faible et malingre, ayant

laissé aux hôpitaux cinq mille hommes sur vingt mille. L'infanterie

mal vêtue, mais bien chaussée et bien armée, mûre d'âge et

d'expérience, respirait la confiance. Les dragons, formant la

principale force de la cavalerie, étaient noircis au soleil, rompus à

l'exercice du cheval, armés de longs sabres de Tolède, qui causaient à

chaque atteinte des blessures mortelles. Si jamais la valeur avait pu

vaincre la nature des choses, cette armée était digne de le tenter!

Masséna, Ney, Junot, Reynier, s'ils avaient été d'accord, n'auraient

pas été au-dessous d'une pareille tâche, et, à la tête de pareils

soldats, ils n'étaient pas sans chance de l'accomplir!

[En marge: Passage de la frontière de Portugal le 16 septembre.]

Ses derniers préparatifs achevés, Masséna ébranla son armée le 16

septembre au matin. Avant de monter à cheval, il expédia encore un

aide de camp à l'Empereur, pour lui redire tout ce que nous venons de

rapporter des difficultés de l'entreprise, et pour demander instamment

de prompts secours en hommes et en matériel, puis il se mit

immédiatement en route. L'armée déboucha sur trois colonnes au delà

des frontières du Portugal. (Voir la carte nº 53.) Le corps de Reynier

(le 2e), amené du versant sud de l'Estrella sur le versant nord,

devait joindre l'armée à Celorico, et former la gauche. Ney, avec le

6e, marchant par la voie directe sur le même point de Celorico,

formait le centre. Junot, avec le 8e corps formant la droite, devait

passer par Pinhel, et se tenir un peu en arrière, afin de protéger

l'énorme convoi de boeufs, de mulets, d'ânes, dont on était suivi, et

qui portait ce dont on avait le plus besoin, du pain et des

cartouches.

[En marge: Difficultés de la marche.]

Les premiers pas faits dans ce funeste pays justifièrent tout ce

qu'on avait craint. On s'était attendu à le trouver aride, car

beaucoup de soldats l'avaient déjà traversé, mais on le trouva de plus

dévasté par le fer et le feu. Partout les villages étaient déserts,

les moulins hors de service, les meules de grain ou de paille en

flammes. Tout ce que la population n'avait pas détruit, les Anglais

s'étaient chargés de le détruire eux-mêmes. Il ne se présentait pas un

guide dont il fût possible de se servir. À peine rencontra-t-on

quelques vieillards qui n'avaient pu suivre la population fugitive, et

desquels on ne tira pas de grandes informations. On y suppléa avec

trois ou quatre officiers portugais attachés à l'armée, et avec

quelques hommes du 24e portugais, les seuls qui n'eussent pas déserté.

On s'éclaira comme on put au moyen de ces guides, sur des chemins à

peine propres aux plus mauvais charrois de l'agriculture. Toutefois au

milieu de ce désert pierreux, desséché par le ciel, incendié par les

hommes, s'il ne restait ni blé ni bétail, il restait des pommes de

terre, des haricots, des choux de très-bonne qualité, dont le soldat

eut grand plaisir à remplir sa soupe.

Le 17, Masséna ralentit un peu la marche du 6e corps, qui était le

plus alerte, pour donner au 2e le temps de rejoindre. Il arrêta le

gros de l'armée à Juncaïs, sur la route de Viseu. Junot avait suivi

péniblement, et était encore en arrière avec la masse des bagages.

[En marge: Description de la vallée du Mondego. Obstacles qu'elle

présente à une armée qui veut déboucher sur Coimbre.]

Il s'agissait de savoir quelle route on suivrait dans cette vallée du

Mondego, qui porte à l'Océan les eaux du versant septentrional de

l'Estrella. Le Mondego, descendu du nord de l'Estrella, irait se

confondre avec le Douro, si une chaîne secondaire, appelée Sierra de

Caramula, ne venait l'arrêter, le détourner vers l'ouest, et le

contraindre à se jeter dans l'Océan après avoir traversé Coimbre. Ce

fleuve coule donc entre les contre-forts de l'Estrella et les pentes

moins abruptes de la Sierra de Caramula, enfermé ainsi dans une espèce

de bassin arrondi, jusqu'à ce qu'il en sorte par une ouverture étroite

qu'il s'est violemment ouverte un peu avant Coimbre.

Que Masséna passât à droite, qu'il passât à gauche du Mondego, pour se

rendre à Coimbre, où il devait trouver d'abondantes ressources et la

grande route d'Oporto à Lisbonne, il avait de nombreuses difficultés à

vaincre. À gauche il devait rencontrer les contre-forts escarpés de

l'Estrella, à droite les fortes ondulations de la Sierra de Caramula,

les uns et les autres faciles à défendre, et dans tous les cas, au

fond même de la vallée, à son débouché sur Coimbre, une sorte de gorge

que les Anglais ne manqueraient pas de fermer. Ayant donc les mêmes

obstacles à surmonter de l'un comme de l'autre côté, il préféra la

rive droite à la rive gauche, parce que sur les pentes moins abruptes

de la Sierra de Caramula il avait chance de trouver plus de culture et

plus de ressources pour son armée. Or tout ce qu'on pouvait recueillir

de vivres en route était une économie faite sur ceux qu'on portait

avec soi. Par ce motif, arrivé à Celorico, Masséna quitta la rive

gauche pour la rive droite du Mondego, et se dirigea sur Viseu, petite

ville de sept à huit mille âmes, où se tenait un grand marché de

bestiaux[21].

[Note 21: Le duc de Wellington, dans sa correspondance si

sensée et en général si impartiale, blâme beaucoup le

maréchal Masséna d'avoir adopté la route de Viseu. Il

prétend que c'est la plus mauvaise que le maréchal pût

choisir, et il n'en donne aucune raison valable. Puisqu'on

ne partait point de la Galice, ainsi qu'on l'avait fait sans

succès dans la campagne précédente, puisqu'on ne descendait

pas jusqu'en Estrémadure, ce qui eût entraîné un long détour

pour gagner l'Alentejo, il ne restait à suivre que la vallée

du Mondego, située au nord de l'Estrella; et, dans la vallée

du Mondego, la rive droite comme plus fertile était

évidemment préférable, et n'offrait pas plus que la gauche

des positions favorables au génie défensif des Anglais. Il

est vrai qu'on aurait pu passer par le versant sud de

l'Estrella, au lieu de passer par le versant nord; mais on y

aurait trouvé la route de Castel-Branco, sur laquelle Junot

avait failli périr trois années auparavant. Masséna n'avait

donc pas une autre route à suivre que celle de Viseu, et on

a droit de s'étonner d'une critique qui est souvent répétée

dans la correspondance imprimée du duc de Wellington, sans

l'appui d'aucune bonne raison. On peut dire qu'elle n'est

pas digne de la justesse et de la justice ordinaire de ses

jugements, et on regrette que l'illustre général britannique

n'ait pas été plus équitable envers un rival non moins

illustre que lui. Il est vrai que les dépêches du noble duc

étaient destinées à son gouvernement, dictées pour le moment

présent, et que plus tard, jugeant son rival avec

l'élévation qui convenait à sa gloire, il rendait une

éclatante justice au maréchal Masséna, particulièrement pour

cette campagne.]

[En marge: Arrivée de l'armée à Viseu.]

Le 2e et le 6e corps arrivèrent le 19 à Viseu, dont toute la

population était en fuite, à l'exception seulement de quelques

impotents, hommes ou femmes, qui n'avaient pu s'en aller. Quoique les

Anglais eussent détruit les fours, les moulins, les greniers, et mis

le feu aux meules de grains, pourtant on recueillit beaucoup de

légumes, même assez de bétail, et les soldats qui avaient cru ne rien

trouver que ce qu'ils apportaient sur leur dos, se montrèrent

satisfaits et confiants. Quelques-uns même eurent l'imprudence de

jeter sur les routes le biscuit dont leur sac était rempli, se disant

qu'ils sauraient bien vivre partout.

La partie de l'armée la plus à plaindre était l'artillerie, et

principalement le corps chargé d'escorter les bagages. Les chemins

étaient presque impraticables, et trois jours de marche avaient suffi

pour épuiser les chevaux, et mettre dans le plus mauvais état le

charronnage de l'artillerie. La colonne des convois avait même essuyé

une vive alerte. Le colonel Trent, partisan très-hardi, suivi de

quelques Anglais et Portugais, avait profité d'un moment où l'escorte

était éloignée pour assaillir la colonne des bagages; mais l'escorte

étant revenue sur lui, il avait été obligé de lâcher sa proie. On

n'avait perdu que quelques traînards surpris isolément sur la route.

[En marge: Séjour de l'armée à Viseu.]

Masséna que rien ne pressait, et qui, tout en désirant joindre les

Anglais, aimait mieux les rencontrer dans un pays plus découvert,

accorda deux jours à l'armée afin de rallier le 8e corps, et de faire

réparer les charrois de l'artillerie.

[En marge: L'avant-garde portée jusqu'aux environs de Busaco.]

Le maréchal Ney, qui n'était pas plus facile pour ses inférieurs que

pour ses supérieurs, s'étant brouillé avec le vieux général Loison,

Masséna avait composé à celui-ci une division d'avant-garde avec des

troupes légères, et il la faisait marcher en tête de l'armée, à côté

de la cavalerie de Montbrun. Il leur ordonna à tous deux de se porter

en avant, tandis que la masse des troupes se reposerait à Viseu, et

les chargea de rétablir les ponts détruits par les Anglais sur les

deux petites rivières du Dao et du Criz, qui descendent de la Sierra

de Caramula dans le Mondego. Montbrun et Loison employèrent le 22 et

le 23 à réparer les ponts et à traverser les rivières sur lesquelles

ces ponts étaient jetés, livrant à chaque pas de petits combats

d'arrière-garde qui furent tous à leur avantage.

Le 25, le corps de Reynier à gauche, celui de Ney au centre, passèrent

la petite rivière du Criz. Junot à droite quitta Viseu. Montbrun et

Loison se portèrent sur la rivière de Mortao, la dernière à franchir

avant d'être au fond de la vallée du Mondego, et trouvèrent les

Anglais plus résistants cette fois; mais ils les obligèrent à se

replier et à leur abandonner le lit escarpé de cette petite rivière.

[En marge: L'armée tout entière vient, à la suite de l'avant-garde,

prendre position devant Busaco.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 53 段