Pendant ce temps notre feu n'avait pas cessé: le maréchal Masséna ne

le trouvant pas assez nourri, et se plaignant des officiers du 6e

corps, ordonna impérieusement au général Éblé de prendre le

commandement direct de l'artillerie. Ce fut un nouveau déplaisir pour

le maréchal Ney, qui prenait grand soin de compter tous ceux qu'il

endurait, inévitables ou non. Le général Éblé apporta quelques

changements à la disposition des batteries, réussit à rendre notre feu

plus destructeur, et le 28, grâce à ses efforts, les deux enceintes

qu'on avait pu battre de loin, par suite de la position dominante du

Teso, ne présentèrent plus que des décombres qui remplissaient le

fossé. À en juger du point où l'on se trouvait, les deux brèches

étaient praticables. Le maréchal Masséna voulut immédiatement donner

l'assaut, car l'encombrement des troupes sur ce terrain ingrat les

exposait à des maladies, et les Anglais, malgré l'invraisemblance

d'une opération offensive de leur part, avaient passé la Coa, petite

rivière parallèle à l'Aguéda, et menaçaient de s'approcher. On somma

le général Herrasti, en lui disant qu'il avait assez fait pour son

honneur, qu'il ne pouvait avoir la prétention d'arrêter sur une brèche

la bravoure de l'armée de Portugal, et que s'il persistait il

exposerait sa garnison à être passée au fil de l'épée.

[En marge: Le général Herrasti résiste à la sommation de Masséna,

parce que les Français n'ont pas encore détruit la contrescarpe.]

Les troupes de la garnison commençaient en effet à se décourager, mais

les moines continuaient à exciter le peuple, et les réfugiés du pays,

qui avaient apporté dans la ville ce qu'ils possédaient de plus

précieux, ne voulaient pas qu'on se rendît. Une circonstance

favorisait leur intention de résister. La brèche ayant été ouverte de

loin, avant que les Français eussent conduit leurs travaux d'approche

jusqu'au bord du fossé, la contrescarpe (on appelle ainsi le mur du

fossé opposé à la place) était intacte. Dès lors la brèche, praticable

du côté de la ville, ne l'était pas du côté de la campagne, car on ne

pouvait se jeter dans le fossé pour monter à l'assaut qu'en se

précipitant de la hauteur d'un mur. La défense pouvait donc, d'après

les règles de l'art, se prolonger encore. Le général Herrasti, qui

tenait, non par fanatisme mais par honneur militaire, à remplir son

devoir dans toute son étendue, fit valoir cette raison pour repousser

la sommation du maréchal Masséna, et expédia à lord Wellington un

émissaire pour le supplier de venir à son secours.

Cette résistance inattendue causa au maréchal Masséna le plus vif

déplaisir. On assembla l'état-major du maréchal Ney et celui du

maréchal Masséna, on disputa comme d'usage sur la cause du mal, on le

rejeta les uns sur les autres. Les officiers du 6e corps dirent pour

s'excuser qu'on avait voulu aller trop vite, et qu'ayant essayé de

faire brèche avant d'avoir abattu la contrescarpe, on se trouvait

n'avoir pas gagné beaucoup de temps. Ils avaient raison, mais il n'en

était pas moins vrai qu'il fallait reprendre les travaux d'approche,

et les diriger du Teso sur la crête du glacis et sur le bord du fossé.

[En marge: Masséna confie la direction du génie au colonel Valazé.]

Le général en chef, impatienté, choisit dans le 8e corps un officier

de grand mérite, le colonel Valazé, qui s'était déjà distingué au

siége d'Astorga, et le chargea de diriger la suite des travaux, afin

d'arriver le plus tôt possible à ce bord si désiré du fossé. On

parlait de douze jours; le maréchal Masséna demandait avec instance

qu'on tâchât d'en finir en sept ou huit, car les vivres manquaient, et

le 6e corps avait été mis à la demi-ration.

À peu près à cette époque du siége on eut une fausse alerte, qui

retarda la concentration du 8e corps sur la droite du 6e,

concentration que le voisinage des Anglais rendait chaque jour plus

désirable. On était venu dire qu'un détachement de troupes anglaises

débarqué à la Corogne attaquait Astorga, et le général Junot s'était

vu obligé d'allonger sa droite afin de secourir cette place, qui

fermait les avenues du royaume de Léon aux insurgés de la Galice.

Heureusement cette nouvelle se trouva fort exagérée. C'étaient les

Galiciens, dont quelques-uns portaient des habits rouges fournis par

les Anglais, qui menaçaient Astorga. On les eut bientôt reconnus et

repoussés, et le 8e corps enfin put se porter sur la droite du 6e, à

San-Felices el Chico.

[Date en marge: Juillet 1810.]

[En marge: Lord Wellington, malgré les instances des Espagnols, refuse

de secourir Ciudad-Rodrigo.]

Du reste cette concentration, dictée par la prudence, était moins

urgente qu'elle n'avait paru l'être. Lord Wellington s'était bien

avancé jusqu'aux bords de la Coa, mais il ne voulait pas combattre.

Vainement les émissaires du général Herrasti étaient-ils venus le

presser de secourir Ciudad-Rodrigo, vainement le marquis de La Romana

était-il venu de Badajoz pour le supplier d'interrompre les opérations

des Français, il avait répondu qu'on ne pouvait sauver la forteresse

espagnole sans livrer bataille, et qu'il était bien résolu à ne pas

risquer le sort de l'armée anglaise pour conserver une place à peu

près perdue. Cette dure réponse, quoique appuyée sur des motifs

très-sensés, désespéra les Espagnols, et les remplit de colère contre

ce qu'ils appelaient le froid égoïsme des Anglais.

Les nouveaux travaux ordonnés par le maréchal Masséna étaient presque

achevés, mais ils avaient coûté les dix ou douze jours d'abord

demandés, et malgré tous les efforts du colonel Valazé on n'avait pas

pu parvenir avant le 5 ou le 6 juillet sur le bord du fossé. Quoique

le général Simon eût enlevé à la baïonnette, et avec une rare

bravoure, le faubourg et le couvent de San-Francisco, pour dégager la

gauche de nos tranchées, la place n'en avait point paru ébranlée, et

il avait fallu arriver par des zigzags continus, et sous un feu qui ne

se ralentissait pas, jusqu'à la contrescarpe. Enfin, dans la nuit du 6

au 7 juillet on entra en galerie couverte pour aller joindre la

contrescarpe. Le 8 on y appliqua une mine de 400 kilogrammes de

poudre, et on renversa la maçonnerie dans le fossé. Malheureusement le

colonel Valazé, atteint d'une grenade à la tête pendant qu'il

dirigeait les travaux, fut réputé mort quelques heures. Mais le

travail n'en souffrit point, et bientôt la brèche se trouva praticable

des deux côtés du fossé, c'est-à-dire à la descente et à la montée.

[En marge: Préparatifs de l'assaut.]

Le 9 juillet au matin, le général en chef disposa tout pour l'assaut.

Il avait ordonné que l'artillerie se préparât à une dernière journée

de feu, afin d'aplanir encore les brèches et de bouleverser

l'artillerie de la place. Dès quatre heures du matin nos batteries,

qu'on avait portées au nombre de douze, vomirent sur la malheureuse

ville de Ciudad-Rodrigo une grêle de boulets, de bombes et d'obus.

L'ennemi répondit d'abord avec quelque vivacité, mais bientôt son

artillerie, battue par des feux de front et de ricochet, fut obligée

de se taire. Les deux brèches, labourées en tous sens par nos

projectiles, ne présentèrent plus que des talus de décombres

accessibles à l'agilité de nos soldats. Entre trois et quatre heures

de l'après-midi, le génie ayant déclaré les brèches parfaitement

praticables, Masséna ordonna l'assaut. Le maréchal Ney forma deux

colonnes d'élite, sous les généraux Simon et Loison, et les plaça,

musique en tête, dans les tranchées, prêtes à déboucher au premier

signal. Suivant l'usage, il demanda quelques hommes de bonne volonté

pour aller sous le feu de l'ennemi, et en face des deux armées, faire

l'épreuve des brèches. Dans ces moments solennels, surtout parmi les

troupes chez lesquelles le sentiment de l'honneur est vif, le courage

est porté à son comble. Il fallait trois hommes, il s'en offrit une

centaine. Ney envoya sur la brèche les nommés Thirion, caporal de

grenadiers, Bombois, carabinier, Billeret, chasseur. Ces trois braves

gens gravirent au pas de course la brèche de la première enceinte,

puis celle de la seconde, et, arrivés au sommet, firent feu au cri de

Vive l'Empereur! Ils revinrent, sans avoir été atteints, au milieu des

acclamations de l'armée. Ney donna alors le signal. Les deux colonnes

s'élancèrent jusqu'au pied de la première brèche, et tandis qu'elles

s'apprêtaient à la franchir, le drapeau blanc, indice de la reddition,

parut sur la seconde. Un vieillard en cheveux blancs, le général

Herrasti, se présenta pour traiter. Il s'aboucha avec le maréchal Ney

sur les ruines mêmes de ses murailles, et y discuta avec lui les

conditions de la capitulation. Ney lui serra la main comme à un brave

homme, lui accorda les honneurs dus à une belle défense, et décida que

les officiers espagnols garderaient leur épée, et les soldats leur

sac. Ces conditions arrêtées, nos troupes entrèrent dans la place. Le

général Loison, avec ses colonnes d'assaut, y pénétra par la brèche.

Le reste du 6e corps fut introduit par les portes de la ville, livrées

immédiatement à nos troupes.

[En marge: Au moment où nos colonnes allaient franchir la première

brèche, la place arbore le drapeau blanc, et fait sa reddition.]

[En marge: Entrée des Français dans Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Résultats du siége.]

Il était temps que cette longue résistance fût vaincue, car nos

soldats commençaient à manquer du nécessaire. On trouva dans

Ciudad-Rodrigo bien moins de ressources qu'on ne l'avait espéré.

Pourtant on y recueillit des farines, du biscuit, des viandes salées,

des liquides, en un mot de quoi nourrir l'armée pendant plusieurs

jours. On y prit cent et quelques bouches à feu, beaucoup de

cartouches, de poudre et de fusils anglais. On y fit 3,500

prisonniers. La garnison avait perdu près de 500 hommes. Le siége ne

nous en avait pas coûté moins de 1200, dont 200 morts et 1000 blessés,

quelques-uns très-grièvement, comme le sont presque toujours les

hommes atteints dans les siéges. Malheureusement les chaleurs ayant

immédiatement succédé aux pluies, nous avaient valu un grand nombre de

malades. On en comptait déjà trois à quatre mille.

Ce premier acte de la campagne de Portugal s'était bien passé. Les

troupes, malgré l'esprit indocile des chefs, malgré l'indiscipline

produite par la misère, avaient montré leur vigueur accoutumée. On

pouvait tout attendre d'elles en présence de l'ennemi. Le colonel

Valazé avait réparé les premières fautes commises dans la direction

des travaux, et si l'on n'avait pas plus tôt surmonté la résistance

des Espagnols, c'était justement pour avoir voulu la surmonter trop

tôt, car l'histoire de la guerre de siéges prouve que tout travail

qu'on veut s'épargner, s'il est nécessaire, reste à exécuter plus tard

avec une plus grande perte de temps et d'hommes.

[En marge: Masséna diffère de quelques jours l'attaque d'Alméida, afin

de se donner le temps de préparer le matériel du siége.]

Ciudad-Rodrigo pris, il fallait attaquer Alméida. Mais cette fois le

maréchal Masséna était décidé à ne rien brusquer, et à ne pas perdre

du temps à force de vouloir en économiser. Ciudad-Rodrigo était tombé

le 9 juillet; on ne pouvait pas commencer les opérations offensives

avant la fin des chaleurs, c'est-à-dire avant le mois de septembre. On

avait donc les mois de juillet et d'août pour assiéger Alméida, et il

résolut de retourner de sa personne à Salamanque, afin d'achever la

formation de ses magasins, la réunion de ses moyens de transport, et

la création d'un parc de grosse artillerie plus complet que celui

dont on s'était servi contre Ciudad-Rodrigo. On disait Alméida encore

mieux fortifié et mieux armé que Ciudad-Rodrigo, et il ne voulait en

entreprendre le siége qu'après avoir réuni tous les moyens de le

conduire rapidement.

Avant de quitter Ciudad-Rodrigo il ordonna la réparation des brèches

et la mise en état de défense de la place. La ville contenait les

habitants les plus riches de la contrée réfugiés dans ses murs.

Masséna frappa sur eux une contribution de 500 mille francs, dont il

avait un urgent besoin pour payer les dépenses de l'artillerie et du

génie, et immédiatement après il retourna à Salamanque, où, en son

absence, les choses les plus pressantes avaient fait peu de progrès,

non pas que ses agents eussent manqué d'activité, mais parce qu'ils

avaient manqué d'autorité pour lever les obstacles. Ses troupes, par

suite de la concentration autour de Ciudad-Rodrigo, ayant été

remplacées à Léon par celles du général Kellermann, et à Valladolid

par celles de la garde, on ne voulait pas lui livrer le produit des

contributions perçues au nom de l'armée de Portugal. Il fallut faire

acte d'autorité si on voulait assurer la rentrée des fonds qui

appartenaient à cette armée, et le maréchal Masséna se vit contraint

de forcer la caisse des payeurs pour en tirer les fonds qu'on y avait

déposés indûment. Le maréchal Masséna avait de la répugnance à se

compromettre dans des affaires de ce genre, depuis les rudes leçons

que Napoléon lui avait données en Italie, et cette violation obligée

des caisses du payeur fut pour lui une nouvelle cause de dégoût. Il

s'y résigna cependant, et grâce à ce qu'il obtint par ce moyen, grâce

à un envoi de fonds de Paris, il fit acquitter quelques mois de la

solde arriérée, sans pouvoir néanmoins l'acquitter en entier. Le 2e

corps resta encore créancier de trois mois de solde, le 6e et le 8e de

deux. Masséna parvint ensuite à rassembler des grains, des boeufs, des

mulets, surtout des ânes, et put espérer d'entrer en Portugal avec

vingt jours de vivres, dont moitié sur le dos des soldats, moitié sur

des bêtes de somme, en laissant les places de Ciudad-Rodrigo et

d'Alméida approvisionnées pour plusieurs mois. Il réunit en outre une

soixantaine de pièces de grosse artillerie, et les achemina de

Ciudad-Rodrigo sur Alméida. Les blés étant mûrs, il se procura des

faucilles dans le pays, et fit faire la moisson par les 6e et 8e

corps. Ce genre d'occupation ne déplaisait pas au soldat, et devait

lui valoir quelque abondance, car cette année la moisson était en

Espagne de la plus grande beauté. Malheureusement il y avait moitié

des terres ou demeurée sans semence, ou dévastée d'avance par la

pâture en vert à laquelle on avait eu recours afin de nourrir les

chevaux. Cependant ce qui restait devait fournir outre l'alimentation

présente, un utile complément pour les magasins.

[En marge: Le matériel du siége étant prêt, on se porte sur Alméida.]

Pendant ce temps le général en chef avait ordonné qu'on procédât à

l'investissement d'Alméida. Le maréchal Ney s'était avancé avec le 6e

corps, suivi du 8e, pour refouler les Anglais sur la Coa, petite

rivière qui, comme l'Aguéda, coule de la Sierra de Gata (ou Estrella)

dans le Douro, en passant à une portée de canon d'Alméida. (Voir la

carte nº 53.) Alméida est sur la droite de la Coa, et par conséquent

se trouvait de notre côté. Lord Wellington, persistant dans son

immobilité malgré les cris de malédiction des Espagnols, qui étaient

irrités au point de ne plus communiquer avec lui, était campé à

Alverca, sur le penchant des hauteurs qui forment l'enceinte de la

vallée du Mondego, et de là observait froidement ce qui se passait. Il

avait seulement une avant-garde de troupes légères sur la droite de la

Coa. Cette avant-garde, forte de six mille hommes d'infanterie et d'un

millier de chevaux, était sous les ordres du général Crawfurd. Le

général en chef enjoignit au maréchal Ney d'éloigner cette

avant-garde, et de le prévenir à l'instant même si les Anglais

paraissaient disposés à tenir, ce qui n'aurait guère concordé avec

leur attitude actuelle. Voyant approcher le moment des opérations

offensives, il avait prescrit à Reynier de passer le Tage avec le 2e

corps et de venir prendre position sur le revers de la grande chaîne,

qui, comme nous l'avons dit, s'appelle Guadarrama entre Ségovie et

Madrid, Sierra de Gata entre Ciudad-Rodrigo et Alcantara, et Sierra de

l'Estrella quand elle a pénétré en Portugal. Il lui ordonna d'avoir

ses avant-postes vers Alfayates et Sabugal au débouché des montagnes,

tout en restant encore à Coria pour observer la vallée du Tage.

Les chaleurs, les travaux du dernier siége avaient fatigué le 6e

corps, et mis beaucoup de ses soldats à l'hôpital. Par ce motif le

maréchal Ney aurait voulu aller chercher la fraîcheur dans la partie

montagneuse de la contrée, y attendre en repos la fin des chaleurs,

pour agir ensuite vers l'automne contre Alméida, et Alméida pris,

contre l'armée anglaise. Le général en chef, après avoir accordé un

repos de quinze ou vingt jours en juillet, voulait qu'Alméida tombât

en août pour prendre l'offensive en septembre. Il ordonna donc

l'investissement d'Alméida.

[En marge: Beau combat de la Coa livré par le maréchal Ney à

l'arrière-garde des Anglais.]

Le maréchal Ney exécuta les ordres qu'il avait reçus, et avec une rare

énergie, comme on va le voir. Il obligea les arrière-gardes anglaises

à se replier précipitamment, et les chassa devant lui jusqu'à un fort

dit de la Conception, ouvrage régulier établi sur la route de

Ciudad-Rodrigo à Alméida, et au sommet d'un plateau qui commandait

cette route. Les Anglais avaient miné ce fort, ne voulant ni se priver

d'une garnison pour le défendre, ni le livrer à nos troupes. Mais

notre cavalerie s'avança si vite qu'ils ne purent faire sauter que

deux bastions. L'ouvrage pouvait être facilement réparé; on s'en garda

bien, car on ne se souciait pas plus que les Anglais d'y laisser une

garnison. Le maréchal Ney avec la cavalerie de Montbrun, et

l'infanterie de la division Loison, arriva le 24 juillet devant

Alméida, serrant de très-près le général Crawfurd, qui était,

avons-nous dit, en avant de la Coa avec cinq à six mille fantassins et

un millier de chevaux. Ce général se retirait en une ligne brisée,

dont la droite s'appuyait à la Coa, et la gauche à Alméida, sous la

protection des feux de la place. Le maréchal Ney, dont l'ardeur

bouillonnait à la vue des Anglais, se proposait de couper d'abord les

Anglais d'Alméida, et puis de les précipiter dans le ravin profond de

la Coa. Il les fit charger sur leur gauche, vers Alméida, par

Montbrun avec la cavalerie légère, avec un régiment de dragons et les

compagnies de tirailleurs formées pendant le dernier siége. Il fit en

même temps aborder vivement leur centre et leur droite par

l'infanterie du général Loison. Quoique les Anglais ne fussent pas de

grands marcheurs, ils pouvaient néanmoins forcer le pas pendant

quelques heures, et ils ne perdirent pas de temps pour se rapprocher

de la Coa, en tâchant de se tenir à portée des feux de la place qui

les couvrait, et du pont de la Coa qu'ils avaient à franchir. Le

maréchal Ney les poursuivit aussi vite qu'ils se retiraient. Montbrun

avec sa cavalerie et ses tirailleurs les chargea sous le feu même des

canons d'Alméida, et les obligea à s'en éloigner, tandis que Loison,

enfonçant leur infanterie, les rejetait sur le pont. S'ils avaient eu

moins d'avance, il ne se serait pas échappé un seul homme de ce corps.

Néanmoins on leur tua ou prit 7 à 800 soldats, perte très-sensible

pour les Anglais qui étaient en petit nombre, et qui avaient la

prétention de ne se laisser jamais entamer. Après ce brillant coup de

main on investit Alméida, et on commença les établissements

nécessaires pour le 6e corps, qui allait être chargé de ce siége comme

il l'avait été du précédent. Le général Junot aurait voulu que cet

honneur appartînt au 8e corps, mais il eût fallu changer l'ordre de

bataille pour qu'il en fût ainsi, et le général en chef s'y refusa.

[Date en marge: Août 1810.]

Le maréchal Ney sachant qu'on aurait à passer deux mois dans ces

cantonnements, y fit construire des baraques pour ses troupes, et

puis envoya les soldats à la moisson. Le blé était superbe, le bétail

ne manquait pas, et l'armée put séjourner en cet endroit sans essuyer

aucune privation. En même temps elle s'étendit au loin, afin de couper

les fascines dont on allait avoir grand besoin pour les travaux du

siége, surtout à cause de la nature du sol.

[En marge: Investissement d'Alméida.]

[En marge: Ouverture de la tranchée le 15 août.]

Alméida était un pentagone régulier, parfaitement fortifié,

complétement armé, pourvu d'une garnison de 5,000 Portugais, et établi

sur un sol de roc, dans lequel il était très-difficile d'ouvrir la

tranchée. Il fallait donc, pour se couvrir, beaucoup de sacs à terre,

beaucoup de fascines et de gabions. On employa la première quinzaine

d'août à moissonner, à se procurer le matériel indispensable, et à

attendre la grosse artillerie. Le 15, jour de la Saint-Napoléon, on

ouvrit la tranchée. Masséna s'était transporté sur les lieux, et on

avait choisi pour point d'attaque le front du sud, ainsi que le

bastion de San-Pedro, qui semblait moins défendu que les autres. La

nature pierreuse du sol ne permit pas d'abord de s'y enfoncer

profondément, et il fallut se couvrir avec des sacs à terre. Les jours

suivants on approfondit la tranchée, on la prolongea à droite et à

gauche, afin d'occuper des positions d'où il était possible d'établir

des feux de ricochet sur le bastion attaqué. Ces travaux coûtèrent des

hommes et du temps, car on était mal abrité, et on avait résolu de

n'employer l'artillerie que lorsqu'on pourrait déployer tous ses feux

à la fois. Afin d'y suppléer on plaça dans des trous, comme à

Ciudad-Rodrigo, des tirailleurs qui étaient chargés de tirer sur les

canonniers ennemis. Cependant on cheminait lentement, car à tout

moment on trouvait la roche vive, et il fallait recourir à la mine

pour creuser les tranchées. À peine la première parallèle était-elle

ouverte sur toute son étendue, qu'on déboucha en zigzag pour procéder

à l'ouverture de la seconde, et on la conduisit très-près du bastion

de San-Pedro sans avoir tiré un coup de canon.

[En marge: Effroyable explosion qui amène la reddition d'Alméida.]

Tandis qu'on exécutait les travaux d'approche, on avait construit onze

batteries, et on les avait armées de 64 pièces de gros calibre,

amenées de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque. Le 26 août au matin,

l'artillerie étant prête, le maréchal Masséna ordonna d'ouvrir le feu.

Les projectiles tombant dans tous les sens sur une petite place, qui,

quoique bien fortifiée, pouvait être presque enveloppée par les

batteries des assiégeants, y causèrent de grands dommages. L'ennemi

répondit avec vigueur, mais sans pouvoir tenir tête à notre

artillerie, qui était servie avec autant de précision que de vivacité.

Plusieurs édifices se trouvaient en flammes. Vers la nuit une bombe

heureusement dirigée, tombant sur le magasin à poudre qui était au

centre même de la ville et dans le château, y détermina une explosion

effroyable. Une partie des maisons furent renversées, et près de 500

hommes périrent, soldats ou habitants. Il y eut même des pièces de

canon précipitées dans les fossés, et des portions de rempart

entr'ouvertes. Nos tranchées avaient été remplies de terre, de

cailloux, de débris de tout genre, au point d'exiger d'assez grands

travaux pour les déblayer.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 53 段