Par surcroît de malheur, Masséna, s'il avait la vigueur du

commandement, n'en avait pas la dignité. Simple, dépourvu d'extérieur,

ne cherchant pas à montrer son esprit qui était pourtant remarquable,

négligent même lorsqu'il avait encore toute l'activité de la jeunesse,

déjà très-dégoûté de la guerre, sacrifiant beaucoup à ses plaisirs, il

n'avait pas cette hauteur d'attitude, naturelle ou étudiée, qui impose

aux hommes, qui est l'un des talents du commandement, que Napoléon

lui-même négligeait quelquefois de se donner, mais qui était suppléée

chez lui par le prestige d'un génie prodigieux, d'une gloire

éblouissante, d'une fortune sans égale. Masséna arrivant à son

quartier général avec trop peu d'appareil, accueillant ses lieutenants

déjà mécontents avec une simplicité amicale mais peu empressée, suivi

d'un entourage fâcheux, et notamment d'une courtisane, se plaignant

indiscrètement de sa fatigue, ne captiva ni l'affection ni le respect

de ceux qui devaient le seconder. Masséna a vieilli, fut le propos

qu'on entendit répéter tout de suite autour du maréchal Ney à

Salamanque, autour du général Junot à Zamora. Soit qu'en effet Ney et

Junot eussent jugé Masséna vieilli, soit que leurs flatteurs (car les

états-majors n'en contiennent pas moins que les cours) eussent deviné

que le dire était une manière de leur plaire, ce propos désobligeant

se trouva presque aussitôt dans toutes les bouches. Ney et Junot

affichèrent de plus, à cause de leur importance personnelle, la

prétention de n'être pas des lieutenants ordinaires, et de n'être pas

astreints à la commune obéissance. À les entendre, Masséna devait se

borner à diriger l'ensemble des opérations, et laisser à chacun d'eux

dans son corps le rôle de général en chef. Ces discours et ces

prétentions ne pouvaient pas rester ignorés du maréchal Masséna, car

s'il y a des flatteurs qui inventent des propos, il y en a d'autres

qui les rapportent.--Ils trouvent que je suis vieilli! s'écria-t-il

avec humeur; je leur ferai voir que ma volonté du moins n'a pas

vieilli, et que je sais me faire obéir par ceux qui sont placés sous

mes ordres.--C'était commencer une campagne difficile sous de fâcheux

auspices, et c'était de la part des futurs lieutenants de Masséna une

conduite condamnable, surtout de la part du général Junot, qui

n'avait ni le mérite ni le grade du maréchal Ney, dont l'orgueil par

conséquent était moins excusable, et qui, tout jeune encore, ayant été

placé sous les ordres du maréchal Masséna, devait être habitué à lui

obéir. Un troisième lieutenant, le général Reynier, dont le corps

devait rejoindre l'armée de Portugal, se conduisit mieux, du moins

dans le commencement. Élevé à l'armée du Rhin, habitué à la

discipline, peu gâté par la fortune, il accueillit l'arrivée de son

général en chef avec le respect d'un officier modeste et grave, et le

lui témoigna par une correspondance pleine d'exactitude et de

déférence[19].

[Note 19: On est souvent exposé, lorsqu'on veut entrer dans

de pareilles particularités, à ne donner que des détails

imaginaires. Heureusement on peut ici rendre avec exactitude

les scènes qui se sont passées entre le général en chef et

ses lieutenants, parce qu'indépendamment de la

correspondance de plusieurs officiers, il y a celle de

l'intendant général de la police de Portugal, dont j'ai déjà

parlé, lequel était un homme spirituel, bienveillant,

étranger à tous les partis qui divisaient l'armée,

très-intéressé au succès de l'expédition, n'en voulant qu'à

ceux qui le compromettaient, et mettant un prix infini à

dire la vérité à Napoléon, sous les yeux duquel sa

correspondance était placée directement par le duc de

Rovigo. Cette correspondance très-détaillée peint toutes les

phases de la campagne avec une vérité frappante, et une

sincérité qui saisit à la première lecture. Grâce à cette

correspondance, j'ai pu reproduire certaines particularités

précieuses, sans prêter à l'histoire des couleurs de

fantaisie, comme on est exposé à en employer lorsqu'on veut

faire agir ou parler avec trop de détail des personnages qui

ne sont plus, et qui ont emporté dans la tombe le souvenir

de ce qui s'est fait ou dit en leur présence.]

Ces difficultés de personnes n'étaient ni les moindres ni les plus

sérieuses parmi celles que Masséna allait rencontrer. Napoléon avait

bien préparé plusieurs corps dont la réunion pouvait présenter une

force imposante, mais ils n'étaient pas encore organisés en armée. Il

n'y avait ni état-major général, ni intendance militaire, ni hôpitaux,

ni moyens de transport, ni parc général d'artillerie, ni surtout

artillerie de siége. Pour réunir le matériel nécessaire on aurait eu

besoin d'argent comptant, parce que si en prenant impitoyablement sur

les lieux le bien des habitants, on trouve du blé, du vin, du bétail,

on n'y trouve pas des canons, des mortiers, des affûts, des outils,

des caissons; mais, comme on l'a vu, Napoléon ne voulait plus envoyer

de fonds en Espagne, afin d'obliger ses généraux à s'en procurer.

Fatigué en outre de cette guerre qui consumait secrètement les forces

de son empire et commençait à rebuter son esprit, il n'y donnait plus

l'attention suffisante. Il faisait lire la correspondance par le major

général Berthier, répondait par l'intermédiaire de ce confident

laborieux, et sa volonté, qui, exprimée de sa bouche sur les lieux

mêmes, avec la véhémence qui naît de la vue des choses, aurait à peine

suffi pour vaincre les difficultés propres à l'Espagne, sa volonté,

formée sur des analyses de correspondance, transmise par des

intermédiaires, n'était plus qu'un son répercuté, et affaibli par de

lointains échos. Aussi ne s'exécutait-elle que rarement, et en

très-faible partie.

[En marge: Mauvais état du matériel.]

[En marge: Indiscipline qui s'était introduite dans les corps.]

C'est le triste résultat de cet état de choses que Masséna trouva

partout en arrivant à Salamanque. On avait bien reçu quelques portions

de matériel envoyées de France depuis la paix avec l'Autriche,

quelques mulets, quelques chevaux, quelques caissons, mais chaque

corps s'en emparait s'il pouvait les saisir au passage, et les usait

pour ses besoins journaliers avant l'entrée en campagne. De plus, le

temps avait été affreux dans les Castilles encore plus qu'en Aragon,

et de Salamanque à Ciudad-Rodrigo, douze chevaux attelés à une pièce

de vingt-quatre lui faisaient à peine parcourir deux lieues par jour.

Qu'on joigne à ces difficultés la présence de bandes plus nombreuses

et plus audacieuses que jamais, interceptant les convois s'ils

n'étaient pas gardés par des forces considérables, et l'on sera encore

loin d'avoir une idée exacte des obstacles que le maréchal Masséna

avait à surmonter. L'urgence des besoins de l'armée y avait fait

naître des abus que les chefs, par fatigue ou complicité, avaient fini

par ne plus réprimer. Les soldats et quelquefois les officiers

prenaient le bétail ou le blé du paysan, non pour s'en nourrir, ce qui

est toujours une excuse chez l'homme de guerre, mais pour le revendre

et se procurer un peu d'argent. Ils se livraient aussi à la

contrebande des denrées coloniales, en laissant passer des troupes de

mulets chargés de ces denrées, moyennant un tribut, et ils allaient

même jusqu'à vendre aux prisonniers espagnols leur liberté, en les

laissant s'échapper à prix d'argent. Bien que peu sévère, Masséna fut

profondément affligé de voir abaissée à ce point la discipline de

l'armée française, dans cette contrée si funeste pour elle. Il n'y a

qu'une chose qu'il retrouva sans altération sur le visage basané de

ses vieux compagnons d'armes, c'était une assurance martiale que

jamais le malheur n'avait ébranlée, et que l'Europe entière réunie un

jour sous les murs de Paris ne devait point faire fléchir.

[En marge: Force des corps très-inférieure à ce que Napoléon avait

promis au maréchal Masséna.]

Indépendamment de cette situation générale de l'armée, chaque corps

avait ses misères particulières. Il n'y avait en Vieille-Castille,

pouvant agir immédiatement, que le 6e corps (maréchal Ney) et le 8e

(général Junot); encore ce dernier avait-il été obligé de s'étendre

jusqu'à Léon, c'est-à-dire à une distance de trente ou quarante

lieues. Le 2e (général Reynier) était demeuré sur le Tage, de l'autre

côté des montagnes du Guadarrama, et ne devait se joindre à l'armée de

Portugal qu'après les siéges que cette armée allait exécuter. Or la

force de ces corps n'était pas ce que Napoléon avait espéré et promis.

Le corps du maréchal Ney qui aurait dû être de 30 mille hommes après

l'adjonction de la division Loison, n'en comptait que 25 ou 26 mille,

tant la seule entrée en Espagne réduisait l'effectif des troupes. À la

vérité, il était composé, sauf les nouveaux venus amenés par le

général Loison, de soldats admirables, rompus aux fatigues, ayant

figuré à Elchingen, à Iéna, à Friedland, ainsi qu'à toutes les grandes

journées de la guerre d'Espagne, prêts à tout entreprendre,

enthousiastes de leur chef, mais n'obéissant volontiers qu'à lui. Le

8e, qui avait dû être d'abord de 40 mille hommes, puis de 30, après

bien des détachements envoyés aux autres corps, ne s'élevait guère à

plus de 20 ou 21 mille hommes. Tout récemment on l'avait diminué d'une

division pour veiller aux communications, mesure qui avait beaucoup

ajouté au dépit du général Junot. Quant à ce corps, il était

entièrement formé de conscrits, ce qui était une grande cause de

faiblesse non pour le combat, mais pour la résistance aux fatigues.

Les troisièmes et quatrièmes escadrons de dragons, arrivés en partie,

et réunis après un travail d'assemblage à leurs premiers et seconds

escadrons, fournissaient au général Montbrun une réserve de 4,000

cavaliers excellents, ce qui portait à 51 ou 52 mille hommes l'armée

du maréchal Masséna immédiatement disponible. Elle devait s'augmenter,

il est vrai, du 2e corps destiné à rejoindre plus tard. Après tout ce

qu'il avait souffert en Portugal sous le maréchal Soult, et plus

récemment sur le Tage, le 2e corps comptait au plus 15 mille hommes,

privés de solde depuis plusieurs mois, presque nus, mais aussi

solides, aussi aguerris que ceux du maréchal Ney, et prêts, quoique

mécontents, à tout ce qu'il y avait de plus difficile en fait

d'opérations de guerre. En appelant le général Reynier auprès de lui,

le général en chef pouvait donc réunir tout au plus 66,000 hommes,

mais les maladies de l'été, les siéges qu'on allait entreprendre, les

garnisons qu'on serait obligé de laisser dans les places conquises,

devaient réduire ce nombre de 15 ou 16 mille hommes, et ramener

l'armée de Portugal à une force totale de 50 mille combattants. La

garde impériale était bien arrivée à Burgos, mais Napoléon voulant se

la réserver pour le cas où il viendrait lui-même en Espagne, avait

défendu de la déplacer, à moins d'un besoin pressant. Restait le corps

du général Drouet, composé des deux anciennes divisions Oudinot,

évalué d'abord à 18 mille hommes, en comprenant seulement 15 mille, et

occupé encore à se refaire sur les côtes de Bretagne. Masséna ne

pouvait donc compter que sur les corps de Ney et de Junot pour le

moment, sur celui de Reynier quand il franchirait la frontière du

Portugal, mais dans aucun cas ne devait réunir au delà de 50 mille

hommes, puisque l'arrivée des troupes de Reynier ne serait que la

compensation à peine suffisante des pertes résultant des siéges, des

garnisons et de la saison. À l'aspect de tout ce qu'il venait de

découvrir sur les lieux mêmes, infériorité de nombre, défaut de

matériel, mauvais esprit des chefs, destruction de la discipline,

Masséna entrevit de grands malheurs, et écrivit à Napoléon des lettres

tristes mais profondément sensées, telles enfin qu'il appartenait de

les écrire à l'un des hommes de guerre les plus clairvoyants et les

plus expérimentés de ce siècle. Il dit la vérité sans l'affaiblir ni

l'exagérer, et réclama tout ce qui lui manquait, n'affirmant pas même

le succès si on lui envoyait ce qu'il demandait, tant il regardait

comme difficile de faire la guerre, non pas contre les Portugais et

les Anglais réunis, mais contre le sol, le climat, la stérilité du

Portugal. Vieux, fatigué, dépourvu d'illusions, il se mit cependant à

l'oeuvre avec plus d'application qu'il n'en avait montré à aucune

époque de sa vie.

[En marge: Efforts de Masséna pour créer le matériel de son armée.]

On lui avait donné un intendant de son choix, l'ordonnateur en chef

Lambert, un officier d'artillerie accompli, le général Éblé, un bon

officier du génie, le général Lazowski, et enfin un chef d'état-major

qui lui était dévoué, et qui avait du sens, de l'exactitude, du

courage, le général Fririon. Aidé de ces collaborateurs et du général

Thiébault, gouverneur de Salamanque, il s'appliqua à créer ce qui

n'existait pas, à réparer ce qui était délabré. Pour y parvenir, il

commença par faire verser dans la caisse centrale de l'armée les

contributions que chaque corps avait frappées pour son usage sur les

provinces qu'il occupait. Les chefs de corps ne cédèrent pas sans

résistance, mais Masséna l'exigea et l'obtint. Il pressa l'arrivée de

quelques fonds de Paris, afin d'acquitter la solde arriérée, puis avec

les ressources qu'il s'était procurées il entreprit de créer à

Salamanque des magasins généraux. Il attira vers lui les mulets

achetés dans le midi de la France pour les besoins de l'armée de

Portugal; il fit monter sur affûts de siége toute la grosse artillerie

qu'il parvint à réunir, en accéléra le transport vers Ciudad-Rodrigo,

et y adjoignit les outils, les munitions dont il put charger les

routes. Ciudad-Rodrigo, placé à trois ou quatre marches de Salamanque,

était situé dans une vaste plaine, aride, déserte, large de vingt ou

trente lieues, et où il fallait tout porter avec soi. On y trouvait à

peine du vert pour les chevaux. Masséna y envoya ce qu'il put pour

faire subsister les troupes qui allaient s'y rassembler. Ces troupes

étaient celles du maréchal Ney. Masséna leur ordonna de s'approcher de

la place, d'y construire des fours, des baraques pour les vivres et

les munitions, d'y former en un mot l'établissement nécessaire à un

siége. Comme il se pouvait que les Anglais, qui depuis notre entrée en

Andalousie avaient quitté l'Estrémadure espagnole pour se rendre dans

le nord du Portugal, fussent tentés d'interrompre nos opérations, il

enjoignit au général Junot de quitter Léon et Benavente, et de se

porter entre Ledesma et Zamora, afin de pouvoir se concentrer sur la

droite du maréchal Ney, s'il en était besoin. Grâce à ces ordres, dont

il suivait l'exécution avec une vigilance qui ne lui était pas

ordinaire, Masséna commença à réunir à Salamanque le matériel d'une

armée considérable, et à concentrer autour de Ciudad-Rodrigo une

partie de ce qu'exigeait un grand siége. Malheureusement la route

entre Salamanque et Ciudad-Rodrigo, défoncée par des charrois

nombreux, était en outre infestée par les guérillas, qui osaient s'y

montrer malgré la présence incessante de nos troupes, et parvenaient

souvent à y produire des troubles fâcheux. Aussi le maréchal Masséna

ne manqua-t-il pas d'écrire à Paris pour demander la prompte arrivée

du corps du général Drouet, affirmant qu'après son départ pour le

Portugal toutes ses communications seraient interceptées, si des

forces nombreuses n'étaient chargées de les couvrir.

[En marge: Question qui s'élève entre Masséna et ses lieutenants au

sujet du plan de campagne.]

[En marge: Ney voudrait qu'au lieu de faire des siéges on allât

attaquer les Anglais à Viseu.]

Tandis qu'on allait ainsi commencer par le siége de Ciudad-Rodrigo la

nouvelle campagne de Portugal, une première question s'éleva entre le

maréchal Masséna et ses lieutenants. Les Anglais étaient campés à

Viseu, à trois marches de la frontière. On variait beaucoup sur leur

nombre, qu'on portait depuis 20 jusqu'à 40 mille hommes, parce qu'on

confondait les Anglais avec les Portugais, mais personne n'attribuait

aux Anglais eux-mêmes plus de 24 mille hommes. Ce voisinage faisait

fermenter l'ardent courage de Ney. Il trouvait bien long, bien

fastidieux d'exécuter deux siéges comme ceux de Ciudad-Rodrigo et

d'Alméida, d'épuiser ainsi contre des murailles la noble ardeur de ses

soldats, pour un résultat d'ailleurs assez médiocre, celui de prendre

des places qui seraient, il est vrai, une incommodité de moins sur la

route du Portugal, mais qui ne seraient pas d'un grand secours dans la

guerre de partisans dont on était menacé sur les derrières. Il

pensait, au contraire, qu'en se portant directement contre les

Anglais, en allant les assaillir à l'improviste avec le 6e et le 8e

corps, avec la cavalerie de Montbrun, c'est-à-dire avec 50 mille

hommes environ, on avait grande chance de les battre, et, les Anglais

battus, de voir probablement toutes les places tomber d'elles-mêmes.

On aurait ainsi dès les premiers moments presque atteint le but de la

guerre.

[En marge: Masséna le préférerait, mais il s'y oppose par suite des

ordres de l'Empereur.]

Le maréchal Ney proposa cette manière d'opérer au général en chef, la

soutint avec la chaleur qui lui était naturelle, et en même temps

écrivit au général Junot pour la lui suggérer, et pour que, réunis

dans le même avis, ils fissent à eux deux une sorte de violence à

Masséna. Les lettres de Ney à Junot étaient si instantes, contenaient

des propositions tellement contraires à la soumission d'un lieutenant,

que l'on pouvait considérer la violation de la discipline comme déjà

flagrante. Il n'y manquait que le scandale, car heureusement ces

lettres étaient secrètes. Le fougueux Junot joignit ses instances à

celles de Ney, dont il partageait l'impatience, mais il n'obtint rien

de la fermeté du général en chef. Celui-ci, par une singularité de

situation, était réduit à résister à ses lieutenants, en partageant

leur avis, car il aimait mieux les batailles que les siéges, ayant le

génie des unes et très-peu la patience des autres. Mais les ordres de

Napoléon étaient formels. Ils lui enjoignaient, avant toute opération

offensive, de conquérir les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida,

autrefois construites l'une contre l'autre, aujourd'hui dirigées

toutes deux contre nous: de ne pas s'avancer en Portugal avant la fin

des grandes chaleurs, et la réunion d'un convoi de vivres qui pût

nourrir l'armée pendant quinze ou vingt jours. Devant des instructions

si précises, il n'y avait pas à hésiter, quelque opinion qu'on eût

conçue, et il fallait suivre la volonté d'un maître dont le pouvoir

était absolu, et les lumières sans égales. Masséna répondit à ses

lieutenants en leur communiquant les instructions reçues de Paris, et

ceux-ci, loin d'avoir la bonne foi d'attribuer à Napoléon le plan qui

allait prévaloir, répandirent dans les deux corps d'armée que c'était

Masséna qui au lieu d'une campagne active et décisive préférait des

siéges ennuyeux et meurtriers, qu'évidemment il avait vieilli, et

n'était plus le même homme. Ces propos colportés de toutes parts

furent un premier scandale que Masséna dédaigna, mais ne put apprendre

sans un vif ressentiment.

[En marge: Les desseins du général anglais prouvent la supériorité du

plan ordonné par Napoléon.]

Pourtant les uns et les autres avaient tort de n'exécuter les ordres

de Napoléon que contraints et forcés. Sans doute si le général anglais

avait été disposé à les attendre à Viseu, ils n'auraient pas dû

hésiter à aller l'y chercher, car c'était un immense résultat que de

le battre dès l'ouverture de la campagne. D'ailleurs quelques jours de

vivres sur le dos des soldats auraient suffi pour une opération à si

petite distance. Mais le général anglais n'était pas homme à se

conduire au gré de ses adversaires. Il ne les aurait pas attendus à

Viseu; il se serait retiré à notre approche, comme il le fit bientôt,

se serait fait suivre par nos braves soldats haletants de soif et

mourants de faim, et puis se serait, ou jeté derrière les ouvrages de

Lisbonne, ou arrêté sur un terrain bien choisi sur lequel il nous eût

été impossible de le battre, et d'où il nous aurait fallu revenir sans

un morceau de pain, en trouvant deux places ennemies sur nos

derrières. Le plan de différer jusqu'à ce que tout le matériel fût

réuni, jusqu'à ce qu'on pût avec des vivres suivre l'ennemi partout où

il irait, d'attendre ainsi la fin des grandes chaleurs, et de se

débarrasser dans l'intervalle de deux places fort dangereuses à

laisser derrière soi, était évidemment le plus sage, le mieux calculé,

le plus digne, en tout point, de la haute sagacité de Napoléon. Bien

que dans cette guerre il se trompât quelquefois, faute de voir les

choses d'assez près, il avait ici pleinement raison contre ses

lieutenants.

[En marge: Sir Arthur Wellesley devenu lord Wellington.]

[En marge: Sa situation par rapport au gouvernement britannique.]

Les desseins du général anglais étaient au surplus la plus complète

justification de ses vues. Sir Arthur Wellesley avait acquis sur le

gouvernement et même sur le public britannique un grand crédit par ses

dernières opérations. Depuis la retraite précipitée, et qui aurait pu

être si désastreuse, du général Moore, les Anglais frémissaient sans

cesse à l'idée de voir leurs soldats précipités dans la mer, et ne les

laissaient qu'en tremblant sur le sol de la Péninsule. Cependant en

voyant leur nouveau général Arthur Wellesley, loin d'être expulsé de

la Péninsule, expulser au contraire le maréchal Soult du Portugal,

puis oser venir par le Tage jusqu'à Talavera pour livrer bataille aux

portes de Madrid, se retirer ensuite assez paisiblement en Estrémadure

devant les armées françaises réunies, ils avaient commencé à prendre

confiance, et avaient accumulé sur la tête d'Arthur Wellesley ces

honneurs inouïs, qui dans notre siècle ont autant honoré ce général

que la nation qui lui témoignait une si juste reconnaissance. Ils

venaient de lui décerner le titre de lord Wellington, des récompenses

pécuniaires considérables, et pour lui rendre tout plus facile,

d'envoyer son frère, Henry Wellesley, auprès de la junte centrale de

Séville en qualité d'ambassadeur de la Grande-Bretagne. Son autre

frère, le marquis de Wellesley, était, comme on l'a vu, secrétaire

d'État des affaires étrangères. On ne pouvait donc être ni plus

considéré ni plus fortement appuyé qu'il ne l'était en Angleterre.

Pourtant les services déjà rendus à son pays, la grande réputation

qu'il commençait à acquérir, ne le garantissaient ni des attaques de

l'opposition qui voulait la paix, ni des objections du gouvernement

qui ne cessait de craindre un désastre. Aussi le gouvernement

britannique entretenait-il aux bouches du Tage, et à grands frais, une

immense flotte de transport, afin d'être toujours en mesure de

recueillir l'armée si elle était battue. La paix de la France avec

l'Autriche redoublait ses appréhensions, car il se disait qu'il

n'était pas possible que Napoléon ne dirigeât pas bientôt vers la

Péninsule sa meilleure armée et son meilleur général, c'est-à-dire

lui-même, et à cette idée l'Angleterre tout entière frémissait

d'effroi pour lord Wellington et pour l'armée qu'il commandait.

[En marge: Crainte continuelle des Anglais à l'égard de leur armée,

exposée à rencontrer toutes les armées de Napoléon.]

[En marge: Lord Wellington persuadé que Napoléon n'enverra jamais en

Espagne les forces nécessaires pour l'expulser de la Péninsule, et

qu'on pourra, en se conduisant avec prudence, éterniser une guerre

ruineuse pour l'Empire français.]

[En marge: Lord Wellington fait choix d'une position inexpugnable pour

le cas d'une retraite obligée, et commence à faire s'élever près de

Lisbonne les lignes de Torrès-Védras.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 53 段