Dans ce redoublement d'inquiétudes produit par la paix avec

l'Autriche, le public anglais tourmentait le cabinet, et le cabinet

tourmentait lord Wellington par l'expression de terreurs

continuelles. On le suppliait d'être prudent, et loin de lui prodiguer

les moyens en proportion du danger, on les lui fournissait avec une

certaine parcimonie, de peur de le trop encourager à rester dans la

Péninsule. Lord Wellington, sentait vivement ces contrariétés, car les

âmes faites pour surmonter les grands périls n'ont souvent de

l'insensibilité que les dehors; elles se dominent sans éprouver moins

que d'autres les angoisses des situations difficiles. L'intrépide

général souffrait, mais n'était pas encore assez puissant pour oser

témoigner ce qu'il sentait, soit au cabinet, soit au Parlement

britanniques. Il endurait ses ennuis, et répondait avec ménagement à

ses chefs, quand il eût été souvent tenté d'en agir autrement. Avec

une rare pénétration, il avait jugé la marche des choses dans la

Péninsule mieux que Napoléon lui-même, non qu'il eût un esprit égal,

il s'en fallait, mais parce qu'il se trouvait sur les lieux, et qu'il

n'était égaré par aucune des illusions que Napoléon, engagé dans une

mauvaise voie, prenait plaisir à se faire à lui-même. Il avait

apprécié la force de résistance que les haines nationales, le climat

et les distances opposaient aux Français, l'épuisement de leurs forces

quand ils arrivaient au fond de la Péninsule, le décousu de leurs

opérations sous la direction de généraux divisés, l'invraisemblance de

l'arrivée de Napoléon sur un théâtre de guerre aussi lointain, enfin

le désaccord de celui-ci avec Joseph, désaccord qui prouvait que le

système excessif de Napoléon commençait à dépasser même le zèle de ses

propres frères, et il se disait, avec une conviction que rien n'avait

pu ébranler, que ce vaste échafaudage de grandeur était miné de toutes

parts, que sans doute Napoléon pourrait s'emparer de la plus grande

partie de la Péninsule, mais qu'il n'en pourrait pas conquérir

certains points extrêmes, tels que Gibraltar, Cadix, Lisbonne,

protégés par l'éloignement et par la mer, que si l'Angleterre de ces

points extrêmes continuait à exciter et à soutenir par des secours la

haine des Portugais et des Espagnols, on verrait renaître sans cesse

cette lutte qui épuisait les forces de l'Empire, que l'Europe tôt ou

tard se révolterait contre le joug de Napoléon, et que celui-ci

n'aurait plus à lui opposer que des armées à moitié détruites par une

guerre interminable et atroce. Cette opinion, qui honore au plus haut

point le jugement militaire et politique de lord Wellington, était

devenue chez lui une idée invariable, et il y persévérait avec une

sûreté d'esprit et une opiniâtreté de caractère dignes d'être

admirées[20]. Mais dans ce plan de conduite tout dépendait de la

résistance qu'on pourrait opposer aux Français, lorsqu'on aurait été

acculé, comme il fallait s'y attendre, aux extrémités de la Péninsule,

et lord Wellington avait cherché avec une grande attention, et

discerné avec une rare justesse de coup d'oeil, une position presque

inexpugnable, d'où il se flattait de braver tous les efforts des

armées françaises. Cette position, qu'il a rendue immortelle, était

celle de Torrès-Védras près de Lisbonne. (Voir la carte nº 53.) Il

avait remarqué en effet, entre le Tage et la mer, une péninsule large

de six à sept lieues, longue de douze ou quinze, facile à intercepter

par une ligne de travaux presque invincible, et derrière laquelle

Lisbonne, la grande rade de cette capitale, la flotte d'embarquement,

les vivres et les munitions de l'armée seraient hors de toute

atteinte. Une fois cette position choisie, il avait tracé lui-même à

ses ingénieurs, en leur laissant le soin des détails, l'ensemble des

ouvrages qu'il voulait faire élever. N'ayant découvert son plan à

personne, n'ayant point à craindre la publicité des journaux de

Lisbonne, alors absolument nulle, il avait, sans qu'on le sût en

Europe, réuni plusieurs milliers de paysans portugais, qui gagnaient

leur vie en construisant sous la direction des ingénieurs anglais les

célèbres lignes de Torrès-Védras. À peine le savait-on dans l'armée

anglaise, et on y confondait ces travaux avec quelques ouvrages

défensifs qu'il était naturel d'exécuter autour de Lisbonne. Plus de

six cents bouches à feu soit portugaises, soit anglaises, se

préparaient pour armer les nombreuses redoutes qui s'élevaient en

travers de la péninsule du Tage.

[Note 20: La pensée du duc de Wellington à l'égard de la

guerre de la Péninsule est parfaitement connue depuis la

publication de sa correspondance. On la trouve consignée à

toutes les pages de cette correspondance, et elle fait le

plus grand honneur à sa sagacité et à la sûreté de son

esprit.]

[En marge: Forces de l'armée anglaise.]

[En marge: Organisation de l'armée portugaise.]

Lord Wellington avait ensuite tâché de proportionner ses forces à ce

plan si profondément combiné. En 1810, l'armée anglaise servant

directement sous ses ordres était d'environ trente mille hommes; il y

avait en outre quelques mille soldats anglais tenant garnison, les uns

à Gibraltar, les autres à Cadix. Les trente mille placés directement

sous la main de lord Wellington étaient presque tous présents sous

les armes, grâce à leur arrivée par mer, à la lenteur de leurs

mouvements, à l'abondance dont ils jouissaient, et enfin à la maturité

de leur âge, car la plupart étaient de vieux soldats ayant fait la

guerre en Flandre, en Égypte, en Danemark, en Espagne. Mais le général

anglais avait singulièrement ajouté à l'étendue de ses forces par

l'organisation de l'armée portugaise. C'est le maréchal Béresford qui

avait été chargé de cette organisation. On lui avait donné d'abord

beaucoup d'officiers anglais, plus un matériel considérable, et des

fonds pour la solde que l'Angleterre acquittait sous forme d'un

subside au Portugal. Le soldat portugais, plein de haine contre les

Français, sobre, agile, brave, et de plus équipé, nourri, instruit

comme les Anglais eux-mêmes, les égalait presque lorsqu'il se battait

à leurs côtés, et valait dans tous les cas beaucoup plus que le soldat

espagnol, non qu'il lui fût supérieur par nature, mais parce qu'il

avait une discipline qui manquait à ce dernier. L'armée portugaise,

payée pour fournir 30 mille hommes, en fournissait en réalité 20

mille. On y avait ajouté une milice assez bien équipée, et en état de

rendre de bons services, parce qu'on avait introduit dans ses rangs

tous les officiers portugais dont les Anglais avaient pris la place

dans l'armée de ligne. Elle ne présentait pas moins de 30 mille

hommes. Enfin une sorte de levée en masse, convoquée par les hidalgos

dans les provinces envahies, animée de passions furieuses, était une

dernière ressource dont on pouvait tirer parti en la jetant sur les

derrières des Français. Lord Wellington avait donc à sa disposition,

sans compter la levée en masse, environ 80 mille hommes, Anglais ou

Portugais, soldats réguliers ou miliciens, dont cinquante mille au

moins très-capables de se battre en ligne, et trente mille très-bons à

employer dans une position défensive. Sept ou huit mille mulets

espagnols, bien payés, portaient à sa suite tout ce dont il avait

besoin. Ces forces coûtaient à l'Angleterre au moins cent cinquante

millions de francs par an, qu'on peut bien évaluer à trois cents de

notre époque.

Le gouvernement portugais, composé d'un régent réfugié au Brésil et

d'une régence collective résidant à Lisbonne, subventionné par

l'Angleterre, ne vivant que par sa protection, contrariait souvent

lord Wellington, mais se soumettait bien vite dès que le général

anglais agitait son redoutable sourcil. Lord Wellington était donc le

maître de cette partie de la Péninsule et y pouvait diriger la guerre

comme il l'entendait. Il donnait aux Espagnols des conseils qu'ils ne

suivaient pas, mais il ne les comptait guère que comme l'un des

obstacles naturels opposés aux Français par le sol de la Péninsule, et

dirigeait ses opérations indépendamment de tout concours de leur part.

[En marge: Plan de lord Wellington pour la campagne de cette année.]

Dès que les Français avaient envahi l'Andalousie, lord Wellington

s'était hâté de quitter l'Estrémadure, ne voulant plus être compromis

dans des opérations communes avec les Espagnols, et il s'était retiré

en Portugal dans le désir de se consacrer exclusivement à la défense

de ce pays, ce qui le replaçait dans le texte précis de ses

instructions, et suffisait pour l'accomplissement de ses vues, car

peu importait que les Anglais fussent en Espagne ou en Portugal,

c'était assez de leur présence sur un point quelconque de la Péninsule

pour y soutenir l'espérance des insurgés et y perpétuer la guerre.

Dans cette pensée de se borner actuellement à la défense du Portugal,

il avait pris la position la mieux appropriée à l'objet qu'il se

proposait.

Les Français pouvaient envahir le Portugal, ou par le nord, en

débouchant de la Galice sur Oporto, ou par l'est, en se portant de

Salamanque sur Coimbre, ou par le midi, en se dirigeant de Badajoz sur

Elvas, afin de pénétrer par l'Alentejo. (Voir la carte nº 43.) Leurs

rassemblements autour de Salamanque, tout près de Ciudad-Rodrigo,

indiquaient que Ciudad-Rodrigo allait devenir leur base d'opération,

que dès lors ils allaient agir par l'est. Les troupes du maréchal

Mortier réunies autour de Badajoz auraient pu faire naître des doutes,

si elles avaient été plus nombreuses et plus actives. Mais la force

des corps réunis à Salamanque, et l'activité déployée devant

Ciudad-Rodrigo, ne laissaient aucun doute sur la direction véritable

des Français, et prouvaient qu'ils allaient marcher par la route de

Salamanque à Coimbre, en suivant la vallée du Mondego, route sur

laquelle les Espagnols avaient construit Ciudad-Rodrigo, et les

Portugais Alméida pour se résister les uns aux autres.

[En marge: Répartition des forces anglaises entre Viseu et Elvas.]

En conséquence lord Wellington avec le gros de ses forces,

c'est-à-dire avec 20 mille Anglais et 15 mille Portugais, s'était

établi à Viseu, à l'entrée de la vallée du Mondego. Ne comptant pas

entièrement sur l'inactivité des Français du côté du midi, entre

Badajoz et Elvas, il y avait placé son meilleur lieutenant, le général

Hill, avec 6 mille Anglais et 10 mille Portugais. Entre deux, sur le

double versant de l'Estrella (voir la carte nº 53), qui est la

continuation de la chaîne du Guadarrama, et qui, se prolongeant de

l'est à l'ouest, sépare les grandes vallées du Douro et du Tage, il

avait dispersé quelques milices pour servir de liaison entre ses deux

corps principaux. Une route intérieure dont il avait exigé

impérieusement la construction de la part des Portugais, et qui allait

du nord au midi, dans la direction de Coimbre à Abrantès, lui

permettait de se concentrer rapidement lorsqu'il rétrograderait sur

Lisbonne. Ne supposant pas que le commencement des opérations actives

dût être prochain, il avait laissé sa cavalerie sur le Tage. Son

projet était de surveiller de sa position de Viseu les mouvements des

Français, de ne pas les attendre s'ils venaient lui livrer bataille,

de rétrograder devant eux jusqu'à ce qu'il eût rencontré une forte

position, et que par la longueur du trajet il les eût épuisés de

fatigue, de les combattre alors après avoir mis toutes les chances de

son côté, mais jusque-là de ne rien hasarder pour sauver les places

espagnoles ou portugaises, ou pour épargner aux provinces de ses

alliés les ravages de l'ennemi. Tout subordonner au succès de la

guerre, était sa résolution inébranlable. Il avait même rendu des

ordonnances cruelles, enjoignant aux Portugais sous peine de mort de

le suivre quand il se retirerait, de tout détruire en se retirant, et

annonçant qu'il brûlerait lui-même tout ce qu'ils n'auraient pas

détruit. La régence portugaise ayant élevé quelques objections contre

ce système de guerre si ruineux pour le Portugal, il avait répondu

qu'il fallait choisir entre l'obéissance à ses ordres ou le départ de

son armée, que si on ne faisait pas ce qu'il voulait, il se

rembarquerait, et abandonnerait le pays aux Français, qui ne le

traiteraient pas mieux que lui. La régence s'était tue, en maudissant

cet allié presque autant qu'un ennemi.

[Date en marge: Juin 1810.]

[En marge: Commencement des opérations de la part des Français.]

Le plan qui consistait pour les Français à prendre Ciudad-Rodrigo,

puis Alméida, à y créer de grands magasins, à n'en partir qu'avec des

vivres portés à dos de mulets, était donc le seul praticable, puisque

de son côté lord Wellington était résolu à ne pas accepter la bataille

qu'on voulait lui livrer, et à se retirer en nous laissant mourir de

faim à sa suite. Ce qui eût même rendu ce plan plus sage encore, c'eût

été de n'entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo qu'après avoir réuni

tous les moyens nécessaires, non-seulement en vivres, mais en outils,

en grosse artillerie, en munitions. Cependant il était difficile de

retarder le siége plus longtemps, sans se mettre dans l'impossibilité

de commencer la campagne offensive à la fin de l'été; par ce motif le

maréchal Masséna vers les premiers jours de juin autorisa le maréchal

Ney à investir la place, et rapprocha de lui le corps de Junot pour le

cas où les Anglais seraient tentés de troubler nos opérations. Mais

avec son tact exercé, le maréchal Masséna avait parfaitement discerné

le système défensif de son adversaire, et, justement parce que nous

devions le désirer, pensait bien que lord Wellington ne viendrait pas

nous livrer bataille sur notre propre terrain, là même où nous avions

le moyen de vivre. Aussi, bien qu'il prît ses précautions contre

l'apparition des Anglais, il n'y croyait guère, et pendant que le

maréchal Ney allait entreprendre le siége de Ciudad-Rodrigo, il resta

de sa personne à Salamanque pour préparer les magasins de l'armée, et

envoyer aux troupes assiégeantes l'artillerie, les munitions, les

outils dont elles avaient indispensablement besoin.

[En marge: Investissement de Ciudad-Rodrigo par les troupes du

maréchal Ney.]

[En marge: Description de Ciudad-Rodrigo.]

Vers le commencement de juin, le maréchal Ney investit Ciudad-Rodrigo.

Cette place est située sur l'Aguéda, petite rivière qui descend de la

Sierra de Gata (laquelle fait partie de la Sierra de l'Estrella) pour

se jeter dans le Douro. (Voir la carte nº 52.) Cette petite rivière

était alors très-grossie par la pluie. La ville est construite sur une

hauteur taillée presque à pic du côté de l'Aguéda qui la baigne au

sud, et suffisamment défendue de ce côté par l'escarpement du lit de

la rivière. À l'est et au nord elle domine également le terrain

environnant, mais s'y rattache par une pente assez douce, ce qui la

rend naturellement accessible vers ces deux côtés. Aussi était-ce à

l'est et au nord que l'art avait jadis multiplié les défenses. À une

ancienne enceinte du moyen âge, consistant en un gros mur flanqué de

tours carrées, on avait joint dans les temps modernes une enceinte

bastionnée, à fronts inégaux, avec terrassement et fossé revêtu des

deux côtés. Au sud-est se trouvait un faubourg, celui de

San-Francisco, flanqué de gros couvents qu'on avait retranchés en les

liant par des ouvrages. Au nord-ouest se rencontrait un autre gros

couvent, celui de Santa-Cruz, bien défendu, et pouvant résister au

canon. La place avait un excellent gouverneur, vieux mais plein de

savoir et d'énergie, le général Herrasti. Averti par les préparatifs

des Français, il avait pris toutes ses précautions de longue main. Il

avait mis à couvert sous des blindages, les vivres, les munitions dont

la place était abondamment pourvue, et revêtu de terre plusieurs

édifices afin de les garantir de la bombe. Il comptait 4,000 hommes de

garnison, plus une population fanatique de six mille âmes, accrue des

riches propriétaires du pays, qui, ayant cherché asile dans la place

pour eux et pour leurs biens transportables, avaient fourni un beau

bataillon de milice de 800 hommes. Son artillerie était nombreuse et

bien servie, et le brave partisan don Julian s'était réuni à lui avec

quelques centaines d'hommes à cheval dans l'intention de le seconder

de son mieux. Tout était donc disposé à Ciudad-Rodrigo pour une longue

et vigoureuse résistance.

[En marge: Plan d'attaque.]

Le général Lazowski, commandant du génie, n'était point encore arrivé,

et le général de l'artillerie Éblé étant retenu à Salamanque afin de

préparer le gros matériel, le maréchal Ney se servit des officiers du

génie et d'artillerie de son corps pour commencer le siége. Après

s'être consulté avec eux, il discerna très-bien le vrai point

d'attaque, et choisit le côté nord pour commencer les travaux,

c'est-à-dire le côté où il n'y avait que des défenses artificielles

qu'on pouvait abattre avec du canon. Au midi la place, comme nous

venons de le dire, était inabordable à cause de l'escarpement de

l'Aguéda; mais il y avait de ce côté un pont de pierre sur la

rivière, et un faubourg non défendu, qu'on appelait le faubourg de

Puente. Ney jeta sur l'Aguéda, un peu au-dessus de la ville, deux

ponts de chevalets pour le service de l'armée, porta sur l'autre rive,

outre sa cavalerie, une brigade d'infanterie, et fit enlever le

faubourg de Puente et le pont de pierre, de manière à rendre

l'investissement complet, et les communications avec les Anglais

impossibles.

Après ces opérations préliminaires, le maréchal fit commencer les

travaux d'approche. Au nord de la place se trouvait un large plateau,

nommé le Teso, à bonne portée de canon. (Voir la carte nº 52.) De ce

terrain élevé on pouvait voir les deux enceintes, la nouvelle qui

était bastionnée, et l'ancienne qui était flanquée par de grosses

tours, et il était possible de faire brèche dans l'une et l'autre,

même à une assez grande distance. On espérait ainsi abréger beaucoup

les travaux du siége, et, la brèche devenue praticable, emporter la

place par une de ces attaques audacieuses dont les soldats de Ney

étaient plus que tous autres capables de donner l'exemple.

[En marge: Ouverture de la tranchée.]

Les assiégeants attaquant par le nord, sur le terrain élevé du Teso,

avaient la droite au couvent de Santa-Cruz, la gauche au couvent de

San-Francisco, et au faubourg de ce nom. Dans la nuit du 15 au 16

juin, sans s'inquiéter du clair de lune, on ouvrit la tranchée à 500

mètres de la place, sur un développement de 1,300. Le maréchal Ney,

pour détourner l'attention de l'ennemi, avait ordonné une fausse

attaque vers le pont de pierre de l'Aguéda, et au couvent de

San-Francisco. Grâce à cette double diversion, le clair de lune nous

fut peu nuisible, et l'ennemi ne s'aperçut des travaux que lorsque

nos soldats eurent assez creusé la terre pour se mettre à couvert.

Pourtant nous eûmes 80 hommes hors de combat, dont 10 morts et 70

blessés. Les jours suivants on continua les cheminements avec

activité, étendant la tranchée à droite vers le couvent de Santa-Cruz,

et à gauche vers le couvent et le faubourg de San-Francisco. L'ennemi

chercha à interrompre nos travaux par des sorties répétées, mais ces

sorties n'avaient pas grand succès contre les soldats du 6e corps.

Toutes les fois qu'il parut devant nos tranchées, il fut repoussé à la

baïonnette, et rejeté avec grande perte dans la place.

La pluie, qui avait duré tout le mois de mai, et qui se renouvela

encore dans la première quinzaine du mois de juin, nous causa plus de

dommages que les sorties de l'ennemi. Même sur le sol élevé du Teso

elle rendit quelquefois nos tranchées inhabitables, et il fallut, sous

le feu des Espagnols, creuser des canaux pour les dessécher. L'état

des routes ayant ralenti l'arrivée du gros canon, nos soldats étaient

exposés à travailler sans la protection de l'artillerie. Le maréchal

Ney y suppléa en formant pour la durée du siége six compagnies des

meilleurs tireurs de son armée, et en les distribuant en avant des

tranchées dans de gros trous qu'on avait creusés pour les mettre à

l'abri. Ces trous avaient été disposés de manière à pouvoir contenir

trois hommes avec des vivres et des cartouches pour vingt-quatre

heures. De cet abri nos tirailleurs faisaient un tel feu sur les

canonniers ennemis, qu'ils diminuèrent beaucoup pour nous

l'inconvénient de travailler devant une artillerie qui n'était pas

contre-battue.

[En marge: Attaque du couvent de Santa-Cruz.]

[En marge: Après des efforts héroïques, on ne peut en conquérir que la

moitié.]

Les travaux de tranchée ayant été poussés assez loin, et les

emplacements pour les batteries étant prêts, on commença à y placer

l'artillerie, dont une partie était arrivée, c'était celle de 12 et de

16; quant à celle de 24, elle se trouvait encore en arrière. Pourtant

à ce point d'avancement des travaux, le maréchal Ney et les officiers

du génie attachés à son corps furent d'avis d'enlever le couvent de

Santa-Cruz, qui par sa position gênait beaucoup la droite de notre

attaque. En conséquence, dans la nuit du 21 au 22 juin, trois cents

grenadiers, formés en deux colonnes, furent lancés sur le couvent.

L'une, dirigée par le capitaine du génie Maltzen, et vingt sapeurs

armés de sacs à poudre, devait essayer de pénétrer par une porte de

derrière, tandis qu'avec l'autre le capitaine d'infanterie François

attaquerait de front. À la nuit, ces deux colonnes s'avancèrent

hardiment. Le capitaine Maltzen fit sauter une première porte, puis

une seconde, au moyen des sacs à poudre, et vint donner la main au

capitaine François, qui avait abordé le couvent directement. Tous deux

ayant franchi les murs extérieurs, poursuivirent les Espagnols, qui,

voyant les portes forcées, s'étaient enfuis dans les parties les plus

reculées et les plus élevées du bâtiment. Marchant à la tête de leurs

soldats sous un feu meurtrier, le capitaine Maltzen et le capitaine

François reçurent l'un et l'autre des blessures mortelles. Mais leurs

soldats, loin de se rebuter, continuèrent à disputer ce couvent, un

bâtiment après l'autre, aux Espagnols furieux. Le capitaine du génie

Treussart vint lui-même, sous une grêle de balles, placer au pied de

l'un des murs un baril de poudre, qui produisit une horrible explosion

sans ouvrir de brèche. N'ayant plus d'autre ressource, le brave

capitaine Treussart tenta de mettre le feu. Une scène épouvantable

s'ensuivit. Une partie des Espagnols périrent au milieu des flammes.

Les autres éteignirent l'incendie, et se maintinrent sur quelques

points de ces décombres fumants. Nous avions ainsi une moitié du

couvent, les Espagnols une autre moitié. Mais il était évident que la

constance de nos soldats ne pouvait pas contre de gros murs suppléer

au canon. On ajourna donc l'achèvement de cette conquête jusqu'au

moment où l'on serait en mesure de faire brèche.

[En marge: Arrivée de Masséna devant Ciudad-Rodrigo.]

Sur ces entrefaites, le général en chef était arrivé au camp des

assiégeants le 24 juin au soir. Après avoir vu et approuvé les

travaux, il pressa vivement l'établissement des batteries, afin qu'on

pût sur-le-champ essayer d'ouvrir la brèche. Le lendemain, 25, on

commença la canonnade. Quarante-six bouches à feu, les unes tirant de

droite et de gauche pour ricocher les défenses de la place, les autres

tirant de front pour abattre le mur d'enceinte, causèrent d'assez

grands dégâts aux ouvrages de l'ennemi. On vit sauter plusieurs dépôts

de munitions, l'incendie éclater dans quelques maisons, et la crête

des deux enceintes s'abattre dans les fossés. Néanmoins l'artillerie

de la place répondit à la nôtre, et nous causa même quelque dommage.

Nous eûmes plusieurs pièces démontées, et bon nombre d'artilleurs hors

de combat. Le feu fut continué le 26, et ce même jour on voulut se

débarrasser du couvent de Santa-Cruz, qui, bien que conquis en

partie, incommodait toujours la droite de nos tranchées. On essaya

donc de l'enlever définitivement. Trois cents grenadiers s'y jetèrent

par une ouverture qu'avaient pratiquée nos sapeurs du génie, et en

expulsèrent les Espagnols, qui furent forcés enfin de se retirer dans

l'enceinte de la ville. À gauche on chercha à en faire autant au

couvent de San-Francisco, mais ce couvent, lié au faubourg du même

nom, composait un ensemble d'ouvrages qui ne permettait pas qu'on en

brusquât l'attaque. Il fallut y renoncer.

[En marge: Conquête définitive du couvent de Santa-Cruz.]

[En marge: La brèche semblant praticable, Masséna fait sommer le

gouverneur de Ciudad-Rodrigo.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 53 段