l'Autriche, le public anglais tourmentait le cabinet, et le cabinet
tourmentait lord Wellington par l'expression de terreurs
continuelles. On le suppliait d'être prudent, et loin de lui prodiguer
les moyens en proportion du danger, on les lui fournissait avec une
certaine parcimonie, de peur de le trop encourager à rester dans la
Péninsule. Lord Wellington, sentait vivement ces contrariétés, car les
âmes faites pour surmonter les grands périls n'ont souvent de
l'insensibilité que les dehors; elles se dominent sans éprouver moins
que d'autres les angoisses des situations difficiles. L'intrépide
général souffrait, mais n'était pas encore assez puissant pour oser
témoigner ce qu'il sentait, soit au cabinet, soit au Parlement
britanniques. Il endurait ses ennuis, et répondait avec ménagement à
ses chefs, quand il eût été souvent tenté d'en agir autrement. Avec
une rare pénétration, il avait jugé la marche des choses dans la
Péninsule mieux que Napoléon lui-même, non qu'il eût un esprit égal,
il s'en fallait, mais parce qu'il se trouvait sur les lieux, et qu'il
n'était égaré par aucune des illusions que Napoléon, engagé dans une
mauvaise voie, prenait plaisir à se faire à lui-même. Il avait
apprécié la force de résistance que les haines nationales, le climat
et les distances opposaient aux Français, l'épuisement de leurs forces
quand ils arrivaient au fond de la Péninsule, le décousu de leurs
opérations sous la direction de généraux divisés, l'invraisemblance de
l'arrivée de Napoléon sur un théâtre de guerre aussi lointain, enfin
le désaccord de celui-ci avec Joseph, désaccord qui prouvait que le
système excessif de Napoléon commençait à dépasser même le zèle de ses
propres frères, et il se disait, avec une conviction que rien n'avait
pu ébranler, que ce vaste échafaudage de grandeur était miné de toutes
parts, que sans doute Napoléon pourrait s'emparer de la plus grande
partie de la Péninsule, mais qu'il n'en pourrait pas conquérir
certains points extrêmes, tels que Gibraltar, Cadix, Lisbonne,
protégés par l'éloignement et par la mer, que si l'Angleterre de ces
points extrêmes continuait à exciter et à soutenir par des secours la
haine des Portugais et des Espagnols, on verrait renaître sans cesse
cette lutte qui épuisait les forces de l'Empire, que l'Europe tôt ou
tard se révolterait contre le joug de Napoléon, et que celui-ci
n'aurait plus à lui opposer que des armées à moitié détruites par une
guerre interminable et atroce. Cette opinion, qui honore au plus haut
point le jugement militaire et politique de lord Wellington, était
devenue chez lui une idée invariable, et il y persévérait avec une
sûreté d'esprit et une opiniâtreté de caractère dignes d'être
admirées[20]. Mais dans ce plan de conduite tout dépendait de la
résistance qu'on pourrait opposer aux Français, lorsqu'on aurait été
acculé, comme il fallait s'y attendre, aux extrémités de la Péninsule,
et lord Wellington avait cherché avec une grande attention, et
discerné avec une rare justesse de coup d'oeil, une position presque
inexpugnable, d'où il se flattait de braver tous les efforts des
armées françaises. Cette position, qu'il a rendue immortelle, était
celle de Torrès-Védras près de Lisbonne. (Voir la carte nº 53.) Il
avait remarqué en effet, entre le Tage et la mer, une péninsule large
de six à sept lieues, longue de douze ou quinze, facile à intercepter
par une ligne de travaux presque invincible, et derrière laquelle
Lisbonne, la grande rade de cette capitale, la flotte d'embarquement,
les vivres et les munitions de l'armée seraient hors de toute
atteinte. Une fois cette position choisie, il avait tracé lui-même à
ses ingénieurs, en leur laissant le soin des détails, l'ensemble des
ouvrages qu'il voulait faire élever. N'ayant découvert son plan à
personne, n'ayant point à craindre la publicité des journaux de
Lisbonne, alors absolument nulle, il avait, sans qu'on le sût en
Europe, réuni plusieurs milliers de paysans portugais, qui gagnaient
leur vie en construisant sous la direction des ingénieurs anglais les
célèbres lignes de Torrès-Védras. À peine le savait-on dans l'armée
anglaise, et on y confondait ces travaux avec quelques ouvrages
défensifs qu'il était naturel d'exécuter autour de Lisbonne. Plus de
six cents bouches à feu soit portugaises, soit anglaises, se
préparaient pour armer les nombreuses redoutes qui s'élevaient en
travers de la péninsule du Tage.
[Note 20: La pensée du duc de Wellington à l'égard de la
guerre de la Péninsule est parfaitement connue depuis la
publication de sa correspondance. On la trouve consignée à
toutes les pages de cette correspondance, et elle fait le
plus grand honneur à sa sagacité et à la sûreté de son
esprit.]
[En marge: Forces de l'armée anglaise.]
[En marge: Organisation de l'armée portugaise.]
Lord Wellington avait ensuite tâché de proportionner ses forces à ce
plan si profondément combiné. En 1810, l'armée anglaise servant
directement sous ses ordres était d'environ trente mille hommes; il y
avait en outre quelques mille soldats anglais tenant garnison, les uns
à Gibraltar, les autres à Cadix. Les trente mille placés directement
sous la main de lord Wellington étaient presque tous présents sous
les armes, grâce à leur arrivée par mer, à la lenteur de leurs
mouvements, à l'abondance dont ils jouissaient, et enfin à la maturité
de leur âge, car la plupart étaient de vieux soldats ayant fait la
guerre en Flandre, en Égypte, en Danemark, en Espagne. Mais le général
anglais avait singulièrement ajouté à l'étendue de ses forces par
l'organisation de l'armée portugaise. C'est le maréchal Béresford qui
avait été chargé de cette organisation. On lui avait donné d'abord
beaucoup d'officiers anglais, plus un matériel considérable, et des
fonds pour la solde que l'Angleterre acquittait sous forme d'un
subside au Portugal. Le soldat portugais, plein de haine contre les
Français, sobre, agile, brave, et de plus équipé, nourri, instruit
comme les Anglais eux-mêmes, les égalait presque lorsqu'il se battait
à leurs côtés, et valait dans tous les cas beaucoup plus que le soldat
espagnol, non qu'il lui fût supérieur par nature, mais parce qu'il
avait une discipline qui manquait à ce dernier. L'armée portugaise,
payée pour fournir 30 mille hommes, en fournissait en réalité 20
mille. On y avait ajouté une milice assez bien équipée, et en état de
rendre de bons services, parce qu'on avait introduit dans ses rangs
tous les officiers portugais dont les Anglais avaient pris la place
dans l'armée de ligne. Elle ne présentait pas moins de 30 mille
hommes. Enfin une sorte de levée en masse, convoquée par les hidalgos
dans les provinces envahies, animée de passions furieuses, était une
dernière ressource dont on pouvait tirer parti en la jetant sur les
derrières des Français. Lord Wellington avait donc à sa disposition,
sans compter la levée en masse, environ 80 mille hommes, Anglais ou
Portugais, soldats réguliers ou miliciens, dont cinquante mille au
moins très-capables de se battre en ligne, et trente mille très-bons à
employer dans une position défensive. Sept ou huit mille mulets
espagnols, bien payés, portaient à sa suite tout ce dont il avait
besoin. Ces forces coûtaient à l'Angleterre au moins cent cinquante
millions de francs par an, qu'on peut bien évaluer à trois cents de
notre époque.
Le gouvernement portugais, composé d'un régent réfugié au Brésil et
d'une régence collective résidant à Lisbonne, subventionné par
l'Angleterre, ne vivant que par sa protection, contrariait souvent
lord Wellington, mais se soumettait bien vite dès que le général
anglais agitait son redoutable sourcil. Lord Wellington était donc le
maître de cette partie de la Péninsule et y pouvait diriger la guerre
comme il l'entendait. Il donnait aux Espagnols des conseils qu'ils ne
suivaient pas, mais il ne les comptait guère que comme l'un des
obstacles naturels opposés aux Français par le sol de la Péninsule, et
dirigeait ses opérations indépendamment de tout concours de leur part.
[En marge: Plan de lord Wellington pour la campagne de cette année.]
Dès que les Français avaient envahi l'Andalousie, lord Wellington
s'était hâté de quitter l'Estrémadure, ne voulant plus être compromis
dans des opérations communes avec les Espagnols, et il s'était retiré
en Portugal dans le désir de se consacrer exclusivement à la défense
de ce pays, ce qui le replaçait dans le texte précis de ses
instructions, et suffisait pour l'accomplissement de ses vues, car
peu importait que les Anglais fussent en Espagne ou en Portugal,
c'était assez de leur présence sur un point quelconque de la Péninsule
pour y soutenir l'espérance des insurgés et y perpétuer la guerre.
Dans cette pensée de se borner actuellement à la défense du Portugal,
il avait pris la position la mieux appropriée à l'objet qu'il se
proposait.
Les Français pouvaient envahir le Portugal, ou par le nord, en
débouchant de la Galice sur Oporto, ou par l'est, en se portant de
Salamanque sur Coimbre, ou par le midi, en se dirigeant de Badajoz sur
Elvas, afin de pénétrer par l'Alentejo. (Voir la carte nº 43.) Leurs
rassemblements autour de Salamanque, tout près de Ciudad-Rodrigo,
indiquaient que Ciudad-Rodrigo allait devenir leur base d'opération,
que dès lors ils allaient agir par l'est. Les troupes du maréchal
Mortier réunies autour de Badajoz auraient pu faire naître des doutes,
si elles avaient été plus nombreuses et plus actives. Mais la force
des corps réunis à Salamanque, et l'activité déployée devant
Ciudad-Rodrigo, ne laissaient aucun doute sur la direction véritable
des Français, et prouvaient qu'ils allaient marcher par la route de
Salamanque à Coimbre, en suivant la vallée du Mondego, route sur
laquelle les Espagnols avaient construit Ciudad-Rodrigo, et les
Portugais Alméida pour se résister les uns aux autres.
[En marge: Répartition des forces anglaises entre Viseu et Elvas.]
En conséquence lord Wellington avec le gros de ses forces,
c'est-à-dire avec 20 mille Anglais et 15 mille Portugais, s'était
établi à Viseu, à l'entrée de la vallée du Mondego. Ne comptant pas
entièrement sur l'inactivité des Français du côté du midi, entre
Badajoz et Elvas, il y avait placé son meilleur lieutenant, le général
Hill, avec 6 mille Anglais et 10 mille Portugais. Entre deux, sur le
double versant de l'Estrella (voir la carte nº 53), qui est la
continuation de la chaîne du Guadarrama, et qui, se prolongeant de
l'est à l'ouest, sépare les grandes vallées du Douro et du Tage, il
avait dispersé quelques milices pour servir de liaison entre ses deux
corps principaux. Une route intérieure dont il avait exigé
impérieusement la construction de la part des Portugais, et qui allait
du nord au midi, dans la direction de Coimbre à Abrantès, lui
permettait de se concentrer rapidement lorsqu'il rétrograderait sur
Lisbonne. Ne supposant pas que le commencement des opérations actives
dût être prochain, il avait laissé sa cavalerie sur le Tage. Son
projet était de surveiller de sa position de Viseu les mouvements des
Français, de ne pas les attendre s'ils venaient lui livrer bataille,
de rétrograder devant eux jusqu'à ce qu'il eût rencontré une forte
position, et que par la longueur du trajet il les eût épuisés de
fatigue, de les combattre alors après avoir mis toutes les chances de
son côté, mais jusque-là de ne rien hasarder pour sauver les places
espagnoles ou portugaises, ou pour épargner aux provinces de ses
alliés les ravages de l'ennemi. Tout subordonner au succès de la
guerre, était sa résolution inébranlable. Il avait même rendu des
ordonnances cruelles, enjoignant aux Portugais sous peine de mort de
le suivre quand il se retirerait, de tout détruire en se retirant, et
annonçant qu'il brûlerait lui-même tout ce qu'ils n'auraient pas
détruit. La régence portugaise ayant élevé quelques objections contre
ce système de guerre si ruineux pour le Portugal, il avait répondu
qu'il fallait choisir entre l'obéissance à ses ordres ou le départ de
son armée, que si on ne faisait pas ce qu'il voulait, il se
rembarquerait, et abandonnerait le pays aux Français, qui ne le
traiteraient pas mieux que lui. La régence s'était tue, en maudissant
cet allié presque autant qu'un ennemi.
[Date en marge: Juin 1810.]
[En marge: Commencement des opérations de la part des Français.]
Le plan qui consistait pour les Français à prendre Ciudad-Rodrigo,
puis Alméida, à y créer de grands magasins, à n'en partir qu'avec des
vivres portés à dos de mulets, était donc le seul praticable, puisque
de son côté lord Wellington était résolu à ne pas accepter la bataille
qu'on voulait lui livrer, et à se retirer en nous laissant mourir de
faim à sa suite. Ce qui eût même rendu ce plan plus sage encore, c'eût
été de n'entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo qu'après avoir réuni
tous les moyens nécessaires, non-seulement en vivres, mais en outils,
en grosse artillerie, en munitions. Cependant il était difficile de
retarder le siége plus longtemps, sans se mettre dans l'impossibilité
de commencer la campagne offensive à la fin de l'été; par ce motif le
maréchal Masséna vers les premiers jours de juin autorisa le maréchal
Ney à investir la place, et rapprocha de lui le corps de Junot pour le
cas où les Anglais seraient tentés de troubler nos opérations. Mais
avec son tact exercé, le maréchal Masséna avait parfaitement discerné
le système défensif de son adversaire, et, justement parce que nous
devions le désirer, pensait bien que lord Wellington ne viendrait pas
nous livrer bataille sur notre propre terrain, là même où nous avions
le moyen de vivre. Aussi, bien qu'il prît ses précautions contre
l'apparition des Anglais, il n'y croyait guère, et pendant que le
maréchal Ney allait entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo, il resta
de sa personne à Salamanque pour préparer les magasins de l'armée, et
envoyer aux troupes assiégeantes l'artillerie, les munitions, les
outils dont elles avaient indispensablement besoin.
[En marge: Investissement de Ciudad-Rodrigo par les troupes du
maréchal Ney.]
[En marge: Description de Ciudad-Rodrigo.]
Vers le commencement de juin, le maréchal Ney investit Ciudad-Rodrigo.
Cette place est située sur l'Aguéda, petite rivière qui descend de la
Sierra de Gata (laquelle fait partie de la Sierra de l'Estrella) pour
se jeter dans le Douro. (Voir la carte nº 52.) Cette petite rivière
était alors très-grossie par la pluie. La ville est construite sur une
hauteur taillée presque à pic du côté de l'Aguéda qui la baigne au
sud, et suffisamment défendue de ce côté par l'escarpement du lit de
la rivière. À l'est et au nord elle domine également le terrain
environnant, mais s'y rattache par une pente assez douce, ce qui la
rend naturellement accessible vers ces deux côtés. Aussi était-ce à
l'est et au nord que l'art avait jadis multiplié les défenses. À une
ancienne enceinte du moyen âge, consistant en un gros mur flanqué de
tours carrées, on avait joint dans les temps modernes une enceinte
bastionnée, à fronts inégaux, avec terrassement et fossé revêtu des
deux côtés. Au sud-est se trouvait un faubourg, celui de
San-Francisco, flanqué de gros couvents qu'on avait retranchés en les
liant par des ouvrages. Au nord-ouest se rencontrait un autre gros
couvent, celui de Santa-Cruz, bien défendu, et pouvant résister au
canon. La place avait un excellent gouverneur, vieux mais plein de
savoir et d'énergie, le général Herrasti. Averti par les préparatifs
des Français, il avait pris toutes ses précautions de longue main. Il
avait mis à couvert sous des blindages, les vivres, les munitions dont
la place était abondamment pourvue, et revêtu de terre plusieurs
édifices afin de les garantir de la bombe. Il comptait 4,000 hommes de
garnison, plus une population fanatique de six mille âmes, accrue des
riches propriétaires du pays, qui, ayant cherché asile dans la place
pour eux et pour leurs biens transportables, avaient fourni un beau
bataillon de milice de 800 hommes. Son artillerie était nombreuse et
bien servie, et le brave partisan don Julian s'était réuni à lui avec
quelques centaines d'hommes à cheval dans l'intention de le seconder
de son mieux. Tout était donc disposé à Ciudad-Rodrigo pour une longue
et vigoureuse résistance.
[En marge: Plan d'attaque.]
Le général Lazowski, commandant du génie, n'était point encore arrivé,
et le général de l'artillerie Éblé étant retenu à Salamanque afin de
préparer le gros matériel, le maréchal Ney se servit des officiers du
génie et d'artillerie de son corps pour commencer le siége. Après
s'être consulté avec eux, il discerna très-bien le vrai point
d'attaque, et choisit le côté nord pour commencer les travaux,
c'est-à-dire le côté où il n'y avait que des défenses artificielles
qu'on pouvait abattre avec du canon. Au midi la place, comme nous
venons de le dire, était inabordable à cause de l'escarpement de
l'Aguéda; mais il y avait de ce côté un pont de pierre sur la
rivière, et un faubourg non défendu, qu'on appelait le faubourg de
Puente. Ney jeta sur l'Aguéda, un peu au-dessus de la ville, deux
ponts de chevalets pour le service de l'armée, porta sur l'autre rive,
outre sa cavalerie, une brigade d'infanterie, et fit enlever le
faubourg de Puente et le pont de pierre, de manière à rendre
l'investissement complet, et les communications avec les Anglais
impossibles.
Après ces opérations préliminaires, le maréchal fit commencer les
travaux d'approche. Au nord de la place se trouvait un large plateau,
nommé le Teso, à bonne portée de canon. (Voir la carte nº 52.) De ce
terrain élevé on pouvait voir les deux enceintes, la nouvelle qui
était bastionnée, et l'ancienne qui était flanquée par de grosses
tours, et il était possible de faire brèche dans l'une et l'autre,
même à une assez grande distance. On espérait ainsi abréger beaucoup
les travaux du siége, et, la brèche devenue praticable, emporter la
place par une de ces attaques audacieuses dont les soldats de Ney
étaient plus que tous autres capables de donner l'exemple.
[En marge: Ouverture de la tranchée.]
Les assiégeants attaquant par le nord, sur le terrain élevé du Teso,
avaient la droite au couvent de Santa-Cruz, la gauche au couvent de
San-Francisco, et au faubourg de ce nom. Dans la nuit du 15 au 16
juin, sans s'inquiéter du clair de lune, on ouvrit la tranchée à 500
mètres de la place, sur un développement de 1,300. Le maréchal Ney,
pour détourner l'attention de l'ennemi, avait ordonné une fausse
attaque vers le pont de pierre de l'Aguéda, et au couvent de
San-Francisco. Grâce à cette double diversion, le clair de lune nous
fut peu nuisible, et l'ennemi ne s'aperçut des travaux que lorsque
nos soldats eurent assez creusé la terre pour se mettre à couvert.
Pourtant nous eûmes 80 hommes hors de combat, dont 10 morts et 70
blessés. Les jours suivants on continua les cheminements avec
activité, étendant la tranchée à droite vers le couvent de Santa-Cruz,
et à gauche vers le couvent et le faubourg de San-Francisco. L'ennemi
chercha à interrompre nos travaux par des sorties répétées, mais ces
sorties n'avaient pas grand succès contre les soldats du 6e corps.
Toutes les fois qu'il parut devant nos tranchées, il fut repoussé à la
baïonnette, et rejeté avec grande perte dans la place.
La pluie, qui avait duré tout le mois de mai, et qui se renouvela
encore dans la première quinzaine du mois de juin, nous causa plus de
dommages que les sorties de l'ennemi. Même sur le sol élevé du Teso
elle rendit quelquefois nos tranchées inhabitables, et il fallut, sous
le feu des Espagnols, creuser des canaux pour les dessécher. L'état
des routes ayant ralenti l'arrivée du gros canon, nos soldats étaient
exposés à travailler sans la protection de l'artillerie. Le maréchal
Ney y suppléa en formant pour la durée du siége six compagnies des
meilleurs tireurs de son armée, et en les distribuant en avant des
tranchées dans de gros trous qu'on avait creusés pour les mettre à
l'abri. Ces trous avaient été disposés de manière à pouvoir contenir
trois hommes avec des vivres et des cartouches pour vingt-quatre
heures. De cet abri nos tirailleurs faisaient un tel feu sur les
canonniers ennemis, qu'ils diminuèrent beaucoup pour nous
l'inconvénient de travailler devant une artillerie qui n'était pas
contre-battue.
[En marge: Attaque du couvent de Santa-Cruz.]
[En marge: Après des efforts héroïques, on ne peut en conquérir que la
moitié.]
Les travaux de tranchée ayant été poussés assez loin, et les
emplacements pour les batteries étant prêts, on commença à y placer
l'artillerie, dont une partie était arrivée, c'était celle de 12 et de
16; quant à celle de 24, elle se trouvait encore en arrière. Pourtant
à ce point d'avancement des travaux, le maréchal Ney et les officiers
du génie attachés à son corps furent d'avis d'enlever le couvent de
Santa-Cruz, qui par sa position gênait beaucoup la droite de notre
attaque. En conséquence, dans la nuit du 21 au 22 juin, trois cents
grenadiers, formés en deux colonnes, furent lancés sur le couvent.
L'une, dirigée par le capitaine du génie Maltzen, et vingt sapeurs
armés de sacs à poudre, devait essayer de pénétrer par une porte de
derrière, tandis qu'avec l'autre le capitaine d'infanterie François
attaquerait de front. À la nuit, ces deux colonnes s'avancèrent
hardiment. Le capitaine Maltzen fit sauter une première porte, puis
une seconde, au moyen des sacs à poudre, et vint donner la main au
capitaine François, qui avait abordé le couvent directement. Tous deux
ayant franchi les murs extérieurs, poursuivirent les Espagnols, qui,
voyant les portes forcées, s'étaient enfuis dans les parties les plus
reculées et les plus élevées du bâtiment. Marchant à la tête de leurs
soldats sous un feu meurtrier, le capitaine Maltzen et le capitaine
François reçurent l'un et l'autre des blessures mortelles. Mais leurs
soldats, loin de se rebuter, continuèrent à disputer ce couvent, un
bâtiment après l'autre, aux Espagnols furieux. Le capitaine du génie
Treussart vint lui-même, sous une grêle de balles, placer au pied de
l'un des murs un baril de poudre, qui produisit une horrible explosion
sans ouvrir de brèche. N'ayant plus d'autre ressource, le brave
capitaine Treussart tenta de mettre le feu. Une scène épouvantable
s'ensuivit. Une partie des Espagnols périrent au milieu des flammes.
Les autres éteignirent l'incendie, et se maintinrent sur quelques
points de ces décombres fumants. Nous avions ainsi une moitié du
couvent, les Espagnols une autre moitié. Mais il était évident que la
constance de nos soldats ne pouvait pas contre de gros murs suppléer
au canon. On ajourna donc l'achèvement de cette conquête jusqu'au
moment où l'on serait en mesure de faire brèche.
[En marge: Arrivée de Masséna devant Ciudad-Rodrigo.]
Sur ces entrefaites, le général en chef était arrivé au camp des
assiégeants le 24 juin au soir. Après avoir vu et approuvé les
travaux, il pressa vivement l'établissement des batteries, afin qu'on
pût sur-le-champ essayer d'ouvrir la brèche. Le lendemain, 25, on
commença la canonnade. Quarante-six bouches à feu, les unes tirant de
droite et de gauche pour ricocher les défenses de la place, les autres
tirant de front pour abattre le mur d'enceinte, causèrent d'assez
grands dégâts aux ouvrages de l'ennemi. On vit sauter plusieurs dépôts
de munitions, l'incendie éclater dans quelques maisons, et la crête
des deux enceintes s'abattre dans les fossés. Néanmoins l'artillerie
de la place répondit à la nôtre, et nous causa même quelque dommage.
Nous eûmes plusieurs pièces démontées, et bon nombre d'artilleurs hors
de combat. Le feu fut continué le 26, et ce même jour on voulut se
débarrasser du couvent de Santa-Cruz, qui, bien que conquis en
partie, incommodait toujours la droite de nos tranchées. On essaya
donc de l'enlever définitivement. Trois cents grenadiers s'y jetèrent
par une ouverture qu'avaient pratiquée nos sapeurs du génie, et en
expulsèrent les Espagnols, qui furent forcés enfin de se retirer dans
l'enceinte de la ville. À gauche on chercha à en faire autant au
couvent de San-Francisco, mais ce couvent, lié au faubourg du même
nom, composait un ensemble d'ouvrages qui ne permettait pas qu'on en
brusquât l'attaque. Il fallut y renoncer.
[En marge: Conquête définitive du couvent de Santa-Cruz.]
[En marge: La brèche semblant praticable, Masséna fait sommer le
gouverneur de Ciudad-Rodrigo.]